La haine a des intuitions qui tiennent du miracle. Dès que Mme Humblot
s'était mise à raconter son aventure, Blanche Vautrin avait pensé au
lieutenant Astier. Elle ne savait pourtant pas qu'il eût fait le mois
précédent une fugue de vingt-quatre heures; elle n'avait jamais entendu
dire qu'il fût lié particulièrement avec les officiers de Commercy. Par
quelle contradiction reconnut-elle aussitôt dans un portrait tout en
rose un homme que depuis deux ans elle voyait tout en noir? L'esprit
avait pensé si vite, la main avait agi si lestement, que son petit
mauvais coup s'était fait pour ainsi dire tout seul, et qu'elle-même en
fut surprise.
L'ivresse du premier moment fit place à la réflexion, quand les deux
mères furent sorties. Elle se demanda ce qui arriverait si ces dames, en
mettant le pied dans la rue, se rencontraient face à face avec Astier.
Reconnaissance, attendrissement, stupéfaction; Mme Humblot, évanouie,
tombait dans les bras du lieutenant; on s'expliquait, on s'entendait;
Mlle Antoinette entrait en scène, et bientôt... Blanche ne se sentait
aucune sympathie pour cette grande Antoinette.
Rien au monde ne pouvait empêcher ou retarder le dénoûment dès que la
rencontre aurait lieu. La réputation du lieutenant était bonne, ses
chefs le signalaient comme un officier d'avenir. Son origine modeste et
sa pauvreté semblaient admises d'avance par les Humblot. Quant à lui,
nul doute qu'il n'acceptât l'aubaine avec enthousiasme. Il avait le
coeur libre de tout engagement; on ne lui savait point de parti pris
contre le mariage en général, il aimait ses parents, il regrettait de ne
pouvoir les aider, c'était un homme de famille. Sa fierté bien connue et
son désintéressement avéré l'auraient porté sans doute à refuser une
fille riche, si elle était laide, ou compromise, ou de naissance
inavouable; mais ces Humblot, en somme, avaient l'air de braves gens, et
la sensible Antoinette ne devait pas être mal, pour peu qu'elle tînt de
sa mère.
Il l'épouserait donc; mais après ou même avant la cérémonie il
s'expliquerait avec elle sur toutes les circonstances du roman. Mme
Humblot ne manquerait pas de dire qu'elle avait feuilleté l'album sans y
trouver son gendre; on voudrait savoir le pourquoi de ce petit mécompte,
et alors que penserait-on? Que dirait Mme Vautrin? Blanche tenait
infiniment à l'estime de sa mère, qui était une bonne femme sans
énergie, mais de sens juste et de coeur droit. Elle avait presque peur
de son père; il n'entendait point raillerie en matière de conscience et
d'honneur, et ce qu'elle redoutait par-dessus tout, c'était le jugement
du monde. La suppression de ce portrait ne semblerait pas seulement
odieuse; le petit crime devenait ridicule, puisqu'il n'avait rien
empêché. Si la malice des Nancéiens ne voyait en tout cela qu'un coup de
main maladroit, l'effort d'une haine impuissante, passe encore, ce
n'était que demi-mal; mais si l'on se permettait d'y chercher autre
chose, par exemple le contraire de la haine! Ah! plutôt les derniers
supplices que la honte d'avoir distingué avant l'âge un homme qui aime
ailleurs!
