Dans son ouvrage, dont nous avons rendu compte récemment, sur les
lendemains de Sainte-Hélène: _Après la mort de l'empereur_, notre
collaborateur Albéric Cahuet a dit, d'après des documents actuels,
comment les domaines français de Sainte-Hélène (la maison de la
captivité et le tombeau de Napoléon acquis en 1858 par Napoléon III au
prix de 178.600 francs) se trouvaient sur le point d'être condamnés à
l'abandon et à un prompt anéantissement par suite de l'insuffisance de
crédits d'entretien qu'il est question de réduire encore, sinon de
complètement supprimer. Ces crédits figurent actuellement au budget pour
6.000 francs (entretien d'un gérant, qui est en même temps notre agent
consulaire à Sainte-Hélène) au chapitre: «Personnel des services
extérieurs», et pour 3.000 francs au chapitre: «Entretien des immeubles
à l'étranger.» Ces 3,000 francs servent à payer à la fois les salaires
des gardiens, les réparations et les impôts. Or, la maison de Longwood,
reconstituée à grands frais de 1858 à 1860 par une mission spécialement
envoyée de France, menace maintenant ruine et il est question de
supprimer le dernier gardien qui protège le tombeau--toujours très
visité et avec beaucoup de recueillement, par les voyageurs--contre les
incursions de bestiaux des domaines voisins.
Ces faits auxquels notre confrère le _Matin_ a donné sa grande publicité
ont vivement ému tous ceux qui considèrent que le souvenir de
Sainte-Hélène demeure un grand souvenir français.
Parmi les nombreuses lettres que notre collaborateur a reçues à cette
occasion, il en est une, particulièrement touchante, qui lui a été
adressée par le petit-fils d'un des vieux soldats de la Grande Armée, M.
Jules Delaunay, à Dozulé (Calvados), et que nous croyons intéressant de
reproduire. M. Jules Delaunay écrit:
«Voulez-vous me permettre, monsieur, de vous soumettre une idée?
» Est-ce que ce n'est pas un devoir sacré pour les descendants des
soldats de Napoléon, de ceux qui eurent «sa dernière pensée», de se
réunir et de contribuer à l'entretien de la maison qui a vu mourir le
héros et de la tombe qui a contenu son cercueil?
» Une société s'est formée pour conserver Versailles, c'est bien, mais
ce qui serait bien aussi, à mon avis du moins, ce serait de conserver,
de restaurer le domaine français de Sainte-Hélène. Nous avons des
descendants des maréchaux du premier Empire. Que l'un d'eux prenne la
présidence d'honneur de cette Société et vous verrez accourir à son
appel tous les enfants de ceux qui entrèrent à la suite des aigles d'or
dans les capitales de l'Europe.
» Il va sans dire que cette société n'aurait aucun but politique; ce
serait la rabaisser; si tous les descendants des soldats du premier
Empire ont le droit d'avoir l'opinion que bon leur semble, aucun ne peut
renier la parcelle de gloire, si petite soit-elle, que son ancêtre lui a
léguée; c'est faire à nouveau briller cette étincelle que de s'associer
pour conserver à la postérité le lieu et la maison qui ont vu le martyre
et l'agonie du plus grand capitaine des temps modernes.»
Le dernier abri de l'empereur prisonnier et son tombeau de Sainte-Hélène
entretenus par les soins des descendants de ses maréchaux et des plus
humbles parmi ses vieux soldats, voilà, évidemment, qui ajouterait une
jolie page de sentiment à la légende de l'Aigle.