24 novembre.

Aucune lettre de Joseph. Sachant combien il est prudent, je ne suis pas

trop étonnée de son silence, mais j'en souffre un peu. Certes, Joseph

n'ignore point qu'avant de nous être distribuées les lettres passent

par Madame, et, sans doute, il ne veut pas s'exposer et m'exposer à

ce qu'elles soient lues ou seulement que le fait qu'il m'écrive soit

méchamment commenté par Madame. Pourtant, lui qui a tant de ressources

dans l'esprit, j'aurais cru qu'il eût trouvé le moyen de me donner de

ses nouvelles... Il doit rentrer demain matin. Rentrera-t-il?... Je ne

suis pas sans inquiétudes... et mon cerveau marche, marche... Pourquoi

aussi n'a-t-il pas voulu que je connusse son adresse à Cherbourg?...

Mais je ne veux pas penser à tout cela qui me brise la tête et me donne

la fièvre.

Ici, rien, sinon moins d'événements toujours et plus de silence encore.

C'est le sacristain qui, par amitié, remplace Joseph. Chaque jour,

ponctuellement, il vient faire le pansage des chevaux et surveiller les

châssis. Impossible de lui tirer une seule parole. Il est plus muet,

plus méfiant, plus louche d'allures que Joseph. Il est plus vulgaire

aussi, et il n'a pas sa grandeur et sa force... Je le vois très peu

et seulement quand j'ai un ordre à lui transmettre... Un drôle de type

aussi, celui-là!... L'épicière m'a raconté qu'il avait, étant jeune,

étudié pour être prêtre et qu'on l'avait chassé du séminaire à cause

de son indélicatesse et de son immoralité.--Ne serait-ce pas lui qui a

violé la petite Claire dans le bois?... Depuis, il a essayé un peu de

tous les métiers. Tantôt pâtissier, tantôt chantre au lutrin, tantôt

mercier ambulant, clerc de notaire, domestique, tambour de ville,

adjudicataire du marché, employé chez l'huissier, il est depuis quatre

ans sacristain. Sacristain, c'est être encore un peu curé. Il a,

du reste, toutes les manières visqueuses et rampantes des cloportes

ecclésiastiques... Bien sûr qu'il ne doit pas reculer devant les plus

sales besognes... Joseph a le tort d'en faire son ami... Mais est-il son

ami?... N'est-il pas plutôt son complice?

Madame a la migraine... Il paraît que cela lui arrive régulièrement tous

les trois mois. Durant deux jours, elle reste enfermée, rideaux

tirés, sans lumière, dans sa chambre où seule Marianne a le droit de

pénétrer... Elle ne veut pas de moi... La maladie de Madame, c'est du

bon temps pour Monsieur... Monsieur en profite... Il ne quitte plus la

cuisine... Tantôt, je l'ai surpris qui en sortait, la face très rouge,

la culotte encore toute déboutonnée. Ah! je voudrais bien les voir,

Marianne et lui... Cela doit vous dégoûter de l'amour pour jamais...

Le capitaine Mauger qui ne me parle plus et me lance, derrière la haie,

des regards furieux, s'est remis avec sa famille, du moins avec l'une

de ses nièces, qui est venue s'installer chez lui... Elle n'est pas mal:

une grande blonde, avec un nez trop long, mais fraîche et bien faite...

Au dire des gens, c'est elle qui tiendra la maison et qui remplacera

Rose dans le lit du capitaine. De cette façon, les saletés ne sortiront

plus de la famille.

Quant à Mme Gouin, la mort de Rose aurait pu être un coup pour ses

matinées du dimanche. Elle a compris qu'elle ne pouvait pas rester sans

un grand premier rôle. Maintenant, c'est cette peste de mercière qui

mène le branle des potins et qui se charge d'entretenir les filles

du Mesnil-Roy dans l'admiration et dans la propagande des talents

clandestins de cette infâme épicière. Hier dimanche, je suis allée chez

elle. C'était fort brillant... toutes étaient là. On y a très peu parlé

de Rose, et quand j'ai raconté l'histoire des testaments, ç'a été un

éclat de rire général. Ah! le capitaine avait raison quand il me disait:

«Tout se remplace.»... Mais la mercière n'a pas l'autorité de Rose,

car c'est une femme sur qui, au point de vue des moeurs, il n'y a

malheureusement rien à dire.

Avec quelle hâte j'attends Joseph!... Avec quelle impatience nerveuse

j'attends le moment de savoir ce que je dois espérer ou craindre de

la destinée!... Je ne puis plus vivre ainsi. Jamais je n'ai été autant

écoeurée de cette existence médiocre que je mène, de ces gens que je

sers, de tout ce milieu de mornes fantoches où, de jour en jour,

je m'abêtis davantage. Si je n'avais, pour me soutenir, l'étrange

sentiment, qui donne à ma vie actuelle un intérêt nouveau et puissant,

je crois que je ne tarderais pas à sombrer, moi aussi, dans cet abîme de

sottises et de vilenies que je vois s'élargir de plus en plus autour de

moi... Ah! que Joseph réussisse ou non, qu'il change ou ne change pas

d'idée sur moi, ma résolution est prise; je ne veux plus rester ici...

Encore quelques heures, encore toute une nuit d'anxiété... et je serai

enfin fixée sur mon avenir.

Cette nuit, je vais la passer à remuer encore d'anciens souvenirs, pour

la dernière fois peut-être. C'est le seul moyen que j'aie de ne pas trop

penser aux inquiétudes du présent, de ne pas trop me casser la tête aux

chimères de demain. Au fond, ces souvenirs m'amusent, et ils renforcent

mon mépris. Quelles singulières et monotones figures, tout de même,

j'ai rencontrées sur ma route de servage!... Quand je les revois, par la

pensée, elles ne me font pas l'effet d'être réellement vivantes. Elles

ne vivent, du moins, elles ne donnent l'illusion de vivre, que par

leurs vices... Enlevez-leur ces vices qui les soutiennent comme les

bandelettes soutiennent les momies... et ce ne sont même plus des

fantômes, ce n'est plus que de la poussière, de la cendre... de la

mort..

* * * * *

Ah! par exemple, c'était une fameuse maison celle où, quelques jours

après avoir refusé d'aller chez le vieux monsieur de province, je

fus adressée, avec toutes sortes de références admirables, par Mme

Paulhat-Durand. Des maîtres tout jeunes, sans bêtes ni enfants, un

intérieur mal tenu, sous le chic apparent des meubles et la lourde

somptuosité des décors... Du luxe et plus encore de coulage... Un

simple coup d'oeil en entrant et j'avais vu tout cela... j'avais vu,

parfaitement vu, à qui j'avais affaire. C'était le rêve, quoi! J'allais

donc oublier là toutes mes misères, et M. Xavier que j'avais souvent

encore dans la peau, la petite canaille... et les bonnes soeurs de

Neuilly... et les stations crevantes dans l'antichambre du bureau

de placement, et les longs jours d'angoisse et les longues nuits de

solitude ou de crapule...

J'allais donc m'arranger une existence douce, de travail facile et

de profits certains. Tout heureuse de ce changement, je me promis de

corriger les fantaisies trop vives de mon caractère, de réprimer les

élans fougueux de ma franchise, afin de rester longtemps, longtemps,

dans cette place. En un clin d'oeil, mes idées noires disparurent et ma

haine des bourgeois, comme par enchantement, s'envola. Je redevins d'une

gaieté folle et trépidante, et, reprise d'un violent amour de la vie, je

trouvai que les maîtres ont du bon, quelquefois... Le personnel n'était

pas nombreux, mais de choix: une cuisinière, un valet de chambre, un

vieux maître d'hôtel et moi... Il n'y avait pas de cocher, les maîtres

ayant, depuis peu, supprimé l'écurie et se servant de voitures de grande

remise... Nous fûmes amis tout de suite. Le soir même, ils arrosèrent ma

bienvenue d'une bouteille de vin de Champagne.

--Mazette!... fis-je en battant des mains... on se met bien, ici.

Le valet de chambre sourit, agita en l'air musicalement un trousseau de

clés. Il avait les clés de la cave; il avait les clés de tout. C'était

l'homme de confiance de la maison...

--Vous me les prêterez, dites? demandai-je, en manière de rigolade.

Il répondit, en me décochant un regard tendre:

--Oui, si vous êtes chouette avec Bibi... Il faudra être chouette avec

Bibi...

Ah! c'était un chic homme et qui savait parler aux femmes... Il

s'appelait William... Quel joli nom!...

Durant le repas qui se prolongea, le vieux maître d'hôtel ne dit pas un

mot, but beaucoup, mangea beaucoup. On ne faisait pas attention à lui,

et il semblait un peu gâteux. Quant à William, il se montra charmant,

galant, empressé, me fit sous la table des agaceries délicates,

m'offrit, au café, des cigarettes russes dont il avait ses poches

pleines... Puis m'attirant vers lui--j'étais un peu étourdie par le

tabac, un peu grise aussi et toute défrisée--il m'assit sur ses genoux,

et me souffla dans l'oreille des choses d'un raide... Ah! ce qu'il était

effronté!

