_Modes._
J'assistai chez Mme Paulhat-Durand à des scènes extraordinaires. Ne
pouvant malheureusement les conter toutes, j'en choisis une qui peut
passer pour un exemple de ce qui arrive, tous les jours, dans cette
maison.
J'ai dit que le haut de la cloison, séparant l'antichambre du bureau,
s'éclaire en toute sa longueur d'un vitrage garni de transparents
rideaux. Au milieu du vitrage s'intercale un vasistas, ordinairement
fermé. Une fois je remarquai que, par suite d'une négligence, que je
résolus de mettre à profit, il était entr'ouvert... J'escaladai la
banquette et, me haussant sur un escabeau de renfort, je parvins à
toucher du menton le cadre du vasistas que je poussai tout doucement...
Mon regard plongea dans la pièce, et voici ce que je vis.
Une dame était assise dans un fauteuil; une femme de chambre était
debout, devant elle; dans un coin, Mme Paulhat-Durand rangeait des
fiches, entre les compartiments d'un tiroir... La dame venait de
Fontainebleau pour chercher une bonne... Elle pouvait avoir cinquante
ans. Apparence de bourgeoise riche et rêche. Toilette sérieuse,
austérité provinciale... Malingre et souffreteuse, le teint plombé par
les nourritures de hasard et les jeûnes, la bonne avait pourtant une
physionomie sympathique qui eût pu être jolie, avec du bonheur. Elle
était très propre et svelte dans une jupe noire. Un jersey noir moulait
sa taille maigre; un bonnet de linge la coiffait gentiment, en arrière,
découvrant le front où des cheveux blonds frisottaient.
Après un examen détaillé, appuyé, froissant, agressif, la dame se décida
enfin à parler.
--Alors, dit-elle, vous vous présentez comme... quoi?... comme femme de
chambre?
--Oui, Madame.
--Vous n'en avez pas l'air... Comment vous appelez-vous?
--Jeanne Le Godec...
--Qu'est-ce que vous dites?...
--Jeanne Le Godec, Madame...
La dame haussa les épaules.
--Jeanne... fit-elle... Ça n'est pas un nom de domestique... c'est un
nom de jeune fille. Si vous entrez à mon service, vous n'avez pas la
prétention, j'imagine, de garder ce nom de Jeanne?...
--Comme Madame voudra.
Jeanne avait baissé la tête... Elle appuya davantage ses deux mains sur
le manche de son parapluie.
--Levez la tête... ordonna la dame... tenez-vous droite... Vous voyez
bien que vous allez percer le tapis avec la pointe de votre parapluie...
D'où êtes-vous?
--De Saint-Brieuc...
--De Saint-Brieuc!...
Et elle eut une moue de dédain, qui devint bien vite une affreuse
grimace... Les coins de sa bouche, l'angle de ses yeux se plissèrent
comme si elle eût avalé un verre de vinaigre.
--De Saint-Brieuc!... répéta-t-elle... Alors vous êtes bretonne?... Oh!
je n'aime pas les bretonnes... Elles sont entêtées et malpropres...
--Moi, je suis très propre, Madame, protesta la pauvre Jeanne.
--C'est vous qui le dites... Enfin, nous n'en sommes pas là... Quel âge
avez-vous?
--Vingt-six ans.
--Vingt-six ans?... Sans compter les mois de nourrice, sans doute?...
Vous paraissez bien plus vieille... Ce n'est pas la peine de me
tromper...
--Je ne trompe pas Madame... J'assure bien à Madame que je n'ai que
vingt-six ans... Si je parais plus vieille, c'est que j'ai été longtemps
malade...
--Ah! vous avez été malade?... répliqua la bourgeoise avec une dureté
railleuse... ah! vous avez été longtemps malade?... Je vous préviens, ma
fille, que sans être pénible la maison est assez importante, et qu'il me
faut une femme de très forte santé..
Jeanne voulut réparer ses imprudentes paroles. Elle déclara:
--Oh! mais, je suis guérie... tout à fait guérie...
--C'est votre affaire... D'ailleurs, nous n'en sommes pas là... Vous
êtes fille... mariée?... Quoi?... Qu'est-ce que vous êtes?
--Je suis veuve, Madame.
--Ah!... Vous n'avez pas d'enfant, je suppose?
Et comme Jeanne ne répondait pas tout de suite, la dame, plus vivement,
insista:
--Enfin... Avez-vous des enfants, oui ou non?...
--J'ai une petite fille, avoua-t-elle timidement...
Alors, faisant des grimaces et des gestes comme si elle eût chassé loin
d'elle un vol de mouches:
--Oh! pas d'enfant dans la maison... cria-t-elle... pas d'enfant dans la
maison... Je n'en veux à aucun prix... Où est-elle, votre fille?
--Elle est chez une tante de mon mari...
--Et qu'est-ce que c'est que cette tante?
--Elle tient un débit de boissons, à Rouen...
--C'est un triste métier... L'ivrognerie, la débauche, en voila un joli
exemple, pour une petite fille!... Enfin, cela vous regarde... c'est
votre affaire... Quel âge a votre fille?
--Dix-huit mois, Madame.
Madame sauta, se retourna violemment dans son fauteuil. Elle était
outrée, scandalisée... Une sorte de grognement sortit de ses lèvres:
--Des enfants!... Je vous demande un peu!... Des enfants quand on
ne peut pas les élever, les avoir chez soi!... Ces gens-là sont
incorrigibles, ils ont le diable au corps!...
De plus en plus agressive, féroce même, elle s'adressa à Jeanne toute
tremblante devant son regard.
--Je vous avertis, dit-elle, détachant nettement chaque mot... je vous
avertis que, si vous entrez à mon service, je ne tolérerai pas qu'on
vous amène, chez moi, dans ma maison, votre fille... Pas d'allées et
venues dans la maison... je ne veux pas d'allées et venues dans la
maison... Non, non... Pas d'étrangers... pas de vagabonds... pas de gens
qu'on ne connaît point... On est bien assez exposée avec le courant...
Ah! non... merci!
Malgré cette déclaration peu engageante, la petite bonne osa pourtant
demander:
--En ce cas, Madame me permettra bien d'aller voir ma fille, une fois...
une seule fois... par an?
--Non...
Telle fut la réponse de l'implacable bourgeoise. Et elle ajouta:
--Chez moi, on ne sort jamais... C'est un principe de la maison...
un principe sur lequel je ne saurais transiger... Je ne paie pas des
domestiques pour que, sous prétexte de voir leurs filles, ils s'en
aillent courir le guilledou. Ce serait trop commode, vraiment. Non...
non... Vous avez des certificats?
