I
Une femme de quarante-cinq ans, grande, svelte et belle encore,
arpentait la rue Saint-Dizier, à Nancy. Elle allait d'un tel pas que son
guide, un garçon de l'hôtel d'Europe, s'essoufflait à la suivre. Le
soleil d'août lui tombait droit sur la tête, et elle ne songeait pas
même à ouvrir son ombrelle, qu'elle brandissait comme un javelot.
C'était évidemment une bourgeoise des champs: le visage bronzé, la robe
de soie trop forte et trop lourde pour la saison, le crêpe de Chine
bariolé de broderies féeriques, le chapeau très-orné, mais en retard
d'un an sur la mode, des bijoux richissimes, étonnés de se voir dehors
en plein midi, tout trahissait une de ces honnêtes propriétaires qui ont
appris le meilleur français sans oublier le patois natal.
«Madame! madame Humblot! cria le domestique haletant. Une minute, s'il
vous plaît, vous passez la porte.»
Elle se retourna tout d'une pièce, et cette héroïne qui marchait au pas
de charge, devint en un moment plus hésitante et plus timide qu'un
premier communiant.
«Déjà, dit-elle; mais où donc?
--A la guérite, pardi! Quand vous voyez un voltigeur debout et un sapeur
assis devant la même porte, vous n'avez pas besoin de demander s'il y a
un colonel dans la maison. La sentinelle et le planton, madame Humblot,
c'est l'enseignement de la boutique.
--Ah! vraiment? Je m'en souviendrai. C'est bien simple. Et comment
m'avez-vous dit qu'il s'appelle?
--M. Vautrin; un bel homme, dans votre genre, madame Humblot, et un
brave homme, qui donne un fier dîner tous les dimanches, et bal jusqu'à
six heures du matin avec les glaces, le thé, le punch et le reste.
--Bien, bien. Et sa femme... car il est marié, n'est-ce pas?
--Formellement, ah mais! La dame du colonel? Une crème,... qui n'a rien
inventé, sauf le respect qu'un chacun lui rend. Tant qu'à leur
demoiselle...
--C'est bon. Seulement j'ai grand'peur que Mme Vautrin ne soit sortie.
--Je vais le demander à la _bonne d'enfant_.»
Le Lorrain familier et goguenard traversa la rue, échangea quelques mots
avec le sapeur et revint dire à Mme Humblot:
«Cette petite friponne m'a juré sur sa barbe que tout le monde était à
la maison. Ainsi, quand il vous plaira...
--Mais à quoi donc pensais-je de venir si matin? Je les trouverai tous à
table.
--Ça non, foi d'homme! Il est trois quarts pour midi; voilà
quarante-cinq minutes que tout le militaire de France et d'Afrique a
déjeuné.
--Allons, tant mieux! soupira Mme Humblot.»
Au fond du coeur elle était plus résignée que contente. Il fallait
qu'elle parlât à la femme du colonel: pour arriver jusqu'à Mme Vautrin,
elle aurait franchi des montagnes, traversé des mers, couru sur des
charbons ardents; mais devant cette route unie et cette porte ouverte,
son courage tombait à plat. Pour un rien, elle eût tourné casaque et
regagné son hôtel. Le _cicerone_ joufflu lui coupa la retraite en
disant:
«Eh bien! madame Humblot? Dieu me pardonne! j'ai l'air de vous mener
chez le dentiste!»
A ce mot, elle releva la tête, haussa les épaules, et donna tête baissée
dans la porte cochère, entraînant le sapeur dans sa jupe à larges plis.
L'homme à barbe la remit aux mains d'une cuisinière, qui la transmit à
la femme de chambre, et en moins de quatre minutes Mme Humblot tombait
tout étourdie au milieu d'un salon assez imposant.
A son entrée et à son nom, une grosse dame se leva en poussant un petit
cri d'effroi, et une adolescente ébouriffée accourut d'un air martial.
Mme Vautrin était prodigieusement timide et sa fille ne l'était pas du
tout. Ce fut l'enfant qui rassura les deux matrones, offrit un siége à
Mme Humblot, et la pria de développer à loisir les motifs de son
«aimable visite.»
Mme Humblot sentit qu'il n'y avait plus à s'en dédire, et après quelques
mots d'excuse elle exposa en bons termes qu'elle était veuve depuis de
longues années, qu'elle avait une fille de dix-neuf ans, et qu'elle
faisait valoir elle-même un patrimoine considérable à Marans,
Charente-Inférieure. Un concours d'événements imprévus, pour ne pas dire
singuliers, l'entraînait à marier sa chère Antoinette avec un officier
de la garnison de Nancy. Ce jeune homme semblait fort bien à première
vue; mais on n'était pas suffisamment renseigné sur son caractère, ses
habitudes et ses principes, et une mère invoquait l'antique
franc-maçonnerie des mères pour obtenir de Mme Vautrin, dans un moment
si capital, la vérité décisive.