Eugénie, la cuisinière, ne paraissait pas scandalisée de ces propos et

de ces jeux. Inquiète, rêveuse, elle tendait sans cesse le cou vers la

porte, dressait l'oreille au moindre bruit comme si elle eût attendu

quelqu'un et, l'oeil tout vague, elle lampait, coup sur coup, de pleins

verres de vin... C'était une femme d'environ quarante-cinq ans, avec une

forte poitrine, une bouche large aux lèvres charnues, sensuelles, des

yeux langoureux et passionnés, un air de grande bonté triste. Enfin,

du dehors, on frappa quelques coups discrets à la porte de service. Le

visage d'Eugénie s'illumina; elle se leva d'un bond, alla ouvrir... Je

voulus reprendre une position plus convenable, n'étant pas au fait des

habitudes de l'office, mais William m'enlaça plus fort, et me retint

contre lui, d'une solide étreinte...

--Ce n'est rien, fit-il, calmement... c'est le petit.

Pendant ce temps, un jeune homme entrait, presque un enfant. Très mince,

très blond, très blanc de peau, sous une ombre de barbe--dix-huit ans à

peine--, il était joli comme un amour. Il portait un veston tout neuf,

élégant, qui dessinait son buste svelte et gracile, une cravate

rose... C'était le fils des concierges de la maison voisine. Il venait,

paraît-il, tous les soirs... Eugénie l'adorait, en était folle. Chaque

jour, elle mettait de côté, dans un grand panier, des soupières pleines

de bouillon, de belles tranches de viande, des bouteilles de vin, de

gros fruits et des gâteaux que le petit emportait à ses parents.

--Pourquoi viens-tu si tard, ce soir? demanda Eugénie.

Le petit s'excusa d'une voix traînante:

--A fallu que j'garde la loge... maman faisait une course...

--Ta mère... ta mère... Ah! mauvais sujet, est-ce vrai au moins?...

Elle soupira et, ses yeux dans les yeux de l'enfant, les deux mains

appuyées à ses épaules, elle débita d'un ton dolent:

--Quand tu tardes à venir, j'ai toujours peur de quelque chose. Je ne

veux pas que tu te mettes en retard, mon chéri... Tu diras à ta mère que

si cela continue... eh bien, je ne te donnerai plus rien... pour elle...

Puis, les narines frémissantes, le corps tout entier secoué d'un

frisson:

--Que tu es joli, mon amour!... Oh! ta petite frimousse... ta petite

frimousse... Je ne veux pas que les autres en aient... Pourquoi n'as-tu

pas mis tes beaux souliers jaunes?... Je veux que tu sois joli de

partout, quand tu viens... Et ces yeux-là... ces grands yeux polissons,

petit brigand?... Ah! je parie qu'ils ont encore regardé une autre

femme! Et ta bouche... ta bouche!... qu'est-ce qu'elle a fait cette

bouche-là!...

Il la rassura, souriant, se dandinant sur ses hanches frêles...

--Dieu non!... ça, je t'assure, Nini... c'est pas une blague... maman

faisait une course... là... vrai!

Eugénie répéta, à plusieurs reprises:

--Ah! mauvais sujet... mauvais sujet... je ne veux pas que tu regardes

les autres femmes... Ta petite frimousse pour moi, ta petite bouche,

pour moi... tes grands yeux pour moi!... Tu m'aimes bien, dis?...

--Oh! oui... Pour sûr...

--Dis le encore...

--Ah! pour sûr!...

Elle lui sauta au cou, et, la gorge haletante, bégayant des mots

d'amour, elle l'entraîna dans la pièce voisine.

William me dit:

--Ce qu'elle en pince!... Et ce qu'il lui coûte gros, ce gamin... La

semaine dernière, elle l'a encore habillé tout à neuf. C'est pas vous

qui m'aimeriez comme ça!...

Cette scène m'avait profondément émue, et tout de suite je vouai à

la pauvre Eugénie une amitié de soeur... Ce gamin ressemblait à M.

Xavier... Du moins, entre ces deux jolis êtres de pourriture, il y avait

une similitude morale. Et ce rapprochement me rendit triste, oh! triste,

infiniment. Je me revis dans la chambre de M. Xavier, le soir où je lui

donnai les quatre-vingt-dix francs... Oh! ta petite frimousse, ta petite

bouche, tes grands yeux!... C'étaient les mêmes yeux froids et cruels,

la même ondulation du corps... c'était le même vice qui brillait à

ses prunelles et donnait au baiser de ses lèvres quelque chose

d'engourdissant, comme un poison...

Je me dégageai des bras de William, devenu de plus en plus entreprenant:

--Non... lui dis-je, un peu sèchement... pas ce soir...

--Mais tu avais promis d'être chouette avec Bibi?...

--Pas ce soir...

Et, m'arrachant à son étreinte, j'arrangeai un peu le désordre de mes

cheveux, le chiffonnement de mes jupes, et je dis:

--Ah! bien, tout de même!... ça ne traîne pas avec vous...

Naturellement, je ne voulus rien changer aux habitudes de la maison,

dans le service. William faisait le ménage, à la va comme je te pousse.

Un coup de balai par-ci, de plumeau par-là... ça y était. Le reste du

temps, il bavardait, fouillait les tiroirs, les armoires, lisait les

lettres qui, d'ailleurs, traînaient de tous les côtés et dans tous les

coins. Je fis comme lui. Je laissai s'accumuler la poussière sur et sous

les meubles, et je me gardai bien de rien toucher au désordre des salons

et des chambres. A la place des maîtres, moi, j'aurais eu honte de

vivre dans un intérieur pareillement torchonné. Mais ils ne savaient pas

commander, et, timides, redoutant les scènes, ils n'osaient jamais

rien dire. Si, parfois, à la suite d'un manquement trop visible ou trop

gênant, ils se hasardaient jusqu'à balbutier: «Il me semble que vous

n'avez pas fait ceci ou cela», nous n'avions qu'à répondre sur un ton

où la fermeté n'excluait pas l'insolence: «Je demande bien pardon à

Madame... Madame se trompe... Et si Madame n'est pas contente...» Alors,

ils n'insistaient plus et tout était dit... Jamais je n'ai rencontré,

dans ma vie, des maîtres ayant moins d'autorité sur leurs domestiques,

et plus godiches!... Vrai, on n'est pas _serins_, comme ils l'étaient...

Il faut rendre à William cette justice qu'il avait su mettre les choses

sur un bon pied dans la boîte. William avait une passion, commune

a beaucoup de gens de service: les courses. Il connaissait tous les

jockeys, tous les entraîneurs, tous les bookmakers, et aussi quelques

gentilshommes très galbeux, des barons, des vicomtes, qui lui montraient

une certaine amitié, sachant qu'il possédait, de temps à autre,

des tuyaux épatants... Cette passion qui, pour être entretenue

et satisfaite, demande des sorties nombreuses et des déplacements

suburbains, ne s'accorde pas avec un métier peu libre et sédentaire,

comme est celui de valet de chambre. Or, William avait réglé sa vie

ainsi: après le déjeuner, il s'habillait et sortait... Ce qu'il était

chic avec son pantalon à carreaux noirs et blancs, ses bottines vernies,

son pardessus mastic et ses chapeaux... Oh! les chapeaux de William, des

chapeaux couleur d'eau profonde, où les ciels, les arbres, les rues,

les fleuves, les foules, les hippodromes se succédaient en prodigieux

reflets!... Il ne rentrait qu'à l'heure d'habiller son maître, et,

le soir, après le dîner, souvent, il repartait ayant, disait-il,

d'importants rendez-vous, avec des Anglais. Je ne le revoyais que

la nuit, très tard, un peu ivre de cocktail, toujours... Toutes les

semaines, il invitait des amis à dîner, des cochers, des valets de

chambre, des gens de courses, ceux-ci, comiques et macabres avec leurs

jambes torses, leurs genoux difformes, leur aspect de crapuleux cynisme

et de sexe ambigu. Ils parlaient chevaux, turf, femmes, racontaient sur

leurs maîtres des histoires sinistres--à les entendre, ils étaient tous

pédérastes--puis, quand le vin exaltait les cerveaux, ils s'attaquaient

à la politique... William y était d'une intransigeance superbe et d'une

terrible violence réactionnaire.

--Moi, mon homme, criait-il... c'est Cassagnac... Un rude gars,

Cassagnac... un luron... un lapin!... Ils en ont peur... Ce qu'il écrit,

celui-là... c'est tapé!... Oui, qu'ils se frottent à ce lapin-là, les

sales canailles!...

Et, tout à coup, au plus fort du bruit, Eugénie se levait, plus pâle et

les yeux brillants, bondissait vers la porte. Le petit entrait, sa jolie

figure étonnée de ces gens inaccoutumés, de ces bouteilles vidées, du

pillage effréné de la table. Eugénie avait réservé pour lui un verre

de champagne et une assiette de friandises... Puis, tous les deux, ils

disparaissaient dans la pièce voisine...