--Oui, Madame.
Elle tira de sa poche un papier dans lequel étaient enveloppés des
certificats jaunis, froissés, salis, et elle les tendit à Madame,
silencieusement... d'une pauvre main frissonnante... Celle-ci, du bout
des doigts, comme pour ne pas se salir, et avec des grimaces de dégoût,
en déplia un qu'elle se mit à lire, à haute voix:
--«Je certifie que la fille J...
S'interrompant brusquement, elle dirigea d'atroces regards vers Jeanne,
anxieuse et de plus en plus troublée:
--La fille?... Il y a bien la fille... Ah ça!... vous n'êtes donc
pas mariée?... Vous avez un enfant... et vous n'êtes pas mariée?...
Qu'est-ce que cela signifie?
La bonne expliqua:
--Je demande bien pardon à Madame... Je suis mariée depuis trois ans. Et
ce certificat date de six ans... Madame peut voir...
--Enfin... c'est votre affaire...
Et elle reprit la lecture du certificat:
--«... que la fille Jeanne Le Godec est restée à mon service pendant
treize mois, et que je n'ai rien eu à lui reprocher sous le rapport du
travail, de la conduite et de la probité...» Oui, c'est toujours la même
chose... Des certificats qui ne disent rien... qui ne prouvent rien...
Ce ne sont pas des renseignements, ça... Où peut-on écrire à cette dame?
--Elle est morte...
--Elle est morte... Parbleu, c'est évident qu'elle est morte... Ainsi,
vous avez un certificat, et précisément la personne qui vous l'a donné
est morte... Vous avouerez que c'est assez louche...
Tout cela était dit avec une expression de suspicion très humiliante, et
sur un ton d'ironie grossière. Elle prit un autre certificat.
--Et cette personne?... Elle est morte aussi, sans doute?
--Non, Madame... Mme Robert est en Algérie avec son mari, qui est
colonel...
--En Algérie! s'exclama la dame... Naturellement... Et comment
voulez-vous qu'on écrive en Algérie?... Les unes sont mortes... les
autres sont en Algérie. Allez donc chercher des renseignements en
Algérie?... Tout cela est bien extraordinaire!...
--Mais, j'en ai d'autres, Madame, supplia l'infortunée Jeanne Le Godec.
Madame peut voir... Madame pourra se renseigner...
--Oui! oui! je vois que vous en avez beaucoup d'autres... je vois que
vous avez fait beaucoup de places... beaucoup trop de places même...
A votre âge, comme c'est engageant!... Enfin, laissez-moi vos
certificats... je verrai... Autre chose, maintenant... Que savez-vous
faire?
--Je sais faire le ménage... coudre... servir à table...
--Vous faites bien les reprises?
--Oui, Madame...
--Savez-vous engraisser les volailles?
--Non, Madame... Ça n'est pas mon métier...
--Votre métier, ma fille--proféra sévèrement la dame--est de faire
ce que vous commandent vos maîtres. Vous devez avoir un détestable
caractère...
--Mais non, Madame... Je ne suis pas du tout _répondeuse_...
--Naturellement... Vous le dites... elles le disent toutes... et elles
ne sont pas à prendre avec des pincettes... Enfin... voyons... je vous
l'ai déjà dit, je crois... sans être particulièrement dure, la place est
assez importante... On se lève à cinq heures...
--En hiver aussi?...
--En hiver aussi... Oui, certainement... Et pourquoi dites-vous: «En
hiver aussi?...» Est-ce qu'il y a moins d'ouvrage en hiver?... En
voilà une question ridicule!... C'est la femme de chambre qui fait
les escaliers, le salon, le bureau de Monsieur.. la chambre,
naturellement..., tous les feux... La cuisinière fait l'antichambre, les
couloirs, la salle à manger... Par exemple, je tiens à la propreté...
Je ne veux pas voir chez moi un grain de poussière... Les boutons des
portes bien astiqués, les meubles bien luisants... les glaces bien
essuyées... Chez moi, la femme de chambre s'occupe de la basse-cour...
--Mais, je ne sais pas, moi, Madame...
--Vous apprendrez!... C'est la femme de chambre qui savonne, lave,
repasse,--excepté les chemises de Monsieur,--qui coud... je ne fais rien
coudre au dehors, excepté mes costumes--qui sert à table... qui aide la
cuisinière à essuyer la vaisselle... qui frotte... Il faut de l'ordre...
beaucoup d'ordre.. Je suis à cheval sur l'ordre... sur la propreté... et
surtout sur la probité... D'ailleurs, tout est sous clé... Quand on
veut quelque chose, on me le demande... J'ai horreur du gaspillage...
Qu'est-ce que vous avez l'habitude de prendre le matin?
--Du café au lait, Madame...
--Du café au lait?... Vous ne vous gênez pas. Oui, elles prennent toutes
maintenant du café au lait... Eh bien, ce n'est pas mon habitude, à moi.
Vous prendrez de la soupe... ça vaut mieux pour l'estomac... Qu'est-ce
que vous dites?...
Jeanne n'avait rien dit... Mais on sentait qu'elle faisait des efforts
pour dire quelque chose. Elle se décida:
--Je demande pardon à Madame... qu'est-ce que Madame donne comme
boisson?
--Six litres de cidre par semaine...
--Je ne peux pas boire de cidre, Madame... Le médecin me l'a défendu...
--Ah! le médecin vous l'a défendu... Eh bien, je vous donnerai six
litres de cidre. Si vous voulez du vin, vous l'achèterez... Ça vous
regarde... Que voulez-vous gagner?
Elle hésita, regarda le tapis, la pendule, la plafond, roula son
parapluie dans ses mains, et timidement:
--Quarante francs, dit-elle.
--Quarante francs!... s'exclama Madame... Et pourquoi pas dix mille
francs, tout de suite?... Vous êtes folle, je pense... Quarante
francs!... Mais, c'est inouï! Autrefois, l'on donnait quinze francs...
et l'on était bien mieux servie... Quarante francs!... Et vous ne savez
même pas engraisser les volailles!... vous ne savez rien!... Moi, je
donne trente francs... et je trouve que c'est déjà bien trop cher...
Vous n'avez rien à dépenser chez moi... Je ne suis pas exigeante pour
la toilette... Et vous êtes blanchie, nourrie. Dieu sait comme vous êtes
nourrie!... C'est moi qui fais les parts...
