TABLEAU
HISTORIQUE ET PITTORESQUE
DE PARIS,
DEPUIS LES GAULOIS JUSQU'À NOS JOURS.
Dédié au Roi
Par J. B. de Saint-Victor.
_Seconde Édition_,
REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE.
TOME PREMIER.--DEUXIÈME PARTIE.
_Miratur molem..... Magalia quondam._
ÆNEID., lib. 1.
PARIS,
À LA LIBRAIRIE CLASSIQUE ÉLÉMENTAIRE,
CHEZ LESAGE, RUE DU PAON, Nº 8.
M DCCC XXII.
TABLEAU
HISTORIQUE ET PITTORESQUE
DE PARIS.
IMPRIMERIE DE COSSON, RUE GARANCIÈRE, Nº 5.
QUARTIER
SAINT-JACQUES-DE-LA-BOUCHERIE.
Ce quartier est borné, à l'orient, par les rues Planche-Mibrai,
des Arcis et de Saint-Martin exclusivement; au septentrion, par
la rue aux Ours aussi exclusivement; à l'occident, par la rue
Saint-Denis, depuis le coin de la rue aux Ours jusqu'à celle de
Gesvres, y compris le marché de la Porte-de-Paris et le
Grand-Châtelet inclusivement; et au midi, par la rue et le quai
de Gesvres aussi inclusivement.
On y comptoit en 1789 trente-deux rues et six culs-de-sac; il
contenoit une église collégiale, quatre paroisses, un hôpital et
un couvent de filles.
PARIS SOUS HUGUES-CAPET, ROBERT, HENRI Ier, PHILIPPE Ier,
LOUIS-LE-GROS, LOUIS-LE-JEUNE ET PHILIPPE-AUGUSTE.
Rien ne peut être clairement expliqué dans l'histoire des premiers
siècles de notre monarchie, lorsqu'on l'écrit avec les préjugés, les
traditions et les habitudes de la monarchie, telle que Henri IV,
Richelieu et Louis XIV l'avoient faite. Cependant cette histoire n'a
point encore été autrement écrite; et il n'est pas facile de détruire
les erreurs que les historiens même les plus graves ont répandues sur
un aussi grave sujet.
Par exemple, il n'est point d'opinion plus généralement répandue, et
qui paroisse au grand nombre plus incontestable, que celle qui fait
considérer Hugues-Capet comme l'_usurpateur_ d'un trône que l'on
soutient avoir _légitimement_ appartenu au dernier descendant de la
race des Carlovingiens. Cependant nous n'avons pas craint d'émettre
une opinion toute contraire; et nous croyons l'avoir appuyée de
raisons et d'autorités qui peuvent rendre maintenant cette question au
moins indécise. Comme la situation des rois de France, à l'époque où
Paris devint la capitale du royaume, n'est point étrangère à
l'histoire de cette ville, il convient de la faire bien connoître, et
d'ajouter à ce que nous avons dit sur le vrai caractère qu'avoit dans
ces temps anciens, la royauté en France, quelques nouveaux
développements.
Nous avons démontré que la royauté étoit _héréditaire_ par rapport à
la famille, _élective_ par rapport aux individus[1]; que le trône
pouvoit être partagé entre plusieurs ou donné à un seul, selon le
caprice de la nation[2], c'est-à-dire de tous ceux qui avoient la
noblesse et la liberté, soit qu'ils fussent vassaux, soit qu'ils
fussent libres propriétaires, la mort du seigneur déliant le vassal
de toute espèce d'engagement envers son héritier[3]; on a vu quelles
précautions imaginèrent et ne cessèrent d'employer nos rois pour
assurer à leurs enfants un héritage aussi fragile, aussi incertain que
ce pouvoir suprême qu'ils possédoient eux-mêmes d'une manière si
précaire, et combien ces précautions étoient elles-mêmes fragiles et
incertaines[4]. C'est que les Francs avoient apporté de la Germanie
dans les Gaules leurs coutumes barbares, leurs habitudes altières, et
toutes leurs vieilles traditions: ils les conservèrent long-temps,
parce qu'ils dédaignèrent long-temps de sortir de leur ignorance; et
en effet ce sont presque toujours les peuples savants qui détruisent:
ce sont les peuples ignorants qui conservent, et c'est avec eux et par
eux qu'on rétablit.
[Note 1: _Voyez_ la Ire partie de ce volume, p. 63.]
[Note 2: _Ibid._, p. 64, 66, 69 et suiv.]
[Note 3: Nous trouvons expressément dit «que tout homme
libre devoit rester fidèle au prince à qui il s'étoit une
fois _recommandé_, tant que ce prince _étoit vivant_; mais
qu'après sa mort, il lui étoit permis de se _recommander_ à
qui il jugeroit à propos de le faire.» (Corps diplom. de
Dumont, t. I.)]
[Note 4: Voyez la Ire partie de ce volume, p. 64.]
Qu'on ouvre Ammien Marcellin[5]; qu'on le suive au milieu de ces
forêts de la Germanie et de ces sociétés qui s'y étoient formées: on y
trouvera, avec moins de puissance et d'éclat, une image frappante et
naïve de ce que fut depuis la monarchie des Francs. Là il y avoit
aussi des _rois_ et des _princes_, et au-dessous d'eux des grands qui
se mettoient volontairement sous leurs dépendances, et leur
promettoient assistance et fidélité sous _certaines conditions_[6],
d'où résultoient des devoirs réciproques entre le chef et ces sujets
puissants dont l'alliance faisoit sa plus grande force et établissoit
sa prééminence. On voit que ces grands étoient eux-mêmes chefs de
petites peuplades qu'ils gouvernoient avec une autorité égale à celle
de leur roi, mais non pas avec la même indépendance, puisqu'ils
étoient en même temps tenus d'obéir aux commandements de celui-ci et
de se rallier à ses propres sujets, au premier signal qu'il lui
convenoit de donner[7]. Au milieu de cette hiérarchie de chefs et de
sujets, se montre (et l'on ne sauroit trop le remarquer) une classe
d'_hommes libres_ qui portent leur hommage à qui il leur plaît de le
donner, et dont les priviléges sont tels, qu'ils peuvent même
s'engager au service d'un prince étranger et dans une guerre contre
leur patrie, sans perdre leurs biens et sans être passibles d'aucune
peine. Ces hommes libres rappeloient les anciens _camarades_ des
princes germains, tels qu'ils étoient lorsque Tacite nous en a donné
l'histoire, et à une époque où ces princes ne possédoient encore aucun
domaine certain, et où les peuples qu'ils commandoient étoient encore
moins avancés dans la civilisation.
