CE QUE VAUT SILISTRIE AUX POINTS DE VUE ÉCONOMIQUE ET STRATÉGIQUE

Il y a peu de chose à dire de la vie économique de Silistrie. Son port,

qui desservait autrefois une vaste région, s'est vu amputé d'une partie

de l'hinterland qui l'alimentait; le traité de 1878, en effet, a fait

passer la frontière roumaine presque sous ses murs. Depuis lors elle a

de la peine à vivre.

Il nous reste à examiner la situation au point de vue stratégique.

Silistrie faisait autrefois partie du quadrilatère du Bas-Danube, avec

Rouchtchouk, Choumla et Varna. Ces places, quoique fort archaïques,

jouèrent encore un rôle important au cours de la dernière guerre

turco-russe. Elles empêchèrent l'armée moscovite de déboucher dans la

Bulgarie orientale et les obligèrent à passer le fleuve en amont, à

Sistova. Les progrès de l'artillerie ont, depuis cette époque, rendu les

défenses du quadrilatère tout à fait inutilisables. Silistrie est

dominée par un plateau d'une soixantaine de mètres d'altitude, ou, plus

exactement, par trois éperons qui s'en détachent, s'abaissent en pente

douce et viennent mourir à quelques pas des premières maisons de la

ville. Sur ces trois éperons les Turcs ont construit, en 1810, trois

ouvrages: Medjidjié Tabié, Ordou Tabié et Arab Tabié. Le traité de

Berlin a laissé les deux premiers en territoire bulgare et donné le

troisième aux Roumains. J'ai pu longer le fort de Medjidjié Tabié,

redoute rectangulaire d'environ 600 mètres de développement,

complètement abandonnée et veuve de ses canons. Le talus s'écroule;

seule l'escarpe de pierre tient encore bon. Même si la ligne de forts

était composée d'ouvrages plus modernes et bien armés, elle ne

présenterait pas une valeur militaire sérieuse, car la frontière, en la

coupant en deux, la neutralise en quelque sorte pour les Bulgares comme

pour les Roumains.

[Illustration: Le plateau de Medjidjié Tabié.]

Il n'est pas surprenant, dans ces conditions, que les dernières

propositions du gouvernement de Sofia aient compris la cession d'Ordou

Tabié et de Medjidjié Tabié, malgré le dommage qui en résultera pour les

habitants de Silistrie; ils perdront leurs vignes, leurs vergers et les

sources qui alimentent la ville. Cette offre n'a pas satisfait les

Roumains, dont les visées stratégiques sont d'une bien plus grande

envergure. Les voici:

Afin de défendre la frontière de la Dobroudja contre une offensive

bulgare dirigée sur Constantza et le pont de Cernavoda, mal protégé par

une tête de pont insuffisante, les Roumains veulent établir, du Danube à

la mer Noire, une ligne fortifiée solide. Cette barrière doit

nécessairement s'appuyer, à ces deux extrémités, à des forteresses de

premier rang, qui seront les musoirs de la digue, comme Epinal et

Belfort pour celle de la Moselle, Verdun et Toul pour celle de la Meuse.

Le point d'appui oriental sera Mangalia, dont la lagune, profonde de 30

mètres, peut être facilement reliée à la mer et servira de port

militaire à la flotte de guerre qu'on désire augmenter. Quant au point

d'appui occidental, il devra être relié à la Roumanie proprement dite

par un pont de chemin de fer. Or, en amont de Cernavoda, Silistrie est

le premier point où ce pont peut être construit. C'est là, en effet, que

commence l'île de Baltea, dont le sol marécageux est trop inconsistant

pour servir d'infrastructure aux masses métalliques qu'il devrait

supporter. Silistrie seule, où le fleuve se rétrécit, remplit les

conditions voulues. La Roumanie ne saurait se passer ni de la ville

même, où doit aboutir le pont, ni d'une zone environnante de plusieurs

kilomètres de rayon sur le périmètre de laquelle on construira des forts

capables de protéger la place contre les projectiles de gros calibre.

Medjidjié Tabié et Ordou Tabié sont beaucoup trop rapprochées pour

remplir ce rôle. La frontière nouvelle, au lieu de partir de Medjidjié

Tabié pour aboutir à la mer, à hauteur de Dobritch, comme on l'a proposé

récemment à Sofia, commencerait à quelques kilomètres en amont de

Silistrie et se terminerait à Baltchik.

«Nous répétons, disent les Bulgares, que nous n'avons aucune intention

hostile à l'égard de la Roumanie. La preuve en est que notre armée ne

possède pas un seul équipage de pont, tandis que les Roumains ont un

matériel qui leur permet de jeter un ou deux ponts de bateaux sur le

Danube et viennent de passer des commandes pour se procurer un

supplément de matériel. Quant à leur projet concernant Silistrie, il ne

présente pas seulement un caractère défensif. La ville ainsi transformée

en forteresse reliée à l'autre rive du Danube par une voie ferrée

deviendrait un point d'appui offensif extrêmement dangereux pour nous.

Les armées roumaines qui se concentreraient à l'abri de ses forts se

trouveraient à pied d'oeuvre pour se jeter au coeur de notre pays. Nous

ne pouvons vivre sous cette menace constante.»

Nous avons essayé d'exposer les causes du différend, les demandes et les

arguments des deux nations qu'il met aux prises. Il ne nous appartient

pas d'exprimer un avis sur le bien-fondé des revendications de l'une ou

l'autre des parties. Nous nous contenterons de faire observer que la

question stratégique constitue le fond du litige, qui peut se résumer en

une seule phrase: la Roumanie obtiendra-t-elle le moyen de construire à

Silistrie une forteresse défensive et offensive? Tel est le problème qui

se pose aux puissances médiatrices.

L'Illustration, No. 3656, 22 Mars 1913 · 第 19 / 55 题