--Oh! ta petite frimousse... ta petite bouche... tes grands yeux!...

Ce soir-là, le panier des parents contenait des parts plus larges et

meilleures. Il fallait bien qu'ils profitassent de la fête, ces braves

gens...

Un jour, comme le petit tardait, un gros cocher, cynique et voleur, qui

était de toutes ces fêtes, voyant Eugénie inquiète... lui dit:

--Vous tarabustez-donc pas... Elle va venir tout à l'heure, votre

tapette.

Eugénie se leva, frémissante et grondante:

--Qu'est-ce que vous avez dit, vous?... Une tapette... ce chérubin?...

Répétez-voir un peu?... Et quand même... si ça lui fait plaisir à cet

enfant... Il est assez joli pour ça... il est assez joli pour tout...

vous savez?

--Bien sûr, une tapette... répliqua le cocher, dans un rire gras...

allez-donc demander ça au comte Hurot, là, à deux pas, dans la rue

Marb...

Il n'eut pas le temps d'achever... Un soufflet retentissant lui coupa la

parole...

A ce moment, le petit apparut derrière la porte... Eugénie courut à

lui...

--Ah! mon chéri... mon amour... viens vite... ne reste pas avec ces

voyous-là...

Je crois tout de même que le gros cocher avait raison.

* * * * *

William me parlait souvent d'Edgar, le célèbre piqueur du baron de

Borgsheim. Il était fier de le connaître, l'admirait presque autant

que Cassagnac. Edgar et Cassagnac, tels étaient les deux grands

enthousiasmes de sa vie... Je crois qu'il eût été dangereux d'en

plaisanter et même d'en discuter avec lui... Quand il rentrait, la nuit,

tard, William s'excusait en me disant: «J'étais avec Edgar.» Il semblait

que d'être avec Edgar, cela vous constituât non seulement une excuse,

mais une gloire.

--Pourquoi ne l'amènes-tu pas dîner, que je le voie, ton fameux

Edgar?... demandai-je un jour.

William fut scandalisé de cette idée... et il affirma, avec hauteur:

--Ah! ça!... est-ce que tu t'imagines qu'Edgar voudrait dîner avec de

simples domestiques?

C'est d'Edgar que William tenait cette méthode incomparable de lustrer

ses chapeaux... Une fois, aux courses d'Auteuil, Edgar fut abordé par le

jeune marquis de Plérin.

--Voyons, Edgar, supplia le marquis... comment obtenez-vous vos

chapeaux?...

--Mes chapeaux, monsieur le marquis?... répondit Edgar, flatté, car le

jeune Plérin, voleur aux courses et tricheur au jeu, était alors une

des personnalités les plus fameuses du monde parisien... C'est très

simple... seulement, c'est comme le gagnant, il faut le savoir... Eh

bien, voici... Tous les matins, je fais courir mon valet de chambre

pendant un quart d'heure... Il sue, n'est-ce pas?... Et la sueur, ça

contient de l'huile... Alors, avec un foulard de soie très fine, il

recueille la sueur de son front, et il lustre mes chapeaux avec...

Ensuite, le coup de fer... Mais il faut un homme propre et sain... de

préférence un châtain... car les blonds sentent fort quelquefois... et

toutes les sueurs ne conviennent pas... L'année dernière, j'ai donné la

recette au prince de Galles...

Et, comme le jeune marquis de Plérin remerciait Edgar, lui serrait la

main à la dérobée, celui-ci ajouta confidentiellement:

--Prenez Baladeur à 7/1... C'est le gagnant, monsieur le marquis...

J'avais fini--c'est rigolo, vraiment, quand j'y pense--par me sentir

flattée, moi aussi, d'une telle relation pour William... Pour moi aussi,

Edgar, c'était alors quelque chose d'admirable et d'inaccessible, comme

l'Empereur d'Allemagne... Victor Hugo... Paul Bourget... est-ce que je

sais?... C'est pourquoi je crois bien faire en fixant, d'après tout ce

que me raconta William, cette physionomie plus qu'illustre: historique.

* * * * *

Edgar est né à Londres, dans l'effroi d'un bouge, entre deux hoquets de

whisky. Tout gamin, il a vagabondé, mendié, volé, connu la prison. Plus

tard, comme il avait les difformités physiques requises et les

plus crapuleux instincts, on l'a racolé pour en faire un groom...

D'antichambre en écurie, frotté à toutes les roublardises, à toutes les

rapacités, à tous les vices des domesticités de grande maison, il

est passé _lad_, au haras d'Eaton. Et il s'est pavané avec la toque

écossaise, le gilet à rayures jaunes et noires, et la culotte claire,

bouffante aux cuisses, collante aux mollets, et qui fait aux genoux

des plis en forme de vis. A peine adulte, il ressemble à un vieux petit

homme, grêle de membres, la face plissée, rouge aux pommettes, jaune

aux tempes, la bouche usée et grimaçante, les cheveux rares, ramenés

au-dessus de l'oreille, en volute graisseuse. Dans une société qui se

pâme aux odeurs du crottin, Edgar est déjà quelqu'un de moins anonyme

qu'un ouvrier ou un paysan; presque un gentleman.

A Eaton, il apprend à fond son métier. Il sait comment il faut panser un

cheval de luxe, comment il faut le soigner, quand il est malade, quelles

toilettes minutieuses et compliquées, différentes selon la couleur de

la robe, lui conviennent; il sait le secret des lavages intimes, les

polissages raffinés, les pédicurages savants, les maquillages ingénieux,

par quoi valent et s'embellissent les bêtes de course, comme les bêtes

d'amour... Dans les bars, il connaît des jockeys considérables, de

célèbres entraîneurs et des baronnets ventrus, des ducs filous et voyous

qui sont la _crème_ de ce fumier et la _fleur_ de ce crottin... Edgar

eût souhaité devenir jockey, car il suppute déjà tout ce qu'il y a de

tours à jouer et d'affaires à faire. Mais il a grandi. Si ses jambes

sont restées maigres et arquées, son estomac s'est développé et son

ventre bedonne... Il a trop de poids. Ne pouvant endosser la casaque du

jockey, il se décide à revêtir la livrée du cocher...

Aujourd'hui, Edgar a quarante-trois ans. Il est des cinq ou six piqueurs

anglais, italiens et français dont on parle dans le monde élégant avec

émerveillement... Son nom triomphe dans les journaux de sport, même dans

les échos des gazettes mondaines et littéraires. Le baron de Borgsheim,

son maître actuel, est fier de lui, plus fier de lui que d'une opération

financière qui aurait coûté la ruine de cent mille concierges. Il dit:

«Mon piqueur!», en se rengorgeant sur un ton de supériorité définitive,

comme un collectionneur de tableaux, dirait: «Mes Rubens!» Et, de fait,

il a raison d'être fier, l'heureux baron, car, depuis qu'il possède

Edgar, il a beaucoup gagné en illustration et en respectabilité... Edgar

lui a valu l'entrée de salons intransigeants, longtemps convoités...

Par Edgar, il a enfin vaincu toutes les résistances mondaines contre sa

race... Au club, il est question de la fameuse «victoire du baron sur

l'Angleterre». Les Anglais nous, ont pris l'Égypte... mais le baron a

pris Edgar aux Anglais... et cela rétablit l'équilibre... Il eût conquis

les Indes qu'il n'eût pas été davantage acclamé... Cette admiration ne

va pas, cependant, sans une forte jalousie. On voudrait lui ravir

Edgar, et ce sont, autour de ce dernier, des intrigues, des machinations

corruptrices, des flirts, comme autour d'une belle femme. Quant aux

journaux, en leur enthousiasme respectueux, ils en sont arrivés à ne

plus savoir exactement lequel, d'Edgar ou du baron, est l'admirable

piqueur ou l'admirable financier... Tous les deux, ils les confondent

dans les mutuelles gloires d'une même apothéose.

Pour peu que vous ayez été curieux de traverser les foules

aristocratiques, vous avez certainement rencontré Edgar, qui en est

une des ordinaires et plus précieuses parures. C'est un homme de taille

moyenne, très laid, d'une laideur comique d'Anglais, et dont le nez

démesurément long a des courbes doublement royales et qui oscillent

entre la courbe sémitique et la courbe bourbonienne... Les lèvres, très

courtes et retroussées, montrent, entre les dents gâtées, des trous

noirs. Son teint s'est éclairci dans la gamme des jaunes, relevé aux

pommettes de quelques hachures de laque vive. Sans être obèse, comme

les majestueux cochers de l'ancien jeu, il est maintenant doué d'un

embonpoint confortable et régulier, qui rembourre de graisse les

exostoses canailles de son ossature. Et il marche, le buste légèrement

penché en avant, l'échine sautillante, les coudes écartés à l'angle

réglementaire. Dédaigneux de suivre la mode, jaloux plutôt de l'imposer,

il est vêtu richement et fantaisistement. Il a des redingotes bleues,

à revers de moire, ultra-collantes, trop neuves; des pantalons de coupe

anglaise, trop clairs; des cravates trop blanches, des bijoux trop gros,

des mouchoirs trop parfumés, des bottines trop vernies, des chapeaux

trop luisants... Combien longtemps les jeunes gommeux envièrent-ils à

Edgar l'insolite et fulgurant éclat de ses couvre-chefs!