Ce préambule honnête intéressa la femme du colonel et parut la mettre à
son aise. Mme Vautrin répondit qu'elle était bien sensible à l'honneur
qu'on lui faisait, et promit de s'éclairer en conscience.
Malheureusement elle ne connaissait tous ces messieurs que par l'échange
des politesses indispensables; elle était à peine du monde, l'éducation
de son petit diable et la sainte tapisserie remplissaient toutes ses
journées, elle n'avait aucune liaison particulière avec les autres
femmes de la garnison; mais dès qu'un intérêt si grave entrait en jeu,
elle se ferait un devoir de frapper à toutes les portes. D'ailleurs, si
le jeune homme appartenait au régiment, M. Vautrin connaissait tout son
monde à fond, comme César:
«Un coup d'oeil d'aigle, madame, et un coeur de père.
--Je ne sais pas, répondit Mme Humblot, si ce monsieur a l'honneur de
servir sous les ordres du colonel Vautrin.
--Du moment qu'il est dans l'infanterie!... Il n'y a que notre régiment
à Nancy...
--Mais peut-être est-il cavalier. Nous ne l'avons pas vu en uniforme.
--Vous m'étonnez. Son grade?
--Capitaine, je pense, ou lieutenant pour le moins. Il ne s'est pas
expliqué là-dessus.
--C'est donc un original? Comment s'appelle-t-il, ma chère madame?
--Hélas! je compte sur vous pour nous aider à savoir son nom.»
A ce coup, Mme Vautrin ouvrit des yeux énormes, et la jeune fille pouffa
de rire. L'étrangère comprit que son bon sens était mis en doute; aussi
reprit-elle vivement:
«Je vous expliquerai en peu de mots ce qui vous étonne, madame, et vous
reconnaîtrez que, s'il y a quelque excentricité dans mon fait, le hasard
ou la Providence en est plus responsable que moi; mais cette charmante
enfant est peut-être bien jeune pour subir le récit d'un mariage si...
compliqué.»
La rieuse se cabra fièrement et dit:
«J'ai quatorze ans passés, madame, et ma mère m'estime assez pour
traiter devant moi les questions les plus graves. Désires-tu que je te
laisse, maman?»
Mme Vautrin rougit comme ces gros nuages qui s'allument au soleil
couchant. Elle balbutia:
«Blanche, Blanchette, mon trésor, ne t'éloigne pas, mais occupe-toi. Ton
piano... là-bas... Sois gentille.
--Je ne le suis donc pas toujours?
--Oh! si.»
L'enfant gâtée se mit au piano, et attaqua résolument un exercice. Elle
frappa d'abord avec tant de furie qu'on ne s'entendait plus dans le
salon; mais petit à petit elle se modéra si bien que sa musique ne fut
qu'un accompagnement discret de la conversation. Si Mlle Blanche ne
suivit pas de bout en bout le récit de Mme Humblot, du moins elle en
saisit les points saillants, et elle en profita autant, sinon mieux, que
sa bonne femme de mère.
«Madame, dit la veuve Humblot, je ne crains plus de vous scandaliser en
avouant que je suis l'esclave d'Antoinette. Les trois quarts et demi des
mères sont comme nous par le temps qui court; personne n'y peut rien,
c'est comme qui dirait une épidémie de faiblesse. Nous avons été aimées,
nous aussi, mais pas de cette façon. On me donnait le fouet quand je
n'étais pas sage, à vous aussi peut-être, et nous mourrons l'une et
l'autre sans l'avoir rendu à nos filles, qui ne sont pourtant pas plus
sages que nous. Nos parents nous établissaient à leur convenance et non
à notre fantaisie. Quelques-unes pleuraient, les plus fortes criaient au
despotisme et parlaient de se jeter dans un couvent; mais on finissait
par céder et l'on ne s'en trouvait pas plus mal: il est de fait que les
pères et mères se connaissent mieux en hommes qu'une jeunesse de vingt
ans. Moi qui vous parle, j'ai cru mourir de désespoir parce qu'on me
sacrifiait à un demi-paysan, un bonhomme tout rond; je ne voulais que le
maître clerc de l'étude Niquet, sa figure de papier mâché m'avait
fanatisée. Bénis soient les braves parents qui m'ont mariée malgré mes
larmes, car ce pauvre Humblot m'a rendue parfaitement heureuse, et le
joli maître clerc rame à Toulon pour le restant de ses jours. Antoinette
est une bonne petite fille, qui m'aime bien et qui pense tout haut avec
moi. Je me suis appliquée à obtenir sa confiance, et je peux me vanter
de l'avoir tout entière; elle n'a d'idées que les miennes et ne voit que
par mes yeux. Si quelque surprise du coeur lui avait fait choisir un
