LES THÉÂTRES

La Porte-Saint-Martin a repris, avec un succès véritablement triomphal,

_Cyrano de Bergerac_, le chef-d'oeuvre d'Edmond Rostand, dont la

première représentation eut, il y a quinze ans, un retentissement

universel. On attendait cette reprise avec la double curiosité de voir

comment cette comédie héroïque réapparaîtrait devant le public quinze

ans après sa «création» et de juger comment le nouvel interprète de son

rôle principal, M. Le Bargy, succéderait à l'inoubliable «créateur» M.

Coquelin. Or la pièce a reparu avec tout son éclat. On n'est plus

surpris par cette virtuosité constamment renouvelée et par ces traits

qui partent tantôt de l'esprit et tantôt du coeur, par tant de pensées

ingénieuses, tant d'images neuves et saisissantes, tant de mots

pittoresques et tintinnabulants, tant de scènes d'une gaieté héroïque ou

d'une si douce émotion; on les attend au contraire et, pour ainsi dire,

on les guette; mais on en est toujours étonné et plus encore ravi. C'est

indiquer l'accueil fait de nouveau à cette oeuvre si essentiellement

française. Et l'accueil fait à sa nouvelle interprétation n'a pas été

moins chaleureux. M. Le Bargy est à souhait un Cyrano batailleur et

tendre, laid de visage et beau de coeur, et l'on a pu dire que, s'il ne

fait pas oublier son illustre prédécesseur dans ce rôle, il ne le fait

pas regretter non plus. Nous reproduirons dans notre prochain numéro une

photographie en couleurs de ce nouveau Cyrano. Mme Andrée Mégard est une

souple, jolie et séduisante Roxane. M. Jean Coquelin est toujours un

parfait Raguenau. MM. Pierre Magnier, Desjardins, Jean Kemm, Etiévant,

sont à la hauteur des protagonistes dans leurs rôles respectifs de

Christian, de Guiche, du capitaine des Cadets, de Le Bret.

[Illustration: Hélène Ardouin (Mlle Vera Sergine) et Sébasien Real (M.

L. Rozenberg) au 4e acte de la nouvelle pièce de M. Alfred Capus:

_Hélène Ardouin_, tirée de son remarquable roman; _Robinson_, et joué

sur la scène du Vaudeville.--_Phot. Bert_.]

Au Vaudeville M. Alfred Capus, que l'on n'avait pas applaudi depuis les

Favorites aux Variétés et depuis _En Garde!_ à la Renaissance, a fait

représenter une pièce nouvelle qui a, dès son apparition, conquis la

faveur du public, mais qui intéressera particulièrement tous nos

lecteurs: _Hélène. Ardouin_. C'est en effet l'héroïne du roman

_Robinson_, paru dans _L'Illustration_ en 1910, qui a fourni le titre de

cette belle et touchante comédie, et l'on peut voir autour de la

protagoniste, admirablement incarnée par Mlle Vera Sergine, évoluer sur

la scène du Vaudeville les principaux personnages du livre.

C'est une émouvante histoire d'amour, et d'autant plus émouvante qu'elle

se déroule parmi des êtres de condition moyenne, au milieu des réalités

de l'existence quotidienne, mais celles-ci dépeintes et ceux-là animés

avec une rare expérience de la vie, une profonde intuition

psychologique, et la plus clairvoyante philosophie. Le partenaire de

Mlle Sergine, M. Rozenberg, a composé avec beaucoup de mesure et de tact

le personnage attachant et curieux de Sébastien Real.

La carrière de _l'Homme qui assassina_, au théâtre Antoine, se poursuit

fort brillante, avec une nouvelle interprète du rôle principal. A Mlle

Madeleine Lely, appelée par des engagements antérieurs sur une autre

scène, a succédé, en effet, pour incarner lady Falkland, la femme même

de l'auteur, M. Pierre Frondaie. Mme Michèle--c'est le nom de théâtre

de Mme Pierre Frondaie--tient ce rôle, déjà si émouvant par lui-même,

avec une beauté et une force d'expression qui lui valent chaque soir,

auprès de M. Gémier en colonel de Sévigné, les plus légitimes et les

plus chaleureux applaudissements.

L'Illustration, No. 3656, 22 Mars 1913 · 第 41 / 55 题