A huit heures le matin, en petit chapeau rond, en pardessus mastic

aussi court qu'un veston, une énorme rose jaune à sa boutonnière, Edgar

descend de son automobile, devant l'hôtel du baron. Le pansage vient

de finir. Après avoir jeté sur la cour un regard de mauvaise humeur, il

entre dans l'écurie et commence son inspection, suivi des palefreniers,

inquiets et respectueux... Rien n'échappe à son oeil soupçonneux et

oblique: un seau pas à sa place, une tache aux chaînes d'acier, une

éraillure sur les argents et les cuivres... Et il grogne, s'emporte,

menace, la voix pituitaire, les bronches encore graillonnantes du

Champagne mal cuvé de la veille. Il pénètre dans chaque box, et passe

sa main, gantée de gants blancs, à travers la crinière des chevaux, sur

l'encolure, le ventre, les jambes. A la moindre trace de salissure sur

les gants, il bourre les palefreniers; c'est un flot de mots orduriers,

de jurons outrageants, une tempête de gestes furibonds. Ensuite, il

examine minutieusement le sabot des chevaux, flaire l'avoine dans le

marbre des mangeoires, éprouve la litière, étudie longuement la forme,

la couleur et la densité du crottin, qu'il ne trouve jamais à son goût.

--Est-ce du crottin, ça, nom de Dieu?... Du crottin de cheval de fiacre,

oui... Que j'en revoie demain de semblable, et je vous le ferai avaler,

bougres de saligauds!...

Parfois, le baron, heureux de causer avec son piqueur, apparaît. A peine

si Edgar s'aperçoit de la présence de son maître. Aux interrogations,

d'ailleurs timides, il répond par des mots brefs, hargneux. Jamais il ne

dit: «Monsieur le baron». C'est le baron, au contraire, qui serait tenté

de dire: «Monsieur le cocher!» Dans la crainte d'irriter Edgar, il ne

reste pas longtemps, et se retire discrètement.

La revue des écuries, des remises, des selleries terminée, ses ordres

donnés sur un ton de commandement militaire, Edgar remonte en son

automobile et file rapidement vers les Champs-Élysées où il fait d'abord

une courte station, en un petit bar, parmi des gens de courses, des

_tipsters_ au museau de fouine, qui lui coulent dans l'oreille des mots

mystérieux et lui montrent des dépêches confidentielles. Le reste de

la matinée est consacré en visites chez les fournisseurs, pour les

commandes à renouveler, les commissions à toucher, et chez les marchands

de chevaux où s'engagent des colloques dans le genre de celui-ci:

--Eh bien, master Edgar?

--Eh bien, master Poolny?

--J'ai acheteur pour l'attelage bai du baron.

--Il n'est pas à vendre...

--Cinquante livres pour vous...

--Non.

--Cent livres, master Edgar.

--On verra, master Poolny...

--Ce n'est pas tout, master Edgar.

--Quoi encore, master Poolny?

--J'ai deux magnifiques alezans, pour le baron...

--Nous n'en avons pas besoin.

--Cinquante livres pour vous.

--Non.

--Cent livres, master Edgar.

--On verra, master Poolny!

Huit jours après, Edgar a détraqué comme il convient, ni trop, ni trop

peu, l'attelage bai du baron, puis ayant démontré à celui-ci qu'il est

urgent de s'en débarrasser, vend l'attelage bai à Poolny lequel vend à

Edgar les deux magnifiques alezans. Poolny en sera quitte pour mettre,

pendant trois mois, à l'herbage, l'attelage bai qu'il revendra,

peut-être, deux ans après, au baron.

A midi, le service d'Edgar est fini. Il rentre, pour déjeuner, dans son

appartement de la rue Euler, car il n'habite pas chez le baron, et ne le

conduit jamais. Rue Euler, c'est un rez-de-chaussée écrasé de peluches

brodées, aux tons fracassants, orné sur les murs de lithographies

anglaises: chasses, steeples, cracks célèbres, portraits variés du

prince de Galles, dont un avec une dédicace. Et ce sont des cannes, des

whips, des fouets de chasse, des étriers, des mors, des trompes de mail,

arrangés en panoplie, au centre de laquelle, entre deux frontons

dorés, se dresse le buste énorme de la reine Victoria, en terre cuite

polychrome et loyaliste. Libre de soucis, étranglé dans ses redingotes

bleues, le chef couvert de son phare irradiant, Edgar vaque, alors,

toute la journée, à ses affaires et à ses plaisirs. Ses affaires sont

nombreuses, car il commandite un caissier de cercle, un bookmaker, un

photographe hippique, et il possède trois chevaux, à l'entraînement,

près de Chantilly. Ses plaisirs, non plus, ne chôment pas, et les

petites dames les plus célèbres connaissent le chemin de la rue Euler,

où elles savent que, dans les moments de dèche, il y aura toujours, pour

elles, un thé servi et cinq louis prêts.

Le soir, après s'être montré aux Ambassadeurs, au Cirque, à l'Olympia,

très correct sous son frac à revers de soie, Edgar se rend chez

l'_Ancien_, et il se soûle longuement, en compagnie de cochers qui se

donnent des airs de gentlemen, et de gentlemen qui se donnent des airs

de cochers...

Et chaque fois que William me racontait une de ces histoires, il

concluait, émerveillé:

--Ah! cet Edgar, on peut dire vraiment que c'est un homme, celui-là!...

Mes maîtres appartenaient à ce qu'on est convenu d'appeler le grand

monde parisien; c'est-à-dire que Monsieur était noble et sans le sou, et

qu'on ne savait pas exactement d'où sortait Madame. Bien des histoires,

toutes plus pénibles les unes que les autres, couraient sur ses

origines. William, très au courant des potins de la haute société,

prétendait que Madame était la fille d'un ancien cocher et d'une

ancienne femme de chambre, lesquels, à force de grattes et de mauvaise

conduite, réunirent un petit capital, s'établirent usuriers en un

quartier perdu de Paris, et gagnèrent rapidement, en prêtant de

l'argent, principalement aux cocottes et aux gens de maison, une grosse

fortune. Des veinards, quoi!...

Au vrai, Madame, malgré son apparente élégance et sa très jolie

figure, avait de drôles de manières, des habitudes canailles qui me

désobligeaient fort. Elle aimait le boeuf bouilli et le lard aux choux,

la sale... et, comme les cochers de fiacre, son régal était de verser du

vin rouge dans son potage. J'en avais honte pour elle... Souvent, dans

ses querelles avec Monsieur, elle s'oubliait jusqu'à crier: «Merde!» En

ces moments-là, la colère remuait, au fond de son être mal nettoyé

par un trop récent luxe, les persistantes boues familiales, et faisait

monter à ses lèvres, ainsi qu'une malpropre écume, des mots... ah! des

mots que moi, qui ne suis pas une dame, je regrette souvent d'avoir

prononcés... Mais voilà... on ne s'imagine pas combien il y a de femmes,

avec des bouches d'anges, des yeux d'étoiles et des robes de trois

mille francs, qui, chez elles, sont grossières de langage, ordurières de

gestes, et dégoûtantes à force de vulgarité... de vraies pierreuses!...

--Les grandes dames, disait William, c'est comme les sauces des

meilleures cuisines, il ne faut pas voir comment ça se fabrique... Ça

vous empêcherait de coucher avec...

William avait de ces aphorismes désenchantés. Et comme c'était, tout de

même, un homme très galant, il ajoutait en me prenant la taille:

--Un petit trognon comme toi, ça flatte moins la vanité d'un amant...

Mais c'est plus sérieux, tout de même.

Je dois dire que ses colères et ses gros mots, Madame les passait

toujours sur Monsieur... Avec nous, elle était, je le répète, plutôt

timide...

Madame montrait aussi, au milieu du désordre de sa maison, parmi tout ce

coulage effréné qu'elle tolérait, des avarices très bizarres et tout

à fait inattendues... Elle chipotait la cuisinière pour deux sous de

salade, économisait sur le blanchissage de l'office, renâclait sur une

note de trois francs, n'avait de cesse qu'elle eût obtenu, après des

plaintes, des correspondances sans fin, d'interminables démarches, la

remise de quinze centimes, indûment perçus par le factage du chemin

de fer, pour le transport d'un paquet. Chaque fois qu'elle prenait un

fiacre, c'étaient des engueulements avec le cocher à qui, non seulement

elle ne donnait pas de pourboire, mais qu'elle trouvait encore le moyen

de carotter... Ce qui n'empêche pas que son argent traînât partout avec

ses bijoux et ses clés sur les tables de cheminées et les meubles. Elle

gâchait à plaisir ses plus riches toilettes, ses plus fines lingeries;

elle se laissait impudemment gruger par les fournisseurs d'objets de

luxe, acceptait, sans sourciller, les livres du vieux maître d'hôtel,

comme Monsieur, du reste, ceux de William. Et, cependant, Dieu sait

s'il y en avait de la gabegie, là-dedans!... Je disais à William,

quelquefois:

--Non, vrai! tu chipes trop... Ça te jouera... un mauvais tour...