Jeanne insista:
--J'avais quarante francs dans toutes les places où j'ai été...
Mais la dame s'était levée... Et, sèchement, méchamment:
--Eh bien... il faut y retourner, fit-elle... Quarante francs!... Cette
imprudence!... Voici vos certificats... vos certificats de gens morts...
Allez-vous-en!
Soigneusement, Jeanne enveloppa ses certificats les remit dans la poche
de sa robe, puis, d'une voix douloureuse et timide:
--Si Madame voulait aller jusqu'à trente-cinq francs... pria-t-elle...
on pourrait s'arranger...
--Pas un sou... Allez-vous-en!... Allez en Algérie retrouver votre Mme
Robert... Allez où vous voudrez. Il n'en manque pas des vagabondes comme
vous... on les a au tas... Allez-vous-en!...
La figure triste, la démarche lente, Jeanne sortit du bureau après avoir
fait deux révérences.. A ses yeux, au pincement de ses lèvres, je vis
qu'elle était sur le point de pleurer.
Restée seule, la dame, furieuse, s'écria:
--Ah! les domestiques... quelle plaie!... On ne peut plus se faire
servir aujourd'hui...
A quoi Mme Paulhat-Durand, qui avait terminé le triage de ses fiches,
répondit, majestueuse, accablée et sévère:
--Je vous avais avertie, Madame. Elles sont toutes comme ça... Elles
ne veulent rien faire et gagner des mille et des cents... Je n'ai rien
d'autre aujourd'hui... je n'ai que du pire. Demain je verrai à vous
trouver quelque chose... Ah! c'est bien désolant, je vous assure...
Je redescendis de mon observatoire, au moment où Jeanne Le Godec
rentrait dans l'antichambre en rumeur.
--Et bien? lui demanda-t-on...
Elle alla s'asseoir sur la banquette, au fond de la pièce, et la tête
basse, les bras croisés, le coeur bien gros, la faim au ventre,
elle resta silencieuse, tandis que ses deux petits pieds s'agitaient
nerveusement, sous la robe..
* * * * *
Mais je vis des choses plus tristes encore.
Parmi les filles qui, tous les jours, venaient chez Mme Paulhat-Durand,
j'en avais remarqué une, d'abord parce qu'elle portait une coiffe
bretonne, ensuite parce que rien que de la voir, cela me causait une
mélancolie invincible. Une paysanne égarée dans Paris, dans ce Paris
effrayant qui sans cesse se bouscule et est emporté dans une fièvre
mauvaise, je ne connais rien de plus lamentable. Involontairement,
cela m'invite à un retour sur moi-même, cela m'émeut infiniment... Où
va-t-elle?... D'où vient-elle?... Pourquoi a-t-elle quitté le sol natal?
Quelle folie, quel drame, quel vent de tempête l'ont poussée, l'ont
fait échouer sur cette grondante mer humaine, attristante épave?... Ces
questions, je me les posais, chaque jour, examinant cette pauvre fille
si affreusement isolée, dans un coin, parmi nous...
Elle était laide de cette laideur définitive qui exclut toute idée de
pitié et rend les gens féroces, parce que, véritablement, elle est une
offense envers eux. Si disgraciée de la nature soit-elle, il est rare
qu'une femme atteigne à la laideur totale, absolue, cette déchéance
humaine. Généralement, il y a en elle quelque chose, n'importe quoi,
des yeux, une bouche, une ondulation du corps, une flexion des hanches,
moins que cela, un mouvement du bras, une attache du poignet, une
fraîcheur de la peau, où le regard des autres puisse se poser sans en
être offusqué. Même chez les très vieilles, une grâce survit presque
toujours aux déformations de la carcasse, à la mort du sexe, un souvenir
reste dans la chair couturée, de ce qu'elles furent jadis... La bretonne
n'avait rien de pareil, et elle était toute jeune. Petite, le buste
long, la taille carrée, les hanches plates, les jambes courtes, si
courtes qu'on pouvait la prendre pour une cul-de-jatte, elle évoquait
réellement l'image de ces vierges barbares, de ces saintes camuses,
blocs informes de granit qui se navrent, depuis des siècles, sur
les bras gauchis des calvaires armoricains. Et son visage?... Ah! la
malheureuse!... Un front surplombant, des prunelles effacées comme par
le frottement d'un torchon, un nez horrible, aplati à sa naissance,
sabré d'une entaille, au milieu, et, brusquement, à son extrémité, se
relevant, s'épanouissant en deux trous noirs, ronds, profonds, énormes,
frangés de poils raides... Et sur tout cela, une peau grise, squameuse,
une peau de couleuvre morte... une peau qui s'enfarinait, à la
lumière... Elle avait, pourtant, l'indicible créature, une beauté
que bien des femmes belles eussent enviée: ses cheveux... des cheveux
magnifiques, lourds, épais, d'un roux resplendissant à reflets d'or et
de pourpre. Mais, loin d'être une atténuation à sa laideur, ces cheveux
l'aggravaient encore, la rendaient éclatante, fulgurante, irréparable.
Ce n'est pas tout. Chacun de ses gestes était une maladresse. Elle
ne pouvait faire un pas sans se heurter à quelque chose; ses mains
laissaient toujours retomber l'objet saisi; ses bras accrochaient les
meubles et fauchaient tout ce qu'il y avait dessus... Elle vous marchait
sur les pieds, vous enfonçait, en marchant, ses coudes dans la poitrine.
Puis, elle s'excusait d'une voix rude, sourde, d'une voix qui vous
soufflait au visage une odeur empestée, une odeur de cadavre... Dès
qu'elle entrait dans l'antichambre, c'était aussitôt parmi nous, comme
une sorte de plainte irritée qui, vite, se changeait en récriminations
insultantes et s'achevait en grognements. La misérable créature
traversait la pièce sous les huées, roulait sur ses courtes jambes,
renvoyée de l'une à l'autre comme une balle, allait s'asseoir dans le
fond, sur la banquette. Et chacune affectait de se reculer, avec des
gestes de significatif dégoût, et des grimaces qui s'accompagnaient
d'une levée de mouchoirs... Alors, dans l'espace vide, instantanément
formé, derrière ce cordon sanitaire qui l'isolait de nous, la morne
fille s'installait, s'accotait au mur, silencieuse et maudite, sans une
plainte, sans une révolte, sans même avoir l'air de comprendre que ce
mépris s'adressât à elle.
