PORTRAIT DE MADAME RIVIÈRE

[Illustration]

_Madame Rivière_

Nonchalamment étendue sur une chaise longue, «la belle madame Rivière»

repose dans une pose pleine d’abandon. Son corps légèrement incliné à

gauche s’abandonne à la molle douceur des coussins où s’appuie un bras

joliment tourné et que termine une main parfaite; le bras droit, autour

duquel s’enroule une écharpe orientale de couleurs vives, pend le long

du corps. Sans être régulièrement belle, la figure, encadrée de cheveux

noirs et éclairée de deux yeux rieurs, a de la grâce et un je ne sais

quoi d’original et de plaisant. L’agréable maturité du personnage se

révèle à l’opulence d’une poitrine que soutient, à la mode du temps,

un mince ruban de soie. Pour donner tout son éclat à cette charmante

beauté brune, l’artiste a disposé autour de ses cheveux un léger voile

de gaze blanche.

En présence de ce magnifique portrait, on se demande aujourd’hui

comment un peintre comme Ingres put susciter tant de clameurs hostiles.

Où trouver un dessin plus ferme, plus probe, plus sûr? Aucune

tricherie, aucun artifice de couleur, aucun empâtement pour dissimuler

une technique incertaine. Tout est net, franc; des lignes précises, des

contours accusés, et, par-dessus tout, une grande expression de vie

obtenue avec une étonnante simplicité de moyens. Ingres est tout entier

dans cette sincérité et dans cette harmonie qu’il devait à l’élévation

de son talent et à la hauteur des traditions qu’il personnifia.

Voué au culte du Beau, adorateur de Phidias et de Raphaël, Ingres ne

connut jamais la défaillance ni le doute. Il est resté immobile dans

sa foi à la religion du grand style, comme le sont dans leur attitude

ces disciples de l’_École d’Athènes_ que le Sanzio a représentés

recueillant, un genou en terre, les enseignements de leurs maîtres.

L’art héroïque et religieux, austère et sublime, transmis par

l’Antiquité à la Renaissance, a trouvé en lui son dernier pontife. Les

grands types de la mythologie et du christianisme, presque bannis de la

peinture contemporaine, s’étaient réfugiés dans son atelier.

Au Louvre, les peintures d’Ingres voisinent avec celles de Delacroix,

son mortel adversaire. Leur rencontre dans une même salle équivaut

presque à une lutte. Les deux formes extrêmes du génie de l’art

s’expriment par leurs noms et se manifestent par leurs œuvres. D’un

côté, la noblesse antique, le style traduit des plus hauts exemples

du passé, la beauté posée comme type et thème unique des conceptions

de l’artiste; de l’autre, un dessin violent et hâtif, qui sacrifie la

ligne au mouvement, une originalité radicale sans analogies et sans

parenté, la passion recherchée aux dépens même de la correction, portée

à son paroxysme, étreinte et figée dans ses convulsions. On ne saurait

imaginer un antagonisme plus flagrant, un contraste plus hostile et

plus absolu. Mais l’art est grand; aucune forme ne le contient, aucun

mode ne l’exprime et ne le traduit tout entier. Les contradictions

apparentes des maîtres et des écoles se concilient dans sa synthèse

impartiale. Raphaël et Rubens, Michel-Ange et Véronèse, Léonard de

Vinci et Rembrandt, Ingres et Delacroix ont également droit d’entrée

dans son temple. Comme l’Homère de l’_Apothéose_ d’Ingres, l’Art

rassemble autour de son piédestal les génies les plus opposés.

Aussi ne faut-il accueillir qu’avec méfiance les critiques que certains

esprits outranciers dirigent, encore de nos jours, contre la peinture

du grand artiste. Trop souvent ces critiques sont dictées par des

raisons intéressées et servent à justifier des faiblesses à qui l’art

impeccable d’Ingres est un vivant reproche.

Il faut se rappeler en quels termes admiratifs Théophile Gautier,

cependant ami de Delacroix, parlait d’Ingres dans son rapport sur

les Beaux-Arts, en 1855. Le fougueux romantique à gilet rouge n’a

pas craint qu’on l’accusât d’être un bourgeois, un classique, un

rétrograde, parce qu’il s’enthousiasmait pour le dernier disciple de

Raphaël. Il faut relire ces pages de lyrisme débordant, scruter cette

critique qui reste définitive et que n’ont pas dépassée dans l’éloge

les ingristes les plus intransigeants.

Ingres aborda tous les genres avec la même élévation et la même sûreté;

il traita d’un même style, grandiose et serein, les _Odalisques_ et

le _Martyre de saint Symphorien_; on le trouve au même degré dans ses

portraits. Aucun peintre n’a jamais eu une vision plus exacte de la

forme humaine, aucune main n’a été plus habile à la fixer dans son

entier sur la toile; Ingres était possédé par cette vision, hypnotisé

par elle, et ceci explique comment il est le plus naturaliste des

peintres français alors qu’il s’efforça toujours d’en être le plus

idéaliste. Les portraits d’Ingres! On ne se lasse pas d’admirer ces

figures, toute cette vie enclose dans de simples traits, révélée par

quelques lignes dont la netteté a la sereine harmonie de la nature. Et

des portraits comme ceux de _M. Bertin_ et de _Mme Rivière_ sont des

œuvres que l’on révère à l’égal des plus beaux Titiens.

Le portrait de _Mme Rivière_ fut légué au Luxembourg, en 1870, par Mme

Rivière elle-même. Cette œuvre est ensuite entrée au Louvre.

* * * * *

Hauteur: 1.16.—Largeur: 0.90.—_Figure jusqu’aux genoux grandeur

nature._

(SALLE VIII: SALLE DES ÉTATS).

E. MURILLO

(1616-1682)

Le musée du Louvre, tome 2 (of 2) · 第 65 / 91 题