[Note 5: Sur ce que nous allons dire et jusqu'à la page 476,
on peut consulter les livres 16, 17, 18, 19, 29, 30 et 31 de
cet auteur.]
[Note 6: Les grands qui se donnoient à un roi ne pouvoient
traiter en leur nom avec des princes étrangers, ni se rendre
leurs clients; obligés de le suivre à la guerre, ils
devoient être compris dans tous les traités qu'il lui
arrivoit de faire, et aucune guerre ne pouvoit être
légitimement entreprise sans leur avis. C'étoit encore parmi
eux que ces rois barbares choisissoient leurs ambassadeurs,
et ceux qui étoient chargés de leurs négociations.]
[Note 7: _Greg. Tur. Hist._, lib. II, c. 30.]
Il est hors de doute qu'au temps d'Ammien Marcellin, les choses
avoient déjà éprouvé parmi eux une amélioration très-notable: les
établissements étoient devenus plus fixes; le droit de propriété étoit
mieux affermi. Nous apprenons par lui que dès lors les rois
possédoient un territoire plus ou moins vaste, dont les limites
étoient déterminées, et qu'ils avoient des esclaves employés à faire
valoir leurs domaines. Cette époque qui les rendit propriétaires, et
qui établit en même temps un grand nombre de propriétés particulières,
fut aussi celle d'un très-grand changement dans le caractère de leur
domination: ce ne fut plus sur la personne même des sujets, et sur le
serment qu'ils leur avoient juré, que cette domination fut fondée,
mais sur la terre même qui dépendoit de leur petit royaume; soit
qu'ils eussent consenti à la diviser et à la céder à ceux qu'ils
vouloient s'attacher, soit que des traités de paix eussent forcé
d'autres princes, autrefois leurs égaux et propriétaires comme eux
d'un territoire, à le réunir à leurs états et à n'en plus jouir que
sous les conditions d'alliés et de sujets. Or il est facile de
concevoir que les conditions de l'engagement que les grands prenoient
avec eux devoient être fort différentes, selon qu'ils avoient accepté
ou refusé de semblables libéralités, qu'ils avoient été forcés ou non
de souscrire de semblables traités. Ceux qui n'étoient point
assujettis par ces dons ou par ces traités, même en servant un roi,
étoient véritablement ses _égaux_; à sa mort, ils étoient libres de
tout engagement, et leur propre volonté pouvoit seule les donner à ses
successeurs. Quant aux _fidèles_ qui jouissoient d'une terre dont la
possession étoit inséparable de la dépendance du possesseur, ils ne
pouvoient recouvrer leur liberté qu'en rendant au prince ce qu'ils en
avoient reçu. Ainsi lorsqu'un roi laissoit plusieurs enfants, il se
formoit nécessairement plusieurs royaumes du partage de sa succession;
car chaque portion du territoire royal ainsi partagé donnoit pour
sujets à chacun de ses héritiers les propriétaires qui en dépendoient;
et réciproquement plusieurs royaumes n'en formoient plus qu'un seul,
lorsque la famille royale étoit réduite à un seul héritier.
Ces coutumes furent donc transportées dans les Gaules; et dans les
distributions qui furent faites aux vainqueurs des biens de vaincus,
l'hommage et la foi demeurèrent de même attachés à la terre.
Toutefois on ne peut douter, et nous l'avons déjà remarqué, que,
parmi les fidèles qui accompagnèrent le conquérant, plusieurs
refusèrent les grâces qu'il put leur offrir, pour conserver leur
indépendance, tandis que d'autres se soumirent aux conditions du
vasselage, pour obtenir de plus grandes possessions. La condition des
premiers, presque entièrement affranchis de toute subordination envers
les rois, et qui ne connoissoient d'autres lois que les lois émanées
de l'assemblée générale de la nation, ne tarda pas à en devenir un
objet d'envie pour les grands vassaux qui avoient perdu en liberté ce
qu'ils avoient acquis en puissance; et tous leurs efforts tendirent
continuellement à dénaturer leurs fiefs et à leur donner ce caractère
de propriétés _libres_. Presque tous y réussirent jusqu'à un certain
point: c'est-à-dire qu'étant parvenus à rendre leurs fiefs
héréditaires, ils leur communiquèrent ainsi la nature de biens
_propres_. De son côté, et malgré ce droit d'hérédité qu'ils avoient
usurpé, le seigneur suzerain ne prétendoit point abandonner ses
propres droits ni l'hommage que lui devoit la terre: de là des
dissensions continuelles et souvent des guerres sanglantes entre les
rois et leurs vassaux révoltés.
Il faut considérer maintenant que les rois francs, en s'emparant du
gouvernement des Gaules, y conservèrent toutes les formes de
l'administration romaine, à peu près telles qu'ils les avoient
trouvées, et en partagèrent tous les emplois entre ces mêmes
_fidèles_ à qui ils avoient partagé la terre. Ils instituèrent de même
des ducs et des préfets qui gouvernoient les provinces, des comtes qui
commandoient les cités; et changeant seulement les noms de
quelques-uns de ces officiers civils et militaires dont se composoit
l'ancien gouvernement, ils en confirmèrent toutes les attributions.
Que l'on juge maintenant ce qui pouvoit résulter d'un semblable ordre
de choses, le vassal étant délié de son serment, dès que son seigneur
venoit à mourir; le royaume entier se trouvant ainsi comme en dépôt
entre les mains des principaux vassaux; et chacun d'eux pouvant
choisir, dans la famille royale, le prince auquel il lui plaisoit de
se _recommander_, et le pouvant légitimement, puisque nul de ces
princes n'étoit exclu du trône, et que l'unité du pouvoir n'étoit
point une condition essentielle de la royauté. Chacun d'eux mettant
alors son obéissance, pour ainsi dire, à l'enchère, donnoit sa foi à
celui qui lui faisoit les meilleures conditions, et s'armoit aussitôt
pour le soutien de ses droits contre ses rivaux et ses compétiteurs.
