[Illustration]
_Le Parnasse_
La scène représente un paysage de l’Olympe. Sur un tertre élevé formant
arcade, Mars et Vénus se tiennent debout devant une banquette drapée de
couleurs vives et abritée par un écran de feuillage sombre. La blonde
déesse est nue; d’une main elle retient un ruban qui s’enroule autour
de sa jambe, de l’autre, elle s’appuie amoureusement sur le bras de
Mars qui se penche tendrement vers elle. Blond comme elle, le dieu
guerrier est revêtu de la cuirasse et porte le casque en tête; dans la
main droite il tient une longue lance. Ce groupe charmant se découpe en
vigueur sur le fond de verdure placé derrière lui.
Au pied du tertre, les neuf Muses, se tenant par la main, dansent
une ronde au son de la lyre dont joue Apollon, assis à la gauche du
tableau. Ces muses sont infiniment gracieuses dans leurs costumes
aux couleurs chatoyantes, et leur pose est assurément bien choisie
pour faire valoir leurs formes sculpturales. Dans ce tableau où tout
semble n’être que détail, le groupe des danseuses occupe le centre de
la composition et sollicite l’attention du spectateur, mais quelle
fantaisie a su déployer l’artiste dans l’agencement des épisodes
dont il se plaît à garnir sa toile! A droite, c’est Mercure en un
costume très sommaire ne comprenant que des jambières de cheval et un
casque ailé; de son bras armé du caducée, il s’appuie sur un Pégase
piaffant, curieusement constellé de rubis. A gauche, s’ouvre la forge
de Vulcain: celui-ci, sur le seuil de son antre, s’agite et fait des
gestes furieux dans la direction de Mars qui conte fleurette à sa
volage épouse. Aux pieds de Mars et de Vénus un Amour souffle dans une
sarbacane qu’il pointe vers le pauvre Vulcain en signe de dérision,
pour le taquiner et l’exaspérer.
De la place où se meuvent tous ces personnages, on aperçoit à droite
l’Hélicon, d’où l’Hippocrène tombe en cascade, puis, très loin dans la
plaine, la Terre, demeure des mortels, avec ses villes et ses maisons.
Tel est _le Parnasse_ de Mantegna, coloré, vivant et si curieux par
l’abondance des motifs et la fertilité de l’invention. «Quelle pensée
l’artiste cachait-il sous cette composition étrange, nous l’ignorons
et ne le chercherons pas. Il nous suffit d’admirer l’élégance de ces
Muses, la nouveauté de leur galbe, l’ingéniosité de leur ajustement, la
beauté sculpturale du groupe de Mars et de Vénus, la pose de Mercure,
le jet des draperies, le soin curieux du détail et cette mythologie
en plein Moyen Age qui fait l’effet d’Hélène dans le palais féodal de
Faust, avec sa nudité antique dont la légèreté l’embarrasse un peu.»
(_Théophile Gautier._)
Mantegna naquit en 1431, non pas à Padoue, comme on l’a cru longtemps,
mais dans une petite ville du territoire de Vicence. Tout jeune il
entra dans l’atelier du Squarcione qui se prit de tendresse pour lui
et l’adopta régulièrement comme son fils. Mais bientôt Mantegna, peu
satisfait de l’enseignement de ce maître, résolut de s’en dégager et,
pour y réussir tout à fait, obtint de la Cour des Quarante de Venise
l’annulation de l’acte d’adoption. Ses rapports avec le Squarcione,
déjà tendus à la suite de cette décision, se changèrent en brouille
complète quand il épousa la fille de Jacopo Bellini, ennemi personnel
de son ancien professeur. Cependant l’empreinte du Squarcione sur l’art
de Mantegna n’est pas douteuse. C’est par l’étude, dans l’atelier du
maître, des moulages et dessins de sculptures rapportés de Grèce,
que le jeune artiste s’éprit d’un grand amour pour l’antique et
qu’il s’efforça d’atteindre à ce goût pur et noble qui caractérise
les productions des anciens, alors à peu près inconnus en Italie.
C’est là qu’il s’initia à cet art du modelé qu’il devait porter si
haut, sous l’influence heureuse de Donatello. Certes Mantegna ne
put se débarrasser complètement de la raideur et de la sécheresse
gothiques, mais comme déjà son style est supérieur et fait comprendre
qu’un élément nouveau s’est introduit dans l’art! Sur Mantegna luit
le premier rayon de la Renaissance; après la longue nuit byzantine et
gothique, la Beauté revient charmer le monde surpris.
Mantegna avait soixante ans lorsque Isabelle d’Este le chargea de
diriger les travaux de décoration qu’elle avait entrepris dans son
appartement du Corte Vecchio. Isabelle d’Este était la femme la plus
éclairée de son temps, possédant de vastes connaissances, parlant
couramment le latin, le grec et la plupart des langues européennes;
son goût n’était pas moins remarquable que son savoir. Aux trésors
artistiques qu’elle avait amassés elle voulut un cadre digne d’eux:
dans ce but elle fit appel à Lorenzo Corta, à Pérugin et à Mantegna
qui peignit deux tableaux: _le Parnasse_, reproduit ici, et _la Vertu
triomphant des Vices_. Le premier représente le triomphe de Vénus,
d’Apollon et des Muses, c’est-à-dire l’influence bienfaisante des
arts; le second proclame la nécessité de la sagesse et de l’activité
intellectuelle pour combattre la barbarie et l’ignorance.
Ces deux tableaux furent achetés par le cardinal de Richelieu et firent
partie jusqu’à la Révolution des collections du château de Richelieu.
Ils entrèrent ensuite au Louvre.
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