PORTRAIT D’HOMME

[Illustration]

_Portrait d’Homme_

L’homme est campé dans une attitude aisée, fière, qui révèle un

soldat sous l’ajustement du courtisan. La tête énergique, aux traits

accentués, encadrée de cheveux rudes, fait penser à ces gentilshommes

batailleurs dont la France tout entière fut le champ clos à l’époque

des guerres de religion. La douceur n’était pas leur vertu; ils

n’avaient de respect que pour la force. Féroces dans le combat,

impitoyables dans la victoire, ils commettaient au nom de Dieu les

pires atrocités et donnaient carrière, sous le couvert de convictions

religieuses, à leurs instincts de violence et de rapine, allant

parfois jusqu’à se mettre en révolte ouverte contre l’autorité royale.

L’inconnu de ce petit tableau dut être un de ceux-là: il y a de

l’audace dans le regard, de la dureté dans les lignes du visage, de la

sévérité dans les lèvres étroitement closes. Une large fraise tuyautée

encadre la mâle figure du personnage. Le haut du corps est pris dans

un pourpoint d’un blanc crémeux fermé sur la poitrine par un rang de

boutons et qui se termine en pointe à la ceinture, selon la mode du

temps. La main gauche serre la poignée de l’épée, tandis que la droite

s’appuie sur la hanche. Le haut-de-chausses, raide comme un corselet

d’acier, se compose de riches passementeries rouges appliquées sur un

fond crème, semblable à celui du pourpoint. On ne voit qu’une partie

des jambes, jambes nerveuses et souples d’un homme que n’ont pas énervé

les plaisirs et l’oisiveté de la Cour.

Si nous ignorons l’identité du personnage, nous ne sommes pas

mieux renseignés sur le peintre qui a exécuté ce beau portrait.

L’art primitif français a connu cette disgrâce de n’avoir pas eu

d’historiographe pour transmettre à la postérité les noms de cette

pléiade d’artistes qui vécut à la cour des Valois, de François Ier

à Henri IV. Plus heureux que nous, les Italiens eurent Vasari; les

Flamands, Karel van Mander. Le peu que nous savons de nos vieux maîtres

français, il a fallu le détacher, pièce à pièce, des chroniques

du temps, des comptes de trésorerie de la cassette royale, ou des

annales provinciales du royaume. C’est ainsi que quelques noms ont

été révélés, comme ceux de Clouet, de Jean Foucquet, de Jean Malouel;

pour bien d’autres artistes, les noms mêmes ne sont pas mentionnés

et l’on est obligé, pour les désigner, de les appeler le Maître de

Flémalle, le Maître de Moulins, le Maître de l’Œuvre, etc. Quant à

l’attribution à chacun d’eux des œuvres dont ils sont les auteurs, on

est également réduit aux conjectures et, faute de documents, il a fallu

procéder jusqu’ici par analogie, par comparaison, par élimination.

Mais, en somme, qu’importe? Il nous suffit de savoir qu’à l’époque où

l’Italie se glorifiait d’une renaissance artistique, où les Flandres

triomphaient avec des peintres comme les van Eyck, la France pouvait

leur opposer des maîtres qui ne cédaient en rien à ceux-là comme métier

et comme inspiration.

Il existe en France une assez nombreuse école de critiques pour qui

le Primatice, et en général tous les Italiens appelés en France par

François Ier, le Restaurateur des Lettres, marquent la première

tentative d’art que les Français eussent connue. Pour ceux-là, Jehan

Foucquet n’est qu’un Italien mal dégrossi et Jehan Clouet un élève

médiocre de Barthélemy Guetty, dont on fait un Bartolomeo Ghetti pour

la circonstance. D’autres, non moins nombreux, font dériver notre art

national de l’école flamande, dont Jean van Eyck fut le génial ancêtre.

A les entendre, toutes les œuvres de cette époque, arrivées jusqu’à

nous, ne seraient que des œuvres de Flamands ou directement inspirées

par eux.

Aux premiers, on peut opposer que la France possédait des artistes

comme Étienne d’Auxerre à l’époque où le Primatice n’avait que 18 ans

et que Clouet, plus âgé que le même Primatice et déjà célèbre, n’avait

rien eu à lui demander pour la technique de son métier. Aux seconds,

il serait encore plus facile de répondre que, loin que la France ait

puisé son art aux sources flamandes, il y a beaucoup à parier que c’est

la technique française, au contraire, qui s’est imposée aux artistes

flamands. Ceux-ci, en effet, sont tous venus en France pour y exercer

leur art, soit à Paris, soit à la cour des ducs de Bourgogne qui était

une cour française où dominait le goût français, où vivaient des

artistes français très connus de leur temps. Qui nous assure que les

van Eyck, pour ne parler que d’eux, n’y ont pas acquis et tout au moins

affiné le meilleur de leur génie? Au surplus, les œuvres de nos maîtres

français, sont d’une simplicité dans la facture, d’une harmonie dans la

composition, qui ne permet pas de les apparenter aux Flamands ou aux

Italiens. C’est le cas pour le beau _Portrait d’Homme_ que nous donnons

ici.

Regrettons seulement ce travers de notre race, cette gentilhommerie à

rebours qui nous fait sans cesse dédaigner nos gloires pour chanter

celles du voisin.

Le _Portrait d’Homme_ faisait partie de la collection Lauvageot et est

entré avec elle au Louvre.

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Le musée du Louvre, tome 2 (of 2) · 第 5 / 91 题