mauvais sujet, je n'aurais qu'un mot à lui dire; mais enfin, supposez
que ce jeune officier soit un brave garçon, et il en a tout l'air, de
quel droit le refuserais-je à ma fille? Les partis qu'on nous a proposés
à Marans, quoique fort acceptables, n'étaient pas de son goût. Elle les
a tous éliminés par des objections sans réplique. Pouvais-je la
contraindre et faire violence à ses penchants? Je me disais toujours:
«Elle est jeune, nous avons du temps devant nous.» Le mois dernier,
considérant que nous avions passé en revue tous les petits messieurs des
environs, je me suis avisée qu'il n'y aurait pas de mal à voyager un
peu. Les journaux nous parlaient du Rhin, de Bade, de Wiesbaden, etc.,
comme d'un rendez-vous européen très-propice à l'assortiment des
mariages; pourquoi pas? Justement ma pauvre enfant avait besoin de
distractions; depuis le printemps, je la voyais rêveuse. Il faut vous
dire que notre vie est occupée, mais pourtant un peu monotone là-bas. Je
confie le domaine au régisseur, qui est un brave homme, façonné de ma
main, et nous voilà sur les chemins de fer. Nous traversons Paris sans
débrider, la ville étant vide de monde, pleine de poussière et plus d'à
moitié démolie, et nous nous dirigeons sur Bade en train direct. Tout
marcha bien jusqu'à Commercy, mais c'était là probablement que le destin
nous couchait en joue. Il ne restait qu'une place dans notre wagon,
devant moi; j'y avais mis nos couvertures et nos châles, et je comptais
bien les y laisser jusqu'au bout. Au dernier moment, entre le coup de
sonnette et le coup de sifflet, le terre-plein de la gare est envahi par
une bande joyeuse: douze ou quinze officiers en uniforme, tant cavaliers
que fantassins, faisaient escorte à un officier en habit bourgeois.
Toute cette jeunesse menait grand bruit et parlait haut, comme au sortir
de table. La portière de notre voiture s'ouvrit, je vis une embrassade
générale et précipitée, j'entendis un choeur d'adieu mon cher,--adieu,
mon bon,--adieu, mon vieux,--et un jeune homme de vingt-cinq à trente
ans, beau comme le jour, tomba littéralement du ciel sur mes pauvres
couvertures.
Il s'excusa le plus gentiment du monde, et jeta son cigare avec horreur
dès qu'il se vit en notre compagnie. C'était bien malgré lui qu'il
venait combler l'étouffement d'un wagon où l'on ne respirait déjà pas
trop à l'aise; mais il était forcé de rallier son corps à tout prix,
trop heureux si son escapade avait passé inaperçue. Du reste, il nous
promit de chercher une autre place à Toul, et au pis aller le terme de
son voyage était Nancy. Le pauvre enfant ne descendit pas à Toul, et
pour cause: nous étions en conversation réglée, et croyez que personne
n'avait pu se défendre contre le charme de son esprit. J'en suis encore
à me demander si cette gaieté pétulante était puisée dans l'eau de la
Meuse; cependant il ne dit pas un seul mot où la critique la plus sévère
pût trouver prise. Son langage est original et d'une couleur franchement
militaire; mais, s'il avait senti la caserne, il n'eût séduit ni ma
fille ni moi. C'est véritablement un jeune homme accompli, beau sans
fatuité, brave sans forfanterie, spirituel sans méchanceté, fou sans
écart. Vous devez le reconnaître à ce portrait.
--J'en reconnais plus d'un, chère madame; mais nous trouverons celui qui
vous tient au coeur.
--Moi, je le distinguerais entre mille. Dans le principe, il partageait
ses attentions entre toutes ses compagnes de voyage, et nous étions
quatre; mais insensiblement il les concentra sur ma fille et sur moi, et
Antoinette parut l'écouter avec une curiosité sympathique. Vous jureriez
que le bon Dieu les a créés l'un pour l'autre, et peut-être cette idée
leur est-elle venue en même temps qu'à moi. Il est de haute taille, elle
est grande; il est brun, elle est blonde; ils ont un peu le même genre
de beauté. Je me disais, chemin faisant, que, si l'amour tombe
quelquefois sur deux coeurs, comme un coup de foudre, il serait bien
maladroit de manquer cette occasion-là. Vous devinez que, moi aussi,
j'étais ensorcelée, car une mère est toujours avare de son bien, et
notre premier mouvement est de traiter en larron l'homme qui plaît à nos
filles.
