LES PRISONNIERS

Frédéric, enfermé au cachot aux trois quarts ivre, ne comprenant pas

encore sa position, se jeta sur la paille qui servait de lit aux

prisonniers, et s'endormit profondément; il ne s'éveilla que le

lendemain, quand le maréchal des logis vint le voir et l'interroger.

FRÉDÉRIC.--Ah! c'est vous maréchal des logis! Je suis heureux de vous

voir. Pourquoi donc suis-je au cachot? Qu'ai-je fait? Je ne me souviens

de rien, sinon qu'ils m'ont fait boire tant de santés, y compris la

vôtre, maréchal des logis, que ma tête est partie. J'ai peur d'avoir

fait quelque sottise, car ce n'est pas pour des riens qu'un soldat se

trouve au cachot.

--Pauvre garçon! dit le maréchal des logis en lui serrant la main.

Pauvre Bonard! Si j'avais pu te reconnaître plus tôt, je t'aurais sauvé;

mais le poste était arrivé, t'avait empoigné... Il était trop tard.

FRÉDÉRIC.--Me sauver! Mon Dieu! Mais qu'ai-je donc fait, maréchal des

logis? Dites-le-moi, je vous en supplie.

LE MARÉCHAL DES LOGIS.--Tu as porté la main sur moi. Tu as lutté contre

moi!

FRÉDÉRIC.--Sur vous? Sur vous, maréchal des logis, que j'aime, que je

respecte! Vous, mon supérieur! Mais c'est le déshonneur, la mort!»

Le maréchal des logis ne répondit pas.

FRÉDÉRIC, _se tordant les mains_.--Malheureux! malheureux! Qu'ai-je

fait? La mort, plutôt que le déshonneur! Mon maréchal des logis, ayez

pitié de moi, de mes pauvres parents! C'est pour eux, pas pour moi...

Et mon colonel qui m'avait prévenu le matin que j'avais de mauvaises

relations! Et moi qui voulais lui obéir, qui ne devais plus les voir!

Ils m'ont demandé une dernière soirée, une soirée d'adieu. Et moi qui ne

bois jamais, je me suis laissé entraîner par eux à boire des santés pour

ceux que j'aime. Mon Dieu! mon Dieu! ayez pitié de moi, de mes pauvres

parents!... Lever la main sur mon maréchal des logis!... mais c'est

affreux, c'est horrible! J'étais donc fou! Oh! malheureux, malheureux!»

Le pauvre Frédéric tomba sur sa paille; il s'y roula en poussant des

cris déchirants.

«Mon père, mon père! Il me maudira! Pauvre mère! Que va-t-elle devenir?

Grâce, pitié. Tuez-moi, mon maréchal des logis; par grâce, tuez-moi!

LE MARÉCHAL DES LOGIS.--Mon pauvre garçon, prends courage! On t'aime

dans le régiment; c'est la première faute que tu commets: tu as été

entraîné. Espère, mon ami. Le conseil de guerre sera composé d'amis. Ils

t'acquitteront peut-être.

FRÉDÉRIC.--Vous cherchez à m'encourager, mon maréchal des logis. Vous

êtes bon! Je vous remercie. Mais le code militaire? C'est la mort que

j'ai méritée. Et avant la mort, la dégradation: la honte pour moi, pour

les miens! Oh! mon Dieu!

LE MARÉCHAL DES LOGIS.--J'ai fait mon rapport le plus doux possible pour

toi, mon ami. Pour Bourel, c'est autre chose.

FRÉDÉRIC.--Alcide? Il vous a touché?

LE MARÉCHAL DES LOGIS.--Touché! Tu es bien bon; repoussé, battu, il m'a

appelé _canaille_, et il m'a assené un coup de poing dans l'estomac

qui a failli me jeter par terre. Celui-là, qui est un gredin, un mauvais

soldat, je ne l'ai pas ménagé, j'ai dit toute la vérité. Il est sûr de

son fait, lui: la mort sans rémission.

FRÉDÉRIC.--Alcide! La mort! Le malheureux! quel mal il m'a fait! il a

toujours été mon mauvais génie, Satan acharné à ma perte.

LE MARÉCHAL DES LOGIS.--Au revoir, mon pauvre Bonard. Quand tu seras

plus calme, je reviendrai avec le lieutenant pour savoir le détail de

ce qui s'est passé avant mon arrivée. Espère, mon ami, ne te laisse pas

abattre. Les officiers auront égard à ta bonne conduite, à ta bravoure.

Le colonel, le premier, fera ce qu'il pourra pour toi.

Le Mauvais Génie · 第 113 / 160 题