A quoi William, très calme, répliquait:

--Laisse donc... je sais ce que je fais... et jusqu'où je peux aller.

Quand on a des maîtres aussi bêtes que ceux-là, ce serait un crime de ne

pas en profiter.

Mais il ne profitait guère, le pauvre, de ces continuels larcins qui,

continuellement, en dépit des tuyaux épatants qu'il avait, allaient aux

courses grossir l'argent des bookmakers.

* * * * *

Monsieur et Madame étaient mariés depuis cinq ans... D'abord, ils

allèrent beaucoup dans le monde et reçurent à dîner. Puis, peu à peu,

ils restreignirent leurs sorties et leurs réceptions, pour vivre à

peu près seuls, car ils se disaient jaloux l'un de l'autre. Madame

reprochait à Monsieur de flirter avec les femmes; Monsieur accusait

Madame de trop regarder les hommes. Ils s'aimaient beaucoup,

c'est-à-dire qu'ils se disputaient toute la journée, comme un ménage de

petits bourgeois. La vérité est que Madame n'avait pas réussi dans le

monde, et que ses manières lui avaient valu pas mal d'avanies. Elle en

voulait à Monsieur de n'avoir pas su l'imposer, et Monsieur en voulait à

Madame de l'avoir rendu ridicule devant ses amis. Ils ne s'avouaient

pas l'amertume de leurs sentiments, et trouvaient plus simple de mettre

leurs zizanies sur le compte de l'amour.

Chaque année, au milieu de juin, on partait pour la campagne, en

Touraine, où Madame possédait, paraît-il, un magnifique château. Le

personnel s'y renforçait d'un cocher, de deux jardiniers, d'une seconde

femme de chambre, de femmes de basse-cour. Il y avait des vaches, des

paons, des poules, des lapins... Quel bonheur! William me contait les

détails de leur existence, là-bas, avec une mauvaise humeur acre et

bougonnante. Il n'aimait point la campagne; il s'ennuyait au milieu des

prairies, des arbres et des fleurs... La nature ne lui était supportable

qu'avec des bars, des champs de courses, des bookmakers et des jockeys.

Il était exclusivement Parisien.

--Connais-tu rien de plus bête qu'un marronnier? me disait-il souvent.

Voyons... Edgar, qui est un homme chic, un homme supérieur, est-ce qu'il

aime la campagne, lui?...

Je m'exaltais:

--Ah, les fleurs, pourtant, dans les grandes pelouses... Et les petits

oiseaux!...

William ricanait:

--Les fleurs?... Ça n'est joli que sur les chapeaux et chez les

modistes... Et les petits oiseaux? Ah! parlons-en... Ça vous empêche de

dormir le matin. On dirait des enfants qui braillent!... Ah! non... ah!

non... J'en ai plein le dos, de la campagne... La campagne, ça n'est bon

que pour les paysans...

Et se redressant, d'un geste noble, avec une voix fière, il concluait:

--Moi, il me faut du sport... Je ne suis pas un paysan, moi... je suis

un sportsman...

J'étais heureuse, pourtant, et j'attendais le mois de juin avec

impatience. Ah! les marguerites dans les prés, les petits sentiers,

sous les feuilles qui tremblent... les nids cachés dans les touffes de

lierre, aux flancs des vieux murs... Et les rossignols dans les nuits de

lune... et les causeries douces, la main dans la main, sur les margelles

des puits, garnis de chèvrefeuilles, tapissés de capillaires et de

mousses!... Et les jattes de lait fumant... et les grands chapeaux de

paille... et les petits poussins... et les messes entendues dans les

églises de village, au clocher branlant, et tout cela, qui vous émeut

et vous charme et vous prend le coeur, comme une de ces jolies romances

qu'on chante au café-concert!...

Quoique j'aime à rigoler, je suis une nature poétique. Les vieux

bergers, les foins qu'on fane, les oiseaux qui se poursuivent de

branche en branche, les coucous dont on fait des pelotes jaunes, et les

ruisseaux qui chantent sur les cailloux blonds, et les beaux gars

au teint pourpré par le soleil, comme les raisins des très anciennes

vignes, les beaux gars aux membres robustes, aux poitrines puissantes,

tout cela me fait rêver des rêves gentils... En pensant à ces choses,

je redeviens presque petite fille, avec des innocences, des candeurs qui

m'inondent l'âme, qui me rafraîchissent le coeur, comme une petite pluie

la petite fleur trop brûlée par le soleil, trop desséchée par le vent...

Et le soir, en attendant William dans mon lit, exaltée par tout cet

avenir de joies pures, je composais des vers:

Petite fleur,

O toi, ma soeur,

Dont la senteur

Fait mon bonheur...

Et toi, ruisseau,

Lointain coteau,

Frêle arbrisseau,

Au bord de l'eau,

Que puis-je dire,

Dans mon délire?

Je vous admire...

Et je soupire...

Amour, amour...

Amour d'un jour,

Et de toujours!...

Amour, amour!...

Sitôt William rentré, la poésie s'envolait. Il m'apportait l'odeur

lourde du bar, et ses baisers qui sentaient le gin avaient vite fait

de casser les ailes à mon rêve... Je n'ai jamais voulu lui montrer mes

vers. A quoi bon? Il se fût moqué de moi, et du sentiment qui me les

inspirait. Et sans doute qu'il m'eût dit:

--Edgar, qui est un homme épatant... est-ce qu'il fait des vers, lui?...

Ma nature poétique n'était pas la seule cause de l'impatience où j'étais

de partir pour la campagne. J'avais l'estomac détraqué par la longue

misère que je venais de traverser... et, peut-être aussi, par la

nourriture trop abondante, trop excitante de maintenant, par le

Champagne et les vins d'Espagne, que William me forçait à boire. Je

souffrais réellement. Souvent, des vertiges me prenaient, le matin,

au sortir du lit... Dans la journée, mes jambes se brisaient; je

ressentais, à la tête, des douleurs comme des coups de marteau...

J'avais réellement besoin d'une existence plus calme, pour me remettre

un peu...

Hélas!... il était dit que tout ce rêve de bonheur et de santé, allait

encore s'écrouler...

Ah! merde! comme disait Madame...

* * * * *

Les scènes entre Monsieur et Madame commençaient toujours dans le

cabinet de toilette de Madame et, toujours, elles naissaient de

prétextes futiles... de rien. Plus le prétexte était futile et plus les

scènes éclataient violentes... Après quoi, ayant vomi tout ce que leur

coeur contenait d'amertumes et de colères longtemps amassées, ils se

boudaient des semaines entières... Monsieur se retirait dans son cabinet

où il faisait des patiences et remaniait l'harmonie de sa collection

de pipes. Madame ne quittait plus sa chambre où, sur une chaise longue,

longuement étendue, elle lisait des romans d'amour... et s'interrompait

de lire, pour ranger ses armoires, sa garde-robe, avec rage, avec

frénésie: tel un pillage... Ils ne se retrouvaient qu'aux repas... Dans

les premiers temps, je crus, n'étant point au courant de leurs manies,

qu'ils allaient se jeter à la tête assiettes, couteaux et bouteilles...

Nullement, hélas!... C'est dans ces moments-là qu'ils étaient le mieux

élevés, et que Madame s'ingéniait à paraître une femme du monde. Ils

causaient de leurs petites affaires, comme si rien ne se fût passé, avec

un peu plus de cérémonie que de coutume, un peu plus de politesse froide

et guindée, voilà tout... On eût dit qu'ils dînaient en ville...

Puis, les repas terminés, l'air grave, l'oeil triste, très dignes, ils

remontaient chacun chez soi... Madame se remettait à ses romans, à

ses tiroirs... Monsieur à ses patiences et à ses pipes... Quelquefois,

Monsieur allait passer une heure ou deux à son club, mais rarement... Et

ils s'adressaient une correspondance acharnée, des _poulets_ en forme

de coeur ou de cocotte, que j'étais chargée de transmettre de l'un à

l'autre... Toute la journée, je faisais le facteur, de la chambre de

Madame au cabinet de Monsieur, porteuse d'ultimatums terribles, de

menaces... de supplications... de pardons et de larmes... C'était à

mourir de rire...

Au bout de quelques jours, ils se réconciliaient, comme ils s'étaient

fâchés, sans raison apparente... Et c'étaient des sanglots, des «oh!...

méchant!... oh! méchante!»... des: «c'est fini... puisque je te dis que

c'est fini»... Ils s'en allaient faire une petite fête au restaurant,

et, le lendemain, se levaient très tard, fatigués d'amour...

