Voici huit mois que je n'ai écrit une seule ligne de ce
journal,--j'avais autre chose à faire et à quoi penser,--et voici trois
mois exactement que Joseph et moi nous avons quitté le Prieuré, et que
nous sommes installés dans le petit café, près du port, à Cherbourg.
Nous sommes mariés; les affaires vont bien; le métier me plaît; je suis
heureuse. Née de la mer, je suis revenue à la mer. Elle ne me manquait
pas, mais cela me fait plaisir tout de même de la retrouver. Ce ne sont
plus les paysages désolés d'Audierne, la tristesse infinie de ses côtes,
la magnifique horreur de ses grèves qui hurlent à la mort. Ici, rien
n'est triste; au contraire, tout y porte à la gaîté... C'est le bruit
joyeux d'une ville militaire, le mouvement pittoresque, l'activité
bigarrée d'un port de guerre. L'amour y roule sa bosse, y traîne le
sabre en des bordées de noces violentes et farouches. Foules pressées
de jouir entre deux lointains exils; spectacles sans cesse changeants et
distrayants, où je hume cette odeur natale de coaltar et de goémon, que
j'aime toujours, bien qu'elle n'ait jamais été douce à mon enfance...
J'ai revu des gars du pays, en service sur des bâtiments de l'État...
Nous n'avons guères causé ensemble, et je n'ai point songé à leur
demander des nouvelles de mon frère... Il y a si longtemps!... C'est
comme s'il était mort, pour moi... Bonjour... bonsoir... porte-toi
bien.. Quand ils ne sont pas saouls, ils sont trop abrutis... Quand
ils ne sont pas abrutis, ils sont trop saouls... Et ils ont des têtes
pareilles à celles des vieux poissons... Il n'y a pas eu d'autre
émotion, d'autres épanchements d'eux à moi... D'ailleurs, Joseph n'aime
pas que je me familiarise avec de simples matelots, de sales bretons qui
n'ont pas le sou, et qui se grisent d'un verre de trois-six...
Mais il faut que je raconte brièvement les événements qui précédèrent
notre départ du Prieuré...
* * * * *
On se rappelle que Joseph, au Prieuré, couchait dans les communs,
au-dessus de la sellerie. Tous les jours, été comme hiver, il se levait
à cinq heures. Or, le matin de 24 décembre, juste un mois après son
retour de Cherbourg, il constata que la porte de la cuisine était grande
ouverte.
--Tiens, se dit-il... est-ce qu'ils seraient déjà levés?
Il remarqua, en même temps, qu'on avait, dans le panneau vitré, près de
la serrure, découpé un carré de verre, au diamant, de façon à pouvoir
y introduire le bras. La serrure était forcée par d'expertes mains.
Quelques menus débris de bois, des petits morceaux de fer tordu, des
éclats de verre, jonchaient les dalles.. A l'intérieur, toutes les
portes, si soigneusement verrouillées, sous la surveillance de
Madame, le soir, étaient ouvertes aussi. On sentait que quelque chose
d'effrayant avait passé par là... Très impressionné,--je raconte
d'après le récit même qu'il fit de sa découverte aux magistrats,--Joseph
traversa la cuisine, et suivit le couloir où donnent à droite, le
fruitier, la salle de bains, l'antichambre; à gauche, l'office, la salle
à manger, le petit salon, et, dans le fond, le grand salon. La salle à
manger offrait le spectacle d'un affreux désordre, d'un vrai pillage...
les meubles bousculés, le buffet fouillé de fond en comble, ses tiroirs,
ainsi que ceux des deux servantes, renversés sur le tapis, et, sur la
table, parmi des boîtes vides, au milieu d'un pêle-mêle d'objets sans
valeur, une bougie qui achevait de se consumer dans un chandelier
de cuivre. Mais c'était surtout à l'office que le spectacle prenait
vraiment de l'ampleur. Dans l'office,--je crois l'avoir déjà
noté,--existait un placard très profond, défendu par un système de
serrure très compliqué et dont Madame seule connaissait le secret. Là,
dormait la fameuse et vénérable argenterie dans trois lourdes caisses
armées de traverses et de coins d'acier. Les caisses étaient vissées à
la planche du bas et tenaient au mur, scellées par de solides pattes de
fer. Or, les trois caisses, arrachées de leur mystérieux et inviolable
tabernacle, bâillaient au milieu de la pièce, vides. A cette vue,
Joseph donna l'alarme. De toute la force de ses poumons, il cria dans
l'escalier:
--Madame!... Monsieur!... Descendez vite... On a volé... on a volé!...
Ce fut une avalanche soudaine, une dégringolade effrayante. Madame,
en chemise, les épaules à peine couvertes d'un léger fichu. Monsieur,
boutonnant son caleçon hors duquel s'échappaient des pans de chemise...
Et, tous les deux, dépeignés, très pâles, grimaçants, comme s'ils
eussent été réveillés en plein cauchemar, criaient:
--Qu'est-ce qu'il y a?... qu'est-ce qu'il y a?...
