II

La haine a des intuitions qui tiennent du miracle. Dès que Mme Humblot

s'était mise à raconter son aventure, Blanche Vautrin avait pensé au

lieutenant Astier. Elle ne savait pourtant pas qu'il eût fait le mois

précédent une fugue de vingt-quatre heures; elle n'avait jamais entendu

dire qu'il fût lié particulièrement avec les officiers de Commercy. Par

quelle contradiction reconnut-elle aussitôt dans un portrait tout en

rose un homme que depuis deux ans elle voyait tout en noir? L'esprit

avait pensé si vite, la main avait agi si lestement, que son petit

mauvais coup s'était fait pour ainsi dire tout seul, et qu'elle-même en

fut surprise.

L'ivresse du premier moment fit place à la réflexion, quand les deux

mères furent sorties. Elle se demanda ce qui arriverait si ces dames, en

mettant le pied dans la rue, se rencontraient face à face avec Astier.

Reconnaissance, attendrissement, stupéfaction; Mme Humblot, évanouie,

tombait dans les bras du lieutenant; on s'expliquait, on s'entendait;

Mlle Antoinette entrait en scène, et bientôt... Blanche ne se sentait

aucune sympathie pour cette grande Antoinette.

Rien au monde ne pouvait empêcher ou retarder le dénoûment dès que la

rencontre aurait lieu. La réputation du lieutenant était bonne, ses

chefs le signalaient comme un officier d'avenir. Son origine modeste et

sa pauvreté semblaient admises d'avance par les Humblot. Quant à lui,

nul doute qu'il n'acceptât l'aubaine avec enthousiasme. Il avait le

coeur libre de tout engagement; on ne lui savait point de parti pris

contre le mariage en général, il aimait ses parents, il regrettait de ne

pouvoir les aider, c'était un homme de famille. Sa fierté bien connue et

son désintéressement avéré l'auraient porté sans doute à refuser une

fille riche, si elle était laide, ou compromise, ou de naissance

inavouable; mais ces Humblot, en somme, avaient l'air de braves gens, et

la sensible Antoinette ne devait pas être mal, pour peu qu'elle tînt de

sa mère.

Il l'épouserait donc; mais après ou même avant la cérémonie il

s'expliquerait avec elle sur toutes les circonstances du roman. Mme

Humblot ne manquerait pas de dire qu'elle avait feuilleté l'album sans y

trouver son gendre; on voudrait savoir le pourquoi de ce petit mécompte,

et alors que penserait-on? Que dirait Mme Vautrin? Blanche tenait

infiniment à l'estime de sa mère, qui était une bonne femme sans

énergie, mais de sens juste et de coeur droit. Elle avait presque peur

de son père; il n'entendait point raillerie en matière de conscience et

d'honneur, et ce qu'elle redoutait par-dessus tout, c'était le jugement

du monde. La suppression de ce portrait ne semblerait pas seulement

odieuse; le petit crime devenait ridicule, puisqu'il n'avait rien

empêché. Si la malice des Nancéiens ne voyait en tout cela qu'un coup de

main maladroit, l'effort d'une haine impuissante, passe encore, ce

n'était que demi-mal; mais si l'on se permettait d'y chercher autre

chose, par exemple le contraire de la haine! Ah! plutôt les derniers

supplices que la honte d'avoir distingué avant l'âge un homme qui aime

ailleurs!

Or, il semblait à peu près impossible de soustraire le lieutenant aux

recherches de Mme Humblot. La chère dame avait de bons yeux; sa fille, à

coup sûr, les avait meilleurs encore, et si l'amour est aveugle, comme

on dit, c'est lorsqu'il trouve son compte à se tromper lui-même. Nancy

est grand, mais un homme ne s'y perd pas dans la foule, comme à Paris;