Or, il semblait à peu près impossible de soustraire le lieutenant aux
recherches de Mme Humblot. La chère dame avait de bons yeux; sa fille, à
coup sûr, les avait meilleurs encore, et si l'amour est aveugle, comme
on dit, c'est lorsqu'il trouve son compte à se tromper lui-même. Nancy
est grand, mais un homme ne s'y perd pas dans la foule, comme à Paris;
un officier surtout, et l'uniforme est de rigueur dans les garnisons de
province. Les lieux de réunion sont connus, le nombre des promenades est
limité, toutes les personnes d'un certain monde sont sûres de se
rencontrer une ou deux fois au moins par semaine. Le théâtre était fermé
par bonheur, mais dans une ville si vivante et si alerte au plaisir on
se voit ailleurs qu'au théâtre. Le maréchal recevait quelquefois, le
général et le colonel avaient chacun leur jour. La préfecture, la
recette générale et plusieurs autres maisons pouvaient offrir à Mme
Humblot la collection complète du corps d'officiers. En ce moment, les
deux mères étaient en visite chez les femmes les plus répandues et les
plus spirituelles de la garnison. On allait éveiller leur curiosité, les
intéresser toutes au succès de cette chasse à l'homme. Elles
raconteraient l'histoire à leurs maris; les soixante mille francs de
rente offerts en dot à un bel inconnu feraient le tour de la ville en
vingt-quatre heures; il en serait parlé dans toutes les pensions et dans
tous les cafés militaires: si Paul Astier n'était pas reconnu par ses
camarades, il saurait bel et bien se dénoncer lui-même.
«Allons, pensa le jeune diable, il faut que M. Paul Astier disparaisse.»
C'était, en petit, le raisonnement des voleurs qui tuent pour plus de
sûreté les témoins de leur crime; mais on n'escamote pas un grand
gaillard de lieutenant comme une simple muscade. Blanchette tint conseil
avec elle-même, et discuta cinq ou six combinaisons insensées avant de
s'arrêter à la bonne.
Elle s'était procuré, non sans peine, un dessin du lieutenant. C'était
une caricature assez plaisante de M. Moinot, commandant du 2e bataillon.
Paul avait dessiné un moineau becquetant une cerise, et le tout, vu à
quelque distance, représentait admirablement le chef de bataillon et son
nez. Ce pauvre commandant, vieil Africain et bon soldat, s'était fait un
nez flamboyant par sa faute. A part ce ridicule et ce défaut, il était
très-considéré et dans les meilleurs termes avec tout le monde. Il
prisait fort Astier, qui le lui rendait bien, et qui pour rien au monde
n'eût voulu lui causer de l'ennui; mais on est jeune, on aime à rire, on
se laisse aller aux entraînements de la malice, et, lorsqu'on croit
tenir une bonne plaisanterie, on n'a pas la sagesse de la garder pour
soi. Ce dessin, rehaussé de quelques touches à l'aquarelle, fut porté à
la pension des lieutenants un soir qu'on recevait des officiers de
passage. Tout le monde s'en amusa; quelques jeunes gens en gaieté y
mirent un mot de commentaire. Après ces jeux innocents, on parla d'autre
chose, puis on alla au café, et la charge du commandant Moinot, un peu
froissée, un peu tachée, resta sur un coin de la table. Un camarade de
Paul Astier, le lieutenant Foucault, plia la feuille en quatre et la
porta, sans penser à mal, à Mlle Vautrin. Huit jours après, la jeune
fille dit fièrement à son ennemi: «J'ai un dessin de vous malgré vous;»
mais elle ne dit pas lequel. A ses yeux, le choix du sujet n'avait alors
aucune importance.
Aujourd'hui c'est une autre affaire. Elle retourne à sa chambre, ouvre
un carton, prend la caricature, la signe du nom de Paul Astier en
majuscules, la met sous enveloppe, écrit l'adresse du commandant,
toujours en majuscules, et appelle le planton:
«Mon vieux Schumacker, lui dit-elle, va jeter cette lettre à la poste,
et ne laisse voir l'adresse à personne. Quant à toi, je sais que tu ne
la liras point, ton éducation s'y oppose.»