--On a volé... on a volé!...
--On a volé, quoi?... on a volé, quoi?
Dans la salle à manger, Madame gémit:
--Mon Dieu!... mon Dieu!
Pendant que, les lèvres tordues, Monsieur continuait de hurler:
--On a volé, quoi? quoi?
Dans l'office, guidée par Joseph, à la vue des trois caisses
descellées... Madame poussa, dans un grand geste, un grand cri:
--Mon argenterie!... Mon Dieu!... Est-ce possible?... Mon argenterie!
Et, soulevant les compartiments vides, retournant les cases vides,
épouvantée, horrifiée, elle s'affaissa sur le parquet... A peine si elle
avait la force de balbutier d'une voix d'enfant:
--Ils ont tout pris!... ils ont tout pris... tout... tout... tout!...
jusqu'à l'huilier Louis XVI.
Tandis que Madame regardait les caisses, comme on regarde son enfant
mort, Monsieur, se grattant la nuque, et roulant des yeux hagards,
pleurait d'une voix obstinée, d'une voix lointaine de dément:
--Nom d'un chien!... Ah! nom d'un chien!... Nom d'un chien de nom d'un
chien!
Et Joseph clamait, avec d'atroces grimaces, lui aussi:
--L'huilier de Louis XVI!... l'huilier de Louis XVI!... Ah! les
bandits!...
Puis, il y eut une minute de tragique silence, une longue minute de
prostration; ce silence de mort, cette prostration des êtres et des
choses qui succèdent aux fracas des grands écroulements, au tonnerre des
grands cataclysmes... Et la lanterne, balancée dans les mains de Joseph,
promenait sur tout cela, sur les visages morts et sur les caisses
éventrées, une lueur rouge, tremblante, sinistre...
J'étais descendue, en même temps que les maîtres, à l'appel de Joseph.
Devant ce désastre, et malgré le comique prodigieux de ces visages, mon
premier sentiment avait été de la compassion. Il semblait que ce malheur
m'atteignît, moi aussi, que je fusse de la famille pour en partager les
épreuves et les douleurs. J'aurais voulu dire des paroles consolatrices
à Madame dont l'attitude affaissée me faisait peine à voir... Mais cette
impression de solidarité ou de servitude s'effaça vite.
* * * * *
Le crime a quelque chose de violent, de solennel, de justicier, de
religieux, qui m'épouvante certes, mais qui me laisse aussi--je ne
sais comment exprimer cela--de l'admiration. Non, pas de l'admiration,
puisque l'admiration est un sentiment moral, une exaltation spirituelle,
et ce que je ressens n'influence, n'exalte que ma chair... C'est comme
une brutale secousse, dans tout mon être physique, à la fois pénible
et délicieuse, un viol douloureux et pâmé de mon sexe... C'est curieux,
c'est particulier, sans doute, c'est peut-être horrible,--et je ne puis
expliquer la cause véritable de ces sensations étranges et fortes,--mais
chez moi, tout crime,--le meurtre principalement,--a des correspondances
secrètes avec l'amour... Eh bien, oui, là!... un beau crime m'empoigne
comme un beau mâle...
* * * * *
Je dois dire qu'une réflexion que je fis transforma subitement en gaîté
rigoleuse, en contentement gamin, cette grave, atroce et puissante
jouissance du crime, laquelle succédait au mouvement de pitié qui, tout
d'abord, avait alarmé mon coeur; bien mal à propos... Je pensai:
--Voici deux êtres qui vivent comme des taupes, comme des larves...
Ainsi que des prisonniers volontaires, ils se sont volontairement
enfermés dans la geôle de ces murs inhospitaliers... Tout ce qui fait
la joie de la vie, le sourire de la maison, ils le suppriment comme du
superflu. Ce qui pourrait être l'excuse de leur richesse, le pardon
de leur inutilité humaine, ils s'en gardent comme d'une saleté. Ils
ne laissent rien tomber de leur parcimonieuse table sur la faim des
pauvres, rien tomber de leur coeur sec sur la douleur des souffrants.
Ils économisent même sur le bonheur, leur bonheur à eux. Et je les
plaindrais?... Ah! non... Ce qui leur arrive, c'est la justice. En les
dépouillant d'une partie de leurs biens, en donnant de l'air aux trésors
enfouis, les bons voleurs ont rétabli l'équilibre... Ce que je regrette,
c'est qu'ils n'aient pas laissé ces deux êtres malfaisants, totalement
nus et misérables, plus dénués que le vagabond qui, tant de fois, mendia
vainement à leur porte, plus malades que l'abandonné qui agonise sur la
route, à deux pas de ces richesses cachées et maudites.
