L'ANNIVERSAIRE DU TRAITÉ DE SAN STEFANO

[Illustration: Soldats se rendant à la cérémonie commémorative du traité

de San Stefano Ce sont des jeunes gens de la dernière classe appelée,

s'instruisant au dépôt du 31e régiment.]

Le lendemain j'assiste à la cérémonie commémorative de la libération de

la Bulgarie qui se déroule sur la grand'place, entre la mairie et la

mosquée. On a planté quelques poteaux ornés de fanions tricolores. La

garnison vient se former en carré, puis voici les jeunes filles des

écoles, qui accompagnent de leurs cantiques le service divin, et toute

une multitude endimanchée composée presque exclusivement de vieillards,

de femmes et d'enfants. L'office terminé, la troupe regagne les

casernes; la foule, au contraire, se resserre autour d'une estrade

improvisée, du haut de laquelle un jeune étudiant entreprend de la

haranguer; il s'agit, bien entendu, du différend bulgaro-roumain. Après

avoir rappelé les événements passés, qui rassemblent en ce jour tous les

Bulgares, l'orateur expose le sujet du litige actuel. «N'en veuillez pas

au peuple roumain, s'écrie-t-il, il n'est pour rien dans les

revendications du gouvernement de Bucarest; seuls des politiciens,

poussés par des intérêts de parti, ont échafaudé cette oeuvre néfaste.

Pourquoi veulent-ils nous annexer de force? Qu'avons-nous fait pour

qu'on nous traite ainsi? Est-ce un crime d'avoir secouru nos frères de

Macédoine? Tous nos hommes valides sont allés combattre l'ennemi

séculaire; depuis cinq mois ils souffrent et meurent pour la patrie.

Allez à la mairie et vous y trouverez affichés les noms de quatre cents

de nos braves tombés dans les plaines de Thrace, à l'ombre de notre

drapeau glorieux. Que dirons-nous aux survivants lorsqu'ils rentreront

dans leurs foyers? Faut-il qu'ils aient combattu et peiné si durement

pour qu'on les contraigne à devenir Roumains? Est-ce là le prix de leur

victoire si chèrement acquise?

«Et quel sort vous attendrait sous le régime étranger? Vous faites

partie d'une nation démocratique, égalitaire, où les biens sont

justement répartis, où tous jouissent des mêmes droits politiques. La

Roumanie est un pays féodal; le peuple n'y compte pour rien, le suffrage

universel n'y existe pas. Les Bulgares de Dobroudja, soumis aux

Roumains, ont vécu pendant plus de trente ans sous un régime spécial et

désavantageux. Comme Bulgares, comme hommes libres, nous ne pouvons

accepter l'annexion.»

Cette allocution, prononcée d'une voix chaude et passionnée, paraissait

agir profondément sur l'auditoire. Aucune manifestation ne l'accueillit,

mais un silence morne, mille fois plus impressionnant que des vivats.

L'Illustration, No. 3656, 22 Mars 1913 · 第 18 / 55 题