Et c'étoit bien inutilement qu'un roi avoit désigné tel ou tel de ses
fils pour son successeur: si le consentement de la _nation_ n'avoit
ratifié cette désignation, elle étoit nulle. La _recommandation_ des
vassaux, tel étoit le véritable titre qui donnoit et confirmoit la
royauté[8]; et jamais prince ne se croyoit assuré de régner, tant que
les vassaux ne s'étoient pas _recommandés_ à lui.
[Note 8: «Louis-le-Bègue, étant sur le point de mourir,
chargea l'évêque de Beauvais et un comte, nommé Alboin, de
porter à Louis, son fils aîné, la couronne, l'épée et les
autres ornements royaux, mandant à ceux qui étoient auprès
de lui de le faire sacrer et couronner roi. Mais avant de
procéder à cette cérémonie, ils _convoquèrent_ les grands du
royaume dans la ville de Meaux, pour délibérer sur ce qu'ils
avoient à faire. Louis ne fut pas couronné aussitôt que son
père l'avoit désiré; et contre l'intention de ce prince, on
lui associa son frère Carloman.» (Aimoin, liv. V, c. 39.)
Quoique Pépin eût fait sacrer et couronner ses fils de son
vivant, «les Francs les élurent après sa mort pour lui
succéder» (Egin. de princip.), et les annales qui portent le
nom d'Aimoin disent très-expressément que «Charles et
Carloman furent créés rois _par le consentement de tous les
Francs_.» (Lib. 4, c. 47.)
Nous apprenons du même annaliste que Louis-le-Débonnaire ne
dut d'avoir succédé à son père qu'à la diligence qu'il avoit
faite pour prévenir la trahison de Wala, et à la bonne
volonté du peuple. C'est ainsi qu'il obtint le trône du
_consentement et avec l'applaudissement de tous les Francs_.
(_Ibid._, c. 102.) On pourroit multiplier à l'infini ces
exemples, tant dans la première que dans la seconde race.]
Par la recommandation, et nous l'avons déjà dit[9], le vassal devenoit
l'_homme_ de son suzerain, et se dévouoit à lui[10]; mais la nature
de cet hommage n'ayant point changé de ce qu'il avoit été, même avant
la conquête, ce dévouement du sujet n'étoit acquis au prince que sous
certaines conditions. Le vassal faisoit sans doute un serment; mais de
son côté le roi en faisoit un autre: si le vassal juroit fidélité, le
roi promettoit justice[11]. L'engagement étoit donc réciproque; il
produisoit une _confiance mutuelle_, dit un ancien capitulaire, lequel
assuroit la _sûreté commune_[12]. Pour des hommes aussi fiers, aussi
violents, aussi portés à l'indépendance, on conçoit combien devoit
être fragile un engagement dont chacun d'eux se faisoit _juge_, et
qu'il pouvoit rompre sans scrupule, dès qu'il avoit décidé que, de la
part de son seigneur, les conditions n'en avoient pas été
remplies[13]. De là encore des révoltes et des défections
continuelles, dont le prétexte étoit le _déni de justice_[14]; et
ainsi s'explique la déposition des souverains, lorsqu'il s'élevoit
contre eux _un cri général_ de la nation qui les avoit élus, et qui
les accusoit de n'avoir pas tenu leurs serments[15]. La multiplicité
des héritiers du trône fournissoit continuellement des protecteurs à
la révolte, et même lui ôtoit le caractère odieux qu'elle auroit
maintenant parmi nous: car enfin, et le plus souvent, elle ne
présentoit en apparence que l'acte légitime d'un vassal qui, se
croyant délié de son serment envers un suzerain auquel il reprochoit
de n'avoir pas tenu le sien, en choisissoit un autre selon le droit
qu'il en avoit; n'ayant en effet d'autre devoir à remplir que de se
faire vassal d'un prince de la famille royale, et cette famille étant
en quelque sorte la seule puissance souveraine qu'il ne lui fût pas
permis de rejeter.
[Note 9: Voyez la première partie de ce volume, p. 59.]
[Note 10: C'est-à-dire le vassal _bénéficier_; car le vassal
_allodial_ ou libre propriétaire prêtoit l'hommage _simple_,
lequel étoit fort différent de la recommandation qui étoit
aussi appelée hommage _lige_. Ceux des grands vassaux qui se
prétendoient propriétaires de leurs biens en _franc aleu_,
offrirent toujours le premier, et refusèrent le second tant
qu'il leur fut possible de s'y soustraire.]
[Note 11: Il reste plusieurs formules des sermens prêtés à
leur couronnement, par les rois des deux premières races, et
même pendant le cours de leurs règnes: on peut les réduire à
ces trois points principaux: protection aux églises; paix
aux peuples; justice à chacun.--Le vassal juroit d'être
fidèle au roi régnant, comme _tout homme franc devoit l'être
à son roi_.]
[Note 12: _Cap. Car. Calv._, tit. 53, c. 4.]
[Note 13: «Si vous voulez que nous vous soyons fidèles,
disoit le _peuple_ à Charlemagne, faites observer les lois.»
(_Petitio populi, Worm., an. 803._) Non-seulement les lois
autorisoient les fidèles à en agir ainsi avec les rois, mais
«elles leur enjoignoient même de leur remontrer toutes les
fautes qu'ils pouvoient commettre, afin qu'ils les
réparassent. Si après ces avertissemens, le roi ne changeoit
point de conduite et d'intention, alors les sujets
ecclésiastiques et séculiers devoient faire _cause commune_
afin qu'il ne conservât point le pouvoir de traiter qui que
ce fût contre la loi et la raison, et ce _nonobstant sa
propre volonté_.» (_Cap. Car. Calv._, t. 29, c. 10.)
C'étoit là sans doute régner à de tristes et humiliantes
conditions; mais de cette situation précaire des rois, d'où
naissoient tant et de si graves inconvénients, il en
résultoit du moins cet avantage que, pour ôter tout prétexte
à la révolte, ces princes apportoient le plus grand soin à
faire rendre la justice; et que les grands vassaux se
voyoient obligés de les imiter, et de se montrer de leur
côté justes et bienveillants envers leurs sous-vassaux, pour
ne point s'exposer à perdre leurs droits de suzeraineté.