Cette idée que mes maîtres auraient pu, un bissac sur le dos, traîner
leurs guenilles lamentables et leurs pieds saignants par la détresse des
chemins, tendre la main au seuil implacable du mauvais riche, m'enchanta
et me mit en gaîté. Mais la gaîté, je l'éprouvai plus directe et plus
intense et plus haineuse, à considérer Madame, affalée près de ses
caisses vides, plus morte que si elle eût été vraiment morte, car
elle avait conscience de cette mort, et cette mort, on ne pouvait en
concevoir une plus horrible, pour un être qui n'avait jamais rien aimé,
rien que l'évaluation en argent de ces choses inévaluables que sont nos
plaisirs, nos caprices, nos charités, notre amour, ce luxe divin des
âmes... Cette douleur honteuse, ce crapuleux abattement, c'était aussi
la revanche des humiliations, des duretés que j'avais subies, qui me
venaient d'elle, à chaque parole sortant de sa bouche, à chaque
regard tombant de ses yeux... J'en goûtai, pleinement, la jouissance
délicieusement farouche. J'aurais voulu crier: «C'est bien fait...
c'est bien fait!» Et surtout j'aurais voulu connaître ces admirables
et sublimes voleurs, pour les remercier, au nom de tous les gueux... et
pour les embrasser, comme des frères... O bons voleurs, chères figures
de justice et de pitié, par quelle suite de sensations fortes et
savoureuses vous m'avez fait passer!
Madame ne tarda pas à reprendre possession d'elle-même... Sa nature
combattive, agressive, se réveilla soudain en toute sa violence.
--Et que fais-tu ici? dit-elle à Monsieur sur un ton de colère et de
suprême dédain... Pourquoi es-tu ici?... Es-tu assez ridicule avec ta
grosse face bouffie, et ta chemise qui passe?... Crois-tu que cela va
nous rendre notre argenterie? Allons... secoue-toi... démène-toi un
peu... tâche de comprendre. Va chercher les gendarmes, le juge de
paix... Est-ce qu'ils ne devraient pas être ici depuis longtemps?... Ah!
quel homme, mon Dieu!
Monsieur se disposait à sortir, courbant le dos. Elle l'interpella:
--Et comment se fait-il que tu n'aies rien entendu?... Ainsi, on
déménage la maison... on force les portes, on brise les serrures, on
éventre des murs et des caisses... Et tu n'entends rien?... A quoi es-tu
bon, gros lourdaud?
Monsieur osa répondre:
--Mais toi non plus, mignonne, tu n'as rien entendu...
--Moi?... Ce n'est pas la même chose... N'est-ce pas l'affaire d'un
homme?... Et puis tu m'agaces... Va-t-en.
Et tandis que Monsieur remontait pour s'habiller, Madame, tournant sa
fureur contre nous, nous apostropha:
--Et vous?... Qu'est-ce que vous avez à me regarder, là, comme des
paquets?... Ça vous est égal à vous, n'est-ce pas, qu'on dévalise
vos maîtres?... Vous non plus, vous n'avez rien entendu?... Comme par
hasard... C'est charmant d'avoir des domestiques pareils... Vous ne
pensez qu'à manger et dormir... Tas de brutes!
Elle s'adressa directement à Joseph:
--Pourquoi les chiens n'ont-ils pas aboyé? Dites... pourquoi?
Cette question parut embarrasser Joseph, l'éclair d'une seconde. Mais il
se remit vite...
--Je ne sais pas, moi, Madame dit-il, du ton le plus naturel... Mais,
c'est vrai... les chiens n'ont pas aboyé. Ah! ça, c'est curieux, par
exemple!...
--Les aviez-vous lâchés?...
--Certainement que je les avais lâchés, comme tous les soirs... Ça c'est
curieux!... Ah! mais, c'est curieux!... Faut croire que les voleurs
connaissaient la maison... et les chiens.
--Enfin, Joseph, vous si dévoué, si ponctuel, d'habitude... pourquoi
n'avez-vous rien entendu?
--Ça, c'est vrai... j'ai rien entendu... Et voilà qui est assez louche,
aussi... Car je n'ai pas le sommeil dur, moi... Quand un chat traverse
le jardin, je l'entends bien... C'est point naturel, tout de même... Et
ces sacrés chiens, surtout... Ah! mais, ah! mais!...
Madame interrompit Joseph:
--Tenez! Laissez-moi tranquille... Vous êtes des brutes, tous, tous! Et
Marianne?... Où est Marianne?... Pourquoi n'est-elle pas ici?... Elle
dort comme une souche, sans doute.
Et sortant de l'office, elle appela dans l'escalier:
--Marianne!... Marianne!
Je regardai Joseph, qui regardait les caisses. Joseph était grave. Il y
avait comme du mystère dans ses yeux...
