«Caroline, jé voulais dîner très vite; lé midi il était passé.»
Cinq minutes après, Caroline apportait le dîner de M. Georgey.
CAROLINE.--Monsieur devait acheter un dindon, et Monsieur ne m'a rien
rapporté.
M. GEORGEY.--C'étaient tous ces garçons qui faisaient des
malentendements. Moi plus comprendre les raisonnements. J'avais donné
houite francs pour une grosse, belle animal, et moi j'avais rien du
tout. Pas de _turkey_ dans lé cuisine, moins houite francs dans mon
poche. Moi demander à Madme Bonarde. C'était une aimable dame, Madme
Bonarde. Et moi demander toutes les choses à Madme Bonarde.»
Après avoir dîné, M. Georgey se mit à copier les papiers que lui avait
repassés Mme Bonard; ils étaient d'une couleur qui sentait trop le bain
qu'ils avaient pris.
Tout en écrivant, il songeait à son _turkey_ et aux moyens de le
ravoir. Tout à coup une idée lumineuse éclaircit sa physionomie.
«Caroline, s'écria-t-il. Caroline, vous venir vite; je voulais parler à
vous.» Caroline accourut.
CAROLINE.--Qu'est-ce qu'il y a? Monsieur se trouve incommodé?
M. GEORGEY.--Oui, _my dear_; beaucoup fort incommodé par mon
_turkey_. Vous allez tout de souite, très vitement, chez Madme
Bonarde; vous demander à Madme Bonarde ma grosse _turkey_, et vous
apporter le _turkey strangled_.
CAROLINE.--Qu'est-ce que c'est strangled?
M. GEORGEY.--Vous pas savoir quoi _strangled_? Vous, serrez lé
gorge du _turkey;_ lui être morte et pas courir, pas sauver chez
Madme Bonarde.
CAROLINE.--Ah! Monsieur veut dire étranglé?
M. GEORGEY.--_Yes, yes, my dear_, stranglé. Moi croyais fallait
dire _strangled_; c'était stranglé. C'était la même chose. Allez
vitement.»
Caroline partit en riant. Elle avait à peine fait dix pas qu'elle
s'entendit encore appeler par la fenêtre.
M. GEORGEY.--Caroline, _my dear_, vous acheter tous les
_turkeys_ de Madme Bonard, et tous les semaines vous prendre deux
_turkeys_, et moi manger deux _turkeys_.
CAROLINE.--Combien faut-il les payer, Monsieur?
M. GEORGEY.--Vous payer quoi demandait Madme Bonard, et vous faire mes
salutations. Allez, _my dear_, vous courir vitement.»
La tête de M. Georgey disparut; la fenêtre se referma. Caroline marcha
vite d'abord; quand elle fut hors de vue, elle prit son pas accoutumé.
«Quand je perdrais quelques minutes, se dit-elle, les tarké, comme il
les appelle, n'auront pas disparu. Mais, avec lui, c'est toujours vite,
vite. Il n'a pas de patience. C'est un brave homme tout de même, et les
Bourel le savent bien. Ils l'attrapent joliment. C'est le garçon surtout
que je n'aime pas. Il trompe ce pauvre M. Georgey que c'est une pitié.
Je finirai bien par le démasquer tout de même. Tiens! le voilà tout
juste; il sort du café Margot. Où prend-il tout l'argent qu'il dépense?
Ce n'est toujours pas le père qui lui en donne; car il est joliment
serré. Tiens! voilà le petit Bonard qui le rencontre... Ils entrent dans
le bois, qu'est-ce qu'ils ont à comploter ensemble? Ça me fait l'effet
d'une paire de filous.»
Tout en observant et en réfléchissant, Caroline était arrivée chez les
Bonard; elle ne trouva que la femme et lui fit de suite la commission de
M. Georgey.
MADAME BONARD, _riant_.--Ah! c'est M. Georgey qu'il s'appelle;
mes dindes lui ont donné dans l'oeil, à ce qu'il parait. Il est un peu
drôle, tout de même.
CAROLINE.--Lui vendez-vous vos dindes? il les veut toutes.
MADAME BONARD.--Toutes à la fois? Que va-t-il faire de ces quarante-six
bêtes qu'il faut nourrir et mener dans les champs?
CAROLINE.--Non, non, il en veut deux par semaines; mais il les retient
toutes. Combien les vendez-vous?