Plus on pénètre le fond du régime féodal, plus on reconnoît
que c'étoit un excellent système administratif, peut-être
même le meilleur qui ait jamais existé; système dont on
avoit fait une _mauvaise loi politique_ en y assujettissant
le souverain au même degré que les moindres de ses sujets,
et qu'il auroit suffi de le renfermer dans ses bornes
naturelles pour en faire la plus salutaire des institutions.
C'est ce qui arriva par la suite; et la France eût été trop
heureuse, si, parvenus là, ses rois eussent su s'y arrêter.]
[Note 14: Les rois eux-mêmes sembloient reconnoître que ce
_déni de justice_ pouvoit légitimer la révolte; et lorsque
Charles-le-Chauve se réconcilia avec ses sujets révoltés, il
distingua des autres ceux que la guerre _avoit ruinés_, et
qui, n'ayant point été récompensés de leurs services,
avoient un _juste sujet de se soulever contre lui_. Il
promit même de réparer le tort qu'il leur avoit fait, le
plus tôt et le mieux qu'il lui seroit possible, avec le
conseil de ses fidèles. (_Cap. Car. Calv._, tit. 29, c. 6.)]
[Note 15: Que de clameurs n'a-t-on point élevées contre la
puissance spirituelle, ses usurpations, etc. à l'occasion de
ces dépositions de rois et d'empereurs, souvent prononcées
par un tribunal composé d'évêques! Cependant que l'on se
transporte à ces temps reculés, qu'on en étudie les usages,
qu'on en comprenne les moeurs, qu'on renonce enfin à cette
manie absurde de les juger d'après les temps où nous vivons,
et l'on sera forcé de reconnoître comme raisonnable et
salutaire, ce que l'on blâme avec tant de violence et
d'aigreur. Les rois, nous le répétons, étoient à la merci de
la race turbulente et guerrière qui les environnoit. «Il
n'étoit permis à personne, dit un capitulaire, d'empêcher
par sa désobéissance l'exécution des lois; mais si l'un des
rois descendans de Louis-le-Débonnaire manquoit aux
_engagements communs_ qu'il a pris avec les autres rois et à
ceux qu'il a pris vis-à-vis de son peuple, ceux qui ne s'en
étoient point écartés _s'assembloient_ avec le grand nombre
des fidèles, et après que l'on avoit averti _inutilement_ le
prince réfractaire, on décidoit en commun _quelle conduite
on devoit tenir à son égard_.» (_Cap. Car. Calv._, tit. 31,
c. 12.) Ainsi la loi elle-même consacroit, en certains cas,
la révolte. Réduits souvent à de telles extrémités,
c'étoient les rois eux-mêmes qui, de même que le faisoient
leurs sujets dans un si grand nombre d'autres circonstances,
demandoient d'être jugés par un tribunal ecclésiastique,
comme plus équitable, plus modéré, et étranger d'ailleurs à
toute passion, à tout intérêt qui auroit pu leur être
contraire: «Après avoir été sacré roi, disoit
Charles-le-Chauve; après avoir été élevé sur le trône, je
n'ai pas dû en être renversé; mon sacre n'a pas pu devenir
nul, au moins _avant que j'eusse été entendu et jugé par les
évêques_, qui sont les ministres de mon sacre et que
l'Écriture appelle les trônes de Dieu, trônes sur lesquels
le Tout-Puissant est assis et par qui il rend ses jugements.
J'ai toujours été prêt à me soumettre à leurs réprimandes et
à leurs _sentences pénales_ (_judiciis castigatoriis_), et
maintenant encore _je suis dans la même disposition_.»
(_Cap. Car. Calv._, tit. 30, c. 3.)]
Il n'y avoit donc qu'un prince guerrier et d'un grand caractère dont
la main vigoureuse pût rassembler et contenir tant de parties
incohérentes d'un grand État si mal constitué, leur imprimer un
mouvement uniforme, diriger ce mouvement vers ce qui étoit utile et
bon. Un tel prince entraînoit aussitôt à sa suite la _multitude_ des
hommes libres, enthousiaste par dessus tout de la gloire militaire;
les grands vassaux, trop foibles alors, étoient obligés de se
soumettre; ceux qui se révoltoient, étoient comprimés et punis. Mais
aussitôt qu'un partage venoit de nouveau diviser et affoiblir le
pouvoir politique, ou que le sceptre tomboit aux mains d'un prince
indolent ou timide, les oppositions, les révoltes, les usurpations
renaissoient de toutes parts; et l'état sembloit de nouveau prêt à se
dissoudre en une foule de petites souverainetés.
Considérons un moment comment tomba la première race. La France, dont
l'administration, et nous venons de le dire, avoit été calquée sur les
formes de l'administration romaine, étoit alors divisée en grands
gouvernements ou duchés; et d'abord, d'après le même principe,
l'autorité de ces ducs avoit été limitée et temporaire. Bientôt on les
vit, à la faveur des troubles et des guerres intestines que les
premiers partages de la monarchie firent naître dans l'État, se
perpétuer dans leurs gouvernements, former entre eux des ligues pour
se garantir mutuellement la possession de leurs charges et de leurs
dignités, aider les maires du palais dans leurs projets ambitieux
contre l'autorité, ceux-ci les aidant à leur tour à se consolider dans
leurs usurpations. Ainsi s'étoient formés, pour ce qui regarde
seulement la France[16], les duchés d'Aquitaine, d'Austrasie, de
Neustrie, de Champagne, de Provence, etc.; et chacun des grands
vassaux qui s'étoient emparés de ces provinces, les gouvernoit en
maître absolu.
[Note 16: Les mêmes démembrements s'opérèrent en Allemagne
avec de légères différences que nous ne pourrions faire
connoître ici sans sortir de notre sujet.]
Mais, indépendamment de ces grands vassaux, il ne faut point oublier
qu'il existoit un grand nombre d'autres seigneurs moins puissants, et
surtout une foule presque innombrable de ces hommes _libres_
propriétaires ou non propriétaires, qui, dans ces temps d'anarchie et
de désordre, recevant des premiers de l'État l'exemple de la révolte
et de la désobéissance au suprême pouvoir, étoient prêts à trafiquer
de leur foi et à la livrer à celui de ces grands vassaux qui pouvoit y
mettre le plus haut prix. Pépin étoit alors, parmi ces seigneurs du
premier rang, le plus puissant et le plus riche; et sa qualité de
maire du palais lui donnoit mille moyens d'exercer sur le royaume
entier une influence que les autres ducs ne pouvoient avoir. Ce fut
avec lui, ou plutôt sous ses ordres, que les vassaux de la seconde
classe se confédérèrent; ce fut à lui que se réunirent ces hommes
libres plus nombreux encore, qui n'avoient d'autre fortune que leur
épée, et dont le nombre et la valeur faisoient la force des armées.