* * * * *
Je ne tenterai point de décrire cette journée, tous les multiples
incidents, toutes les folies de cette journée. Le procureur de la
République, mandé par dépêche, vint l'après-midi et commença son
enquête. Joseph, Marianne et moi, nous fûmes interrogés l'un après
l'autre, les deux premiers pour la forme, moi, avec une insistance
hostile qui me fut extrêmement désagréable. On visita ma chambre,
on fouilla ma commode et mes malles. Ma correspondance fut épluchée
minutieusement... Grâce à un hasard que je bénis, le manuscrit de mon
journal échappa aux investigations policières. Quelques jours avant
l'événement, je l'avais expédié à Cléclé, de qui j'avais reçu une lettre
affectueuse. Sans quoi, les magistrats eussent peut-être trouvé dans ces
pages le moyen d'accuser Joseph, ou du moins de le soupçonner... J'en
tremble encore. Il va sans dire qu'on examina aussi les allées du
jardin, les plates-bandes, les murs, les brèches des haies, la petite
cour donnant sur la ruelle, afin de relever des traces de pas et
d'escalades... Mais la terre était sèche et dure; il fut impossible d'y
découvrir la moindre empreinte, le moindre indice. La grille, les murs,
les brèches des haies gardaient jalousement leur secret. De même
que pour l'affaire du viol, les gens du pays affluèrent, demandant
à déposer. L'un avait vu un homme blond «qui ne lui revenait pas»;
l'autre, un homme brun «qui avait l'air drôle». Bref, l'enquête demeura
vaine. Nulle piste, nul soupçon...
--Il faut attendre, prononça avec mystère le procureur en partant, le
soir. C'est peut-être la police de Paris qui nous mettra sur la voie des
coupables...
Durant cette journée fatigante, au milieu des allées et venues, je n'eus
guère le loisir de penser aux conséquences de ce drame qui, pour la
première fois, mettait de l'animation, de la vie dans ce morne Prieuré.
Madame ne nous laissait pas une minute de répit. Il fallait courir-ci...
courir-là... sans raison, d'ailleurs, car Madame avait perdu un peu la
tête... Quant à Marianne, il semblait qu'elle ne se fût aperçue de rien,
et que rien ne fût arrivé de bouleversant dans la maison... Pareille à
la triste Eugénie, elle suivait son idée, et son idée était bien loin de
nos préoccupations. Lorsque Monsieur apparaissait dans la cuisine,
elle devenait subitement comme ivre, et elle le regardait avec des yeux
extasiés...
--Oh! ta grosse frimousse!... tes grosses mains!... tes gros yeux!...
Le soir, après un dîner silencieux, je pus réfléchir. L'idée m'était
venue tout de suite, et maintenant elle se fortifiait en moi, que Joseph
n'était pas étranger à ce hardi pillage. Je voulus même espérer qu'entre
son voyage à Cherbourg et la préparation de ce coup de main audacieux et
incomparablement exécuté, il y eût un lien évident. Et je me souvenais
de cette réponse qu'il m'avait faite, la veille de son départ:
--Ça dépend... d'une affaire très importante...
Quoiqu'il s'efforçât de paraître naturel, je percevais dans ses gestes
dans son attitude, dans son silence, une gêne inhabituelle... visible
pour moi seule...
Ce pressentiment, je n'essayai pas de le repousser, tant il me
satisfaisait. Au contraire, je m'y complus avec une joie intense...
Marianne, nous ayant laissés seuls un moment dans la cuisine,
je m'approchai de Joseph, et câline, tendre, émue d'une émotion
inexprimable, je lui demandai:
--Dites-moi, Joseph, que c'est vous qui avez violé la petite Claire dans
le bois... Dites-moi que... c'est vous qui avez volé l'argenterie de
Madame...
Surpris, hébété de cette question, Joseph me regarda... Puis, tout d'un
coup sans me répondre, il m'attira vers lui et faisant ployer ma nuque
sous un baiser, fort comme un coup de massue, il me dit:
--Ne parle pas de ça... puisque tu viendras là-bas avec moi, dans le
petit café... et puisque nos deux âmes sont pareilles!...
Je me souvins avoir vu, dans un petit salon, chez la comtesse Fardin,
une sorte d'idole hindoue, d'une grande beauté horrible et meurtrière...
Joseph, à ce moment, lui ressemblait...
* * * * *
Les jours passèrent, et les mois... Naturellement, les magistrats
ne purent rien découvrir et ils abandonnèrent l'instruction,
définitivement... Leur opinion était que le coup avait été exécuté
par d'experts cambrioleurs de Paris... Paris a bon dos. Et allez donc
chercher dans le tas!...
Ce résultat négatif indigna Madame. Elle débina violemment la
magistrature, qui ne pouvait lui rendre son argenterie. Mais elle ne
renonça pas pour cela à l'espoir de retrouver «l'huilier de Louis XVI»,
comme disait Joseph. Elle avait chaque jour des combinaisons nouvelles
et biscornues, qu'elle transmettait aux magistrats, lesquels, fatigués
de ces billevesées, ne lui répondaient même plus... Je fus enfin
rassurée sur le compte de Joseph... car je redoutais toujours une
catastrophe pour lui...
