Deux petits enfants pleurant amèrement,
Vinrent rôdant pleins de chagrin dans la rue.
Pauvres épaves sur la plage tempétueuse de la vie!
Couverts de haillons et les pieds nus.
Et quand ils me rencontrèrent et qu'ils virent
Que leur misère avait éveillé mes sympathies,
Le plus âgé se tourna vers moi et dit:
«Oh! savez-vous où est le ciel?
«Notre père est mort il y a un an,
Et notre mère, nous dit, quand il fut mort,
Qu'il avait passé une rivière profonde,
Et que le ciel était de l'autre côté.
Et quand nous lui demandâmes où il était,
Elle répéta toujours: il est au ciel,
Et ajouta que nous pourrions aller à lui,
Oh! dites-nous, dites-nous où il faut aller!
«Chère mère est morte il y a une semaine,
Et Robbie crie après elle tout le jour.
Il nous faut aller où est notre mère,
Est-il bien loin, bien loin, le ciel?»
O plainte de petits coeurs désolés!
Est-ce là le cri universel de la terre
Pour que vous ayez appris à demander:
Qui sait, qui sait où est le ciel?
Pauvres petits chercheurs après le ciel!
Pauvres petites épaves sur la sombre plage de la vie!
Un jour vos pieds trouveront la voie
Qui vous rendra ce que vous avez encore une fois perdu.
La seule réponse que je puisse donner
À toute question comme la vôtre,
De la part de ceux qui ont perdu leur mère,
C'est que le ciel se trouve où cette mère est!
30 octobre.--Après une forte pluie, la mer, si houleuse depuis notre
départ, se calme à notre grande joie; la chaleur devient suffocante:
nous sommes par 161° 50´ longitude _est_, et par 13° 1´ latitude nord.
À 2 heures, le soleil brille dans toute sa splendeur, puis sa lumière
diminue, et peu à peu il se fait presque nuit. Nous le regardons à
travers les verres bleus du sextant; l'ombre de la lune passe dessus.
À 2 heures 1/2 l'éclipse est totale, puis le disque lunaire sort vers
l'_est_, et à 3 heures la clarté première est rétablie. Combien de
générations dans les anciens âges n'ont pas connu l'explication de ce
phénomène!
1er novembre.--Tous les Saints et le lendemain les Morts.--C'est le
jour où les églises se remplissent dans les pays catholiques et où on
visite les cimetières: _Sancta et salubris cogitatio pro defunctis
orare!_ Ici notre église est la voûte du ciel et le cimetière l'océan,
où reposent aussi beaucoup de nos frères! Dans la nuit, entre les
Saints et les Morts, nous passons l'Équateur, cette ligne imaginaire
dont on parle toujours et qu'on ne voit jamais; nous la sentons
pourtant à la chaleur suffocante et humide.
2 novembre.--À midi, l'affiche journalière porte 1° 17´ latitude sud.
Le soir, les marins se déguisent en _minstrels_ et organisent une
procession burlesque. Le roi et la reine de l'Océan, aux longs cheveux
d'étoupe avec une couronne d'or, sont précédés par des hallebardiers,
par des hommes à cheval, par une suite de peuple. Au son de la
trompette, ils font le tour du navire et arrivent au salon. Là, après
des chants de _minstrels_, le roi prononce une adresse aux passagers
et à lord et lady Roseberry.
L'orateur est un peu gêné, mais ne manque pas d'esprit. Je remarque
les égards qu'il a pour la noblesse. «J'ai vu, dit-il, que vous
commenciez à vous ennuyer, et je suis sorti de mes profondeurs pour
vous faire une visite et vous parler des merveilles de mon domaine...,
etc.»
La procession reprend son chemin, et on tire les chevaux de jonc et de
chiffons par la tête et par la queue, jusqu'à ce qu'ils se démontent,
en chantant des couplets bouffes. Tout le monde rit, tout le monde est
content: on fait une quête et on récompense tous ces bons marins qui
ont pensé aux passagers.
3 novembre.--C'est jour de conseil et d'inspection. Le capitaine
parcourt toutes les cabines. Que ne peut-il les rendre plus grandes!