J'avais tout de suite compris la comédie qu'ils se jouaient à eux-mêmes,

les deux pauvres cabots... et quand ils menaçaient de se quitter, je

savais très bien qu'ils n'étaient pas sincères. Ils étaient rivés l'un

à l'autre, celui-ci par son intérêt, celle-là par sa vanité. Monsieur

tenait à Madame qui avait l'argent, Madame se cramponnait à Monsieur qui

avait le nom et le titre. Mais, comme, dans le fond, ils se détestaient,

en raison même de ce marché de dupe qui les liait, ils éprouvaient le

besoin de se le dire, de temps à autre, et de donner une forme ignoble,

comme leur âme, à leurs déceptions, à leurs rancunes, à leurs mépris.

--A quoi peuvent bien servir de telles existences?... disais-je à

William.

--A Bibi!... répondait celui-ci qui, en toutes circonstances, avait le

mot juste et définitif. Pour en donner l'immédiate et matérielle preuve,

il tirait de sa poche un magnifique _impérialès_, dérobé le matin même,

en coupait le bout, soigneusement, l'allumait avec satisfaction et

tranquillité, déclarant, entre deux bouffées odorantes:

--Il ne faut jamais se plaindre de la bêtise de ses maîtres, ma petite

Célestine... C'est la seule garantie de bonheur que nous ayons, nous

autres... Plus les maîtres sont bêtes, plus les domestiques sont

heureux... Va me chercher la fine champagne...

A demi couché dans un fauteuil à bascule, les jambes très hautes et

croisées, le cigare au bec, une bouteille de vieux Martell à portée

de la main, lentement, méthodiquement, il dépliait l'_Autorité_, et il

disait avec une bonhomie admirable:

--Vois-tu, ma petite Célestine... il faut être plus fort que les gens

qu'on sert... Tout est là... Dieu sait si Cassagnac est un rude homme...

Dieu sait s'il est en plein dans mes idées, et si je l'admire, ce grand

bougre-là... Eh bien, comprends-tu?... je ne voudrais pas servir chez

lui... pour rien au monde... Et ce que je dis de Cassagnac, je le dis

aussi d'Edgar, parbleu!... Retiens-bien ceci, et tâche d'en profiter.

Servir chez des gens intelligents et qui «la connaissent»... c'est de la

duperie, mon petit loup...

Et, savourant son cigare, il ajoutait après un silence:

--Quand je pense qu'il est des domestiques qui passent leur vie

à débiner leurs maîtres, à les embêter, à les menacer... Quelles

brutes!... Quand je pense qu'il en est qui voudraient les tuer... Les

tuer!... Et puis après?... Est-ce qu'on tue la vache qui nous donne

du lait, et le mouton de la laine... On trait la vache... on tond le

mouton... adroitement... en douceur...

Et il se plongeait, silencieusement, dans les mystères de la politique

conservatrice.

Pendant ce temps-là, Eugénie rôdait dans la cuisine, amoureuse et molle.

Elle faisait son ouvrage machinalement, somnambuliquement, loin d'eux,

là-haut, loin de nous, loin d'elle-même, le regard absent de leurs

folies et des nôtres, les lèvres toujours en train de quelques muettes

paroles de douloureuse adoration:

--Ta petite bouche... tes petites mains... tes grands yeux!...

Tout cela souvent m'attristait, je ne sais pas pourquoi, m'attristait

jusqu'aux larmes... Oui, parfois une mélancolie, indicible et pesante,

me venait de cette maison si étrange où tous les êtres, le vieux maître

d'hôtel silencieux, William et moi-même, me semblaient inquiétants,

vides et mornes, comme des fantômes...

La dernière scène à laquelle j'assistai fut particulièrement drôle...

Un matin, Monsieur entra dans le cabinet de toilette au moment où Madame

essayait devant moi un corset neuf, un affreux corset de satin mauve

avec des fleurettes jaunes et des lacets de soie jaune. Le goût, ce

n'est pas ce qui étouffait Madame.

--Comment? dit Madame, d'un ton de gai reproche. C'est ainsi qu'on entre

chez les femmes, sans frapper?

--Oh! les femmes? gazouilla Monsieur... D'abord tu n'es pas les femmes.

--Je ne suis pas les femmes?... qu'est-ce que je suis alors?

Monsieur arrondit la bouche--Dieu, qu'il avait l'air bête--et, très

tendre, ou, plutôt, simulant la tendresse, il susurra:

--Mais tu es ma femme... ma petite femme... ma jolie petite femme. Il

n'y a pas de mal à entrer chez sa petite femme, je pense...

Quand Monsieur faisait l'amoureux imbécile, c'est qu'il voulait carotter

de l'argent à Madame... Celle-ci, encore méfiante, répliqua:

--Si, il y a du mal...

Et elle minauda:

--Ta petite femme?... ta petite femme? Ça n'est pas si sûr que cela, que

je sois ta petite femme...

--Comment... ça n'est pas si sûr que cela...

--Dame! est-ce qu'on sait?... Les hommes, c'est si drôle...

--Je te dis que tu es ma petite femme... ma chère... ma seule petite

femme... ah!

--Et toi... mon bébé... mon gros bébé... le seul gros bébé à sa petite

femme... na!...

Je laçais Madame qui, se regardant dans la glace, les bras nus et levés,

caressait alternativement les touffes de poil de ses aisselles... Et

j'avais grande envie de rire. Ce qu'ils me faisaient suer avec «leur

petite femme, et leur gros bébé!» Ce qu'ils avaient l'air stupide tous

les deux!...

Après avoir pénétré dans le cabinet, soulevé des jupons, des bas, des

serviettes, dérangé des brosses, des pots, des fioles, Monsieur prit

un journal de modes, qui traînait sur la toilette, et s'assit sur une

espèce de tabouret de peluche. Il demanda:

--Est-ce qu'il y a un rébus, cette fois?

--Oui... je crois, il y a un rébus...

--L'as-tu deviné, ce rébus?

--Non, je ne l'ai pas deviné...

--Ah! ah! voyons ce rébus...

Pendant que Monsieur, le front plissé, s'absorbait dans l'étude du

rébus, Madame dit, un peu sèchement:

--Robert?

--Ma chérie...

--Alors, tu ne remarques rien?

--Non... quoi?... dans ce rébus?...

Elle haussa les épaules et se pinça les lèvres:

--Il s'agit bien du rébus!... Alors, tu ne remarques rien?... D'abord,

toi, tu ne remarques jamais rien...

Monsieur promenait dans la pièce, du tapis au plafond, de la toilette à

la porte, un regard embêté, tout rond... excessivement comique...

--Ma foi, non!... qu'est-ce qu'il y a?... Il y a donc, ici, quelque

chose de nouveau, que je n'aie pas remarqué... Je ne vois rien, ma

parole d'honneur!...

Madame devint toute triste, et elle gémit:

--Robert, tu ne m'aimes plus...

--Comment, je ne t'aime plus!... Ça, c'est un peu fort, par exemple!...

Il se leva, brandissant le journal de modes...

--Comment... je ne t'aime plus... répéta-t-il... En voilà une idée!...

Pourquoi dis-tu cela?...

--Non, tu ne m'aimes plus... parce que, si tu m'aimais encore... tu

aurais remarqué une chose...

--Mais quelle chose?...

--Eh bien!... tu aurais remarqué mon corset...

--Quel corset?... Ah! oui... ce corset... Tiens! je ne l'avais pas

remarqué, en effet... Faut-il que je sois bête!... Ah! mais, il est très

joli, tu sais... ravissant...

--Oui, tu dis cela, maintenant... et tu t'en fiches pas mal... Je suis

trop stupide, aussi... Je m'éreinte à me faire belle... à trouver des

choses qui te plaisent... Et tu t'en fiches pas mal... Du reste, que

suis-je pour toi?... Rien... moins que rien!... Tu entres ici... et

qu'est-ce que tu vois?... Ce sale journal... A quoi t'intéresses-tu?...

A un rébus!... Ah! elle est jolie la vie que tu me fais... Nous ne

voyons personne... nous n'allons nulle part... nous vivons comme des

loups... comme des pauvres...

--Voyons... voyons... je t'en prie!... ne te mets pas en colère...

Voyons!... D'abord, comme des pauvres...

Il voulut s'approcher de Madame, la prendre par la taille...

l'embrasser. Celle-ci s'énervait. Elle le repoussa durement:

--Non, laisse-moi... Tu m'agaces...

--Ma chérie... voyons!... ma petite femme...

--Tu m'agaces, entends-tu?... Laisse-moi... ne m'approche pas... Tu es

un gros égoïste... un gros pataud... tu ne sais rien faire pour moi...

tu es un sale type, tiens!...

--Pourquoi dis-tu cela?... C'est de la folie. Voyons... ne t'emporte

pas ainsi... Eh bien, oui... j'ai eu tort... J'aurais dû le voir tout

de suite, ce corset... ce très joli corset... Comment ne l'ai-je pas vu,

tout de suite?... Je n'y comprends rien!... Regarde-moi... souris-moi...

Dieu, qu'il est joli!... et comme il te va!...

