Hauteur: 0.35.—Largeur: 0.27.—_Figure à mi-jambes: 0.20._

(SALLE XI: SALLE DU XVIe SIÈCLE FRANÇAIS).

MEISSONIER

(1815-1891)

1814

[Illustration]

_1814_

Sous un ciel sinistre d’hiver, l’armée impériale défile en colonnes. Ce

n’est plus la marche triomphale d’autrefois, à l’époque des victoires;

les troupes qui cheminent dans cette plaine défoncée, aux ornières

remplies de neige, ont perdu leur bel enthousiasme, le sol glacé

qu’elles foulent n’est plus celui des nations conquises, mais le sol de

la France envahie. Elles vont d’un pas morne, comme courbées sous le

vent de défaite qui passe sur elles, en rafales. Et elles se tournent,

d’un regard inquiet, vers l’idole qu’elles avaient cru invincible.

Le voilà, justement, l’Empereur, à la tête de son état-major. Monté

sur un cheval blanc, il garde son attitude familière: la main droite,

qui tient la cravache, est passée comme d’habitude dans le parement

de la redingote grise, sur la poitrine; le chapeau légendaire découpe

toujours, sur le ciel livide, «son ombre altière et péremptoire». Mais

le visage est sombre, fermé, lourd de pensées. A quoi songe le grand

capitaine, au cours de cette marche dans la plaine glacée? Prépare-t-il

quelque géniale revanche ou pressent-il l’abandon, les défections de

tous ces maréchaux qui cheminent derrière lui, chamarrés d’or, et qu’il

a tirés du néant pour en faire des ducs, des princes et des rois? Ils

le suivent encore, mais on les devine préoccupés, fatigués, désireux

peut-être de jouir enfin dans la paix de ces fortunes acquises sur les

champs de bataille. Voici Berthier, Duroc, Caulaincourt, Drouot, et Ney

reconnaissable à sa tête allongée et au manteau dont il ne passe jamais

les manches. Jamais Napoléon ne les a mis à une plus rude épreuve que

durant cette campagne de France, où son génie s’est multiplié pour

faire tête à l’ennemi sur tous les points à la fois.

Il y a dans ce tableau, si sobre de composition, une impression

tragique plus éloquente que la plus dramatique mise en scène. Tout

concourt à en accentuer la tristesse, la sévère figure de l’Empereur,

les mines sombres de l’état-major, l’aspect lugubre de cette journée

d’hiver.

Dans l’esprit de Meissonier, 1814 devait être un des actes de la

tragédie napoléonienne qu’il se proposait de peindre. 1796 devait

célébrer l’aube glorieuse, Castiglione; 1807, Friedland, l’apogée

de la gloire; 1810, Erfurt, c’est-à-dire l’Europe entière aux pieds

de l’Empereur; 1814, la campagne de France et le déclin; 1815, _le

Bellérophon_, l’aigle abattu, les ailes brisées.

Des cinq actes de cette tragédie, Meissonier n’exécuta que le deuxième

et le quatrième, le 1807 et le 1814; les autres demeurèrent à l’état

d’ébauches ou ne furent même pas esquissés.

Meissonier avait rêvé d’être le peintre de l’épopée napoléonienne. Il

avait voué à l’Empereur un culte passionné et il étudiait les moindres

détails concernant le grand homme avec cette persévérance et ce souci

de la documentation qu’il apportait à ses tableaux.

M. Léonce Bénédite, dans sa belle étude sur Meissonier, nous le montre

appliqué à cette tâche: «Il poursuit avec passion, sans lassitude,

ses études continues, dont le temps et le travail semblent accroître

l’intérêt, réunissant surtout, avec une ardeur extrême les moindres

renseignements sur l’existence privée, les coutumes, les habitudes

et jusqu’aux tics de l’Empereur. Il fait parler tous les généraux

survivants de ces guerres héroïques, les Gouvion-Saint-Cyr, les

Regnault de Saint-Jean-d’Angély, ou même le vieux musicien Carafa,

et de préférence les humbles, les serviteurs ou les soldats, qui ne

sont pas portés à amplifier ou à dénaturer. Il tâche d’en obtenir les

détails les plus intimes et les plus infimes, heureux d’apprendre que

Napoléon ne se gantait jamais que de la main gauche, qu’il portait tous

les jours une culotte renouvelée de basin blanc, qu’il prisait, que sa

cravache était toujours déchiquetée par la manie qu’il avait de s’en

frapper continuellement les bottes. Trois jours avant la mort d’Horace

Vernet, il va chez le vieux maître mourant. On cause de Napoléon, même

à cette heure, et Vernet couché, de sa main vacillante, lui trace le

dessin de la bouche de l’Empereur.»

Il se lie avec Pillardeau, un ancien piqueur de l’Empereur, qui est son

voisin de campagne et il lui emprunte ses harnachements, ses armes,

ses costumes. Il ne se lasse pas de se documenter sur le grand homme;

il possédait lui-même un musée napoléonien complet, se procurant tous

les effets provenant de la garde-robe impériale et faisant copier les

vêtements du musée des Souverains.

Bruty raconte qu’étant allé visiter Meissonier dans son atelier, il le

trouva juché sur un chevalet garni de la selle impériale, en culotte

de peau, redingote grise et peignant ainsi, devant une glace, pour le

tableau de 1814.

On peut sourire de cette religion poussée jusqu’au fétichisme, mais

il faut reconnaître que le souci d’exactitude y avait autant de part

que la ferveur, et peu de peintres ont porté aussi loin le respect de

la vérité historique. La passion du détail a nui trop souvent, il est

vrai, à son inspiration, on peut lui reprocher d’avoir voulu trop dire,

mais il restera dans l’histoire de l’art comme un noble et vaillant

artiste.

Il ne travailla pas moins de trois ans à son tableau de 1814; c’est

assez dire quelles études il lui coûta et quelle conscience il y

apporta.

_1814_ fut acquis par M. Chauchard qui l’a légué au Louvre. Il

figure dans l’une des salles aménagées pour recueillir l’inestimable

collection du richissime mécène.

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Le musée du Louvre, tome 2 (of 2) · 第 6 / 91 题