Le cabinet Aristide Briand, sur lequel on avait fondé tant d'espérances,
est, depuis mardi, démissionnaire. Un vote du Sénat, fait rare dans les
annales parlementaires--c'est la troisième fois en vingt-cinq ans--l'a
mis en minorité, sur la question de la représentation proportionnelle.
[Illustration: M. Paul Peytral, sénateur des Bouches-du-Rhône, dont un
amendement à la loi électorale a renversé le cabinet Briand. _Phot.
Pirou, Saint-Germain._]
M. Aristide Briand avait pourtant prononcé, pour défendre un projet que
la Chambre des députés a adopté un admirable discours, clair, loyal,
généreux, l'un des plus parfaits, peut-être, de toute sa carrière de
grand orateur. Et il avait conclu par un éloquent appel à la
conciliation.
M. Georges Clemenceau, qui s'est posé en adversaire irréductible de la
réforme projetée dès qu'elle a été soumise au Sénat, répondit au
président du Conseil, l'attaquant vivement et directement.
C'était maintenant l'heure du scrutin, et, conformément aux règlements,
le président mit aux voix le premier contre-projet présenté, oeuvre de
M. Maujan, dont l'article premier portait: _Les membres de la Chambre
des députés sont élus au scrutin de liste..._
Mais, à cette phrase, M. Peytral voulait ajouter, par un amendement, ces
mots: _... suivant la règle majoritaire, nul ne pouvant être élu s'il a
moins de voix que ses concurrents._
C'est ce membre de phrase qui allait provoquer la chute du ministère.
Au premier examen, rien n'apparaît plus juste que la restriction posée
par M. Peytral. Mais elle contient la négation même, l'antithèse du
principe accepté par la Chambre: l'adopter, c'était précisément refuser
formellement à une minorité, quelle que fût son importance, tout droit
d'avoir un représentant, si son candidat le plus favorisé obtenait une
seule voix de moins que le dernier candidat de la liste de la majorité.
Et M. Aristide Briand, de quelques mots nets, soulignait cette
conséquence:
«L'amendement de M. Peytral, qui semble s'imposer avec une apparence de
logique, disait-il, est en réalité le rejet absolu de l'offre que je
vous ai faite. Vous rendez impossible tout effort de conciliation.»
Vaine adjuration: par 161 voix contre 128 et 10 abstentions, sur 289
votants, l'amendement Peytral était voté.
Le gouvernement, battu, se retirait. Le soir même, M. Aristide Briand
remettait au président de la République la démission du cabinet.