Alcide était bien loin, il avait couru à la barrière; deux minutes
après, il rentrait avec un gros homme en sabots et en blouse.
«Tenez, Monsieur Grandon, voici les dindes; elles sont belles, bien
engraissées, bonnes à manger, comme vous voyez. Choisissez-en deux,
comme nous sommes convenus.»
L'homme examina les dindes.
«Oui, elles sont en bon état; et combien la pièce?
ALCIDE.--Dame! voyez ce que vous voulez en donner.
GRANDON.--Trois francs; c'est-il assez?
ALCIDE.--Trois francs! Vous plaisantez, Monsieur Grandon? Elles valent
quatre francs comme un sou; et vous les revendrez cinq à six francs pour
le moins.
GRANDON.--Ceci est une autre affaire; la vente ne te regarde pas. C'est
pour les faire manger que je les achète et pas pour les revendre; trois
francs cinquante si tu veux, par un liard de plus.
ALCIDE.--Je tiens à quatre francs, pas un centime de moins; on m'a
commandé de tenir à quatre francs, payés comptant.
GRANDON.--Allons, va pour quatre francs, mais j'y perds; vrai, j'y
perds.
ALCIDE, _riant_.--Ceci est une autre affaire; le gain ou la perte
ne me regardent pas. Quatre francs payés de suite.
GRANDON.--Passe pour quatre francs, mauvais plaisant.
ALCIDE.--Deux dindes à quatre francs, ça fait..., ça fait?... Combien
que ça fait, Frédéric?»
Frédéric ne répondit pas; la surprise le rendait muet; l'audace d'Alcide
l'épouvantait; il n'osait plus lutter, et il tremblait de ce qui pouvait
arriver de ce vol impudent.
GRANDON, _riant_.--Ça fait sept francs, parbleu! Tu ne sais donc
pas compter?
ALCIDE.--Si fait, Monsieur Grandon, si fait; je vois bien, ça fait sept
francs, comme vous dites.
GRANDON.--C'est bien heureux! Tiens, voici tes sept francs, j'emporte
les bêtes; je suis en retard.»
Il ouvrit la barrière, se dépêcha de placer dans une cage à volailles
les deux gros dindons, monta dans sa carriole et partit au grand trot,
de peur que le vendeur ne s'aperçût que les dindes étaient payées trois
francs cinquante au lieu de quatre. Alcide compta son argent: les sept
francs y étaient bien.
«Tu vois, dit-il, que nous sommes riches, que nous avons de quoi nous
amuser, et que te voilà délivré de la garde de deux de ces assommantes
bêtes... Qu'as-tu donc? tu ne dis rien.
FRÉDÉRIC.--Alcide, qu'as-tu fait? Qu'est-ce que je vais devenir? Que
puis-je dire pour m'excuser?
ALCIDE.--Es-tu bête, es-tu bête! Tu n'as pas plus d'imagination que ça?
Tu vas venir de suite avec moi: nous allons prendre la traverse pour
arriver à la ville par les champs, et nous n'y entrerons qu'après midi,
quand nous serons sûrs que ta mère est revenue à la ferme.
FRÉDÉRIC.--Mais ça ne dit pas comment les deux dindes seront disparues?
ALCIDE.--Parfaitement; tu diras que tu es parti un peu plus tôt, pensant
que ta mère ne tarderait pas à rentrer, que les dindes étaient dans la
cour quand tu es parti. Que des chemineaux auront guetté ton départ pour
voler les dindes et les vendre à la foire.
FRÉDÉRIC.--Des chemineaux auraient plutôt enlevé l'argent qui se trouve
dans l'armoire de la salle.
ALCIDE.--De l'argent? Il y a de l'argent? Tu as raison, des chemineaux
ne font pas les choses à demi. Tu es sûr qu'il y a de l'argent?
FRÉDÉRIC.--Très sûr; cent vingt-trois francs, je crois, que maman a
comptés hier soir et qui appartiennent à Julien.
ALCIDE.--A Julien? Cent vingt-trois francs! Pas possible!
FRÉDÉRIC.--J'en suis sûr; c'est son imbécile d'Anglais qui lui a donné
cent francs.
ALCIDE.--C'est beaucoup trop pour un mendiant comme Julien, et, comme tu
le disais, les chemineaux ne peuvent pas l'avoir laissé sans l'enlever.
Montre-moi où est l'argent.
FRÉDÉRIC, _effrayé_.--Qu'est-ce que tu vas faire?
ALCIDE.--Tu vas voir, je vais te sauver. Va donc, dépêche-toi. Il faut
que nous soyons partis dans un quart d'heure: ta mère n'a qu'à rentrer
plus tôt.»
Frédéric voulut résister aux volontés d'Alcide, mais celui-ci le prit
par le collet et le fit marcher jusqu'à l'armoire dans la salle.