Joseph était redevenu silencieux et dévoué, le serviteur familial,
la perle rare. Je ne puis m'empêcher de pouffer au souvenir d'une
conversation que, la journée même du vol, je surpris derrière la porte
du salon, entre Madame et le procureur de la République, un petit sec,
à lèvres minces, à teint bilieux, et dont le profil était coupant, comme
une lame de sabre.
--Vous ne soupçonnez personne parmi vos gens? demanda le procureur...
Votre cocher?
--Joseph! s'écria Madame scandalisée... un homme qui nous est si
dévoué... qui depuis plus de quinze ans est à notre service!... la
probité même, Monsieur le procureur... une perle!... il se jetterait au
feu pour nous...
Soucieuse, le front plissé, elle réfléchit.
--Il n'y aurait que cette fille, la femme de chambre. Je ne la connais
pas, moi, cette fille. Elle a peut-être de très mauvaises relations à
Paris... elle écrit souvent à Paris... Plusieurs fois je l'ai surprise,
en train de boire le vin de la table et de manger nos pruneaux... Quand
on boit le vin de ses maîtres... on est capable de tout...
Et elle murmura:
--On ne devrait jamais prendre de domestiques à Paris... Elle est
singulière, en effet.
Non, mais voyez-vous cette chipie?...
C'est bien ça, les gens méfiants... Ils se méfient de tout le monde,
sauf de celui qui les vole, naturellement. Car j'étais de plus en plus
convaincue que Joseph avait été l'âme de cette affaire. Depuis longtemps
je l'avais surveillé, non par un sentiment hostile, vous pensez bien,
mais par curiosité, et j'avais la certitude que ce fidèle et dévoué
serviteur, cette perle unique, chapardait tout ce qu'il pouvait dans la
maison. Il dérobait de l'avoine, du charbon, des oeufs, de menues choses
susceptibles d'être revendues, sans qu'il fût possible d'en connaître
l'origine. Et son ami le sacristain ne venait pas le soir, dans la
sellerie, pour rien, et pour y discuter seulement sur les bienfaits de
l'antisémitisme. En homme avisé, patient, prudent, méthodique, Joseph
n'ignorait pas que les petits larcins quotidiens font les gros
comptes annuels, et je suis persuadée que de cette façon, il triplait,
quadruplait ses gages, ce qui n'est jamais à dédaigner. Je sais bien
qu'il y a une différence entre de si menus vols et un pillage audacieux
comme fut celui de la nuit du 24 décembre... Cela prouve qu'il aimait
aussi à travailler dans le grand... Qui me dit que Joseph n'était pas
alors affilié à une bande?... Ah! comme j'aurais voulu et comme je
voudrais encore savoir tout cela!
Depuis le soir où son baiser me fut comme un aveu du crime, où sa
confiance alla vers moi avec la poussée d'un rut, Joseph nia. J'eus beau
le tourner, le retourner, lui tendre des pièges, l'envelopper de paroles
douces et de caresses, il ne se démentit plus... Et il entra dans la
folie d'espoir de Madame. Lui aussi combina des plans, reconstitua tous
les détails du vol; et il battit les chiens qui n'aboyèrent pas, et il
menaça de son poing les voleurs inconnus, les chimériques voleurs comme
s'il les voyait fuir à l'horizon. Je ne savais plus à quoi m'en tenir
sur le compte de cet impénétrable bonhomme... Un jour, je croyais à son
crime, un autre jour à son innocence. Et c'était horriblement agaçant.
Comme autrefois, nous nous retrouvions, le soir, à la sellerie:
--Eh bien, Joseph?...
--Ah! vous voilà, Célestine!
--Pourquoi ne me parlez-vous plus?... Vous avez l'air de me fuir...
--Vous fuir?... moi...? Ah! bon Dieu!...
--Oui... depuis cette fameuse matinée...
--Parlez point de ça, Célestine... Vous avez de trop mauvaises idées.
Et triste, il dodelinait de la tête.
--Voyons, Joseph... vous savez bien que c'est pour rire. Est-ce que je
vous aimerais si vous aviez commis un tel crime?... Mon petit Joseph...
--Oui, oui... vous êtes une enjôleuse... C'est pas bien...
--Et quand partons-nous?... Je ne puis plus vivre ici.
--Pas tout de suite... Il faut encore attendre...
--Mais pourquoi?
--Parce que... ça se peut pas... tout de suite...
Un peu piquée, sur un ton de légère fâcherie, je disais:
--Ça n'est pas gentil!... Et vous n'êtes guère pressé de m'avoir...
--Moi? s'écriait Joseph, avec d'ardentes grimaces... Si c'est Dieu
possible!... Mais, j'en bous... j'en bous!...
--Eh bien alors, partons...
Et il s'obstinait, sans jamais s'expliquer davantage...
--Non... non... ça ne se peut pas encore...
Tout naturellement, je songeais:
--C'est juste, après tout... S'il a volé l'argenterie, il ne peut pas
s'en aller maintenant, ni s'établir... On aurait des soupçons peut-être.
Il faut que le temps passe et que l'oubli se fasse sur cette mystérieuse
affaire...