Celui-là s'avançait tambour battant dans l'intimité d'Antoinette; il
galopait en pays conquis. Ma fille n'est pas seulement élevée dans les
meilleurs principes, elle est timide par sa nature, par son éducation
solitaire et par l'embarras de sa taille un peu plus haute que la
moyenne. Croiriez-vous qu'elle se mit bientôt à bavarder avec ce jeune
homme comme avec un ami de dix ans? Je ne la reconnaissais plus, et je
m'ébaudissais de la voir miraculeusement dégourdie. Ce qu'ils disaient
entre eux, les anges auraient pu l'entendre; mais on sentait courir sous
les paroles cette fourmilière de bonnes et jolies petites choses qui
sont les malices de l'amour naissant. Ils furent bien surpris de se
trouver à la gare de Nancy, preuve qu'ils n'avaient pas compté les
kilomètres. L'officier prit congé de nous en honnête garçon, par
quelques mots où il y avait de tout, du coeur, de la bonhomie, de la
discrétion. Je ne me rappelle pas le texte, mais cela voulait dire que
le voyage est un drôle d'élément, où l'on s'accroche par mille atomes
comme si l'on ne devait pas se quitter, et à la première station,
bonsoir la compagnie! Chacun s'en va de son côté avec un petit souvenir
en poche, et l'on ne se reverra jamais!
Je fus d'avis qu'il avait bien raison, quand je repensai froidement à
l'affaire; car enfin, lorsqu'on n'a qu'une enfant, on rêve de la marier
auprès de soi, et le plus brave, le plus charmant des officiers
m'apparaissait comme le ravisseur d'Antoinette. Tout compte fait,
j'aimais autant qu'elle oubliât cette rencontre, et je constatai avec
plaisir qu'elle n'en parlait plus. Nous avions rendez-vous à Bade avec
plusieurs familles de notre connaissance: on s'amusa beaucoup et l'on
fit de belles parties. Les jeunes gens à la mode ne se faisaient pas
prier pour en être: non-seulement ma fille est agréable de sa personne,
mais on lui connaît soixante mille francs de rente en bonnes terres, et
les écus sont le vrai miroir aux alouettes là-bas comme ici. Vous pouvez
croire que les épouseurs n'ont pas manqué; il en restait même pour moi,
bonté divine! Bref, on nous fit toutes les honnêtetés imaginables, mais
mademoiselle acceptait cela comme un dû et ne savait gré de rien à
personne. Je lui tâtais le pouls de temps à autre; je lui disais: «Que
penses-tu de celui-ci? Comment trouves-tu celui-là?» Elle me répondait
invariablement: «Ni bien, ni mal.» Pas d'hésitation, jamais la moindre
apparence de trouble, une vraie cuirasse d'indifférence. Les choses
allaient ainsi depuis un mois, lorsqu'un soir, ayant marché sur une
épingle de filigrane qui valait bien trente sous, elle se mit à pleurer
tant et tant que ses yeux avaient l'air de fondre. Une mère ne se trompe
pas sur ces douleurs disproportionnées; aux grands effets il faut de
grandes causes. J'interroge, je prie, je pleure aussi, je fais ce que
vous auriez fait à ma place, madame, car tous les coeurs de mères sont
coulés dans le même moule, et enfin la pauvre chérie livre son secret.
Moi, je n'y pensais plus, à ce jeune homme, et pendant trente jours
Antoinette n'avait rêvé qu'à lui. L'amour avait poussé tout doucement,
sans bruit, dans cette âme innocente, qui était un terrain admirablement
préparé. Ah! maintenant on n'aura plus besoin de m'expliquer comment un
petit grain peut devenir un grand arbre! L'enfant me déclara qu'elle
aimait pour la vie, qu'elle avait rencontré son idéal, qu'elle
n'épouserait jamais un autre homme, et que, si j'avais la barbarie de
lui refuser son inconnu, je lui porterais le coup de la mort. Hélas! il
n'en fallait pas tant pour me persuader. Ces êtres-là tiennent notre âme
au bout d'un fil et la mènent où bon leur semble. J'ai fait toutes mes
réflexions, madame, et je commence à croire que ma petite Antoinette a
choisi pour le mieux. L'épaulette n'est qu'une passementerie aux yeux
des badauds; pour les parents qui savent raisonner, c'est une garantie.
