[Illustration]
_Portrait de Femme_
Une des rares figures de Franz Hals qui ne soit pas égayée de ce large
sourire que le peintre excellait à peindre. Mais que de bonhomie et
de bonté dans cette face de vieille un peu vulgaire! Quelle vie,
dans la tranquille douceur de ces yeux, et quelle merveille que ces
mains osseuses, ridées, posées l’une sur l’autre et sous l’épiderme
desquelles il semble qu’on voie courir le sang!
Il convient de s’extasier devant la force de ces peintres qui savaient
créer un effet de mouvement, de chaleur, de vie intense, avec les
deux seules taches d’un visage et d’une main, sans le secours d’aucun
agrément de costume et de parure. En ces tours de force Franz Hals
était passé maître.
«Franz Hals, écrit M. Fontainas dans sa belle étude sur ce peintre,
est essentiellement un peintre de portraits; mais nul comme lui n’a
senti la nécessité, tout en demeurant vrai, sincère et précis, de faire
passer dans l’apparence des choses ou des gens le frisson mystérieux de
la vie; nul n’a mieux compris qu’il n’était pas nécessaire, pour animer
les figures, d’en transformer la ressemblance. Qu’il s’en soit tenu à
appliquer sa méthode fougueuse au seul portrait, par son exemple il a
laissé pressentir que tous les objets palpables et visibles, animés ou
non d’un souffle propre, se magnifient quand on leur donne leur valeur
d’expression et que le problème pour l’artiste est de la découvrir,
de la mettre en lumière. En d’autres termes, l’intérêt d’une peinture
réside moins, objectivement dans la chose représentée, que dans l’œil,
le sentiment, le travail du peintre.... Franz Hals ne s’inquiétait des
souffrances, des joies des personnages dont il peignait les portraits,
que dans la mesure où les traces de ces souffrances et de ces joies
étaient empreintes dans les traits visibles de leurs physionomies.
Il n’a pas mis dans son œuvre l’anxiété et la fièvre de Rembrandt,
mais son esprit néanmoins ne fut point d’un flegmatique. Il s’est
satisfait du décor humain, mais ce décor n’est jamais indifférent,
insensible, neutre; il porte, en marques ardentes, le signe certain,
enrichissements ou ravages, des passions, des délires, des déboires,
de la résignation. Il ne transfigure pas, il est fort simple, dénué
de toutes exigences intellectuelles; son tempérament est un peu terre
à terre, positif, jusqu’à un certain point lourd et même grossier.
Soit; mais ce qu’il voit, il le voit avec une joie fervente, il
l’étudie, s’en énivre, il le traduit, le transplante sur sa toile avec
un acharnement de conviction, de résolution, de jouissance heureuse
et forcenée. Il surprend, dans les corps vivants, le lien qui en fait
un tout, le sang qui bat et qui circule, le muscle qui se tend et se
détend, les mouvements du cœur, de la chair et des yeux. La figure
humaine a seule préoccupé l’art de Franz Hals; les visages et les mains
sont les champs d’expression où se cantonne son observation; nul n’en
a tiré récolte plus abondante; le costume, le luxe du vêtement, de la
parure, soutient et complète la signification de ses portraits.
Mais un pouvoir appartient exclusivement en propre à Franz Hals, le
pouvoir personnel d’exalter le rire. Le rire, sous toutes ses formes,
à tous ses degrés; le sourire indulgent, réticent; le rire aigu, le
rire épanoui, le rire qui illumine de gaîtés fugitives les lèvres et
les yeux; le rire qui creuse les lignes du visage, coule aux coins
retroussés de la bouche, agite de soubresauts le corps entier; le
rire grossier, caricatural; le rire ample et bon enfant; le rire plus
discret, même subtil et mystérieux; le rire dans ses variétés infinies,
de bonté, de bonhomie ou d’amère ironie, fleurit et enchante une grande
partie de son œuvre.»
Même dans ses vieux jours, à l’heure où la misère l’étreint, où la main
languissante se traîne sur la toile, le jovial artiste trouve encore
des lueurs de gaîté: ses dernières œuvres s’éclairent malgré tout d’un
sourire.
C’est que Hals fut toute sa vie un joyeux compagnon, assez ami du
cabaret. Il ne donna pas l’exemple d’une existence très ordonnée ni
très sobre, et sans doute faut-il attribuer à ces défauts, et à son
imprévoyance, la pauvreté de ses dernières années. Néanmoins, il ne
causa jamais de scandale et nous voyons que ses compatriotes le tinrent
toujours en estime puisque, dans l’extrême vieillesse, il peignait
encore les Régents de la cité.
Le portrait de femme que nous donnons ici appartient à la catégorie des
figures graves que Franz Hals savait fort bien peindre à l’occasion,
portraits de _régents_, réunions corporatives, groupes de famille,
etc. On y retrouve les mêmes qualités de sincérité, de bonhomie et de
maîtrise professionnelle.
Pendant longtemps, l’art de Franz Hals partagea le discrédit qui
s’était attaché à la peinture hollandaise; il a fallu arriver jusqu’à
notre école réaliste moderne pour que pleine justice fût rendue à ses
artistes délicieux. Courbet osa se réclamer de lui, d’autres peintres
suivirent, et aujourd’hui les Franz Hals affrontent les ventes aussi
victorieusement que les toiles des peintres du XVIIIe siècle, qui elles
aussi connurent, pendant si longtemps, l’infortune.
* * * * *