un officier surtout, et l'uniforme est de rigueur dans les garnisons de

province. Les lieux de réunion sont connus, le nombre des promenades est

limité, toutes les personnes d'un certain monde sont sûres de se

rencontrer une ou deux fois au moins par semaine. Le théâtre était fermé

par bonheur, mais dans une ville si vivante et si alerte au plaisir on

se voit ailleurs qu'au théâtre. Le maréchal recevait quelquefois, le

général et le colonel avaient chacun leur jour. La préfecture, la

recette générale et plusieurs autres maisons pouvaient offrir à Mme

Humblot la collection complète du corps d'officiers. En ce moment, les

deux mères étaient en visite chez les femmes les plus répandues et les

plus spirituelles de la garnison. On allait éveiller leur curiosité, les

intéresser toutes au succès de cette chasse à l'homme. Elles

raconteraient l'histoire à leurs maris; les soixante mille francs de

rente offerts en dot à un bel inconnu feraient le tour de la ville en

vingt-quatre heures; il en serait parlé dans toutes les pensions et dans

tous les cafés militaires: si Paul Astier n'était pas reconnu par ses

camarades, il saurait bel et bien se dénoncer lui-même.

«Allons, pensa le jeune diable, il faut que M. Paul Astier disparaisse.»

C'était, en petit, le raisonnement des voleurs qui tuent pour plus de

sûreté les témoins de leur crime; mais on n'escamote pas un grand

gaillard de lieutenant comme une simple muscade. Blanchette tint conseil

avec elle-même, et discuta cinq ou six combinaisons insensées avant de

s'arrêter à la bonne.

Elle s'était procuré, non sans peine, un dessin du lieutenant. C'était

une caricature assez plaisante de M. Moinot, commandant du 2e bataillon.

Paul avait dessiné un moineau becquetant une cerise, et le tout, vu à

quelque distance, représentait admirablement le chef de bataillon et son

nez. Ce pauvre commandant, vieil Africain et bon soldat, s'était fait un

nez flamboyant par sa faute. A part ce ridicule et ce défaut, il était

très-considéré et dans les meilleurs termes avec tout le monde. Il

prisait fort Astier, qui le lui rendait bien, et qui pour rien au monde

n'eût voulu lui causer de l'ennui; mais on est jeune, on aime à rire, on

se laisse aller aux entraînements de la malice, et, lorsqu'on croit

tenir une bonne plaisanterie, on n'a pas la sagesse de la garder pour

soi. Ce dessin, rehaussé de quelques touches à l'aquarelle, fut porté à

la pension des lieutenants un soir qu'on recevait des officiers de

passage. Tout le monde s'en amusa; quelques jeunes gens en gaieté y

mirent un mot de commentaire. Après ces jeux innocents, on parla d'autre

chose, puis on alla au café, et la charge du commandant Moinot, un peu

froissée, un peu tachée, resta sur un coin de la table. Un camarade de

Paul Astier, le lieutenant Foucault, plia la feuille en quatre et la

porta, sans penser à mal, à Mlle Vautrin. Huit jours après, la jeune

fille dit fièrement à son ennemi: «J'ai un dessin de vous malgré vous;»

mais elle ne dit pas lequel. A ses yeux, le choix du sujet n'avait alors

aucune importance.

Aujourd'hui c'est une autre affaire. Elle retourne à sa chambre, ouvre

un carton, prend la caricature, la signe du nom de Paul Astier en

majuscules, la met sous enveloppe, écrit l'adresse du commandant,

toujours en majuscules, et appelle le planton:

«Mon vieux Schumacker, lui dit-elle, va jeter cette lettre à la poste,

et ne laisse voir l'adresse à personne. Quant à toi, je sais que tu ne

la liras point, ton éducation s'y oppose.»