Elle indique un certain degré d'instruction solide, de bonne éducation,
de courtoisie, de chevalerie, de courage, de désintéressement, et un
absolu de loyauté, car on sait qu'un officier de demi-délicatesse ne
serait pas souffert dans l'armée. Le terrible, c'est qu'ils traînent nos
filles avec eux, de ville en ville; mais, en y pensant bien, je me dis
qu'ils ne peuvent les emmener à la guerre, que je reprendrais mes droits
toutes les fois qu'il ferait campagne, qu'à tout le moins on me
laisserait les enfants, car ces pauvres petits êtres ne sont pas des
colis à promener partout. Qui sait d'ailleurs s'il ne donnera pas sa
démission quand il aura de la famille? A tout événement, ma résolution
est arrêtée; ce jeune homme sera mon gendre, fût-il de la naissance la
plus modeste et de la dernière pauvreté. Nous sommes riches pour lui et
pour nous, et je n'ai jamais souhaité que ma fille devînt marquise;
c'est déjà une jolie noblesse que d'être la femme d'un officier. Reste à
savoir si ce bel inconnu n'est pas coureur, ou joueur, ou buveur
d'absinthe. Si le malheur voulait qu'il eût un seul de ces trois
vices!... Non, je m'en tiens aux deux derniers; c'est à la femme de
fixer le coeur de son mari. S'il jouait, dis-je, ou s'il avait la
malheureuse habitude de boire, je romprais tout, au risque de désespérer
Antoinette: j'aime mieux la tuer d'un coup que de la voir mourir à petit
feu.»
Sur cette péroraison, qui n'avait pas coulé sans quelques larmes, Mlle
Blanche Vautrin plaqua de formidables accords.
La femme du colonel était un esprit paresseux doublé d'un coeur tendre.
L'effort qu'elle avait fait pour suivre le récit de Mme Humblot et la
sympathie qui s'était éveillée en elle remuaient violemment cette
honnête masse de chair et la faisaient suer à grosses gouttes. Elle se
recueillit un moment, épongea son visage et le dos de ses mains, et
s'écria:
«S'il était marié?
--S'il est marié, ma fille est sauvée. Il y a un proverbe qui dit:
«L'impossible arrange tout.»
--Et si c'était un de ces fils de famille qui... que... dont les
prétentions sont énormes? Nous en avons quelques-uns, de ceux-là.
--Comme argent, je ne peux donner que ce que j'ai, c'est certain; mais
trouve-t-on beaucoup de dots comme la nôtre? Quant au nom, nous portons
un nom d'honnêtes gens. Il n'y a jamais eu ni traîtres, ni pillards, ni
conspirateurs, ni concussionnaires, ni favorites dans la famille
Humblot: connaissez-vous dix maisons de première noblesse qui puissent
en dire autant? Et qu'importe le nom de la fille, puisqu'il s'éclipse à
tout jamais devant le nom du mari?
--C'est parfaitement raisonné, madame; il ne nous reste plus qu'à
trouver le jeune homme en question. Puisque vous êtes sûre de le
reconnaître au premier coup d'oeil...
--Oui! cent fois oui!
--La recherche ne sera ni longue ni difficile. La garnison de Nancy se
compose de notre régiment, de deux escadrons de cavalerie, de quelques
officiers de cavalerie et du génie, et du grand quartier général. Comme
je vous l'ai dit, je connais peu les officiers de M. Vautrin; mais ma
fille les a tous réunis dans un album de photographie. Nous allons
commencer notre enquête par là. Si votre gendre n'est pas chez nous,
nous ferons une croix sur le régiment et nous verrons ailleurs. Il est
fâcheux que ce monsieur n'ait pas été en permission régulière le jour où
vous l'avez rencontré: rien qu'avec la date du voyage, nous mettrions la
main sur lui: mais c'est une question de temps.
--Nous avons le moyen d'attendre. Je croyais, et ma fille aussi, que
Nancy était une petite ville. Voilà trois jours que nous y sommes; nous
avons parcouru les rues, les promenades, les environs; nous avons écouté
la musique à la Pépinière et dévisagé les jeunes officiers, qui nous le
rendaient bien, mais tout cela, chère madame, en pure perte. C'est ce
matin qu'une inspiration du ciel m'a poussée vers vous. Merci de votre
aimable accueil et de vos bonnes promesses! Que Dieu rende à votre chère
enfant le bonheur que vous allez donner à la mienne!
Les deux bonnes femmes s'embrassèrent en larmoyant, et Mme Vautrin dit à
sa fille:
«Blanchette!... mon cher baby!... mon amour!... Eh! Blanchette!»
Plus la mère élevait la voix, plus la chère petite Blanche frappait
fort. Vous auriez dit que son piano avait commis un crime et qu'elle
l'assommait sur place. Lorsqu'elle daigna prêter l'oreille, Mme Vautrin
poursuivit:
«Pardonne-moi de te déranger, ma chérie, et va nous chercher, s'il te
plaît, l'album du régiment.
--Mon album?
--Oui, ton album du régiment.
--J'y vole.»
