(SALLE VI: GRANDE GALERIE, ÉCOLE HOLLANDAISE).
CLAUDE LORRAIN
(1600-1682)
ULYSSE
REMET CHRYSÉIS A SON PÈRE
[Illustration]
_Ulysse remet Chryséis à son père_
La scène représente un port aux eaux d’émeraude, bordé de palais
somptueux. Palais étranges et anachroniques tels que n’en contemplèrent
jamais les yeux d’Ulysse, qui cependant virent tant de choses: des
colonnades supportant des terrasses, des escaliers de marbre aux larges
degrés aboutissant à des quais bien dallés, une sorte de château à
plusieurs rangs d’étages terminé par une tour octogonale qui plonge
ses assises dans la mer, le tout agrémenté de jardins dont on aperçoit
les massifs taillés en boule, un mélange très curieux d’architecture
romaine, de renaissance italienne et de style dix-septième. Cet
ensemble très décoratif est complété, vers l’horizon, par une digue
fermant le port. Dans les eaux de cette rade de féerie stationne
un grand navire, assez semblable aux vaisseaux de haut bord de la
marine royale, les mâts chargés de voiles et arborant des pavillons
qui flottent à la brise; plus loin, se dessine la fine silhouette
d’un autre bâtiment entrant au port. A droite, à demi cachée par les
hautes colonnes d’un édifice, on aperçoit la proue élégante d’un
troisième navire. Çà et là, des canots chargés de passagers sillonnent
l’eau sous l’effort des rames. Sur le quai, placé au premier plan,
s’agitent de minuscules personnages qui paraissent être des badauds
bien plus que des trafiquants. Dans cette foule assez peu compacte
on chercherait vainement la scène d’où le tableau tire son titre.
Où donc se trouve Ulysse? Où Chryséis et le père à qui on la remet?
Claude Lorrain eût sans doute été lui-même bien empêché de le dire.
Au surplus, il s’en souciait peu. Il n’était que paysagiste, et les
personnages ne l’intéressaient pas, il ne savait pas les dessiner; il
laissait au Flamand Jan Miel ou à l’Italien Filippo Lauri le soin de
les grouper ou de les peindre. Les titres? Il les abandonne également
à ses collaborateurs qui les choisissent à leur gré. Mais ce qui lui
appartient en propre, ce que nul peintre n’a possédé au même degré,
c’est le secret de cette lumière qui vibre dans ses tableaux, c’est
l’art inimitable avec lequel il colore de flammes, matinales ou
crépusculaires, le faîte des palais ou la surface des eaux. «Dans ses
marines, écrit M. Raymond Bouyer, l’onde, l’architecture, la végétation
concourent magnifiquement au plus harmonieux décor: du fond de la toile
la splendeur vibre, et l’onde la reflète et se resserre—heureuse
illusion de la perspective—entre le sourd feuillage et le marbre
étincelant! Un poète a défini ce décor «le chemin du soleil». Le soleil
est le vrai sujet de son œuvre, invisible ou présent. C’est le dieu
perpétuellement adoré, sans flatterie de cour, sans allusion servile
au Roi-Soleil qui ne brille pas encore à Versailles... Rubens, déjà,
n’avait-il point mêlé l’astre du jour aux fantasmagories de ses belles
pochades? Mais Claude en fait l’âme de ses effets préférés, de sa
création sans rivale, ce riche port de mer, à contre-jour, où l’onde se
prête à tous les caprices de la réfraction.»
Ce génial artificier de la lumière solaire demeure une exception dans
l’histoire de la peinture. Ses rayonnantes apothéoses sont restées
inimitables. Et le plus curieux, c’est que ce peintre incomparable
fut toute sa vie un ignorant; à peine savait-il signer ses toiles. Né
de parents très pauvres, dans une petite bourgade de Lorraine, Claude
Gellée n’annonce pas, enfant, de grandes qualités d’intelligence. Comme
il n’apprend rien à l’école, son père le fait entrer comme apprenti
chez un «boulanger de pâtés», ce que nous appelons de nos jours un
pâtissier. Quand il sait son état, il part pour Rome avec une troupe
de cuisiniers et de pâtissiers lorrains, très estimés en Italie. Il n’y
réussit pas et se trouve bientôt sans place. Il est dans la plus noire
détresse quand par bonheur, un peintre romain, Augustinus Tassus, le
prend à son service et lui confie le soin de la cuisine et du ménage.
Claude est domestique: il panse le cheval, broie les couleurs, nettoie
la palette et lave les pinceaux. Comme son maître est bon homme, il
permet à Claude de s’essayer au métier de peintre; il lui apprend un
peu de perspective, mais le dessin rebute l’apprenti. D’ailleurs,
même dans son art, il ne sera jamais un savant. «Plus coloriste que
dessinateur, il entend mieux la perspective aérienne que la perspective
linéaire et la nuance de l’atmosphère que la géométrie des lignes.»
Claude Gellée, (que son origine a fait surnommer Lorrain, ou le
Lorrain), Lorrain passa presque toute sa vie à Rome, comme Poussin,
dont il fut l’ami. La renommée et la faveur allèrent plus vite au
premier qu’au second: tandis que Poussin gagna relativement peu
d’argent, Claude réalisa une belle fortune.
En même temps que la richesse, le Lorrain doit au ciel de l’Italie le
meilleur de son art. «Qu’il découvre d’infinies perspectives baignées
dans l’air diaphane des crépuscules ou des aubes, qu’il projette dans
une baie d’émeraude l’image des voiliers majestueux ou des palais de
marbre, qu’il réalise enfin sur ses toiles l’hymen étincelant du ciel
et de la mer, le Lorrain, par la manière dont il interprète la lumière
et balance les contours, laisse une trace lumineuse dont un reflet
s’est perpétué jusqu’à nous.»
_Ulysse remettant Chryséis à son père_ fut peint par le Lorrain vers
1646, pour M. de Liancourt, et fut acquis par Louis XIV.
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