Ces puissants auxiliaires suivirent après lui son fils Charles Martel;
et ce fut avec leur secours qu'il sut à la fois vaincre l'ennemi
extérieur[17] qui menaçoit l'existence même de la société; et
combattant les uns après les autres tous ces vassaux orgueilleux,
qui, comme autant d'ennemis intérieurs, la détruisoient en la
divisant sans cesse, les contraindre à rentrer dans l'alliance
commune; c'est-à-dire que, lorsqu'il les avoit vaincus, il les forçoit
à renouveler cette alliance, et s'assuroit de leur foi en leur faisant
donner des otages. Toutefois, alors même qu'il les replaçoit sous la
dépendance de la couronne, il ne leur enlevoit ni les principautés
qu'ils s'étoient faites, ni le droit héréditaire qu'ils y avoient
usurpé. Ce droit qu'il consentoit ainsi à leur laisser, confirmoit le
droit qu'il s'étoit fait à lui-même, comme duc d'Austrasie, ou plutôt
celui que l'usurpation de son père lui avoit transmis. Ainsi la
suzeraineté finit par être entièrement détachée de la royauté; et les
attributions de celle-ci se trouvèrent réduites au gouvernement des
cités et à l'administration d'un domaine qui alors étoit immense,
attributions dont le duc d'Austrasie devenoit encore le dépositaire en
sa qualité de maire du palais. La Providence, dont les grands desseins
sur la France devoient être accomplis, voulut que la race du premier
Pépin présentât, dans trois générations successives, trois hommes
extraordinaires qui d'abord, sous une suite de rois enfants ou
fainéants, soutinrent la monarchie toujours prête à se dissoudre; qui,
ralliant autour d'eux la _multitude_ (et par _multitude_, il faut
toujours entendre les hommes libres et armés ou _minores_[18], qui
composoient la noblesse du second ordre), surent habilement s'opposer
à cette haute noblesse qui prétendoit marcher l'_égale des_ rois[19];
puis saisissant ensuite la couronne qui alloit échapper aux fils de
Clovis, et commençant eux-mêmes une nouvelle dynastie, sauver ainsi
d'une ruine certaine le premier royaume de la chrétienté. Qui pouvoit
les appeler usurpateurs? Étoient-ce ces grands qui eux-mêmes ne
cherchoient qu'à secouer le joug de l'autorité royale, et dont il
n'étoit pas un seul qui n'eût voulu, comme eux, s'emparer de la
première place et renverser les foibles princes qu'ils avoient
détrônés, ou plutôt, qui d'eux-mêmes étoient tombés du trône? Étoit-ce
cette noblesse moins élevée et non moins guerrière que, depuis tant
d'années, ces premiers Carlovingiens conduisoient aux combats et à la
victoire, qui ne jugeoit digne d'être roi que celui qui étoit brave et
victorieux, qui cherchoit vainement, dans la race dégénérée des
Mérovingiens, un prince qui pût être _utile à la nation_[20]? Point de
doute qu'avec les préjugés dont elle étoit imbue et les traditions
qu'elle avoit apportées de son antique patrie, cette multitude armée
n'eût d'elle-même abandonné les descendants de son premier roi, au
moment où ils commencèrent à se montrer indignes de la commander, et
quand bien même personne ne se fût présenté pour les remplacer. Alors
c'en étoit fait de ce beau royaume de France; et, au milieu de cette
tyrannie des grands et de cette anarchie des petits, il est difficile
de prévoir ce qui seroit arrivé.
[Note 17: Les Sarrasins.]
[Note 18: Voyez page 134, 1re partie de ce volume.]
[Note 19: _Voy._, p. 68, première partie de ce volume.]
[Note 20: _Ibid._ p. 66 et suiv.]
Les mêmes causes durent produire de semblables effets: et en effet
celui qui lit l'histoire de la chute des Carlovingiens, croit relire
l'histoire de ces successeurs de Clovis et des événements qui les
firent descendre du trône. Ce fut en vain que Charlemagne, justement
effrayé des périls que les grands vassaux avoient fait courir à la
monarchie, abolit ces duchés ou grands gouvernements qui avoient fait
toute leur force, et divisa en comtés tous ses vastes états[21],
rétablissant partout l'autorité _temporaire_ des officiers civils et
militaires auxquels il confioit le gouvernement des provinces: le
système administratif étoit bon sans doute; mais il y avoit dans le
système politique un vice radical qui ne fut point changé; et sans
doute il étoit alors impossible de le détruire, puisque ce puissant
génie ne tenta pas même de le faire, et qu'il laissa à son fils le
poids immense de sa couronne et le premier empire du monde, sous la
condition qu'il seroit lui-même un prince guerrier et un génie
supérieur, s'il vouloit conserver un semblable héritage. Le contraire
arriva: et tout retomba dans la première confusion, et la nouvelle
race se précipita plus rapidement encore vers son déclin. C'est un
triste spectacle que celui de la succession de ces princes non moins
foibles et plus dégradés encore que ceux dont la dégradation leur
avoit ouvert le chemin à ce trône toujours envié et toujours
chancelant. Ils avoient d'autant plus besoin de vertus que leur race
étoit beaucoup moins illustre et par conséquent moins respectée que
celle des Mérovingiens; et il est certain que la haute noblesse, au
moment même de la mort de Charlemagne, avoit formé le projet d'exclure
sa postérité du trône, et que ce fut la noblesse du second ordre qui
l'y maintint[22], pleine encore qu'elle étoit du souvenir d'un si
grand monarque, et espérant le voir revivre dans sa postérité.