Monsieur appuyait trop... il m'horripilait, moi qui étais pourtant si

désintéressée dans la querelle. Madame trépigna le tapis et, de plus

en plus nerveuse, la bouche pâle, les mains crispées, elle débita très

vite:

--Tu m'agaces... tu m'agaces... tu m'agaces... Est-ce clair?... Va-t'en!

Monsieur continuait de balbutier, tout en montrant maintenant des signes

d'exaspération:

--Ma chérie!... Ça n'est pas raisonnable... Pour un corset!... Ça n'a

aucun rapport... Voyons, ma chérie... regarde-moi... souris-moi... C'est

bête de se faire tant de mal pour un corset...

--Ah! tu m'emmerdes, à la fin!... vomit Madame d'une voix de lavoir...

tu m'emmerdes!... Va-t'en...

J'avais fini de lacer ma maîtresse... Je me levai sur ce mot... ravie de

surprendre à nu leurs deux belles âmes... et de les forcer à s'humilier,

plus tard, devant moi... Ils semblaient avoir oublié que je fusse

là... Désireuse de connaître la fin de cette scène, je me faisais toute

petite, toute silencieuse...

A son tour, Monsieur qui s'était longtemps contenu, s'encoléra... Il

fit du journal de modes un gros bouchon qu'il lança de toutes ses forces

contre la toilette... et il s'écria:

--Zut!... Flûte!... C'est trop embêtant aussi!... C'est toujours la

même chose... On ne peut rien dire, rien faire sans être reçu comme un

chien... Et toujours des brutalités, des grossièretés... J'en ai assez

de cette vie-là... j'en ai plein le dos de ces manières de poissarde...

Et veux-tu que je te dise?... Ton corset... eh bien, il est ignoble, ton

corset... C'est un corset de fille publique...

--Misérable!...

L'oeil injecté de sang, la bouche écumante, les poings fermés,

menaçants, elle s'avança vers Monsieur... Et telle était sa fureur que

les mots ne sortaient de sa bouche qu'en éructations rauques...

--Misérable!... rugit-elle, enfin... Et c'est toi qui oses me parler

ainsi... toi?... Non, mais c'est une chose inouïe... Quand je l'ai

ramassé dans la boue, ce beau monsieur panné, couvert de sales dettes...

affiché à son cercle... quand je l'ai sauvé de la crotte... ah! il ne

faisait pas le fier!... Ton nom, n'est-ce pas?... Ton titre?... Ah!

ils étaient propres ce nom et ce titre, sur lesquels les usuriers ne

voulaient plus t'avancer même cent sous... Tu peux les reprendre et te

laver le derrière avec... Et ça parle de sa noblesse... de ses aïeux...

ce monsieur que j'ai acheté et que j'entretiens!... Eh bien... elle

n'aura plus rien de moi, la noblesse... plus ça!... Et quant à tes

aïeux, fripouille, tu peux les porter au clou, pour voir si on

te prêtera seulement dix sous sur leurs gueules de soudards et de

valets!... Plus ça, tu entends!... jamais... jamais!... Retourne à tes

tripots, tricheur... à tes putains, maquereau!...

Elle était effrayante... Timide, tremblant, le dos lâche, l'oeil

humilié, Monsieur reculait devant ce flot d'ordures... Il gagna la

porte, m'aperçut... s'enfuit, et Madame lui cria, encore, dans le

couloir, d'une voix devenue encore plus rauque, horrible...

--Maquereau... sale maquereau!...

Et elle s'affaissa sur sa chaise longue, vaincue par une terrible

attaque de nerfs, que je finis par calmer en lui faisant respirer tout

un flacon d'éther...

Alors, Madame reprit la lecture de ses romans d'amour, rangea à nouveau

ses tiroirs. Monsieur s'absorba plus que jamais dans des patiences

compliquées et dans la révision de sa collection de pipes... Et la

correspondance recommença... D'abord timide, espacée, elle se fit

bientôt acharnée et nombreuse... J'étais sur les dents, à force de

courir, porteuse de menaces en forme de coeur ou de cocotte, de la

chambre de l'une au cabinet de l'autre... Ce que je rigolais!...

Trois jours après cette scène, en lisant une missive de Monsieur,

sur papier rose, à ses armes, Madame pâlit, et, tout à coup, elle me

demanda, haletante:

--Célestine?... Croyez-vous vraiment que Monsieur veuille se tuer?...

Lui avez-vous vu des armes dans la main? Mon Dieu!... s'il allait se

tuer?...

J'éclatai de rire, au nez de Madame... Et ce rire, qui était parti,

malgré moi, grandit, se déchaîna, se précipita... Je crus que j'allais

mourir, étouffée par ce rire, étranglée par ce maudit rire qui se

soulevait, en tempête, dans ma poitrine... et m'emplissait la gorge

d'inextinguibles hoquets.

Madame resta un moment interdite devant ce rire.

--Qu'y a-t-il?... Qu'avez-vous?... Pourquoi riez-vous ainsi?...

Taisez-vous donc... Voulez-vous bien vous taire, vilaine fille...

Mais le rire me tenait... Il ne voulait plus me lâcher... Enfin, entre

deux halètements, je criai:

--Ah! non... c'est trop rigolo aussi, vos histoires... c'est trop

bête... Oh! la la!... Oh! la la!... Que c'est bête!...

Naturellement, le soir, je quittais la maison et je me trouvais, une

fois de plus, sur le pavé...

Chien de métier!... Chienne de vie!...

* * * * *

Le coup fut rude et je me dis--mais trop tard--que jamais je ne

retrouverais une place comme celle-là... J'y avais tout: bons gages,

profits de toutes sortes, besogne facile, liberté, plaisirs. Il n'y

avait qu'à me laisser vivre. Quelqu'une d'autre, moins folle que moi,

eût pu mettre beaucoup d'argent de côté, se monter peu à peu un joli

trousseau de corps, une belle garde-robe, tout un ménage complet et

très chic. Cinq ou six années seulement, et qui sait?... on pouvait se

marier, prendre un petit commerce, être chez soi, à l'abri du besoin

et des mauvaises chances, heureuse, presque une dame... Maintenant, il

fallait recommencer la série des misères, subir à nouveau l'offense des

hasards... J'étais dépitée de cet accident, et furieuse; furieuse contre

moi-même, contre William, contre Eugénie, contre Madame, contre tout

le monde. Chose curieuse, inexplicable, au lieu de me raccrocher, de me

cramponner à ma place, ce qui était facile avec un type comme Madame,

je m'étais enfoncée davantage dans ma sottise et, payant d'effronterie,

j'avais rendu irréparable ce qui pouvait être réparé. Est-ce étrange,

ce qui se passe en vous, à de certains moments?... C'est à n'y rien

comprendre!... C'est comme une folie qui s'abat, on ne sait d'où, on ne

sait pourquoi, qui vous saisit, vous secoue, vous exalte, vous force

à crier, à insulter... Sous l'empire de cette folie, j'avais couvert

Madame d'outrages. Je lui avais reproché son père, sa mère, le mensonge

imbécile de sa vie; je l'avais traitée comme on ne traite pas une fille

publique, j'avais craché sur son mari.... Et cela me fait peur, quand

j'y songe... cela me fait honte aussi, ces subites descentes dans

l'ignoble, ces ivresses de boue, où si souvent ma raison chancelle, et

qui me poussent au déchirement, au meurtre... Comment ne l'ai-je pas

tuée, ce jour-là?... Comment ne l'ai-je pas étranglée?... Je n'en sais

rien... Dieu sait pourtant que je ne suis pas méchante. Aujourd'hui,

je la revois, cette pauvre femme et je revois sa vie si déréglée, si

triste, avec ce mari si lâche, si mornement lâche... Et j'ai une immense

pitié d'elle... et je voudrais qu'ayant eu la force de le quitter, elle

fût heureuse, maintenant...

Après la terrible scène, vite, je redescendis à l'office. William

frottait mollement son argenterie, en fumant une cigarette russe.

--Qu'est-ce que tu as? me dit-il, le plus tranquillement du monde.

--J'ai que je pars... que je quitte la boîte ce soir, haletai-je.

Je pouvais à peine parler...

--Comment, tu pars? fit William, sans aucune émotion... Et pourquoi?

En phrases courtes, sifflantes, en mimiques bouleversées, je racontai

toute la scène avec Madame. William, très calme, indifférent, haussa les

épaules...

--C'est trop bête, aussi! dit-il... on n'est pas bête comme ça!

--Et c'est tout ce que tu trouves à me dire?

--Qu'est-ce que tu veux que je te dise de plus? Je dis que c'est bête.

Il n'y a pas autre chose à dire...

--Et toi?... que vas-tu faire?

Il me regarda d'un regard oblique... Sa bouche eut un ricanement. Ah!

qu'il fut laid, son regard, à cette minute de détresse, qu'elle fut

lâche et hideuse, sa bouche!...

--Moi? dit-il... en feignant de ne pas comprendre ce que, dans cette

interrogation, il y avait de prières pour lui.

--Oui, toi...... Je te demande ce que tu vas faire...