Ce second trait chargea peu sa petite conscience. D'abord elle se
croyait excusée par la nécessité, ensuite elle savait qu'une querelle
est impossible de lieutenant à chef de bataillon. «Tout compte fait,
pensa-t-elle, maître Astier en sera quitte pour quelques jours d'arrêts
forcés, huit au moins, quinze au plus; cela n'est pas la mort d'un
homme. Dans huit jours, la veuve Humblot et sa fille seront lasses
d'user leurs bottines sur le pavé pointu de Nancy. On leur prouvera
qu'elles ont rêvé, et elles retourneront à leurs récoltes. Pourvu
qu'elles ne s'avisent pas d'attendre l'inspection générale! non, elles
comprendront sous peu que l'insistance serait ridicule, et le
général-inspecteur n'arrive que dans trois semaines: tout est sauvé!»
Elle se remit à son piano et s'étourdit de musique en attendant le
retour des deux mères. Mme Vautrin entra seule, fort lasse et
visiblement dépitée.
«Eh bien! maman?
--J'en perds la tête. Nous avons feuilleté la cavalerie, dévisagé
l'artillerie, interrogé le génie et passé en revue le grand quartier
général. Toutes ces dames ont été d'une complaisance! Elles se sont
mises à notre disposition; la maréchale elle-même s'intéresse à cette
pauvre Mme Humblot. Et rien! rien! rien! J'en ai le crâne fendu. Tu n'as
pas une idée, toi?
--Si, maman.
--Dis donc vite!
--J'imagine que les deux innocentes se sont laissé duper par un aimable
petit plaisant qui n'est pas plus militaire que moi.
--Enfant! crois-tu possible qu'un homme ose se dire officier sans
l'être?
--Pourquoi pas? Je lis tous les jours des procès où l'on prend
non-seulement le titre d'officier, mais l'uniforme, la croix et les
médailles pour escroquer les gens.
--Mais on ne trompe ainsi que les badauds, jamais les militaires!
Figure-toi qu'à Commercy...
--Je sais. Cependant un civil peut fort bien avoir déjeuné par hasard
avec les officiers de Commercy. C'était un honnête garçon, soit; mais il
avait la tête un peu montée, et il aura trouvé charmant de berner Mme
Humblot.
--A quel propos?
--Parce qu'il y a des physionomies qui appellent la mystification, comme
il y a des arbres qui attirent la foudre. Si tu ne veux absolument pas
que ces dames aient été dupes d'un commis voyageur en goguette, j'admets
que le garçon soit militaire à la rigueur. C'est peut-être un
sous-officier de cavalerie, étonnamment bien né, un vrai fils de famille
emprisonné pour dettes dans l'uniforme des guerriers français.
Cherchez-le, vous avez le temps; mais, maman, si tu veux m'en croire, tu
n'engageras pas tes amies à mettre leur bonheur et leurs économies entre
les mains d'un monsieur qui s'est surfait lui-même pour commencer.
--Pourtant, s'il était officier, ce jeune homme?
--Comment veux-tu? Au fait, c'est peut être un capitaine d'aventure, qui
commande incognito une compagnie de routiers sans uniforme. C'est Fra
Diavolo, tiens! Es-tu contente? La légende le peint sous des traits
agréables, et peut-être cette demoiselle de la Charente-Inférieure n'en
ferait-elle pas fi.
--Méchante!
--Ange!
--Ces dames viendront ce soir prendre le thé; ne les décourage pas au
moins.
--A Dieu ne plaise! mais si Mme Humblot a seulement un atome d'esprit,
elle a dû laisser l'espérance à la porte de son auberge.»
A dîner, Mme Vautrin conta le gros de l'affaire à son mari.
«Ma chère amie, dit le colonel, je regrette que ce bon numéro ne soit
pas échu à un de nos jeunes officiers. Les lieutenants seraient plus à
l'aise, s'ils pouvaient ajouter soixante mille livres de rente aux cent
soixante-cinq francs qu'ils touchent le premier du mois.
--Mais, papa, demanda Blanchette, admets-tu qu'un officier coure les
champs pendant vingt-quatre heures sans que son colonel ait vent de
l'escapade?
--Cela peut arriver dans certaines garnisons par la négligence des chefs
de corps. Dans mon régiment, pareille chose ne s'est jamais vue et ne se
verra jamais, j'ose le dire.
