[Illustration]
_Largillière, sa femme et sa fille_
Largillière a situé son tableau, conventionnellement, dans un décor
champêtre, sans même s’inquiéter de l’invraisemblance qu’il y avait
à y faire figurer sa femme et sa fille, revêtues de leurs plus beaux
atours et parées pour une réception bien plus que pour une promenade.
C’étaient là fantaisies communes à cette époque: la figure importait
seule dans un portrait et c’est à elle seule que s’attachait tout le
soin de l’artiste. Pour le décor, il jouait également son rôle, mais
un rôle de deuxième plan; il était là pour faire valoir le personnage
et rien que pour cela. Aussi, le peintre choisissait-il à son gré
celui qui lui paraissait s’harmoniser le mieux au caractère du modèle,
sans autrement se soucier de la vérité ou même de la vraisemblance. Se
conformant aux errements alors en cours, Largillière a mis sa famille
en pleine campagne pour l’unique raison que le vert sombre du feuillage
avantageait la beauté blonde de sa femme et de sa fille. Toutefois,
comme s’il avait conscience de l’énormité de l’anachronisme, il a
voulu faire une concession au bon sens: il s’est représenté lui-même
avec un fusil entre les jambes et il a placé tout près de lui quelques
oiseaux qu’il vient de tuer. Mais quel brillant et incommode costume
pour courir les guérets! Et comme on voit que le bon Largillière veut
nous en faire accroire, qu’il n’a pas chassé, qu’il n’a pas aventuré
sa haute perruque sous les branchages des fourrés, ni risqué ses bas
de soie aux piqûres des ronces! Sur la roche où il est tranquillement
assis, il ne donne pas l’impression d’un homme qui vient de battre la
campagne. Sa tenue est irréprochable, la perruque retombe en boucles
bien ordonnées autour de sa belle tête reposée qui n’est pas celle
d’un Nemrod. Il porte un splendide costume gris très frais. Du bras
gauche il s’accoude à la roche et par-dessus ses jambes croisées on
aperçoit le museau d’un chien, compagnon débonnaire de cette chasse peu
meurtrière. En face de lui sa femme est également assise sur le roc,
sans paraître redouter de froisser ni de salir son élégant ajustement.
Elle est tournée de trois quarts vers la gauche; elle porte une robe
rouge décolletée, doublée de satin blanc d’où s’échappe une fine
chemisette ornée de rubans bleus; un flot de dentelle est piqué dans
ses cheveux poudrés. Elle est d’une physionomie agréable et sa tête
légèrement hautaine s’encadre fort bien dans le fond de verdure que
forment les arbres, derrière elle. Entre ses parents, une délicieuse
jeune fille se tient debout, vêtue d’un costume blanc et or, avec des
fleurs dans les cheveux. Elle a dans une de ses mains un papier de
musique; de l’autre, à demi tendue, elle semble ponctuer le sens des
paroles qu’elle chante. Dans cette blonde frimousse de fillette, on
sent que le père a prodigué toutes les tendresses de son cœur et toutes
les séductions de sa palette.
Le groupe de ces trois personnages, si bizarrement situés, forme un
ensemble charmant. Largillière s’est évidemment complu dans son œuvre,
mais, même lorsque le cœur ne conduit pas son pinceau, il est un
portraitiste plein de talent et de ressources.
A défaut de date précise, le costume que porte le peintre dans
ce tableau suffirait à nous indiquer qu’il appartient au grand
siècle. La solennelle perruque est de la belle époque du Grand Roi.
Largillière est pour ainsi dire, à cheval sur deux règnes, il a connu
la majestueuse splendeur de Versailles au temps de Louis XIV, et
les raffinements d’élégance qui marquèrent la joyeuse époque de la
Régence. En art, il établit également la transition entre la manière
somptueuse et noble de Rigaud et la facture chatoyante et mièvre de
Nattier. Ayant vécu sous deux régimes différents, il semble avoir
emprunté quelque chose à chacun d’eux. Sans avoir la magnificence de
Rigaud, son art ne manque ni de grandeur ni de noblesse; il sait donner
à ses modèles un certain air de hauteur par où l’on reconnaît l’homme
ou la femme de qualité; mais, quand il le veut, il pare ses personnages
d’une grâce aisée, fine, délicate, il anime leur teint de roseurs
exquises que n’aurait pas désavouées Watteau.
Même à côté de Rigaud, Largillière est un grand portraitiste et il
possède de magnifiques qualités. Il n’a pas la robustesse de son
illustre rival, mais il tient de Lebrun, qui fut son maître, un dessin
net et solide qu’il habillait de couleurs incomparables. C’est par
l’éclat de sa couleur harmonieuse et distinguée que Largillière s’est
fait une place de premier plan parmi les peintres de portraits.
Rigaud était le peintre de la Cour, Largillière fut le peintre de la
Ville. Tandis que le premier peignait les princes et les rois, le
second se spécialisait dans le portrait des échevins et des grands
parlementaires. Il n’en fut pas moins apprécié à Versailles, et plus
d’une fois, de très grands seigneurs posèrent devant lui. Il excellait
surtout à donner aux visages une très grande intensité d’expression.
_Le Portrait de Largillière et de sa famille_ faisait partie de la
collection de M. La Caze, qui en a fait don à notre musée national.
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Hauteur: 1.40.—Largeur: 2 m.—_Figures jusqu’aux genoux, grandeur
nature._
(SALLE I: SALLE LA CAZE).
MANTEGNA
(1431-1506)