Ce second trait chargea peu sa petite conscience. D'abord elle se

croyait excusée par la nécessité, ensuite elle savait qu'une querelle

est impossible de lieutenant à chef de bataillon. «Tout compte fait,

pensa-t-elle, maître Astier en sera quitte pour quelques jours d'arrêts

forcés, huit au moins, quinze au plus; cela n'est pas la mort d'un

homme. Dans huit jours, la veuve Humblot et sa fille seront lasses

d'user leurs bottines sur le pavé pointu de Nancy. On leur prouvera

qu'elles ont rêvé, et elles retourneront à leurs récoltes. Pourvu

qu'elles ne s'avisent pas d'attendre l'inspection générale! non, elles

comprendront sous peu que l'insistance serait ridicule, et le

général-inspecteur n'arrive que dans trois semaines: tout est sauvé!»

Elle se remit à son piano et s'étourdit de musique en attendant le

retour des deux mères. Mme Vautrin entra seule, fort lasse et

visiblement dépitée.

«Eh bien! maman?

--J'en perds la tête. Nous avons feuilleté la cavalerie, dévisagé

l'artillerie, interrogé le génie et passé en revue le grand quartier

général. Toutes ces dames ont été d'une complaisance! Elles se sont

mises à notre disposition; la maréchale elle-même s'intéresse à cette

pauvre Mme Humblot. Et rien! rien! rien! J'en ai le crâne fendu. Tu n'as

pas une idée, toi?

--Si, maman.

--Dis donc vite!

--J'imagine que les deux innocentes se sont laissé duper par un aimable

petit plaisant qui n'est pas plus militaire que moi.

--Enfant! crois-tu possible qu'un homme ose se dire officier sans

l'être?

--Pourquoi pas? Je lis tous les jours des procès où l'on prend

non-seulement le titre d'officier, mais l'uniforme, la croix et les

médailles pour escroquer les gens.

--Mais on ne trompe ainsi que les badauds, jamais les militaires!

Figure-toi qu'à Commercy...

--Je sais. Cependant un civil peut fort bien avoir déjeuné par hasard

avec les officiers de Commercy. C'était un honnête garçon, soit; mais il

avait la tête un peu montée, et il aura trouvé charmant de berner Mme

Humblot.

--A quel propos?

--Parce qu'il y a des physionomies qui appellent la mystification, comme

il y a des arbres qui attirent la foudre. Si tu ne veux absolument pas

que ces dames aient été dupes d'un commis voyageur en goguette, j'admets

que le garçon soit militaire à la rigueur. C'est peut-être un

sous-officier de cavalerie, étonnamment bien né, un vrai fils de famille

emprisonné pour dettes dans l'uniforme des guerriers français.

Cherchez-le, vous avez le temps; mais, maman, si tu veux m'en croire, tu

n'engageras pas tes amies à mettre leur bonheur et leurs économies entre

les mains d'un monsieur qui s'est surfait lui-même pour commencer.

--Pourtant, s'il était officier, ce jeune homme?

--Comment veux-tu? Au fait, c'est peut être un capitaine d'aventure, qui

commande incognito une compagnie de routiers sans uniforme. C'est Fra

Diavolo, tiens! Es-tu contente? La légende le peint sous des traits

agréables, et peut-être cette demoiselle de la Charente-Inférieure n'en

ferait-elle pas fi.

--Méchante!

--Ange!

--Ces dames viendront ce soir prendre le thé; ne les décourage pas au

moins.

--A Dieu ne plaise! mais si Mme Humblot a seulement un atome d'esprit,

elle a dû laisser l'espérance à la porte de son auberge.»

A dîner, Mme Vautrin conta le gros de l'affaire à son mari.

«Ma chère amie, dit le colonel, je regrette que ce bon numéro ne soit

pas échu à un de nos jeunes officiers. Les lieutenants seraient plus à

l'aise, s'ils pouvaient ajouter soixante mille livres de rente aux cent

soixante-cinq francs qu'ils touchent le premier du mois.

--Mais, papa, demanda Blanchette, admets-tu qu'un officier coure les

champs pendant vingt-quatre heures sans que son colonel ait vent de

l'escapade?

--Cela peut arriver dans certaines garnisons par la négligence des chefs

de corps. Dans mon régiment, pareille chose ne s'est jamais vue et ne se

verra jamais, j'ose le dire.