Un autre soir, je proposai:
--Écoutez, mon petit Joseph, il y aurait un moyen de partir d'ici... il
faudrait avoir une discussion avec Madame et l'obliger à nous mettre à
la porte tous les deux...
Mais il protesta vivement:
--Non, non... fit-il... Pas de ça, Célestine. Ah! mais non... Moi,
j'aime mes maîtres... Ce sont de bons maîtres... Il faut bien quitter
d'avec eux... Il faut partir d'ici comme de braves gens... des gens
sérieux, quoi... Il faut que les maîtres nous regrettent et qu'ils
soient embêtés... et qu'ils pleurent de nous voir partir...
Avec une gravité triste où je ne sentis aucune ironie, il affirma:
--Moi, vous savez, ça me fera du deuil de m'en aller d'ici... Depuis
quinze ans que je suis ici... dame!... on s'attache à une maison... Et
vous, Célestine... ça ne vous fera pas de peine?
--Ah! non... m'écriai-je, en riant.
--C'est pas bien... c'est pas bien... Il faut aimer ses maîtres... les
maîtres sont les maîtres... Et, tenez, je vous recommande ça... Soyez
bien gentille, bien douce, bien dévouée... travaillez bien... Ne
répondez pas... Enfin, quoi, Célestine, il faut bien quitter d'avec
eux... d'avec Madame, surtout...
Je suivis les conseils de Joseph et, durant les mois que nous avions à
rester au Prieuré, je me promis de devenir une femme de chambre
modèle, une perle, moi aussi... Toutes les intelligences, toutes les
complaisances, toutes les délicatesses, je les prodiguai... Madame
s'humanisait avec moi; peu à peu, elle se faisait véritablement mon
amie... Je ne crois pas que mes soins seuls eussent amené ce changement
dans le caractère de Madame. Madame avait été frappée dans son orgueil,
et jusque dans ses raisons de vivre. Comme après une grande douleur,
après la perte foudroyante d'un être uniquement chéri, elle ne luttait
plus, s'abandonnait, douce et plaintive, à l'abattement de ses nerfs
vaincus et de ses fiertés humiliées, et elle ne semblait plus chercher
auprès de ceux qui l'entouraient que de la consolation, de la pitié, de
la confiance. L'enfer du Prieuré se transformait pour tout le monde en
un vrai paradis...
C'est au plein de cette paix familiale, de cette douceur domestique, que
j'annonçai un matin à Madame la nécessité où j'étais de la quitter...
J'inventai une histoire romanesque... je devais retourner au pays, pour
y épouser un brave garçon qui m'attendait depuis longtemps. En termes
attendrissants j'exprimai ma peine, mes regrets, les bontés de Madame,
etc... Madame fut atterrée... Elle essaya de me retenir, par les
sentiments et par l'intérêt... offrit d'augmenter mes gages, de me
donner une belle chambre, au second étage de la maison. Mais, devant ma
résolution, elle dut se résigner...
--Je m'habituais si bien à vous, maintenant!... soupira-t-elle... Ah! je
n'ai pas de chance...
Mais ce fut bien pire quand, huit jours après, Joseph vint à son tour
expliquer que, se faisant trop vieux, étant trop fatigué, il ne pouvait
plus continuer son service et qu'il avait besoin de repos.
--Vous, Joseph?... s'écria Madame... vous aussi?... Ce n'est pas
possible... La malédiction est donc sur le Prieuré... Tout le monde
m'abandonne... tout m'abandonne...
Madame pleura. Joseph pleura. Monsieur pleura. Marianne pleura...
--Vous emportez tous nos regrets, Joseph!...
Hélas! Joseph n'emportait pas que des regrets... il emportait aussi
l'argenterie!...
Une fois dehors, je fus perplexe... Je n'avais aucun scrupule à jouir
de l'argent de Joseph, de l'argent volé--non ce n'était pas cela... quel
est l'argent qui n'est pas volé?--mais je craignis que le sentiment que
j'éprouvais ne fût qu'une curiosité fugitive. Joseph avait pris sur moi,
sur mon esprit comme sur ma chair, un ascendant qui n'était peut-être
pas durable... Et peut-être n'était-ce en moi qu'une perversion
momentanée de mes sens?... Il y avait des moments où je me
demandais aussi si ce n'était pas mon imagination--portée aux rêves
exceptionnels--qui avait créé Joseph tel que je le voyais, s'il n'était
point réellement qu'une simple brute, un paysan, incapable même
d'une belle violence, même d'un beau crime?... Les suites de cet
acte m'épouvantaient... Et puis--n'est-ce pas une chose vraiment
inexplicable?--cette idée que je ne servirais plus chez les autres me
causait quelque regret... Autrefois, je croyais que j'accueillerais
avec une grande joie la nouvelle de ma liberté. Eh bien, non!... D'être
domestique, on a ça dans le sang... Si le spectacle du luxe bourgeois
allait me manquer tout à coup? J'entrevis mon petit intérieur, sévère
et froid, pareil à un intérieur d'ouvrier, ma vie médiocre, privée
de toutes ces jolies choses, de toutes ces jolies étoffes si douces à
manier, de tous ces vices jolis dont c'était mon plaisir de les servir,
de les chiffonner, de les pomponner, de m'y plonger, comme dans un bain
de parfums... Mais il n'y avait plus à reculer.