Elle sortit en traînant les pieds, s'arrêta devant une glace et se tira
la langue à elle-même. Sa chambre était au bout d'une enfilade assez
longue; à peine entrée, elle poussa le verrou, prit un album de chagrin
rouge à filets d'ivoire, l'ouvrit par le milieu, et chercha les
lieutenants du 2e bataillon. Un, deux, trois, quatre, cinq. Au-dessous
du portrait, on lisait Astier (Paul), en belle écriture de
sergent-major. «C'est lui! dit-elle en faisant la grimace, cela ne peut
être que lui!» Elle fit glisser la photographie hors de son cadre, la
déchira menu et mit les morceaux dans sa poche; puis elle réfléchit que
ce vide pourrait prêter au commentaire. Elle détacha donc le cadre
lui-même, qui formait une page montée sur onglet. Lorsqu'elle en eut
caché les débris, son petit visage chiffonné s'illumina d'une joie
satanique, et elle murmura entre ses dents:
«Maintenant, je me suis vengée d'un insolent: je suis femme!»
Et elle courut porter l'album aux deux mamans.
Mme Vautrin la baisa au front et lui dit:
«Tu peux rester avec nous, ma gentille, nous n'avons plus de secrets à
conter.»
Si le coeur de Mme Humblot battait violemment, on l'imagine. Elle ne
regarda que par politesse le colonel et les gros bonnets du régiment;
mais lorsque les capitaines commencèrent à défiler, elle ouvrit l'oeil.
Ce ne fut pas sans un certain orgueil qu'elle trouva ces messieurs moins
beaux, moins grands, moins sveltes, moins distingués que son gendre
futur. Le régiment ne manquait pourtant pas de jolis garçons ni de beaux
hommes; mais le précieux inconnu était toujours mieux fait que celui-ci
et plus élégant que celui-là.
Blanchette ricanait en écoutant ces commentaires et disait à la veuve
Humblot:
«Si ces messieurs vous entendaient, madame, ils chercheraient querelle
au prince qui les éclipse tous.»
Lorsqu'on fut aux dernières pages de l'album, la gamine devint plus
mauvaise et plus harcelante que jamais.
«Nous n'en avons plus que quatre, disait-elle. L'espérance est au fond
de la boîte. Tout vient à point à qui sait attendre. J'ai dans l'idée
que voici le héros du roman!... Quoi! vous ne voulez pas du lieutenant
Bouleau? C'est pourtant un rude guerrier. Fils de ses oeuvres,
vingt-sept ans de service, dix-huit campagnes, la médaille militaire et
la croix! Tout le monde n'a pas la croix. Voyez donc la jolie balafre
entre les sourcils!
--C'en est fait! dit Mme Humblot. Il n'est pas du régiment, et je suis
la plus malheureuse des mères!»
La femme du colonel répondit:
«Pourquoi donc? S'il n'est pas du régiment, cela prouve qu'il est dans
la cavalerie, ou dans l'artillerie, ou dans le génie, ou dans
l'état-major du maréchal. Etes-vous bien pressée d'en avoir le coeur
net?
--Ah! dame, oui. Pensez donc! il y a un pauvre ange qui compte les
minutes à l'hôtel.
--Eh bien! je prends mon châle et mon chapeau. Blanchette gardera la
maison et elle sera sage.»
Quand les deux mères furent dehors, Mlle Blanche Vautrin croisa ses deux
grands bras maigres comme une héroïne de drame, et se promena de long en
large dans le salon paternel.
Le théâtre représentait une grande salle meublée vers la fin du
dix-huitième siècle et passablement flétrie par les hommes du
dix-neuvième. Depuis cinquante ou soixante ans, les colonels de la
garnison de Nancy s'étaient transmis de main en main cette tenture de
soie à médaillons décolorés et les rideaux assortis. Plusieurs
générations de guerriers s'étaient carrées dans les fauteuils; quelques
milliers de verres, vides de punch ou de sirop, avaient dessiné des
ronds sur le marbre de la cheminée et sur deux vastes consoles d'un
style riche, noble et lourd. Le militaire a cet ennui de retrouver dans
tous ses gîtes la trace de cent autres militaires. Les quelques meubles
qu'il transporte avec lui se noient fatalement dans la banalité du
fonds. Mme Vautrin était femme d'intérieur; comme telle, elle brodait à
la tâche des tapisseries dont Pénélope eût été jalouse, mais ses poufs,
ses écrans, ses divans, ses ouvrages de longue haleine, étaient perdus
dans le vieux mobilier banal, comme l'opposition pensante dans une
majorité sans caractère et sans couleur.
Au milieu du décor tel que vous le voyez, Blanche, Blanchette, se
démenait comme une petite panthère en cage. Elle était laide sans avoir
rien de laid: on trouve également des créatures qui semblent belles,
quoique leurs traits, pris un à un, soient à peine passables. Cette
jeune fille portait à l'exagération, si j'ose le dire, les caractères
physiques et moraux de l'âge ingrat. Ses jambes et ses bras étaient
modelés dans le même style que les baguettes de tambour; elle avait de
longs pieds, assez bien faits, et des mains interminables; elle se
tenait mal, et son teint rappelait l'Afrique aux Africains du régiment.