Louis-le-Débonnaire trompa ses espérances; ses successeurs ne les
réalisèrent pas davantage, et l'on revit bientôt tout ce que l'on
avoit vu jusqu'alors sous tant de princes _inutiles_ à la nation: un
royaume démembré, des rois élus, dépossédés, réélus, des vassaux
révoltés, soutenus dans leur révolte, et s'armant contre leur ancien
seigneur au profit d'un nouveau suzerain; les fiefs rendus une seconde
fois héréditaires, et à la faveur des dangers plus grands dont l'État
étoit menacé[23], le domaine royal envahi de toutes parts[24]; les
biens de l'église pillés avec plus d'audace et d'impunité; et toutes
ces usurpations devenues plus difficiles à détruire, parce que la
plupart des hommes _libres_ s'étant faits propriétaires au milieu de
ce pillage général, se firent en même temps vassaux de vassaux plus
puissants qu'eux, afin d'être soutenus et protégés par ces usurpateurs
dans les propriétés qu'eux-mêmes avoient usurpées. Sous cette race, la
nation usa avec plus d'étendue et d'autorité que jamais du droit
qu'elle avoit d'élire ou de rejeter ses rois: la trop grande jeunesse
de Charles-le-Simple le rendant incapable de régner, elle n'avoit pas
balancé à se choisir un chef[25] dans une autre famille, avant d'avoir
prononcé l'entière exclusion des Carlovingiens; et lorsque Hugues
Capet fut appelé par elle à régner sur la France, les princes auxquels
elle l'avoit substitué avoient été jugés au moins _inutiles_; et le
seul qui osât disputer le trône au chef de la troisième race, s'étant
fait le vassal d'un prince étranger[26], s'étoit rendu, par cet acte
déshonorant, étranger lui-même à la nation qui le repoussoit, qui
avoit ainsi acquis le droit de le traiter en ennemi.
[Note 21: De tous les duchés, il ne conserva que celui de
Bénévent; et non content de diviser les autres, il crut
nécessaire encore de démembrer la juridiction des comtes des
cités.]
[Note 22: Aimoin, lib. 15, c. 19.]
[Note 23: Les invasions des Normands.]
[Note 24: Ce domaine, qui étoit immense, fut tellement
divisé que vers la fin de la seconde race les rois de France
n'avoient plus pour toute propriété que la petite ville de
Laon et son petit territoire.]
[Note 25: Eudes, comte de Paris et frère de Robert, aïeul de
Hugues Capet. La troisième race de nos rois eût sans doute
commencé à cet Eudes, s'il ne fût mort sans enfans.]
[Note 26: Charles de Lorraine. On lui fit justement un crime
d'avoir rendu hommage à l'empereur Othon.]
Le nouveau monarque ne possédoit d'autre domaine que le comté de Paris
ou duché de France, dont son bisaïeul Robert-le-Fort avoit obtenu le
gouvernement sous le règne de Charles-le-Chauve. Il ne le possédoit
point à d'autres titres que tous ces autres vassaux qui l'avoient
reconnu pour roi ne possédoient leurs propriétés; et par son avénement
au trône, l'hérédité des fiefs et toutes ces prérogatives usurpées sur
la couronne qui faisoient de tant de seigneurs autant de petits
souverains indépendants, furent consacrées et _durent l'être_, comme
loi fondamentale de l'État.
Hugues Capet n'eut donc pas même la pensée de les troubler dans la
possession de ces principautés qu'ils s'étoient créées; et son
ambition fut satisfaite d'être, au milieu de tous, comme leur chef
militaire, à l'égard des plus grands d'entre eux comme le premier
entre ses égaux; et ses premiers successeurs ne possédèrent point la
couronne à d'autres conditions. Nous examinerons plus tard comment de
cet état de foiblesse extrême les rois de la troisième race parvinrent
à cette étendue et à cette longue durée de puissance, à laquelle rien
ne peut se comparer parmi toutes les races royales qui occupent et ont
occupé les autres trônes de la chrétienté; et différant d'opinion avec
le plus grand nombre des écrivains qui ont cherché à approfondir ce
point intéressant de nos antiquités historiques, nous essayerons de
prouver que ce fut moins le résultat d'une politique profonde et d'un
plan conçu dès l'origine, et de règne en règne suivi avec
persévérance, qu'un concours de circonstances heureuses, parmi
lesquelles il faut compter la position singulière et même l'état de
foiblesse extrême auquel ils se trouvoient réduits.
Nous passerons rapidement sur tous ces premiers temps de la troisième
race, pendant lesquels l'histoire de Paris devient presque étrangère à
celle de la France, temps de paix et d'une prospérité toujours
croissante pour cette ville, si long-temps accablée de tant de fléaux
et réduite à un état si précaire et si misérable. On n'y craignoit
plus le retour de ces terribles Normands qui, pendant près de deux
siècles, n'avoient cessé de porter la flamme et le ravage dans ses
murs et dans ses faubourgs presque aussitôt détruits que commencés.
Devenue la capitale de la France et le séjour habituel de ses rois,
elle devint aussi le principal objet de leurs complaisances; et dès
ces premiers temps, on les voit occupés d'abord à réparer les
désastres que la guerre y avoit causés, ensuite, et presque aussitôt,
à l'accroître et à l'embellir.
(987) Sous le règne de Hugues-Capet, l'histoire de Paris est encore
très-stérile en événements: on ne voit pas que ce prince y ait fait
aucune fondation, ni relevé aucun des monuments que les incendies et
la guerre avoient détruits. Il régna peu de temps et fut distrait par
d'autres soins: ce trône alors si peu digne d'envie lui étoit trop
disputé pour qu'il lui fût possible de s'occuper de semblables
travaux, qui auroient demandé les loisirs de la paix et une sorte
d'opulence qu'il étoit bien loin d'avoir[27].
[Note 27: Hugues Capet étoit moins riche que plusieurs de
ses vassaux: ce ne fut même qu'après la mort de son frère
Othon, que le comté de Paris fut définitivement réuni à la
couronne de France.]
(996) Sous son fils Robert, prince dont le zèle étoit grand pour la
religion, l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, et l'église de
Saint-Germain-l'Auxerrois, dévastées par les Normands, commencèrent à
sortir de leurs ruines. Le palais de la Cité, qui étoit alors la
demeure des rois, reçut des réparations et des augmentations
considérables; et dans l'enceinte de ce palais, Robert fit élever la
chapelle royale, dite alors chapelle de Saint-Nicolas.
(1031) Henri Ier fait reconstruire l'abbaye Saint-Martin-des-Champs,
alors située hors de Paris, et qui avoit été aussi détruite par les
Normands. On pense que la petite église Sainte-Marine fut aussi bâtie
sous le règne de ce prince.