Bien que je me mêlasse, quelquefois, pour faire comme les autres, à
ces jeux féroces, je ne pouvais me défendre, envers la petite bretonne,
d'une espèce de pitié. J'avais compris que c'était là un être prédestiné
au malheur, un de ces êtres qui, quoi qu'ils fassent, où qu'ils aillent,
seront éternellement repoussés des hommes, et aussi des bêtes, car il y
a une certaine somme de laideur, une certaine forme d'infirmités que les
bêtes elles-mêmes ne tolèrent pas.
Un jour, surmontant mon dégoût, je m'approchai d'elle, et lui demandai:
--Comment vous appelez-vous?...
--Louise Randon...
--Je suis bretonne... d'Audierne... Et vous aussi, vous êtes bretonne?
Étonnée que quelqu'un voulût bien lui parler, et craignant une insulte
ou une farce, elle ne répondit pas tout de suite... Elle enfouit son
pouce dans les profondes cavernes de son nez. Je réitérai ma question:
--De quelle partie de la Bretagne êtes-vous?
Alors, elle me regarda et, voyant sans doute que mes yeux n'étaient pas
méchants, elle se décida à répondre:
--Je suis de Saint-Michel-en-Grève... près de Lannion.
Je ne sus plus que lui dire... Sa voix me repoussait. Ce n'était pas une
voix, c'était quelque chose de rauque et de brisé, comme un hoquet...
quelque chose aussi de roulant, comme un gargouillement... Ma pitié s'en
allait avec cette voix... Pourtant, je poursuivis:
--Vous avez encore vos parents?
--Oui... mon père... ma mère... deux frères... quatre soeurs... Je suis
l'aînée...
--Et votre père?... qu'est-ce qu'il fait?...
--Il est maréchal ferrant.
--Vous êtes pauvre?
--Mon père a trois champs, trois maisons, trois batteuses...
--Alors, il est riche?...
--Bien sûr... il est riche... Il cultive ses champs... il loue ses
maisons... avec ses batteuses il va, dans la campagne, battre le blé des
paysans... et c'est mon frère qui ferre les chevaux...
--Et vos soeurs?
--Elles ont de belles coiffes, avec de la dentelle... et des robes bien
brodées.
--Et vous?
--Moi, je n'ai rien...
Je me reculai pour ne pas sentir l'odeur mortelle de cette voix...
--Pourquoi êtes-vous domestique?... repris-je.
--Parce que...
--Pourquoi avez-vous quitté le pays?
--Parce que...
--Vous n'étiez pas heureuse?...
Elle dit très vite d'une voix qui se précipitait et roulait les mots...
comme sur des cailloux:
--Mon père me battait... ma mère me battait.. mes soeurs me battaient...
tout le monde me battait... on me faisait tout faire... C'est moi qui ai
élevé mes soeurs...
--Pourquoi vous battait-on?
--Je ne sais pas... pour me battre... Dans toutes les familles, il y en
a toujours une qui est battue... parce que... voilà... on ne sait pas...
Mes questions ne l'ennuyaient plus. Elle prenait confiance...
--Et vous... me dit-elle... est-ce que vos parents ne vous battaient
pas?...
--Oh! si...
--Bien sûr... C'est comme ça...
Louise ne fouilla plus son nez... et posa ses deux mains, aux ongles
rognés, à plat, sur ses cuisses... On chuchotait, autour de nous. Les
rires, les querelles, les plaintes empêchaient les autres d'entendre
notre conversation...
--Mais comment êtes-vous venue, à Paris? demandai-je après un silence.
--L'année dernière... conta Louise... il y avait à Saint-Michel-en-Grève
une dame de Paris qui prenait les bains de mer avec ses enfants... Je me
suis proposée chez elle... parce qu'elle avait renvoyé sa domestique
qui la volait. Et puis... elle m'a emmenée à Paris... pour soigner son
père... un vieux, infirme, qui était paralysé des jambes...
--Et vous n'êtes pas restée dans votre place?... A Paris, ce n'est plus
la même chose...
--Non... fit-elle, avec énergie. Je serais bien restée, ça n'est pas
ça... Seulement, on ne s'est pas arrangé...
Ses yeux, si ternes, s'éclairèrent étrangement. Je vis dans son
regard briller une lueur d'orgueil. Et son corps se redressait, se
transfigurait presque.
--On ne s'est pas arrangé, reprit-elle... Le vieux voulait me faire des
saletés...
Un instant, je restai abasourdie par cette révélation. Était-ce
possible? Un désir, même le désir d'un ignoble et infâme vieillard,
était allé vers elle, vers ce paquet de chair informe, vers cette ironie
monstrueuse de la nature... Un baiser avait voulu se poser sur ces dents
cariées, se mêler à ce souffle de pourriture... Ah! quelle ordure
est-ce donc que les hommes?... Quelle folie effrayante est-ce donc que
l'amour.... Je regardai Louise... Mais la flamme de ses yeux s'était
éteinte.... Ses prunelles avaient repris leur aspect mort de tache
grise.
--Il y a longtemps de ça?... demandai-je...
--Trois mois...
--Et depuis, vous n'avez pas retrouvé de place?
--Personne ne veut plus de moi... Je ne sais pas pourquoi... Quand
j'entre dans le bureau, toutes les dames crient, en me voyant: «Non,
non... je ne veux pas de celle-là»... Il y a un sort sur moi, pour
sûr... Car enfin, je ne suis pas laide... je suis très forte... je
connais le service... et j'ai de la bonne volonté. Si je suis trop
petite, ce n'est pas de ma faute... Pour sûr, on a jeté un sort sur
moi...
--Comment vivez-vous?
--Chez le logeur; je fais toutes les chambres, et je ravaude le linge...
On me donne une paillasse dans une soupente et, le matin, un repas...
Il y en avait donc de plus malheureuses que moi!... Cette pensée égoïste
ramena dans mon coeur la pitié évanouie.
--Écoutez... ma petite Louise... dis-je d'une voix que j'essayai de
rendre attendrie et convaincante... C'est très difficile, les places
à Paris... Il faut savoir bien des choses, et les maîtres sont plus
exigeants qu'ailleurs. J'ai bien peur pour vous... A votre place, moi,
je retournerais au pays...
Mais Louise s'effraya:
--Non... non... fit-elle.... jamais!... Je ne veux pas rentrer au
pays... On dirait que je n'ai pas réussi... que personne n'a voulu
de moi... on se moquerait trop... Non... non... c'est impossible...
j'aimerais mieux mourir!...