J'éviterais de laisser porte et fenêtre ouvertes pour respirer, et
aurais moins de chauds et froids à soigner. Je pense que cette
nécessité de vivre au courant d'air, ou de manquer d'air, compromettra
bien des santés.
Dans l'après-midi, on fait la manoeuvre du feu; tout l'équipage
s'ébranle, chacun court à son poste, armé de la ceinture de sauvetage;
les pompes fonctionnent, et on inspecte les embarcations.
Le 4 novembre, jour de dimanche, à 10 heures 1/2, la cloche
tinte-tinte...; le salon se pare en fête, les rideaux et les tapis
verts cèdent la place aux rideaux et aux tapis bleus, les passagers
arrivent et se placent au centre. Ceux de 2e classe viennent au 2e
rang; les matelots et les domestiques se rangent sur les côtés. Le
capitaine entre, et le service commence par ce cantique:
_Jesus Lover of my soul
Let me to Thy bosom fly
While the gathering waters roll
While the tempest still is high;
Hide me, O my Saviour, hide
Till the storm of life is past
Safe into the heaven guide
O receive my soul at last!_
Jésus, l'amant de mon âme,
Laisse-moi fuir vers ton sein
Pendant que les eaux qui m'enserrent roulent,
Pendant que la tempête gronde encore fort;
Cache-moi, ô mon Sauveur, cache-moi
Jusqu'à ce que l'orage de la vie soit passé!
Sûr guide pour la vie,
Oh! reçois à la fin mon âme!
Le capitaine lit les prières et le public répond, puis on lit l'épître
et l'évangile du jour; on récite plusieurs psaumes et le _Te Deum_, et
on termine par ce cantique:
_Lead kindly Light amid the encircling gloom
Lead Thou me on;
The night is dark, and I am far from home
Lead Thou me on!_
Conduis-moi, ô bénigne Lumière, à travers les ténèbres qui m'entourent;
Conduis-moi toi-même.
La nuit est obscure, et je suis loin de mon chez moi;
Conduis-moi toi-même!...
Vieux et jeunes, riches et pauvres, sont recueillis et pénétrés de
l'esprit de prière. Durant le reste du jour, le piano et l'orgue ne
retentissent que de chants sacrés; l'Anglais et l'Américain sont si
sévères pour le repos dominical, qu'ils s'interdisent même d'écrire.
Le 5 novembre, à 3 heures du matin, nous passons en vue de Tutuila,
une des îles de l'archipel des Navigateurs, ou îles Samoa, qu'il y a
quelques années, l'Allemagne voulait s'annexer. L'Angleterre a fait
alors ce qu'elle voudrait faire en ce moment avec la France, à propos
du Tonkin et de Madagascar; elle a si bien manoeuvré, que l'annexion
n'a pas eu lieu.
L'Angleterre considère le monde comme son domaine; elle est jalouse
qu'on en prenne quoi que ce soit; elle espère, avec le temps,
s'annexer encore ce qu'elle ne possède pas. Il faut dire, par amour de
la vérité, que jusqu'à présent c'est la nation qui sait le mieux se
répandre, et mieux se faire toute à tous pour soumettre les
populations des divers points du globe.