Le nez, les yeux, le front s'adaptaient à la diable et n'allaient pas
ensemble, quoique le nez fût droit, le front bien modelé et les yeux
d'une couleur et d'un dessin corrects. Tout cela ne manquait peut-être
que d'harmonie, mais l'harmonie est tout dans la femme. Le passant qui
la rencontrait à la promenade ne gardait que l'idée d'un livide gamin.
Il n'y a pas une bambine de dix ans qui ne se soit dit en admirant une
belle personne: voilà comme je voudrais être, ou même: voilà comme je
serai, quand je serai grande; mais la nature, cette mère implacable,
prend plaisir à déjouer de telles ambitions. Elle relève d'un coup de
pouce brutal un pauvre petit nez qui comptait être grec; elle fend
jusqu'aux oreilles une bouche innocente qui ne demandait pas à grandir;
des cheveux de couleur indécise, qui promettaient de tourner au blond
doré, noircissent un beau jour, ou se décolorent en filasse. On ne peut
rien contre cela, mais on enrage de bon coeur, et quelquefois on devient
méchante. Blanche Vautrin n'avait pas besoin de beauté pour attirer les
hommages ou conquérir un mari. La fille d'un colonel ne manque pas de
flatteurs, et il y a toujours des maris pour une laide bien dotée; mais
n'importe: elle se dépitait à casser les miroirs; elle aurait voulu être
jolie pour elle-même.
Presque tous les officiers de son père la traitaient en jeune fille et
lui rendaient les mêmes hommages que si elle eût été Vénus en personne.
Elle recevait mal les fadeurs, et répondait neuf fois sur dix par des
boutades; mais malheur à celui qui ne la prenait pas au sérieux! Elle
n'entendait point qu'on la traitât en fillette; elle voulait être
quelqu'un et faire respecter sa petite personne. Ce jeune esprit chagrin
avait des subtilités despotiques qui semblaient renouvelées de Caligula.
Son plaisir favori, dans le salon maternel, était de pêcher les
flatteries comme à la ligne. Les pauvres officiers qui la servaient à
souhait étaient cotés plats courtisans; ceux qui refusaient le tribut
étaient notés comme rebelles.
Le plus exécré des rebelles s'appelait Paul Astier. C'était un beau,
brave et honnête garçon qui ne devait rien qu'à lui-même. Lorsqu'on est
le septième fils d'un garde forestier des Ardennes, vous pensez bien
qu'on porte son patrimoine au bout des bras. L'enfant n'était ni sot ni
fainéant; il suivit l'école du village voisin, s'y distingua bientôt et
entra comme externe boursier au collége de la ville. Il faisait deux
lieues et demie tous les matins et autant tous les soirs, avec ses
livres dans une main, ses souliers dans l'autre, et un morceau de pain
noir en poche. A dix-huit ans, il s'engagea, partit pour la Crimée et
fit toute la campagne sans attraper un rhume de cerveau. Une mine éclata
sous lui à l'attaque de Malakof; il retomba sur ses pieds en riant comme
un fou. Lorsqu'il revint, en 1856, il avait trois citations et
l'épaulette. En 1859, au début de la guerre d'Italie, son régiment
n'était pas désigné pour faire campagne, mais il obtint de permuter avec
un sous-lieutenant maladif, et c'est ainsi qu'il passa sous les ordres
du colonel Vautrin. Il retrouva dans la compagnie un camarade de son âge
et de son pays qu'il avait connu dès l'enfance et tutoyé de tout temps.
Ce soldat, nommé Bodin, s'attacha aussitôt à lui comme ordonnance et le
servit avec une véritable amitié: il ne savait ni lire ni écrire, mais
il aurait su se faire tuer pour le supérieur qui le traitait en
camarade. La campagne de 1859 fut écourtée, comme chacun sait, toutefois
Astier trouva le temps d'y gagner un grade, et le fidèle Bodin, qui
avait pris le quart d'un drapeau, rapporta la médaille militaire. La
paix signée, le régiment fut dirigé sur Nancy; c'est là que Paul Astier
fit connaissance avec la femme et la fille de son colonel.
D'entrée de jeu, Blanchette lui déplut; et comme il n'était diplomate ni
peu ni prou, il n'eut garde de se mettre en frais de galanterie pour
elle. La petite fut d'autant plus choquée de sa froideur qu'elle le
trouvait plus agréable à voir que le commun des hommes. Elle fit
violence à son attention et l'agaça tant qu'elle put, mais
maladroitement: la coquetterie est un art qui ne s'acquiert pas sans
étude. Plus elle le piquait, plus il s'accoutumait à la regarder comme
un taon, un moustique ou toute autre mouche importune. Le jeune homme
avait trop de sang dans les veines pour tenir, une heure durant, les
écheveaux d'un petit laideron. Lorsque Blanche l'appelait à haute voix
devant cinquante personnes sans avoir rien à lui dire, il ne répondait
pas toujours patiemment à ses questions saugrenues. Plus elle se sentait
sotte avec lui, plus elle revenait à la charge, comme un joueur qui
lutte contre la veine sans se dissimuler qu'il y perdra son dernier sou.