A ce moment, la porte de l'antichambre s'ouvrit. La voix aigre de Mme
Paulhat-Durand appela:
--Mademoiselle Louise Randon!
--C'est-y moi qu'on appelle?... me demanda Louise, effarée et
tremblante...
--Mais oui... c'est vous... Allez vite... et tâchez de réussir, cette
fois....
Elle se leva, me donna dans la poitrine, avec ses coudes écartés, un
renfoncement, me marcha sur les pieds, heurta la table, et roulant sur
ses jambes trop courtes, poursuivie par les huées, elle disparut.
Je montai sur la banquette, et poussai le vasistas, pour voir la scène
qui allait se passer là... Jamais le salon de Mme Paulhat-Durand ne me
parut plus triste: pourtant Dieu sait s'il me glaçait l'âme, chaque fois
que j'y entrais. Oh! ces meubles de reps bleu, jaunis par l'usure; ce
grand registre étalé, comme une carcasse de bête fendue, sur la table
qu'un tapis de reps, bleu aussi, recouvrait de taches d'encre et de tons
pisseux... Et ce pupitre, où les coudes de M. Louis avaient laissé, sur
le bois noirci, des places plus claires et luisantes... et le buffet
dans le fond, qui montrait des verreries foraines, des vaisselles
d'héritage... Et sur la cheminée, entre deux lampes débronzées, entre
des photographies pâlies, cette agaçante pendule, qui rendait les heures
plus longues, avec son tic-tac énervant... et cette cage, en forme de
dôme, où deux serins nostalgiques gonflaient leurs plumes malades...
Et ce cartonnier aux cases d'acajou, éraflées par des ongles cupides...
Mais je n'étais pas là en observation pour inventorier cette pièce, que
je connaissais, hélas! trop bien... cet intérieur lugubre, si tragique,
malgré son effacement bourgeois, que, bien des fois, mon imagination
affolée le transformait en un funèbre étal de viande humaine...
Non... je voulais voir Louise Randon aux prises avec les trafiquants
d'esclaves...
Elle était là, près de la fenêtre, à contre-jour, immobile, les bras
pendants. Une ombre dure brouillait, comme une opaque voilette, la
laideur de son visage et tassait, ramassait davantage la courte, massive
difformité de son corps... Une lumière dure allumait les basses mèches
de ses cheveux, ourlait les contours gauchis du bras, de la poitrine,
se perdait dans les plis noirs de sa jupe déplorable... Une vieille
dame l'examinait. Assise sur une chaise, elle me tournait le dos, un dos
hostile, une nuque féroce... De cette vieille dame, je ne voyais que son
chapeau noir, ridiculement emplumé, sa rotonde noire, dont la doublure
se retroussait dans le bas en fourrure grise, sa robe noire, qui faisait
des ronds sur le tapis... Je voyais, surtout, posée sur un de
ses genoux, sa main gantée de filoselle noire, une main noueuse
d'arthritique, qui remuait avec de lents mouvements, et dont les doigts
sortaient, rentraient, crispaient l'étoffe, pareils à des serres, sur
une proie vivante... Debout, près de la table, très droite, très digne,
Mme Paulhat-Durand attendait.
Ce n'est rien, n'est-ce pas? la rencontre de ces trois êtres vulgaires,
en ce vulgaire décor...Il n'y a, semble-t-il, dans ce fait banal, ni de
quoi s'arrêter, ni de quoi s'émouvoir... Eh bien, cela me parut, à moi,
un drame énorme, ces trois personnes qui étaient là, silencieuses et se
regardant... J'eus la sensation que j'assistais à une tragédie sociale,
terrible, angoissante, pire qu'un assassinat!... J'avais la gorge sèche.
Mon coeur battit violemment.
--Je ne vous vois pas bien, ma petite, dit tout à coup la vieille
dame... ne restez pas là... Je ne vous vois pas bien... Allez dans le
fond de la pièce, que je vous voie mieux...
Et elle s'écria d'une voix étonnée:
--Mon Dieu!... que vous êtes petite!...
Elle avait, en disant ces mots, déplacé sa chaise, et me montrait,
maintenant, son profil. Je m'attendais à voir un nez crochu, de longues
dents dépassant la lèvre, un oeil jaune et rond d'épervier. Pas du tout,
son visage était calme, plutôt aimable Au vrai, ses yeux n'exprimaient
rien, ni méchanceté, ni bonté. Ce devait être une ancienne boutiquière,
retirée des affaires... Les commerçants ont ce talent de se composer
des physionomies spéciales, où rien ne transparaît de leur nature
intérieure. A mesure qu'ils s'endurcissent dans le métier et que
l'habitude des gains injustes et rapides développe les instincts bas,
les ambitions féroces, l'expression de leur face s'adoucit, ou plutôt se
neutralise. Ce qu'il y a de mauvais en eux, ce qui pourrait rendre les
clients méfiants, se cache dans les intimités de l'être, ou se réfugie
sur des surfaces corporelles, ordinairement dépourvues de tout caractère
expressif. Chez cette vieille dame, la dureté de son âme invisible à ses
prunelles, à sa bouche, à son front, à tous les muscles détendus de sa
molle figure, éclatait réellement à la nuque. Sa nuque était son vrai
visage, et ce visage était terrible.
Louise, sur l'ordre de la vieille dame, avait gagné le fond de la pièce.
Le désir de plaire la rendait véritablement monstrueuse, lui donnait une
attitude décourageante. A peine se fut-elle placée dans la lumière que
la dame s'écria:
--Oh! comme vous êtes laide, ma petite!
Et prenant à témoin Mme Paulhat-Durand:
--Se peut-il, vraiment, qu'il y ait sur la terre des créatures aussi
laides que cette petite?...
Toujours solennelle et digne, Mme Paulhat-Durand répondit:
--Sans doute, ce n'est pas une beauté... mais Mademoiselle est très
honnête...
--C'est possible... répliqua la vieille dame... Mais elle est
trop laide... Une telle laideur, c'est tout ce qu'il y a de plus
désobligeant... Quoi?... Qu'avez-vous dit?
Louise n'avait pas prononcé une parole. Elle avait seulement un peu
rougi, et baissait la tête. Un filet rouge bordait l'orbe de ses yeux
ternes. Je crus qu'elle allait pleurer.