--Oh! papa, tu peux être tranquille. Cet officier, s'il existe,

n'appartient pas au régiment.»

Mme Humblot et sa fille n'eurent garde de manquer au rendez-vous.

Lorsque Blanche Vautrin vit entrer Antoinette, elle reçut comme un coup

de poignard dans le coeur. Figurez-vous la rage d'une enfant qui se sait

laide, qui a passionnément souhaité d'être belle, qui s'est proposé à

elle-même un idéal de noblesse et de beauté. Tout à coup, sans

préparation, elle se voit entrer dans un salon, telle qu'elle a toujours

rêvé d'être! Et cette taille majestueuse, cette souplesse de corps,

cette plénitude de formes, cette pureté des lignes, cette blancheur de

teint, ce rayonnement de santé, cette grâce sereine et douce que la

nature lui a refusée, elle voit tout cela au pouvoir d'une autre! Il

semble qu'on lui ait volé sa personne entière, et qu'on lui ait jeté par

miséricorde une guenille de rebut!

La petite avait une certaine force d'âme. Elle sut réprimer son premier

mouvement, qui était d'arracher les yeux à Mlle Antoinette. On se serra

les mains, on sourit, on échangea sans effort apparent les petites

politesses d'usage. Les confidences, dûment provoquées, ne se firent pas

attendre. Rien n'égalait la candeur et l'expansion de la victime. Elle

ne doutait pas de la sincérité de ce jeune homme, elle ne voulut pas

admettre un seul moment qu'il eût usurpé la moindre chose. Son sentiment

était que les deux mères avaient vu les albums trop vite, ou qu'un des

portraits n'était qu'à moitié ressemblant: le soleil est un astre

capricieux, pourquoi donc serait-il un artiste infaillible?

Blanche feignit de donner dans cette illusion. Elle entraîna la belle

étrangère hors du salon, comme pour la mettre à l'abri des curiosités

indiscrètes, et dans un petit coin, en tête-à-tête, elle lui mit le

régiment entre les mains, sous les yeux, pour l'étudier tout à l'aise.

Quand l'examen fut achevé, la perverse embrassa Mlle Humblot et lui dit:

«Ne vous affectez point, il n'y a pas un officier digne de vous dans le

régiment de mon père; je le savais, nous verrons ailleurs; on se charge

de tout: c'est dans l'état-major que nous trouverons l'heureux jeune

homme. Dès demain je me mets en campagne avec vous. En attendant,

retournons là-bas; maman a fait savoir qu'elle restait chez elle, la

réunion sera nombreuse, votre arrivée est un événement, tout le monde

veut vous connaître: qui sait s'_il_ n'est pas là et si vous n'allez pas

le rencontrer face à face?»

Il y avait foule au salon quand elles y entrèrent. Toutes les femmes de

la garnison étaient venues pour voir, et la plupart des célibataires

pour se montrer. Plus d'un gaillard s'était dit en donnant le fin coup

de brosse aux parements de sa tunique: «Si le ciel a permis qu'une

brillante héritière jetât son dévolu sur la garnison de Nancy, il

poussera peut-être l'originalité jusqu'à me recommander personnellement

aux yeux de la belle.» Dans cet espoir, chacun mettait en relief ses

petits avantages; on posait pour le pied, pour le torse, pour la jambe,

pour la tête; l'un relevait sa moustache, l'autre pirouettait sur les

talons pour montrer la rondeur et la finesse de sa taille. Entre tant de

jolis garçons, Paul Astier ne brillait que par son absence. Depuis qu'il

était mal reçu dans la maison du colonel, il n'y venait que sur

invitation directe ou en visite de stricte obligation.

Si Mlle Humblot n'aperçut point celui qu'elle cherchait, Blanche eut la

satisfaction de voir le commandant Moinot causer en particulier avec M.

Vautrin en gesticulant à force. Voici ce qui s'était passé vers la fin

de la journée.