(1060) Sous celui de Philippe Ier, on ne voit se former d'autre
établissement à Paris que celui du monastère de Notre-Dame-des-Champs
ou des-Vignes, par l'effet d'une donation qui en fut faite aux
religieux de Marmoutiers.
(1108) En cette année commence le règne de Louis VI, dit _le Gros_, le
premier des rois de cette troisième race qui ait essayé, et avec quelque
bonheur, d'étendre les prérogatives de la couronne, de réprimer la révolte
et l'insolence des vassaux grands et petits, qui alors ne connoissoient
plus de frein. À partir de cette époque les fondations commencent à se
multiplier, et les lettres à être cultivées. L'école épiscopale étoit
située dans le cloître Notre-Dame; et les rois eux-mêmes ne dédaignoient
pas d'y envoyer leurs enfants pour y apprendre la grammaire et tout ce
qu'il étoit possible de recevoir alors d'instruction sur les diverses
branches des connoissances humaines. En ce même temps florissoit le fameux
Abailard, dont le maître, Guillaume de Champeaux, fonda l'abbaye de
Saint-Victor; quelque temps après un monastère de filles fut institué à
Montmartre, par les soins de la reine Adelaïde[28]; et le roi, par suite
d'une transaction faite avec l'évêque, forma le premier établissement des
halles sur un terrain qui appartenoit à ce prélat. Il accorda en même
temps aux bourgeois de Paris des priviléges qui commencèrent à leur donner
une grande importance. Alors s'élevèrent, dans la Cité, les églises de
Saint-Pierre-aux-Boeufs, Sainte-Geneviève-des-Ardents, Sainte-Croix,
Saint-Denis-du-Pas, la chapelle Saint-Agnan; au septentrion:
Saint-Jacques-de-la-Boucherie, l'église des Saints-Innocents, la chapelle
Saint-Bon, Saint-Nicolas-des-Champs; au midi, la petite église de
Saint-Martin; et ces monuments religieux, si rapidement construits,
attestèrent la multiplication également rapide et toujours croissante de
la population de Paris. Des fortifications plus régulières remplacèrent en
même temps, sous les noms de grand et petit Châtelet, les remparts trop
foibles qui jusqu'alors avoient défendu l'entrée de la Cité; et les
guerres continuelles que Louis-le-Gros eut à soutenir contre des seigneurs
dont les propriétés s'étendoient presque jusqu'aux portes de sa ville
capitale, lui firent une triste nécessité de la mettre ainsi à l'abri de
leurs entreprises audacieuses.
[Note 28: _Voyez_ p. 271, première partie.]
Alors sans doute fut réparée et peut-être agrandie la première
enceinte de Paris qui existât encore hors de la Cité; et en effet
c'est dans l'histoire du ministère de l'abbé Suger, qui gouverna le
royaume sous ce prince et sous son fils Louis-le-Jeune, que l'on
trouve les premiers renseignements positifs sur cette enceinte qui
environnoit alors la ville au nord; car la partie du midi étoit encore
en bourgs et en cultures. Il est toutefois probable qu'elle avoit été
élevée long-temps auparavant; et sans doute on avoit commencé à la
bâtir, dès qu'on s'étoit vu entièrement délivré des Normands.
(1137) Sous Louis-le-Jeune elle ne fut point augmentée: à cette époque
commencèrent les croisades, le plus grand événement du moyen âge, l'un
des plus remarquables de l'histoire, et celui qui contribua le plus à
affermir en France les bases encore chancelantes de la monarchie et de
la société. Le roi partit pour la Palestine; et pendant son absence,
l'administration vigoureuse du célèbre abbé de Saint-Denis[29]
maintint la tranquillité dans le royaume, dissipa les factions,
encouragea l'industrie. Louis, à son retour, vit avec plaisir ses
places fortifiées, ses maisons réparées, et sa ville capitale
florissante. Alors et depuis long-temps les bourgeois de Paris
faisoient, principalement par eau, un commerce considérable, et
formoient une _hanse_ ou compagnie, sous l'inspection de leurs
officiers municipaux. Le roi, qui vouloit continuer l'ouvrage commencé
par son ministre, confirma tous les anciens priviléges dont ils
jouissoient, en ajouta de nouveaux, et abolit des coutumes vexatoires
auxquelles ils étoient soumis depuis de longues années. Il prolongea
aussi le terme de la foire Saint-Lazare, établie par son père, depuis
acquise par Philippe-Auguste des religieux de cette maison, et
transportée aux halles de Champeaux.
[Note 29: Suger, de simple moine de Saint-Denis, en étoit
devenu abbé par ses grands talents. Louis-le-Gros avoit été
élevé dans cette abbaye; ce fut là que Suger en fut connu,
et ce qui donna occasion à ce prince, devenu roi, de
l'employer dans la suite aux plus grandes affaires.....
C'est lui qui a bâti l'église de Saint-Denis, telle qu'on la
voit encore aujourd'hui, à l'exception du portail et des
deux tours qui l'accompagnent, monuments vénérables de
l'ancienne église élevée par Pépin et par Charlemagne; et ce
qui honore du moins autant sa mémoire, c'est qu'on croit,
avec beaucoup de vraisemblance, que le projet de la
compilation des grandes chroniques, connues sous le nom de
Chroniques de Saint-Denis, fut son ouvrage. (HÉNAULT.)]
Sous ce règne, on vit un exemple d'une de ces fondations faites par
des particuliers, et inspirées par un zèle ardent et religieux,
fondations qui, dans la suite, se multiplièrent si prodigieusement, et
remplirent Paris d'établissements aussi utiles que charitables. Garin
Masson et son fils Harcher consacrèrent une maison dont ils étoient
propriétaires à l'établissement des pauvres passants; et ce fut
l'origine de l'hôpital Saint-Gervais. À la même époque, et quelque
temps avant la mort du roi, Maurice de Sully, évêque de Paris,
commençoit à jeter les fondements de la magnifique cathédrale, qu'il
continua de bâtir sous Philippe-Auguste; Saint-Lazare, le Temple,
Saint-Médard, Saint-Jean-de-Latran, sont les principaux établissements
religieux que l'on voit s'élever, à cette même époque, dans les murs
et hors des murs de Paris.