--Enfin... nous allons voir ça... reprit la dame dont les doigts, en ce
moment, furieusement agités, déchiraient l'étoffe de la robe, avec des
mouvements de bête cruelle.
Elle interrogea Louise sur sa famille, les places qu'elle avait faites,
ses capacités en cuisine en ménage, en couture... Louise répondait
par des «Oui, dame!», ou des: «Non, dame!», saccadés et rauques...
L'interrogatoire, méticuleux, méchant, criminel, dura vingt minutes.
--Enfin, ma petite, conclut la vieille, le plus clair de votre histoire
c'est que vous ne savez rien faire... Il faudra que je vous apprenne
tout... Pendant quatre ou cinq mois, vous ne me serez d'aucune
utilité... Et puis, laide comme vous êtes, ça n'est pas engageant...
Cette entaille sur le nez?... Vous avez donc reçu un coup?
--Non, Madame... je l'ai toujours eue...
--Ah! ça n'est pas engageant... Qu'est-ce que vous voulez gagner?
--Trente francs!... blanchie... et le vin.. prononça Louise, d'une voix
résolue...
La vieille bondit:
--Trente francs!... Mais vous ne vous êtes donc jamais regardée?...
C'est insensé!... Comment?... personne ne veut de vous... personne
jamais ne voudra de vous?--si je vous prends, moi, c'est parce que suis
bonne... c'est parce que, dans le fond, j'ai pitié de vous!--et vous
me demandez trente francs!... Eh bien, vous en avez de l'audace, ma
petite... C'est, sans doute, vos camarades qui vous conseillent si
mal... Vous avez tort de les écouter...
--Bien sûr, approuva Mme Paulhat-Durand. Elles se montent la tête,
toutes ensemble..
--Alors!... offrit la vieille, conciliante... je vous donnerai quinze
francs... Et vous paierez votre vin... C'est beaucoup trop... Mais je ne
veux pas profiter de votre laideur et votre détresse.
Elle s'adoucissait... Sa voix se fit presque caressante:
--Voyez-vous, ma petite... c'est une occasion unique et que vous ne
retrouverez plus... Je ne suis pas comme les autres, moi... je suis
seule... je n'ai pas de famille... je n'ai personne... Ma famille, c'est
ma domestique... Qu'est-ce que je lui demande à ma domestique?... De
m'aimer un peu, voilà tout... Ma domestique vit avec moi, mange avec
moi... à part le vin... Ah! je la dorlote, allez... Et puis, quand je
mourrai--je suis très vieille et souvent malade--quand je mourrai, bien
sûr que je n'oublierai pas celle qui m'aura été dévouée, qui m'aura bien
servie... bien soignée... Vous êtes laide... très laide... trop laide...
Eh! mon Dieu, je m'habituerai à votre laideur, à votre figure... Il y en
a de jolies qui sont de bien méchantes femmes et qui vous volent, c'est
certain!... La laideur, c'est quelquefois une garantie de moralité, dans
une maison... Vous n'amènerez pas d'hommes, chez moi, n'est-ce pas?...
Vous voyez que je sais vous rendre justice... Dans ces conditions-là,
et bonne comme je suis..., ce que je vous offre, ma petite... mais c'est
une fortune... mieux qu'une fortune... une famille!...
Louise était ébranlée. Certainement, les paroles de la vieille faisaient
chanter des espoirs inconnus dans sa tête. Sa rapacité de paysanne lui
montrait des coffres pleins d'or, des testaments fabuleux... Et la vie
en commun, avec cette bonne maîtresse, la table partagée... des
sorties fréquentes dans les squares et les bois suburbains, tout cela
l'émerveillait... Tout cela lui faisait peur aussi, car des doutes, une
invincible et originelle méfiance tachaient d'une ombre l'étincellement
de ces promesses... Elle ne savait que dire, que faire... à quoi se
résoudre... J'avais envie de lui crier: «Non!... n'accepte pas!» Ah! je
la voyais, moi, cette existence de recluse, ces travaux épuisants, ces
reproches aigres, la nourriture disputée, les os écharnés et les
viandes gâtées jetés à sa faim... et l'éternelle, patiente, torturante
exploitation d'un pauvre être sans défense. «Non, n'écoute plus,
va-t-en!...» Mais ce cri qui était sur mes lèvres, je le réprimai:
--Approchez-vous un peu, ma petite... commanda la vieille... On dirait
que vous avez peur de moi... Allons... n'ayez plus peur de moi...
approchez-vous... Comme c'est curieux... il me semble que vous êtes déjà
moins laide... Déjà je m'habitue à votre visage...
Louise s'approcha lentement, les membres raidis, diligente à ne heurter
aucune chaise, aucun meuble... s'efforçant de marcher avec élégance,
la pauvre créature!... Mais, à peine fut-elle près de la vieille que
celle-ci la repoussa avec une grimace.
--Mon Dieu! cria-t-elle... mais qu'est-ce que vous avez?... Pourquoi
sentez-vous mauvais, comme ça?... vous avez donc de la pourriture dans
le corps?... C'est affreux!... c'est à ne pas croire... Jamais quelqu'un
n'a senti, comme vous sentez... Vous avez donc un cancer dans le nez...
dans l'estomac, peut-être?...
Mme Paulhat-Durand fit un geste noble:
--Je vous avais prévenue, Madame... dit-elle... Voilà son grand
défaut... C'est ce qui l'empêche de trouver une place.
La vieille continua de gémir...
--Mon Dieu!... mon Dieu!... Est-ce possible?... Mais vous allez empester
toute ma maison... vous ne pourrez pas rester près de moi... Ah!
mais!... cela change nos conditions... Et moi qui avais, déjà, de la
sympathie pour vous!... Non, non... malgré toute ma bonté, ce n'est pas
possible... ce n'est plus possible!...
Elle avait tiré son mouchoir, chassait loin d'elle l'air putride,
répétant:
--Non, vraiment, ce n'est plus possible!...
--Allons, Madame, intervint Mme Paulhat-Durand... faites un effort...
Je suis sûre que cette malheureuse fille vous en sera toujours
reconnaissante...
--Reconnaissante?... c'est fort bien... Mais ce n'est pas la
reconnaissance qui la guérira de cette infirmité effroyable... Enfin...
soit!... Par exemple, je ne puis plus lui donner que dix francs... Dix
francs, seulement!... C'est à prendre ou à laisser...
Louise qui avait, jusque-là, retenu ses larmes, suffoqua:
--Non... je ne veux pas... je ne veux pas... je ne veux pas...