--Oh! papa, tu peux être tranquille. Cet officier, s'il existe,
n'appartient pas au régiment.»
Mme Humblot et sa fille n'eurent garde de manquer au rendez-vous.
Lorsque Blanche Vautrin vit entrer Antoinette, elle reçut comme un coup
de poignard dans le coeur. Figurez-vous la rage d'une enfant qui se sait
laide, qui a passionnément souhaité d'être belle, qui s'est proposé à
elle-même un idéal de noblesse et de beauté. Tout à coup, sans
préparation, elle se voit entrer dans un salon, telle qu'elle a toujours
rêvé d'être! Et cette taille majestueuse, cette souplesse de corps,
cette plénitude de formes, cette pureté des lignes, cette blancheur de
teint, ce rayonnement de santé, cette grâce sereine et douce que la
nature lui a refusée, elle voit tout cela au pouvoir d'une autre! Il
semble qu'on lui ait volé sa personne entière, et qu'on lui ait jeté par
miséricorde une guenille de rebut!
La petite avait une certaine force d'âme. Elle sut réprimer son premier
mouvement, qui était d'arracher les yeux à Mlle Antoinette. On se serra
les mains, on sourit, on échangea sans effort apparent les petites
politesses d'usage. Les confidences, dûment provoquées, ne se firent pas
attendre. Rien n'égalait la candeur et l'expansion de la victime. Elle
ne doutait pas de la sincérité de ce jeune homme, elle ne voulut pas
admettre un seul moment qu'il eût usurpé la moindre chose. Son sentiment
était que les deux mères avaient vu les albums trop vite, ou qu'un des
portraits n'était qu'à moitié ressemblant: le soleil est un astre
capricieux, pourquoi donc serait-il un artiste infaillible?
Blanche feignit de donner dans cette illusion. Elle entraîna la belle
étrangère hors du salon, comme pour la mettre à l'abri des curiosités
indiscrètes, et dans un petit coin, en tête-à-tête, elle lui mit le
régiment entre les mains, sous les yeux, pour l'étudier tout à l'aise.
Quand l'examen fut achevé, la perverse embrassa Mlle Humblot et lui dit:
«Ne vous affectez point, il n'y a pas un officier digne de vous dans le
régiment de mon père; je le savais, nous verrons ailleurs; on se charge
de tout: c'est dans l'état-major que nous trouverons l'heureux jeune
homme. Dès demain je me mets en campagne avec vous. En attendant,
retournons là-bas; maman a fait savoir qu'elle restait chez elle, la
réunion sera nombreuse, votre arrivée est un événement, tout le monde
veut vous connaître: qui sait s'_il_ n'est pas là et si vous n'allez pas
le rencontrer face à face?»
Il y avait foule au salon quand elles y entrèrent. Toutes les femmes de
la garnison étaient venues pour voir, et la plupart des célibataires
pour se montrer. Plus d'un gaillard s'était dit en donnant le fin coup
de brosse aux parements de sa tunique: «Si le ciel a permis qu'une
brillante héritière jetât son dévolu sur la garnison de Nancy, il
poussera peut-être l'originalité jusqu'à me recommander personnellement
aux yeux de la belle.» Dans cet espoir, chacun mettait en relief ses
petits avantages; on posait pour le pied, pour le torse, pour la jambe,
pour la tête; l'un relevait sa moustache, l'autre pirouettait sur les
talons pour montrer la rondeur et la finesse de sa taille. Entre tant de
jolis garçons, Paul Astier ne brillait que par son absence. Depuis qu'il
était mal reçu dans la maison du colonel, il n'y venait que sur
invitation directe ou en visite de stricte obligation.
Si Mlle Humblot n'aperçut point celui qu'elle cherchait, Blanche eut la
satisfaction de voir le commandant Moinot causer en particulier avec M.
Vautrin en gesticulant à force. Voici ce qui s'était passé vers la fin
de la journée.
