De la necessité de changer les peines qu’on inflige à l’enfance & à la
jeunesse.
Nous avons vu dans les chapitres précédens, que les flagellations faites
sur le dos produisent des effets non équivoques sur le physique de
l’amour. La découverte de cette vérité nous a conduits à faire observer
que les célibataires _cloîtrés_ devroient bannir de leur regle le fouët
& la discipline; elle nous conduira à déduire, du même principe, des
conséquences qui ne seront pas moins justes.
Pourquoi le fouët est-il toujours le châtiment qu’on inflige aux
enfans?... Cette peine peut-elle influer en mal sur leur éducation
physique & morale?... Voilà les points que je me propose d’éclaircir
dans cette partie de mon ouvrage. Cet examen est plus intéressant qu’on
ne pense.
L’éducation physique & morale des enfans intéresse sans doute le
gouvernement: cependant voit-on qu’il s’en occupe! On en laisse tout le
soin à des parens qui, en général, s’en déchargent sur des nourrices,
des valets, des pédans, des sots, des crapuleux, &c. &c.
Quand on ne devroit prêcher le bien aux enfans que par le bon exemple;
on ne le fait que par de grossieres paroles, des menaces, & la
correction. Qu’est-ce que cette correction? C’est le fouët. Les meres ne
connoissent que ce remede à un verre ou une bouteille cassés; les
précepteurs n’en employent point d’autre pour donner du goût pour le
latin, cette langue qui, grâces au ciel, sera bientôt oubliée, & qui
fait depuis tant de tems le désespoir des écoles.
Que résulte-t-il de l’emploi du fouet? On y habitue de petits mauvais
sujets qui s’en font même un jeu entre eux dans leurs momens de
recréation; ainsi qu’on l’a vu dans les citations de _Jean Pic de la
Mirandole, & de Calius Rhodiginus_. (Chap. II de cet ouvrage.)
Il ne manqueroit certainement pas d’autres manieres de punir des enfans
oisifs ou vicieux: car J. J. a écrit cinq ou six volumes sur
l’éducation, sans fouëtter son éleve une seule fois: aussi son ouvrage
n’a-t-il pas remporté le prix, & les éducations se font toujours aussi
mal que jadis.
Je suppose qu’il fut nécessaire, dans certains cas, d’infliger aux
enfans des peines corporelles; devroit-on frapper le coupable sur le
dos? On nous apprend pendant les cinq ou six premieres années que nous
vivons à cacher notre derriere & les parties _honteuses_; au bout de ce
tems vient un régent qui nous force à déboutonner nos culottes, à les
abattre, à trousser la chemise, à tout montrer, pour recevoir les
étrivieres en pleine classe. Ces parties ne seroient-elles plus
_honteuses_, quand c’est un cuistre qui les regarde & qui les touche?
S’il arrivoit au moins que ce châtiment fût distribué avec justice; mais
le célibataire qui punit, n’est-il pas souvent de la compagnie de la
_manchette_? Et ne choisit-il pas pour l’opération le derriere qui le
flattera le plus? J’ai observé pendant tout mon cours de collége, que
les écoliers maigres & laids n’étoient jamais fustigés. Au plaisir
qu’ont quelques pédans à entendre le bruit que font les coups de fouet
qu’on applique sur le dos du patient, on doit juger qu’il y a, dans
cette cérémonie, si souvent répétée, plus que la satisfaction de
corriger. Etres barbares & corrompus!... De qui tenez-vous le droit de
mutiler l’enfance & de faire servir l’innocence à vos plaisirs, ou
plutôt à vos saletés!... Je le répete, ces abus, quoique fort anciens,
méritent l’attention du gouvernement; ils exigent une réforme; car les
maîtres d’école, les précepteurs, les régens, sont en général si
méprisables, qu’il n’y a jamais un écolier qui ne méprise les siens,
lorsqu’il est homme.
La mauvaise habitude que l’on a de frapper sur le derriere des enfans,
leur donne celle de porter souvent les mains à cette partie; elle leur
apprend, comme je viens de le dire, à se fustiger entre eux; de là
différens attouchemens qui les éclairent peu-à-peu, & qui font que la
débauche devance, en eux, le mouvement des sens.
Plusieurs enfans élevés ensemble, & de la maniere accoutumée, deviennent
toujours polissons[27]. Ils se touchent les uns & les autres, ils en
viennent petit à petit à la masturbation, & ne finissent que trop
souvent par le péché des Jésuites. C’est dans ces assemblées de jeunes
écoliers que s’apprennent toutes ces sottises qu’on ne peut ensuite
cacher dans la société: on y apporte des plaisirs infâmes, des goûts
dépravés & peu délicats.
[27] Ce qui prouve qu’il y a peu de bons parens, c’est qu’on voit
subsister une quantité de ces auberges, qu’on appelle _pensionnats_,
où l’on entasse les enfans dans de grandes salles, toujours
malsaines, & dans lesquelles il est défendu à ces jeunes êtres de
s’égayer, de jouer, & de suivre le penchant de leur âge. Les maîtres
de ces petites maisons de force se font bien payer pour mal coucher,
mal nourrir les enfans, & pour les rendre stupides, ou vicieux.
Je suis surpris que les ecclésiastiques osent se charger d’élever les
enfans, puisqu’il est reçu parmi nous qu’on ne peut en venir à bout sans
donner le fouët. J’aurois cru que la décence de leur état ne leur
permettoit pas de regarder ni de toucher des fesses. Mais, je l’ai déja
fait remarquer dans le troisieme chap. les moines & les abbés ont la
fureur de fouetter; les cris, les pleurs d’un innocent ne les
attendrissent point; la jouissance de voir un beau _postérieur_
l’emporte sur la pitié. On a toujours vu que c’étoit des moines qui
dirigeoient les maisons de correction, qui les avoient même fondées; ces
bourreaux débauchés voulurent contempler & claquer des derrieres; ils
surent même si bien s’arranger, que des peres imbécilles eurent la
bonhomie de leur fournir de bonnes pensions pour cela.
Je pense que ces réflexions sont plus que suffisantes pour engager le
gouvernement[28] à forcer les pédans de changer les peines usitées pour
l’enfance. Si cet objet lui paroît de peu de conséquence, j’espere que
les parens y feront attention, & qu’ils tâcheront de détourner des
regards d’un enfant tout ce qui peut le conduire au mal.
[28] On peut dire que l’administration publique néglige un peu trop
dans tous les pays l’éducation des enfans; cependant il y en a où je
voudrois être né de préférence. Ce n’est pas à coup sûr dans les
endroits où les régens sont célibataires, & cela pour cause. Il
viendra, sans doute un tems, où l’on connoîtra mieux le prix d’une
bonne éducation; alors on ne choisira plus pour instituteur un
malheureux vaurien qui ne sait que cracher deux ou trois mots de
latin; des honnêtes gens s’honoreront du nom de précepteurs; & la
vertu seule aura le droit d’occuper les places de régens que le
gouvernement & le public estimeront & payeront généreusement.