L'affaire, étant mal engagée, alla tout naturellement de mal en pis; les
taquineries s'aggravèrent.
Un jour Blanche avait dit au lieutenant:
«Monsieur Astier, ces messieurs prétendent que vous dessinez
gentiment; envoyez-moi donc quelques images!»
Astier s'en fut tout droit chez le papetier à la mode et rapporta
plusieurs douzaines de niaiseries enluminées.
«La plaisanterie est bien de mauvais goût, dit-elle.
--Mademoiselle, j'ai choisi celles qu'on donne dans les couvents aux
petites filles bien sages. Si vous ne vous en trouvez pas digne, je
pourrai les rendre au marchand.»
Une autre fois elle l'attaqua ainsi devant plus de quinze témoins:
«Monsieur Astier, quand vous étiez soldat,... car vous avez porté le
sac, n'est-il pas vrai?
--Comment donc! je l'ai même porté très-loin.
--Eh bien! quand vous étiez un simple troubadour, couchant à la chambrée
et mangeant à la gamelle, dans quel monde alliez-vous, s'il vous plaît!
--Dans le monde des bonnes gens, mademoiselle; mais vous avez trop
d'esprit pour comprendre jamais ça.»
Lorsqu'elle croyait tenir un fait à la charge de son ennemi, elle en
faisait l'objet d'une interpellation publique:
«Monsieur Astier, avez-vous encore vos parents?
--Grâce à Dieu, oui, mademoiselle.
--Et que fait monsieur votre père?
--Il garde les fagots du gouvernement.
--Ah! Ah! Et Mme Astier, votre mère?
--Elle fait la soupe au père Astier.
--Mais c'est patriarcal! Dites donc, ces honnêtes forestiers seront
joliment fiers de vous quand vous aurez la croix!
--Ils n'ont pas attendu si longtemps, mademoiselle.»
Les paroles de ces dialogues sont peu de chose sans la musique. Il
aurait fallu voir les adversaires en présence, entendre la voix grêle et
traînante de Mlle Vautrin, le timbre mâle du lieutenant et son ton bref.
L'avantage ne restait pas souvent à Blanchette, et, comme il n'y a rien
de plus cruel que la faiblesse, elle en vint aux dernières atrocités.
«Monsieur Astier, est-ce que vous avez fait des campagnes?
--Autant qu'il y en a eu de mon temps, mademoiselle.
--Et sous quels cieux avez-vous guerroyé, je vous prie?
--En Crimée, en Afrique, en Italie.
--Mais avez-vous rencontré des ennemis sur votre route?
--Quelques-uns.
--Qu'est-ce qu'ils vous ont fait, ces méchants-là?
--Ils ont fait mon avancement.
--Ils ne vous ont jamais blessé?
--Ni tué, non. Pardonnez-leur: ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient.
--Comment s'y prend-on, à la guerre, pour éviter les mauvais coups?
--C'est bien simple, on est heureux.
--Ou prudent.
--Je suis sensible à cet éloge, mademoiselle, car monsieur votre père me
l'avait toujours refusé.
--Il me semble qu'on devrait se faire blesser par simple coquetterie. Un
officier intact me fait l'effet d'un être inachevé.
--A la première occasion, mademoiselle, je me mettrai en mesure de vous
envoyer un de mes bras ou une de mes jambes.
--Des jambes et des bras? que voulez-vous que j'en fasse? j'en ai.
--Oh! si peu.»
Les moindres allusions à sa maigreur la mettaient hors d'elle. Sur ce
chapitre et sur celui du teint, elle était d'une susceptibilité
farouche. Aussi prit-elle en haine l'ordonnance de Paul Astier, le
fidèle Bodin, qui avait mis en circulation un mot populaire.
Bodin taquinait souvent le sapeur Schumacker, qui avait pour ainsi dire
allaité Mlle Vautrin:
«Dites donc voir un peu, l'ancien; quand ils ont baptisé votre petite,
ils ne savaient approximativement pas de quelle couleur elle se
proposait d'être. Mlle Blanche, elle n'est pas blanche du tout.
--Ça, c'est _frai_.
--Comment, c'est frais?
--Non! _Che tis_: c'est _frai_, _Planche_ est _prune_.
--Planche et prune! Ah! joli. C'est toi qui l'as nommée, vieillard à
tous crins, et le nom lui restera! Planche et prune! Mais que c'est un
coup de pinceau qui vous la peinturlure en deux temps depuis la guêtre
jusqu'au plumet! Planche et prune! J'en ferai confidence à tout le
régiment; merci, mon vieux!»