Comme Astier dépliait sa serviette à la pension, il fut mandé d'urgence
chez son chef de bataillon. Il y courut gaiement, dans l'espoir que le
papa Moinot avait besoin de quelque service, et charmé de se rendre
utile à un bonhomme qu'il aimait.
Dès qu'il fut en présence du vieil officier, il s'aperçut que le
baromètre marquait tempête. Au milieu d'un visage singulièrement pâle,
le nez rouge flamboyait.
«Lieutenant, dit M. Moinot, avez-vous jamais eu à vous plaindre de moi
dans le service?
--Jamais, mon commandant.
--Et hors du service?
--Pas davantage.
--Est-il à votre connaissance que j'aie cessé de mériter l'estime des
hommes et le respect des jeunes gens?
--Tout le monde vous estime, vous respecte et vous aime, mon commandant.
--Vous n'auriez pas perdu la tête par hasard?
--Pas que je sache.
--Vous ne vous êtes pas grisé aujourd'hui?
--Ça, non.
--Alors pourquoi m'insultez-vous, sacrebleu?
--Moi, commandant!
--Qui donc? C'est moi peut-être qui me suis adressé cette turpitude à
moi-même? La reconnaissez-vous?»
Paul reconnut son vieux dessin, qu'il croyait anéanti depuis longtemps
et qu'il avait oublié.
«Mon commandant, dit-il, en dessinant cette mauvaise charge, l'an
dernier, j'ai fait une sottise et une inconvenance; mais celui qui l'a
volée, conservée, signée de mon nom et mise à la poste a fait une
infamie. Je vous demande pardon d'une légèreté qui serait vénielle, si
vous n'en aviez pas eu connaissance. Quant au drôle qui a pris soin de
tourner la plaisanterie en affront, je me charge de le retrouver et de
le punir.
--En attendant, monsieur, comme on n'aurait pas pu m'envoyer cette
oeuvre d'art, si vous ne l'aviez pas commise, faites-moi le plaisir de
rentrer chez vous et de garder les arrêts de rigueur jusqu'à nouvel
ordre.»
Le lieutenant s'inclina sans répondre et obéit.
Pour un simple citoyen, rester chez soi, et même y rester seul, fût-ce
durant une semaine ou deux, ne serait pas une peine; pour le jeune
officier, c'est un supplice. Le logement garni n'est pas un domicile; on
y est chez son propriétaire, chez ses prédécesseurs, chez tout le monde,
hormis chez soi. Non-seulement le coeur ne s'attache à rien dans ces
gîtes, mais l'esprit y est inquiet, voletant, suspendu sans savoir où se
poser. De là vient cette impatience des étrangers dans la plus
confortable et la plus riche auberge et ce besoin d'en sortir, vraie
nostalgie qui chasse les habitants du Grand-Hôtel et de l'hôtel Meurice
vers les théâtres et les lieux publics. Le malaise est mille fois plus
intolérable dans ces appartements meublés sans meubles, dans ces garnis
dégarnis que l'officier loue en moyenne vingt francs par mois. Le logeur
ne peut pas donner mieux à ce prix-là, et les logés ne sauraient guère y
mettre davantage. Paul Astier, comme tous les lieutenants d'infanterie,
payait vingt francs de chambre, soixante-cinq francs de pension et
quinze d'extra pour les réceptions obligées; son ordonnance lui coûtait
douze francs, plus cinq à l'ordinaire du corps pour dispense de service.
Il donnait quinze francs par mois au tailleur, cinq au bottier pour
l'entretien et le renouvellement de sa garde-robe, douze à la
blanchisseuse, cinq à la cantinière pour la nourriture de son chien. Le
total de ces dépenses, dont une seule, le chien, n'était pas
indispensable, s'élevait à cent cinquante-quatre francs par mois. Il
restait onze francs pour l'imprévu, le café, les cigares, l'achat et la
location des livres, les fournitures de bureau, le permis et les
munitions de chasse, les déplacements, les caprices et les munificences.