Comme Astier dépliait sa serviette à la pension, il fut mandé d'urgence

chez son chef de bataillon. Il y courut gaiement, dans l'espoir que le

papa Moinot avait besoin de quelque service, et charmé de se rendre

utile à un bonhomme qu'il aimait.

Dès qu'il fut en présence du vieil officier, il s'aperçut que le

baromètre marquait tempête. Au milieu d'un visage singulièrement pâle,

le nez rouge flamboyait.

«Lieutenant, dit M. Moinot, avez-vous jamais eu à vous plaindre de moi

dans le service?

--Jamais, mon commandant.

--Et hors du service?

--Pas davantage.

--Est-il à votre connaissance que j'aie cessé de mériter l'estime des

hommes et le respect des jeunes gens?

--Tout le monde vous estime, vous respecte et vous aime, mon commandant.

--Vous n'auriez pas perdu la tête par hasard?

--Pas que je sache.

--Vous ne vous êtes pas grisé aujourd'hui?

--Ça, non.

--Alors pourquoi m'insultez-vous, sacrebleu?

--Moi, commandant!

--Qui donc? C'est moi peut-être qui me suis adressé cette turpitude à

moi-même? La reconnaissez-vous?»

Paul reconnut son vieux dessin, qu'il croyait anéanti depuis longtemps

et qu'il avait oublié.

«Mon commandant, dit-il, en dessinant cette mauvaise charge, l'an

dernier, j'ai fait une sottise et une inconvenance; mais celui qui l'a

volée, conservée, signée de mon nom et mise à la poste a fait une

infamie. Je vous demande pardon d'une légèreté qui serait vénielle, si

vous n'en aviez pas eu connaissance. Quant au drôle qui a pris soin de

tourner la plaisanterie en affront, je me charge de le retrouver et de

le punir.

--En attendant, monsieur, comme on n'aurait pas pu m'envoyer cette

oeuvre d'art, si vous ne l'aviez pas commise, faites-moi le plaisir de

rentrer chez vous et de garder les arrêts de rigueur jusqu'à nouvel

ordre.»

Le lieutenant s'inclina sans répondre et obéit.

Pour un simple citoyen, rester chez soi, et même y rester seul, fût-ce

durant une semaine ou deux, ne serait pas une peine; pour le jeune

officier, c'est un supplice. Le logement garni n'est pas un domicile; on

y est chez son propriétaire, chez ses prédécesseurs, chez tout le monde,

hormis chez soi. Non-seulement le coeur ne s'attache à rien dans ces

gîtes, mais l'esprit y est inquiet, voletant, suspendu sans savoir où se

poser. De là vient cette impatience des étrangers dans la plus

confortable et la plus riche auberge et ce besoin d'en sortir, vraie

nostalgie qui chasse les habitants du Grand-Hôtel et de l'hôtel Meurice

vers les théâtres et les lieux publics. Le malaise est mille fois plus

intolérable dans ces appartements meublés sans meubles, dans ces garnis

dégarnis que l'officier loue en moyenne vingt francs par mois. Le logeur

ne peut pas donner mieux à ce prix-là, et les logés ne sauraient guère y

mettre davantage. Paul Astier, comme tous les lieutenants d'infanterie,

payait vingt francs de chambre, soixante-cinq francs de pension et

quinze d'extra pour les réceptions obligées; son ordonnance lui coûtait

douze francs, plus cinq à l'ordinaire du corps pour dispense de service.

Il donnait quinze francs par mois au tailleur, cinq au bottier pour

l'entretien et le renouvellement de sa garde-robe, douze à la

blanchisseuse, cinq à la cantinière pour la nourriture de son chien. Le

total de ces dépenses, dont une seule, le chien, n'était pas

indispensable, s'élevait à cent cinquante-quatre francs par mois. Il

restait onze francs pour l'imprévu, le café, les cigares, l'achat et la

location des livres, les fournitures de bureau, le permis et les

munitions de chasse, les déplacements, les caprices et les munificences.