«Où est la clef?» dit-il d'un ton impératif.
Frédéric tremblait; il tomba sur une chaise.
ALCIDE.--Donne-moi la clef ou je te donne une rossée qui te préparera
à celle que tu recevras de ton père, s'il te soupçonne d'avoir...,
d'avoir... pris tout cela. Sans compter que je dirai à ton père que je
t'ai battu parce que tu m'as proposé de voler cet argent, dont moi je ne
pouvais pas soupçonner l'existence.»
Frédéric, stimulé par cette menace et par une claque, lui fit voir
la cachette de sa mère pour la clef. Alcide ouvrit l'armoire, trouva
facilement le sac, le vida, prit soixante-trois francs qui y étaient
restés, y laissa dix centimes, remit la clef dans sa cachette, saisit
une pince, brisa un panneau de l'armoire et arracha la serrure.
ALCIDE.--A présent, viens vite: il n'y a pas de temps à perdre; on
croira que les voleurs, ne trouvant pas la clef, ont tout brisé; de
cette façon, on ne te soupçonnera pas, toi qui connais la cachette.
Courons vite, nous nous amuserons joliment; je garderai le reste de
l'argent, nous en avons pour longtemps, et nous n'aurons plus besoin de
l'Anglais.»
Et, entraînant le malheureux Frédéric terrifié, qui avait plus envie de
pleurer que de s'amuser, ils coururent prendre le chemin de traverse et
disparurent bientôt derrière une colline.
Ils s'arrêtèrent quelque temps dans un bois. Alcide eut peur que le
visage consterné de son ami n'attirât l'attention. Il chercha à le
remonter.
«Allons, Frédéric, lui dit-il, remets toi. De quoi t'effrayes-tu?
Ce n'est pas un grand crime que d'être parti quelques minutes avant
l'heure. Pouvais-tu prévoir qu'on viendrait voler dans la ferme, tout
juste pendant ces quelques minutes d'absence? Tu diras à tes parents
que c'est un bonheur que tu sois parti plus tôt, parce que les voleurs
t'auraient peut-être tué; tu diras qu'ils étaient probablement plusieurs
pour avoir pu briser une serrure aussi forte. Tu prendras un air
effrayé, indigné; tu chercheras les traces des voleurs; tu diras que tu
te souviens à présent avoir vu passer des chemineaux, etc., etc.
FRÉDÉRIC, _tremblant_.--Ils ne me croiront peut-être pas?
ALCIDE.--Il est certain que si tu prends l'air que tu as maintenant, ils
devineront de suite que tu leur fais un conte; il faut arriver gaiement,
comme un garçon qui vient de s'amuser, grâce à l'Anglais, lequel a voulu
tout payer; n'oublie pas ça, c'est important. Et quand on te parlera de
vol, tu prendras l'air consterné et tu t'écrieras:
«Quel bonheur que je n'y aie pas été! Ces coquins m'auraient tué pour
que je ne les dénonce pas!» N'oublie pas ça non plus.
FRÉDÉRIC.--Oui, oui, je comprends. Mais c'est une bien mauvaise action
que tu m'as fait commettre; j'ai des remords.
ALCIDE.--Imbécile! A qui avons-nous fait tort?
FRÉDÉRIC.--A mon père et à ma mère d'abord; et puis à ce pauvre Julien,
qui me fait pitié à présent que nous lui avons volé tout ce qu'il
possédait.
ALCIDE.--D'abord, Julien n'y perdra rien, car son richard d'Anglais, qui
l'a pris en amitié, je ne sais pourquoi, lui donnera le double de ce
qu'il a perdu. Pas à tes parents non plus, qui sont assez riches pour
perdre deux dindons: ils n'en mourront pas, tu peux être tranquille.
D'ailleurs, comme je te l'ai déjà dit plus d'une fois, est-ce que leur
bien ne t'appartient pas? N'es-tu pas leur seul enfant? Ne sera-ce pas
toi qui auras un jour la ferme et tout ce qu'ils possèdent? Et s'ils ne
te donnent jamais un sou pour t'amuser, n'as-tu pas droit de prendre
dans leur bourse? Est-ce qu'un garçon de dix-sept ans doit être traité
comme un enfant de sept? Tu as donc pris ce qui est à toi. Où est le
mal?
--C'est pourtant vrai! s'écria le faible Frédéric: jamais on ne me donne
rien!
ALCIDE.--Tu vois bien que j'ai raison. Ils veulent que tu vives comme
un mendiant. Ne te laisse pas faire. A dix-sept ans on est presque un
homme. Voyons, n'y pense plus et continuons notre chemin tout doucement
pour ne pas arriver trop tard à la ville. Nous avons encore une
demi-heure de marche, et je crois bien qu'il n'est pas loin de midi.»
Ils continuèrent leur chemin.