Ah! qui m'eût dit, le jour gris, triste et pluvieux où j'arrivai au
Prieuré, que je finirais avec ce bonhomme étrange, silencieux et bourru,
qui me regardait avec tant de dédain?...
Maintenant, nous sommes dans le petit café... Joseph a rajeuni. Il n'est
plus courbé, ni lourdaud. Et il marche d'une table à l'autre, et il
trotte d'une salle dans l'autre, le jarret souple, l'échine élastique.
Ses épaules qui m'effrayaient ont pris de la bonhomie; sa nuque, parfois
si terrible, a quelque chose de paternel et de reposé. Toujours rasé
de frais, la peau brune et luisante ainsi que de l'acajou, coiffé d'un
béret crâne, vêtu d'une vareuse bleue, bien propre, il a l'air
d'un ancien marin, d'un vieux loup de mer qui aurait vu des choses
extraordinaires et traversé d'extravagants pays. Ce que j'admire en
lui, c'est sa tranquillité morale... Jamais plus une inquiétude dans
son regard... On voit que sa vie repose sur des bases solides. Plus
violemment que jamais, il est pour la famille, pour la propriété, pour
la religion, pour la marine, pour l'armée, pour la patrie... Moi, il
m'épate!
En nous mariant, Joseph m'a reconnu dix mille francs... L'autre jour,
le commissariat maritime lui a adjugé un lot d'épaves de quinze mille
francs, qu'il a payé comptant et qu'il a revendu avec un fort bénéfice.
Il fait aussi de petites affaires de banque, c'est-à-dire qu'il prête de
l'argent à des pêcheurs. Et déjà, il songe à s'agrandir en acquérant la
maison voisine. On y installerait peut-être un café-concert...
Cela m'intrigue qu'il ait tant d'argent. Et quelle est sa fortune?...
Je n'en sais rien. Il n'aime pas que je lui parle de cela; il n'aime pas
que je lui parle du temps où nous étions en place... On dirait qu'il a
tout oublié et que sa vie n'a réellement commencé que du jour où il prit
possession du petit café... Quand je lui adresse une question qui
me tourmente, il semble ne pas comprendre ce que je dis. Et dans son
regard, alors, passent des lueurs terribles, comme autrefois... Jamais
je ne saurai rien de Joseph, jamais je ne connaîtrai le mystère de sa
vie... Et c'est peut-être cet inconnu qui m'attache tant à lui...
Joseph veille à tout dans la maison, et rien n'y cloche. Nous avons
trois garçons pour servir les clients, une bonne à tout faire pour la
cuisine et pour le ménage, et cela marche à la baguette... Il est vrai
qu'en trois mois nous avons changé quatre fois de bonne... Ce
qu'elles sont exigeantes, les bonnes, à Cherbourg, et chapardeuses, et
dévergondées!... Non, c'est incroyable, et c'est dégoûtant...
Moi je tiens la caisse, trônant au comptoir, au milieu d'une forêt
de fioles enluminées. Je suis là aussi pour la parade et pour la
causette... Joseph veut que je sois bien frusquée; il ne me refuse
jamais rien de ce qui peut m'embellir, et il aime que le soir je montre
ma peau dans un petit décolletage aguichant... Il faut allumer le
client, l'entretenir dans une constante joie, dans un constant désir de
ma personne... Il y a déjà deux ou trois gros quartiers-maîtres, deux
ou trois mécaniciens de l'escadre, très calés, qui me font une cour
assidue. Naturellement, pour me plaire, ils dépensent beaucoup. Joseph
les gâte spécialement, car ce sont de terribles pochards. Nous avons
pris aussi quatre pensionnaires. Ils mangent avec nous et chaque soir se
paient du vin, des liqueurs de supplément, dont tout le monde profite...
Ils sont fort galants avec moi et je les excite de mon mieux... Mais il
ne faudrait pas, je pense, que mes façons dépassassent l'encouragement
des banales oeillades, des sourires équivoques et des illusoires
promesses... Je n'y songe pas, d'ailleurs... Joseph me suffit, et je
crois bien que je perdrais au change, même s'il s'agissait de le tromper
avec l'amiral... Mazette!... c'est un rude homme... Bien peu de jeunes
gens seraient capables de satisfaire une femme comme lui... C'est drôle,
vraiment... quoiqu'il soit bien laid, je ne trouve personne d'aussi
beau que mon Joseph... Je l'ai dans la peau, quoi!... Oh! le vieux
monstre!... Ce qu'il m'a prise!... Et il les connaît, tous les trucs
de l'amour, et il en invente... Quand on pense qu'il n'a pas quitté la
province... qu'il a été toute sa vie un paysan, on se demande où il a pu
apprendre tous ces vices-là...