Le café seul, aux officiers les plus sobres, coûte environ trente francs
par mois; mais pourquoi vont-ils au café? D'abord parce que c'est
l'usage, et que dans l'armée plus qu'ailleurs chacun doit vivre comme
tout le monde. Ajoutez que l'État n'a jamais voulu leur donner un lieu
de réunion où l'on pût s'asseoir et causer sans obligation de boire.
Paul occupait une chambrette des plus modestes dans le vieux quartier de
Nancy, rue du Maure-qui-Trompe. Une couchette de fer, une commode, une
table, une malle et trois chaises, voilà l'inventaire au complet. Un
fusil Lefaucheux, gagné au tir, et une demi-douzaine de pipes décoraient
la paroi principale. Dans ce réduit, le jeune homme dormait depuis deux
ans, et il y avait fait les plus beaux rêves du monde. La vie lui
souriait, il aimait son métier; ses chefs, ses camarades, ses soldats
l'estimaient à qui mieux mieux. Simple engagé volontaire, il se trouvait
aussi avancé à vingt-six ans que les élèves de Saint-Cyr. Depuis trois
ans, à chaque inspection générale, il était porté pour la croix, on
parlait de le présenter au choix pour le grade de capitaine. Si les
affaires marchaient toujours du même train, il était presque sûr
d'arriver général avant la retraite. En attendant, il portait légèrement
sa pauvreté, qui, pour le fils d'un simple garde, était une opulence
relative. Sa chambre lui paraissait luxueuse et les _beefsteaks_
ratatinés de la pension très-succulents. Quoiqu'il se refusât toute
dépense inutile, on peut dire que jamais il n'avait chômé de plaisir. On
le mettait de toutes les parties; il montait à cheval avec les officiers
de dragons; il chassait en hiver chez les jeunes gens riches, il
conduisait le cotillon au bal de la préfecture. Les grisettes le
voyaient d'un oeil favorable; bref, en langage militaire, il était des
bons, c'est-à-dire des heureux.
Le soir où il rentra chez lui par ordre du commandant Moinot, il lui
sembla que son étoile s'était éclipsée tout à coup, et la petite chambre
prit un aspect sinistre. Le fidèle Bodin lui apporta son dîner
parfaitement froid; il y toucha du bout des dents et se plongea dans une
méditation décourageante. Il était mécontent de lui-même et des autres;
il venait d'offenser sans le vouloir un excellent homme, presque un
vieillard; ce petit événement ne manquerait pas de se résoudre en
mauvaises notes; l'inspection générale approchait; pour une faute dont
en somme il n'était qu'à moitié coupable il risquait de manquer la
croix. C'était sa troisième proposition. La première faute, au lendemain
de Solferino, avait échoué parce qu'en guerre les blessés passent avant
tout. La deuxième datait d'un an; elle fut biffée par l'inspecteur
lui-même, qui ajouta aux notes d'Astier: «Trop familier avec les
inférieurs; manque de tenue.» C'était Blanche Vautrin, qui le soir, dans
un salon, avait dit au général:
«Voyez-vous ce grand officier, là-bas, qui a la tournure d'un roi? Il se
fait tutoyer par son ordonnance, sous prétexte qu'ils ont gardé les
animaux ensemble dans leur pays.»
Le général avait vérifié le fait et lavé la tête au bon Astier. Pour
cette fois, l'affaire semblait autrement grave, mais Paul était
peut-être moins sensible au dépit de perdre son dû qu'à la honte
d'accuser un camarade. Il flairait une basse trahison, et il ne pouvait
se faire à l'idée qu'un officier français en fût l'auteur. La première
sensation du mal physique fait pousser les hauts cris à l'enfant
nouveau-né; le jeune homme ressent quelque chose de semblable lorsqu'il
naît à l'expérience en découvrant que le mal moral existe et que tout le
monde n'est pas honnête et bon comme lui. Paul se jeta tout habillé sur
sa couchette et pleura.