Depuis plusieurs années, une Campagne ardente est poursuivie, dans les
milieux artistiques, littéraires et politiques, aux fins de protéger les
trésors d'art que renferme notre beau pays de France. A plusieurs
reprises, au Parlement, à l'Académie, dans la presse, on a signalé les
dangereuses répercussions que peuvent avoir eues de récentes lois sur la
conservation de certains monuments publics, et en particulier des
églises.
Cette campagne a fini par porter ses fruits, puisque la Chambre a, dans
une de ses dernières séances, incorporé à la loi de finances un article
aux ternies duquel sont créées deux caisses alimentées par des legs,
dons ou subventions, véritables personnalités civiles destinées à
faciliter l'entretien et la réparation, la première, des monuments
classés, la seconde, de ceux qui ne le sont point.
Désormais, donc, nos églises ne tomberont plus en ruines, faute d'argent
pour les restaurer, et l'on n'aura plus le spectacle injuste de
donateurs, désireux d'empêcher la destruction, dont le cadeau était
refusé par une municipalité défiante ou sectaire.
C'est, pour une grande partie, sur l'insistance de M. Maurice Barrès,
dont on sait le noble souci à tout ce qui touche aux choses de l'art,
que ce texte fut voté. L'éminent académicien avait en effet, à cette
occasion, prononcé un fort beau discours dans lequel, après avoir
examiné le problème au point de vue juridique, il s'est plu à donner
connaissance à la Chambre de certains faits typiques qui venaient à
l'appui de sa thèse:
_Dans la contrée privilégiée, a-t-il conté, qu'on appelle le jardin de
la France, il existe une ville aimable entre toutes, où subsiste un
vestige charmant d'une architecture du quinzième siècle, quelque chose
d'assez pareil à ce qu'est à Paris la tour Saint-Jacques._
_Les artistes, les catholiques, les citoyens amoureux de leur petite
ville, ont désiré faire classer cette tour. Le conseil municipal voyait
la chose avec hostilité; puis, à un instant donné, en présence du grand
mouvement qui se dessinait, il a dit:_
_«Eh bien! vous voulez la conserver: conservons-la; on peut toujours en
faire quelque chose; elle peut toujours servir.»_
_Et savez-vous à quoi cette tour, pour laquelle il y a une instance de
classement, pour laquelle déjà la commission des monuments historiques a
donné un avis favorable, savez-vous à quoi ils la font servir? Ils y
installent des latrines publiques!_ (Mouvements divers.) _L'installation
est commencée, elle se poursuit contre la loi, alors que le classement
est décidé, est accordé en principe par un avis favorable de la
commission._
[Illustration: Un acte de vandalisme: les travaux d'aménagement en
latrines publiques de la tour Saint-Martin, à Vendôme.--_Photographies
communiquées par M. Maurice Barrès._]
_Il s'agit, messieurs, de la tour Saint-Martin à Vendôme._
_Au cours des travaux, des ossements humains, et même un squelette
entier, ont été découverts; au lieu de les transporter au cimetière, on
les a enfouis sous les tuyaux de vidange._ (Vives exclamations.)
«_Eh bien! disent-ils...»--je prends les termes du_ Progrès de
Loir-et-Cher, _qui fait l'apologie de cette utilisation de la tour
Saint-Martin--«...eh bien! quoi? nous élevons en terrain bénit un
temple au Dieu de la digestion._» (Exclamations.--Mouvements divers.)
Nous avons tenu à citer, telles qu'elles figurent au _Journal officiel_,
les paroles mêmes de M. Maurice Barrès qui a ajouté:
_Pour qu'il n'y ait pas de doute, je tiens les photographies à la
disposition de mes collègues. J'espère bien qu'il se trouvera un journal
illustré pour les mettre sous les yeux du public..._
Ces photographies, que nos lecteurs trouveront ici, ont soulevé à la
Chambre une indignation générale. Mais l'émoi qui s'est manifesté au
Parlement n'a pas empêché qu'un nouvel acte de vandalisme se produisît à
Vendôme; et M. Maurice Barrès pouvait annoncer, quelques jours après son
intervention à la tribune, dans un article de l'_Écho de Paris_, qu'une
pierre tombale, prise au cimetière de la ville, avait été honteusement
utilisée pour les bas travaux d'aménagement de la tour Saint-Martin.
Mieux que de longs commentaires, les clichés que nous reproduisons
démontrent qu'il était grand temps que la Chambre se décidât à régler
cette émouvante et angoissante question de l'architecture religieuse
dans notre pays et sauver enfin ces églises de France que des malheureux
ou des fous voudraient démolir ou--ce qui est pis encore--déshonorer.