(1180) Il n'est presque point d'éloges que ne mérite Philippe-Auguste:
c'est un des rois de France qui ont fait le plus de conquêtes; il
réprima les violences des grands, commença à faire respecter
l'autorité royale, et ranima l'étude des lettres encore languissante
sous le règne de ses prédécesseurs. On peut aussi le regarder en
quelque sorte comme le second fondateur de Paris, dont il augmenta
tellement l'étendue, que ce n'est que de cette époque qu'elle commence
à être comptée parmi les grandes villes de l'Europe[30]. Les nouveaux
murs[31] dont il l'entoura, renfermoient, du côté du nord, tous les
bourgs environnants; et dans ceux qu'il fit élever au midi, il fit
entrer une grande quantité de cultures[32], de vignes, de terrains
vagues, sur lesquels on ne construisit des habitations que lentement
et par une assez longue succession de temps. Le quartier de la _ville_
fut plus promptement peuplé: la maison royale que ce prince y fit
agrandir et réparer[33], le marché des halles qu'il y établit,
attirèrent de ce côté et le peuple et les grands. Dans l'enceinte
méridionale, plus tranquille et plus solitaire, s'établirent les gens
de lettres et les écoles qu'ils dirigeoient. Il y avoit déjà quelque
temps qu'elles avoient quitté le parvis Notre-Dame, où elles étoient
renfermées, pour former plusieurs colonies à Saint-Victor, à
Sainte-Geneviève. La réunion de ces écoles dispersées forma dès lors
quatre facultés, où l'on enseignoit, outre les arts libéraux, la
théologie, le droit et la médecine. Nous aurons occasion par la suite
de faire connoître avec plus de détail cet établissement fameux, et
son crédit prodigieux, dont il lui arriva plus d'une fois d'abuser. On
ne verra pas sans quelque étonnement que l'Université fut pendant
long-temps une espèce de puissance dans l'État, ayant à ses ordres une
armée redoutable dans cette foule d'étudiants qui y accouroient de
tous les coins de l'Europe, et, au moyen de cette jeunesse
turbulente, se mêlant aux factions, et remplissant Paris de troubles
auxquels l'autorité légitime fut souvent forcée de céder.
[Note 30: Toutes les villes des peuples qui habitoient le
nord de l'Europe étoient chétives et grossièrement bâties;
et les voyages de la Terre-Sainte leur firent voir, pour la
première fois, de ces belles cités, dont jusque là ils
n'avoient pas même l'idée. Les historiens latins sont
frappés à la vue de la magnificence, des richesses, et de
l'élégance dont l'empire d'Orient leur offroit le spectacle.
«Ô que Constantinople est une belle et vaste cité! s'écrie
Foulques de Chartres en la voyant pour la première fois.
Combien de couvents elle renferme, et combien de palais
bâtis avec un art admirable! on ne croiroit jamais combien
elle abonde en toutes sortes de bonnes choses, en or, en
argent, en étoffes de différentes espèces. À chaque heure,
il arrive dans son port des vaisseaux chargés de toutes les
choses nécessaires à l'usage de l'homme.» (FULCHER, _ap._
Bongars, _v._ 1, p. 386.) Guillaume, archevêque de Tyr,
l'historien le plus éclairé de tous ceux qui ont écrit sur
les croisades, dit que ce que les Occidentaux voyoient de
l'élégance et de la splendeur de la cour de Constantinople
étoit au-dessus de toutes les idées qu'ils auroient pu s'en
former. Gonthier, moine français, qui écrivit une histoire
de la conquête de Constantinople, Geoffroi de Villehardouin,
gentilhomme d'un rang distingué, et accoutumé à toute la
magnificence que l'on connoissoit en Occident, en parlent
avec la même admiration. Ce dernier peint avec les couleurs
les plus vives l'étonnement dont furent frappés ceux de ses
soldats qui voyoient pour la première fois Constantinople:
«Ils avoient peine à croire, dit-il, qu'il y eût une ville
si belle et si riche dans le monde entier. Quand ils virent
ses grandes murailles, ses hautes tours, ses riches palais
et ses superbes églises, tout cela leur parut si grand,
qu'ils n'auroient jamais pu se former une idée de cette
ville impériale, s'ils ne l'eussent vue de leurs propres
yeux.» (_Histoire de la Conquête de Constantinople_, p.
49.)]
[Note 31: _Voy._ pag. 31, première partie. Ces murs furent
élevés pendant le voyage du roi à la Terre-Sainte, et aux
dépens des bourgeois de Paris, comme ces mêmes bourgeois le
représentèrent depuis à Louis XIII: cependant on les a
toujours appelés _les murs du roi_. Les successeurs de
Philippe les donnèrent aux prévôts des marchands et
échevins; c'est-à-dire qu'ils leur en confièrent la garde,
la visite et le soin de les réparer.]
[Note 32: Entre autres le clos de Sainte-Geneviève, celui de
Saint-Étienne-des-Grès, le clos l'Évêque, une partie de la
terre de Laas, etc.]
[Note 33: Le Louvre.]
Cependant cette capitale devenant peu à peu le centre des affaires de
la monarchie, on voit sa population prendre de jour en jour un nouvel
accroissement, et en même temps se multiplier les établissements
publics, tant civils que religieux, nécessaires à ce grand nombre
d'habitants. À peine les nouvelles murailles sont-elles construites,
que de nouveaux monuments s'élèvent hors de ses murs: Saint-Thomas et
Saint-Nicolas-du-Louvre, l'église Saint-Honoré, l'abbaye
Saint-Antoine-des-Champs, l'hôpital de la Trinité. Dans l'enceinte,
plusieurs chapelles deviennent des paroisses sous les noms de
Saint-Jean-en-Grève, Saint-Nicolas-des-Champs, Saint-Eustache,
Saint-Étienne-du-Mont, etc. Les religieux trinitaires, plus connus
sous le nom de Mathurins, s'établissent à Paris; et quelques années
après les Jacobins y obtiennent une maison. L'abbé de Saint-Germain,
de son côté, encourageoit à bâtir autour de son abbaye, et donnoit
gratuitement du terrain à ceux qui vouloient y élever des habitations;
en même temps plusieurs particuliers faisoient construire des maisons
aux environs de Saint-Marcel et dans le terroir de Mouffetard, lequel
étoit alors planté de vignes: il en résulta deux nouveaux bourgs hors
des murs, auxquels on donna même quelquefois le nom de _villes
Saint-Germain et Saint-Marcel lèz-Paris._