MADAME BONARD.--Je les vends quatre francs; mais s'il faut les lui
garder trois ou quatre mois encore, ce n'est pas possible; les bêtes me
coûteraient cher à nourrir; de plus, elles dépériraient et ne vaudraient
plus rien.
CAROLINE.--Il m'a pourtant bien recommandé de les acheter toutes.
MADAME BONARD.--Ecoutez; pour l'obliger, je veux bien lui en garder une
douzaine, mais je vendrai le reste à la foire du mois prochain. Pas
possible autrement; elles sont toutes à point pour être mangées.
CAROLINE.--Va-t-il être contrarié! Il tient à vos dindes que c'en est
risible; les deux dernières que je lui ai servies, je croyais le voir
étouffer, tant il en a mangé. Jamais il n'en avait eu de si tendres, de
si blanches, de si excellentes, disait-il entre chaque bouchée.
MADAME BONARD.--Est-ce qu'il vit seul? Que fait-il dans notre pays?
CAROLINE.--Il vit tout seul. Il n'a que moi pour le servir. Il est venu,
paraît-il, pour construire et mettre en train une usine pour un ami,
le baron de Gerfeuil, qui n'y entend rien et qui l'a fait venir
d'Angleterre. Et il doit avoir beaucoup d'argent, car il en dépense
joliment. Il travaille toujours; il ne voit personne que les ouvriers et
un interprète qui transmet ses ordres. C'est qu'on ne le comprendrait
pas sans cela.
MADAME BONARD.--Il a un drôle de jargon. Et comment est-il? Est-il
bonhomme? Il me fait l'effet d'être colère.
CAROLINE.--Il est vif et bizarre; mais c'est un brave homme. Je commence
à m'y attacher, et ça me taquine de le voir attrapé comme il l'est sans
cesse par ces Bourel père et fils. Alcide surtout le plume à faire
frémir; c'est un mauvais garnement que ce garçon; vous feriez bien de ne
pas laisser votre Frédéric se rencontrer avec lui.
MADAME BONARD.--Oh! Frédéric ne le voit plus: Bonard le lui a bien
défendu.
CAROLINE.--Mais je viens de les voir entrer ensemble dans le bois, près
de chez nous.
MADAME BONARD, _effrayée_.--Encore! Oh! mon Dieu! si Bonard le
savait! Il le lui a tant défendu.
CAROLINE.--Et il a bien fait, car une société comme ça, voyez-vous,
Madame Bonard, il y a de quoi perdre un jeune homme.
MADAME BONARD.--Je le sais, ma bonne Mademoiselle Caroline, je ne le
sais que trop, et je parlerai ferme à Frédéric, je vous en réponds.
Mais, pour Dieu! n'en dites rien à Bonard; il le rouerait de coups.
CAROLINE.--Je ne dirai rien. Madame Bonard; mais... je ne sais s'il ne
vaudrait pas mieux que le père connaisse les allures de son fils. Ne
vaut-il pas mieux que le garçon soit battu maintenant que de devenir un
filou, un gueux plus tard?
MADAME BONARD.--J'y penserai, j'y réfléchirai, ma bonne Caroline, je
vous le promets. Mais gardez-moi le secret, je vous en supplie.
CAROLINE.--Je veux bien, moi; au fait, ça ne me regarde pas, c'est votre
affaire. Au revoir, Madame Bonard: donnez-moi une de vos dindes, que je
l'emporte; si je revenais les mains vides, mon maître serait capable de
tomber malade.
MADAME BONARD.--Mais je ne les ai pas, elles sont aux champs.
CAROLINE.--Il faut que nous y allions; je ne veux pas rentrer sans la
dinde.
MADAME BONARD.--Ecoutez; allez le long du bois, tournez dans le champ
à gauche, vous trouverez Julien avec les dindes, et vous ferez votre
choix. Vous connaissez Julien, je pense?
CAROLINE.--Ma foi, non; il n'y a pas longtemps que je suis dans le pays,
je n'y donnais pas beaucoup de monde.
MADAME BONARD.--Vous le reconnaîtrez tout de même, puisqu'il n'y a que
lui qui garde mes dindes dans le champ. Le long du bois, puis à gauche.
CAROLINE.--C'est entendu; et je payerai Julien?