--Rien... je n'ai rien à faire... Je vais continuer... Mais, tu es

folle, ma fille... Tu ne voudrais pas!...

J'éclatai:

--Tu vas avoir le courage de rester dans une maison d'où l'on me chasse?

Il se leva, ralluma sa cigarette éteinte, et, glacial:

--Oh! pas de scènes, n'est-ce pas?... Je ne suis point ton mari...

Il t'a plu de commettre une bêtise... Je n'en suis pas responsable...

Qu'est-ce que tu veux?... Il faut en supporter les conséquences... La

vie est la vie...

Je m'indignai:

--Alors, tu me lâches?... Tu es un misérable, une canaille, comme les

autres, sais-tu? Le sais-tu?

William sourit... C'était vraiment un homme supérieur...

--Ne dis donc pas de choses inutiles... Quand nous nous sommes mis

ensemble, je ne t'ai rien promis... Tu ne m'as rien promis non plus...

On se rencontre... on se colle, c'est bien... On se quitte... on se

décolle... c'est bien aussi. La vie est la vie...

Et, sentencieux, il ajouta:

--Vois-tu, dans la vie, Célestine, il faut de la conduite... il faut ce

que j'appelle de l'administration. Toi, tu n'as pas de conduite... tu

n'as pas d'administration... Tu te laisses emporter par tes nerfs... Les

nerfs, dans notre métier, c'est très mauvais... Rappelle-toi bien ceci:

«La vie est la vie!».

Je crois que je me serais jetée sur lui et que je lui aurais déchiré

le visage--son impassible et lâche visage de larbin--à coups d'ongles

furieux, si, brusquement, les larmes n'étaient venues amollir et

détendre mes nerfs surbandés... Ma colère tomba, et je suppliai:

--Ah! William!... William!... mon petit William!... mon cher petit

William!... que je suis malheureuse!...

William essaya de remonter un peu mon moral abattu... Je dois dire qu'il

y employa toute sa force de persuasion et toute sa philosophie... Durant

la journée, il m'accabla généreusement de hautes pensées, de graves et

consolateurs aphorismes... où ces mots revenaient sans cesse, agaçants

et berceurs:

--La vie... est la vie...

Il faut pourtant que je lui rende justice... Ce dernier jour, il fut

charmant, quoique un peu trop solennel, et il fit bien les choses. Le

soir, après dîner, il chargea mes malles sur un fiacre et me conduisit

chez un logeur qu'il connaissait et à qui il paya de sa poche une

huitaine, recommandant qu'on me soignât bien... J'aurais voulu qu'il

restât cette nuit-là avec moi... Mais il avait rendez-vous avec

Edgar!...

--Edgar, tu comprends, je ne puis le manquer... Et justement, peut-être

aurait-il une place pour toi?... Une place indiquée par Edgar... ah! ce

serait épatant.

En me quittant, il me dit:

--Je viendrai te voir demain. Sois sage... ne fais plus de bêtises...

Ça ne mène à rien... Et pénètre-toi bien de cette vérité, que la vie,

Célestine... c'est la vie...

Le lendemain, je l'attendis vainement... Il ne vint pas...

--C'est la vie... me dis-je...

Mais le jour suivant, comme j'étais impatiente de le voir, j'allai à

la maison. Je ne trouvai dans la cuisine qu'une grande fille blonde,

effrontée et jolie... plus jolie que moi...

--Eugénie n'est pas là?... demandai-je.

--Non, elle n'est pas là... répondit sèchement la grande fille.

--Et William?...

--William non plus...

--Où est-il?

--Est-ce que je sais, moi?

--Je veux le voir... Allez le prévenir que je veux le voir...

La grande fille me regarda d'un air dédaigneux:

--Dites-donc?... Est-ce que je suis votre domestique?

Je compris tout... Et comme j'étais lasse de lutter, je m'éloignai.

--C'est la vie...

Cette phrase me poursuivait, m'obsédait comme un refrain de

café-concert...

Et, en m'éloignant, je ne pus m'empêcher de me représenter--non sans

une douloureuse mélancolie--la joie qui m'avait accueillie dans cette

maison... La même scène avait dû se passer... On avait débouché la

bouteille de champagne obligatoire... William avait pris sur ses genoux

la fille blonde, et il lui avait soufflé dans l'oreille:

--Il faudra être chouette avec Bibi...

Les mêmes mots... les mêmes gestes... les mêmes caresses... pendant

qu'Eugénie, dévorant des yeux le fils du concierge, l'entraînait dans la

pièce voisine:

--Ta petite frimousse!... tes petites mains!... tes grands yeux!

Je marchais toute vague, hébétée... répétant intérieurement avec une

obstination stupide:

--Allons... C'est la vie... c'est la vie...

Durant plus d'une heure, devant la porte, sur le trottoir, je fis les

cent pas, espérant que William entrerait ou sortirait. Je vis entrer

l'épicier... une petite modiste avec deux grands cartons... le livreur

du Louvre... je vis sortir les plombiers... je ne sais plus qui... je ne

sais plus quoi... des ombres, des ombres... des ombres... Je n'osai pas

entrer chez la concierge voisine... Elle m'eût sans doute mal reçue...

Et que m'eûtelle dit?... Alors, je m'en allai définitivement, poursuivie

toujours par cet irritant refrain:

--C'est la vie...

Les rues me semblèrent insupportablement tristes... Les passants me

firent l'effet de spectres. Quand je voyais, de loin, briller sur la

tête d'un monsieur, comme un phare dans la nuit, comme une coupole dorée

sous le soleil, un chapeau... mon coeur tressautait... Mais ce n'était

jamais William... Dans le ciel bas, couleur d'étain, aucun espoir ne

luisait...

Je rentrai dans ma chambre, dégoûtée de tout...

Ah! oui! les hommes!... Qu'ils soient cochers, valets de chambre,

gommeux, curés ou poètes, ils sont tous les mêmes... Des crapules!...

* * * * *

Je crois bien que ce sont les derniers souvenirs que j'évoque. J'en ai

d'autres pourtant, beaucoup d'autres. Mais ils se ressemblent tous et

cela me fatigue d'avoir à écrire toujours les mêmes histoires, à faire

défiler, dans un panorama monotone, les mêmes figures, les mêmes âmes,

les mêmes fantômes. Et puis, je sens que je n'y ai plus l'esprit, car,

de plus en plus, je suis distraite des cendres de ce passé, par les

préoccupations nouvelles de mon avenir. J'aurais pu dire encore mon

séjour chez la comtesse Fardin. A quoi bon? Je suis trop lasse et aussi

trop écoeurée. Au milieu des mêmes phénomènes sociaux, il y avait là une

vanité qui me dégoûte plus que les autres: la vanité littéraire... un

genre de bêtise plus bas que les autres: la bêtise politique...

Là, j'ai connu M. Paul Bourget en sa gloire; c'est tout dire... Ah!

c'est bien le philosophe, le poète, le moraliste qui convient à

la nullité prétentieuse, au toc intellectuel, au mensonge de cette

catégorie mondaine, où tout est factice: l'élégance, l'amour, la

cuisine, le sentiment religieux, le patriotisme, l'art, la charité,

le vice lui-même qui, sous prétexte de politesse et de littérature,

s'affuble d'oripeaux mystiques et se couvre de masques sacrés... où l'on

ne trouve qu'un désir sincère... l'âpre désir de l'argent, qui ajoute

au ridicule de ces fantoches quelque chose de plus odieux et de plus

farouche. C'est par là, seulement, que ces pauvres fantômes sont bien

des créatures humaines et vivantes...

Là, j'ai connu monsieur Jean, un psychologue, et un moraliste lui aussi,

moraliste de l'office, psychologue de l'antichambre, guère plus parvenu

dans son genre et plus jobard que celui qui régnait au salon... Monsieur

Jean vidait les pots de chambre... M. Paul Bourget vidait les âmes.

Entre l'office et le salon, il n'y a pas toute la distance de servitude

que l'on croit!... Mais, puisque j'ai mis au fond de ma malle la

photographie de monsieur Jean... que son souvenir reste, pareillement

enterré, au fond de mon coeur, sous une épaisse couche d'oubli...

* * * * *

Il est deux heures du matin... Mon feu va s'éteindre, ma lampe

charbonne, et je n'ai plus ni bois, ni huile. Je vais me coucher... Mais

j'ai trop de fièvre dans le cerveau, je ne dormirai pas. Je rêverai à ce

qui est en marche vers moi... je rêverai à ce qui doit arriver demain...

Au dehors, la nuit est tranquille, silencieuse.. Un froid très vif

durcit la terre, sous un ciel pétillant d'étoiles. Et Joseph est en

route, quelque part dans cette nuit... A travers l'espace, je le

vois... oui, réellement, je le vois, grave, songeur, énorme, dans un

compartiment de wagon... Il me sourit... il s'approche de moi, il vient

vers moi... Il m'apporte enfin la paix, la liberté, le bonheur... Le

bonheur?

Je le verrai demain...

Le Journal d'une Femme de Chambre · 第 36 / 42 题