Le café seul, aux officiers les plus sobres, coûte environ trente francs

par mois; mais pourquoi vont-ils au café? D'abord parce que c'est

l'usage, et que dans l'armée plus qu'ailleurs chacun doit vivre comme

tout le monde. Ajoutez que l'État n'a jamais voulu leur donner un lieu

de réunion où l'on pût s'asseoir et causer sans obligation de boire.

Paul occupait une chambrette des plus modestes dans le vieux quartier de

Nancy, rue du Maure-qui-Trompe. Une couchette de fer, une commode, une

table, une malle et trois chaises, voilà l'inventaire au complet. Un

fusil Lefaucheux, gagné au tir, et une demi-douzaine de pipes décoraient

la paroi principale. Dans ce réduit, le jeune homme dormait depuis deux

ans, et il y avait fait les plus beaux rêves du monde. La vie lui

souriait, il aimait son métier; ses chefs, ses camarades, ses soldats

l'estimaient à qui mieux mieux. Simple engagé volontaire, il se trouvait

aussi avancé à vingt-six ans que les élèves de Saint-Cyr. Depuis trois

ans, à chaque inspection générale, il était porté pour la croix, on

parlait de le présenter au choix pour le grade de capitaine. Si les

affaires marchaient toujours du même train, il était presque sûr

d'arriver général avant la retraite. En attendant, il portait légèrement

sa pauvreté, qui, pour le fils d'un simple garde, était une opulence

relative. Sa chambre lui paraissait luxueuse et les _beefsteaks_

ratatinés de la pension très-succulents. Quoiqu'il se refusât toute

dépense inutile, on peut dire que jamais il n'avait chômé de plaisir. On

le mettait de toutes les parties; il montait à cheval avec les officiers

de dragons; il chassait en hiver chez les jeunes gens riches, il

conduisait le cotillon au bal de la préfecture. Les grisettes le

voyaient d'un oeil favorable; bref, en langage militaire, il était des

bons, c'est-à-dire des heureux.

Le soir où il rentra chez lui par ordre du commandant Moinot, il lui

sembla que son étoile s'était éclipsée tout à coup, et la petite chambre

prit un aspect sinistre. Le fidèle Bodin lui apporta son dîner

parfaitement froid; il y toucha du bout des dents et se plongea dans une

méditation décourageante. Il était mécontent de lui-même et des autres;

il venait d'offenser sans le vouloir un excellent homme, presque un

vieillard; ce petit événement ne manquerait pas de se résoudre en

mauvaises notes; l'inspection générale approchait; pour une faute dont

en somme il n'était qu'à moitié coupable il risquait de manquer la

croix. C'était sa troisième proposition. La première faute, au lendemain

de Solferino, avait échoué parce qu'en guerre les blessés passent avant

tout. La deuxième datait d'un an; elle fut biffée par l'inspecteur

lui-même, qui ajouta aux notes d'Astier: «Trop familier avec les

inférieurs; manque de tenue.» C'était Blanche Vautrin, qui le soir, dans

un salon, avait dit au général:

«Voyez-vous ce grand officier, là-bas, qui a la tournure d'un roi? Il se

fait tutoyer par son ordonnance, sous prétexte qu'ils ont gardé les

animaux ensemble dans leur pays.»

Le général avait vérifié le fait et lavé la tête au bon Astier. Pour

cette fois, l'affaire semblait autrement grave, mais Paul était

peut-être moins sensible au dépit de perdre son dû qu'à la honte

d'accuser un camarade. Il flairait une basse trahison, et il ne pouvait

se faire à l'idée qu'un officier français en fût l'auteur. La première

sensation du mal physique fait pousser les hauts cris à l'enfant

nouveau-né; le jeune homme ressent quelque chose de semblable lorsqu'il

naît à l'expérience en découvrant que le mal moral existe et que tout le

monde n'est pas honnête et bon comme lui. Paul se jeta tout habillé sur

sa couchette et pleura.

Les mariages de province La fille du chanoine, Mainfroi, L'album du régiment, Étienne. · 第 16 / 28 题