Le soir, quelques passagers organisent une Cour d'assises avec juges,
jurés, avocats, secrétaire, témoins, etc. Lord Roseberry est le
défenseur de l'accusé. Un Juif est traduit à la barre et accusé
d'avoir négligé son devoir pour s'occuper de la femme de chambre
(_stewardess_), en sorte que l'eau a pénétré dans le salon et a mis en
danger les passagers. Les témoins à charge et à décharge sont
nombreux, et les dépositions souvent très bouffonnes. Il résulte des
témoignages, que le crime de négligence doit être écarté; mais reste
le crime d'avoir fait la cour à la femme de chambre. Le condamné
invoque le témoignage de son évêque, prouvant qu'il voulait se
marier; on lit les lettres amoureuses et on appelle l'évêque. Comme
les autres témoins, il prête serment sur les évangiles. À quelle
église appartenez-vous?--À l'église des _latter day's saints_, connue
sous le nom d'église mormonne.--Êtes-vous marié?--Oui, 25 fois
spirituellement..., etc.--Un Chinois est appelé à témoigner en langue
chinoise, et l'interprète doit traduire, mais le Chinois refuse de
parler, et il faut le renvoyer. Plus tard, interrogé par le capitaine
sur la raison qui l'avait empêché de parler, il répond: «J'ai vu que
tout le monde se rendait ridicule, et je n'ai pas voulu me rendre
ridicule.» Les Chinois n'aiment pas la plaisanterie. On voit que ceux
qui dirigent les débats appartiennent au barreau: ils ont perruque et
manteau rouge ou noir. Enfin le pauvre prisonnier réussit à prouver
qu'il voulait épouser la fille de chambre, et il est relâché pour
procéder à l'hyménée.
C'est une manière agréable et innocente d'occuper le temps et de
rompre la monotonie des longues journées de navigation.
Le 6 novembre, nous naviguons près l'archipel des Amis. Par 21°
latitude, à la hauteur des Fiji, une horrible tempête s'élève et
grandit à mesure que nous avançons vers le tropique. Cette fois, le
Pacifique ment à son nom. Il est beau de voir le navire soulevé sur
des montagnes et précipité dans les vallées entre les vagues, mais les
estomacs sont peu à l'aise. Une pluie diluvienne nous empêche de
sortir, et tantôt c'est une vieille dame qui dégringole l'escalier,
ou un autre passager qui est jeté sur son voisin. Vers le soir, une
armée de marsouins vient parader autour du navire, faisant en l'air
des sauts de 5 à 6 mètres.
Le 7 novembre, la tempête continue, mais moins forte. Nous sommes par
26° latitude sud; nous avons passé le tropique. Le vent est nord-est
et enfle les voiles; nous filons 14 noeuds. Dans la nuit, le vent
change tout à coup et souffle au nord-ouest; les vagues inondent les
cabines de droite. Les passagers se sauvent en chemise au salon,
criant après les domestiques. Scène amusante, mais quelques-uns sont
jetés sur le piano et sur les chaises; l'un d'eux perd même un ongle
du pied. La mer a voulu, elle aussi, jouer son rôle pour rompre la
monotonie.
Le lendemain, le soleil reparaît, mais le navire danse toujours. Je
commence à avoir assez d'élasticité pour me promener quand même. Vers
3 heures, nous passons le 180° parallèle et nous sautons un jour. Au
lieu de compter jeudi, nous passons d'emblée au vendredi. Notre
semaine n'a ainsi que six jours, mais le jour enlevé a été réparti sur
tous les jours du voyage depuis le départ de l'Europe. En venant vers
l'ouest, tous les jours s'allongeaient de 20 minutes, et arrivés aux
Antipodes, nous sommes obligés d'enlever le jour ainsi disparu, pour
retrouver le même calendrier qu'au départ.
La mer devient de plus en plus furieuse, les vagues s'amoncellent, se
heurtent, écument, se pulvérisent; le ciel s'obscurcit, l'éclair
déchire les nues, la pluie tombe à torrents, et l'eau inonde le
navire. Excellent pour les amateurs d'émotions!
Le jour suivant, l'Océan redevient pacifique, le soleil reparaît. La
tempête, comme le beau temps, ne saurait durer! Un jeune homme
recueille les diverses communications des passagers pour rédiger le
journal du voyage. C'est l'usage sur les steamers de la Compagnie. Un
autre passager ouvre une souscription pour offrir un souvenir au
capitaine; il a été on ne peut plus aimable et serviable; il n'a rien
de la morgue britannique.
Nous n'avons vu que deux ou trois voiliers durant les trois semaines
de traversée.
Plus tard, lorsque les îles de l'Océanie seront plus peuplées, cet
Océan sera moins solitaire.
Enfin, cette nuit, nous espérons entrer dans le port d'Auckland, et
j'arrête ici mon journal de voyage pour aller boucler ma malle, car je
compte quitter le navire.