--Écoutez, Mademoiselle... dit sèchement Mme Paulhat-Durand... Vous
allez accepter cette place... ou bien je ne me charge plus de vous,
jamais... Vous pourrez aller demander des places dans les autres
bureaux... J'en ai assez, à la fin... Et vous faites du tort à ma
maison...
--C'est évident! insista la vieille... Et ces dix francs, vous devriez
m'en remercier... C'est par pitié, par charité que je vous les offre...
Comment ne comprenez-vous pas que c'est une bonne oeuvre... dont je me
repentirai, sans doute, comme des autres?...
Elle s'adressa à la placeuse:
--Qu'est-ce que vous voulez?... Je suis ainsi... je ne peux pas voir
souffrir les gens... je suis bête comme tout devant les infortunes... Et
ce n'est point à mon âge que je changerai, n'est-ce pas?... Allons, ma
petite, je vous emmène...
Sur ces mots, une crampe me força de descendre de mon observatoire... Je
n'ai jamais revu Louise...
* * * * *
Le surlendemain, Mme Paulhat-Durand me fit entrer cérémonieusement dans
le bureau, et, après m'avoir examinée d'une façon un peu gênante, elle
me dit:
--Mademoiselle Célestine... j'ai une bonne... très bonne place pour
vous... Seulement, il faudrait aller en province... oh! pas très loin...
--En province?... Je n'y cours pas, vous savez...
La placeuse insista:
--On ne connaît pas la province... il y a d'excellentes places, en
province...
--Oh! d'excellentes places... En voilà une blague! rectifiai-je...
D'abord il n'y a pas de bonnes places, nulle part...
Mme Paulhat sourit, aimable et minaudière. Jamais je ne l'avais vue
sourire ainsi:
--Je vous demande pardon, mademoiselle Célestine... Il n'y a pas de
mauvaises places...
--Parbleu! je le sais bien... il n'y a que de mauvais maîtres...
--Non... que de mauvais domestiques... Voyons... Je vous donne des
maisons, tout ce qu'il y a de _meilleur_, ce n'est pas de ma faute si
vous n'y restez point...
Elle me regarda avec presque de l'amitié:
--D'autant que vous êtes très intelligente... Vous représentez... vous
avez une jolie figure... une jolie taille... des mains charmantes, pas
du tout abîmées par le travail... des yeux qui ne sont pas dans vos
poches... Il pourrait vous arriver des choses heureuses... On ne sait
pas toutes les choses heureuses qui pourraient vous arriver... avec de
la conduite...
--Avec de l'inconduite... voulez-vous dire...
--Ça dépend des façons de voir... Moi, j'appelle ça de la conduite...
Elle s'amollissait... Peu à peu, son masque de dignité tombait... Je
n'avais plus devant moi que l'ancienne femme de chambre, experte à
toutes les canailleries... En ce moment, elle avait des yeux cochons,
des gestes gras et mous, ce lapement en quelque sorte rituel de la
bouche, qu'ont toutes les proxénètes et que j'avais observé aux lèvres
de «Madame Rebecca Ranvet, Modes»... Elle répéta:
--Moi, j'appelle ça de la conduite.
--Ça, quoi? fis-je.
--Voyons, Mademoiselle... Vous n'êtes pas une débutante et vous
connaissez la vie... On peut parler avec vous... Il s'agit d'un monsieur
seul, déjà âgé... pas extrêmement loin de Paris... très riche... oui,
enfin, assez riche... Vous tiendrez sa maison... quelque chose comme
gouvernante... comprenez-vous?... Ce sont des places très délicates...
très recherchées... d'un grand profit... Il y a là un avenir certain,
pour une femme comme vous, intelligente comme vous, gentille comme
vous... et qui aurait, je le répète, de la conduite...
C'était mon ambition... Bien des fois, j'avais bâti de merveilleux
avenirs sur la toquade d'un vieux... et ce paradis rêvé était là, devant
moi, qui souriait, qui m'appelait!... Par une inexplicable ironie de la
vie... par une contradiction imbécile et dont je ne puis comprendre la
cause, ce bonheur, tant de fois souhaité et qui s'offrait, enfin... je
le refusai net.
--Un vieux polisson... oh non!... je sors d'en prendre... Et ils me
dégoûtent trop les hommes, les vieux, les jeunes, et tous...
Mme Paulhat-Durand resta, quelques secondes, interdite... Elle ne
s'attendait pas à cette sortie... Retrouvant son air digne, austère, qui
mettait tant de distance entre la bourgeoise correcte qu'elle voulait
être et la fille bohème que je suis, elle dit:
--Ah! ça, Mademoiselle... que croyez-vous donc?... pour qui me
prenez-vous donc?... qu'imaginez-vous donc?
--Je n'imagine rien... Seulement, je vous répète que les hommes, j'en ai
plein le dos... voilà!
--Savez-vous bien de qui vous parlez?... Ce monsieur, Mademoiselle,
est un homme très respectable... Il est membre de la Société de
Saint-Vincent-de-Paul... Il a été député royaliste, Mademoiselle...
J'éclatai de rire:
--Oui... oui... allez toujours!... Je les connais vos
Saint-Vincent-de-Paul... et tous les saints du diable... et tous les
députés... Non, merci!...
Brusquement, sans transition:
--Qu'est-ce que c'est au juste que votre vieux? demandai-je... Ma foi...
un de plus... un de moins... ça n'est pas une affaire, après tout...
Mais Mme Paulhat-Durand ne se dérida pas. Elle déclara d'une voix ferme:
--Inutile, Mademoiselle... Vous n'êtes pas la femme sérieuse, la
personne de confiance qu'il faut à ce monsieur. Je vous croyais plus
convenable... Avec vous, on ne peut pas avoir de sécurité..
J'insistai longtemps... Elle fut inflexible. Et je rentrai dans
l'antichambre, l'âme toute vague... Oh, cette antichambre si triste,
si obscure, toujours la même!... Ces filles étalées, écrasées sur
les banquettes... ce marché de viande humaine, promise aux voracités
bourgeoises... ce flux de saletés et ce reflux de misères qui vous
ramènent là, épaves dolentes, débris de naufrages, éternellement
ballottés...
--Quel drôle de type, je fais!... pensai-je. Je désire des choses...
des choses... des choses... quand je les crois irréalisables, et,
sitôt qu'elles doivent se réaliser, qu'elles m'arrivent avec des formes
précises... je n'en veux plus...