Mais où Joseph triomphe, c'est dans la politique. Grâce à lui, le petit
café, dont l'enseigne: A L'ARMÉE FRANÇAISE! brille sur tout le quartier,
le jour, en grosses lettres d'or, le soir, en grosses lettres de feu,
est maintenant le rendez-vous officiel des antisémites marquants et des
plus bruyants patriotes de la ville. Ceux-ci viennent fraterniser là,
dans des soulographies héroïques, avec des sous-officiers de l'armée
et des gradés de la marine. Il y a déjà eu des rixes sanglantes, et,
plusieurs fois, à propos de rien, les sous-officiers ont tiré leurs
sabres, menaçant de crever des traîtres imaginaires... Le soir du
débarquement de Dreyfus en France, j'ai cru que le petit café allait
crouler sous les cris de: «Vive l'armée!» et «Mort aux juifs!» Ce
soir-là, Joseph, qui est déjà populaire dans la ville, eut un succès
fou. Il monta sur une table et il cria:
--Si le traître est coupable, qu'on le rembarque... S'il est innocent,
qu'on le fusille...
De toutes parts, on vociféra:
--Oui, oui!... Qu'on le fusille! Vive l'armée!
Cette proposition avait porté l'enthousiasme jusqu'au paroxysme. On
n'entendait dans le café, dominant les hurlements, que des cliquetis
de sabre, et des poings s'abattant sur les tables de marbre. Quelqu'un,
ayant voulu dire on ne sait quoi, fut hué, et Joseph, se précipitant sur
lui, d'un coup de poing lui fendit les lèvres et lui cassa cinq dents...
Frappé à coups de plat de sabre, déchiré, couvert de sang, à moitié
mort, le malheureux fut jeté comme une ordure dans la rue, toujours aux
cris de: «Vive l'armée! Mort aux Juifs!»
Il y a des moments où j'ai peur dans cette atmosphère de tuerie, parmi
toutes ces faces bestiales, lourdes d'alcool et de meurtre... Mais
Joseph me rassure:
--C'est rien... fait-il... Faut ça pour les affaires...
Hier, revenant du marché, Joseph, se frottant les mains, très gai,
m'annonça:
--Les nouvelles sont mauvaises. On parle de la guerre avec l'Angleterre.
--Ah! mon Dieu! m'écriai-je. Si Cherbourg allait être bombardé?
--Ouah!... ouah!... ricana Joseph... Seulement, j'ai pensé à une
chose... j'ai pensé à un coup... à un riche coup...
Malgré moi, je frissonnai... Il devait ruminer quelque immense
canaillerie.
--Plus je te regarde... dit-il... et plus je me dis que tu n'as pas une
tête de bretonne. Non, tu n'as pas une tête de bretonne... Tu aurais
plutôt une tête d'alsacienne... Hein?... Ça serait un fameux coup d'oeil
dans le comptoir?
J'éprouvai de la déception... Je croyais que Joseph allait me proposer
une chose terrible... J'étais fière déjà d'être de moitié dans une
entreprise hardie... Chaque fois que je le vois songeur, mes idées
s'allument tout de suite. J'imagine des tragédies, des escalades
nocturnes, des pillages, des couteaux tirés, des gens qui râlent sur la
bruyère des forêts... Et voilà qu'il ne s'agissait que d'une réclame,
petite et vulgaire...
Les mains dans ses poches, crâne sous son béret bleu, il se dandinait
drôlement...
--Tu comprends?... insista-t-il. Au moment d'une guerre... une
Alsacienne bien jolie, bien frusquée, ça enflamme les coeurs, ça excite
le patriotisme... Et il n'y a rien comme le patriotisme pour saouler
les gens... Qu'est-ce que tu en penses?... Je te ferais mettre sur les
journaux... et même, peut-être, sur des affiches...
--J'aime mieux rester en dame!... répondis-je, un peu sèchement.
Là-dessus, nous nous disputâmes. Et, pour la première fois, nous en
vînmes aux mots violents.
--Tu ne faisais pas tant de manières quand tu couchais avec tout le
monde... cria Joseph.
--Et toi!... quand tu... Tiens, laisse-moi, parce que j'en dirais trop
long...
--Putain!
--Voleur!
Un client entra... Il ne fut plus question de rien. Et le soir, on se
raccommoda dans les baisers...
* * * * *
Je me ferai faire un joli costume d'Alsacienne... avec du velours et
de la soie... Au fond, je suis sans force contre la volonté de Joseph.
Malgré ce petit accès de révolte, Joseph me tient, me possède comme un
démon. Et je suis heureuse d'être à lui... Je sens que je ferai tout
ce qu'il voudra que je fasse, et que j'irai toujours où il me dira
d'aller... jusqu'au crime!...
Mars 1900.