Dans ce refus, il y avait cela, certes, mais il y avait aussi un désir
gamin d'humilier un peu Mme Paulhat-Durand... et une sorte de vengeance
de la prendre, elle si méprisante et si hautaine, en flagrant délit de
proxénétisme...
Je regrettai ce vieux qui, maintenant, avait, pour moi, toutes les
séductions de l'inconnu, toutes les attirances d'un inaccessible
idéal... Et je me plus à évoquer son image... un vieillard propret, avec
des mains molles, un joli sourire dans sa face rose et rasée, et gai, et
généreux, et bon enfant, pas trop passionné, pas aussi maniaque que M.
Rabour, se laissant conduire par moi, comme un petit chien...
--Venez ici... Allons, venez ici...
Et il venait, caressant, frétillant, avec un bon regard de soumission.
--Faites le beau, maintenant...
Il faisait le beau, si drôle, tout droit sur son derrière, et les pattes
de devant battant l'air...
--Oh! le bon toutou!
Je lui donnais du sucre... je caressais son échine soyeuse. Il ne me
dégoûtait plus... et je songeais encore:
--Suis-je bête, tout de même!... Un bon chien-chien... un beau jardin...
une belle maison... de l'argent, de la tranquillité, mon avenir assuré,
avoir refusé tout cela!... et sans savoir pourquoi!... Et ne jamais
savoir ce que je veux... et ne jamais vouloir ce que je désire!... Je
me suis donnée à bien des hommes et, au fond, j'ai l'épouvante--pire que
cela--le dégoût de l'homme, quand l'homme est loin de moi. Quand il
est près de moi, je me laisse prendre aussi facilement qu'une poule
malade... et je suis capable de toutes les folies. Je n'ai de résistance
que contre les choses qui ne doivent pas arriver et les hommes que je ne
connaîtrai jamais... Je crois bien que je ne serai jamais heureuse...
L'antichambre m'accablait... Il me venait de cette obscurité, de ce jour
blafard, de ces créatures étalées, des idées de plus en plus lugubres...
Quelque chose de lourd et d'irrémédiable planait au-dessus de moi...
Sans attendre la fermeture du bureau, je partis le coeur gros, la gorge
serrée... Dans l'escalier, je croisai M. Louis. S'accrochant à la rampe,
il montait lentement, péniblement les marches... Nous nous regardâmes
une seconde. Il ne me dit rien... moi non plus, je ne trouvai aucune
parole... mais nos regards avaient tout dit... Ah! lui, aussi, n'était
pas heureux... Je l'écoutai, un instant, monter les marches... puis je
dégringolai l'escalier... Pauvre petit bougre!
* * * * *
Dans la rue je restai un moment étourdie... Je cherchai des yeux les
recruteuses d'amour... le dos rond, la toilette noire de Mme Rebecca
Ranvet, Modes... Ah! si je l'avais vue, je serais allée à elle, je
me serais livrée à elle... Aucune n'était là... Des gens passaient,
affairés, indifférents, qui ne faisaient point attention à ma
détresse... Alors, je m'arrêtai chez un mastroquet, où j'achetai une
bouteille d'eau-de-vie, et, après avoir flâné, toujours hébétée, la tête
lourde, je rentrai à mon hôtel...
Vers le soir, tard, j'entendis qu'on frappait à ma porte. Je m'étais
allongée, sur le lit, à moitié nue, stupéfiée par la boisson.
--Qui est là? criai-je.
--C'est moi...
--Qui toi?
--Le garçon...
Je me levai, les seins hors la chemise, les cheveux défaits et tombant
sur mon épaule, et j'ouvris la porte:
--Que veux-tu?...
Le garçon sourit... C'était un grand gaillard, à cheveux roux, que
j'avais plusieurs fois rencontré dans les escaliers... et qui me
regardait toujours, avec d'étranges regards.
--Que veux-tu? répétai-je...
Le garçon sourit encore, embarrassé, et, roulant entre ses gros doigts
le bas de son tablier bleu, taché de plaques d'huile, il bégaya:
--Mam'zelle... je...
Il considérait d'un air de morne désir, mes seins, mon ventre presque
nu, ma chemise que la courbe des hanches arrêtait...
--Allons, entre... espèce de brute... criai-je tout à coup.
Et, le poussant dans ma chambre, je refermai la porte, violemment, sur
nous deux...
Oh! misère de moi... On nous retrouva, le lendemain, ivres et vautrés
sur le lit... dans quel état, mon Dieu!...
Le garçon fut renvoyé... Je n'ai jamais su son nom!
* * * * *
Je ne voudrais pas quitter le bureau de placement de Mme Paulhat-Durand
sans donner un souvenir à un pauvre diable que j'y rencontrai. C'était
un jardinier veuf depuis quatre mois et qui venait chercher une place.
Parmi tant de figures lamentables qui passèrent là, je n'en vis pas une
aussi triste que la sienne et qui semblât plus accablée par la vie. Sa
femme était morte d'une fausse couche--d'une fausse couche?--la veille
du jour où, après deux mois de misère, ils devaient, enfin, entré dans
une propriété, elle comme basse-courière, lui comme jardinier. Soit
malchance, soit lassitude et dégoût de vivre, il n'avait rien trouvé,
depuis ce grand malheur; il n'avait même rien cherché... Et ce qui lui
restait de petites économies avait vite fondu dans ce chômage. Quoiqu'il
fût très défiant, j'étais parvenue à l'apprivoiser un peu... Je mets
sous forme de récit impersonnel le drame si simple, si poignant qu'il
me conta, un jour que, très émue par son infortune, je lui avais marqué
plus d'intérêt et plus de pitié. Le voici.
* * * * *
Quand ils eurent visité les jardins, les terrasses, les serres et,
à l'entrée du parc, la maison du jardinier, somptueusement vêtue de
lierres, de bignones et de vignes vierges, ils revinrent l'âme en
attente, l'âme en angoisse; lentement, sans se parler, vers la pelouse
où la comtesse suivait, d'un regard d'amour, ses trois enfants qui,
chevelures blondes, claires fanfreluches, chairs roses et heureuses,
jouaient dans l'herbe, sous la surveillance de la gouvernante. A vingt
pas, ils s'arrêtèrent respectueusement, l'homme la tête découverte, sa
casquette à la main, la femme, timide sous son chapeau de paille noire,
gênée dans son caraco de laine sombre, tortillant, pour se donner une
contenance, la chaînette d'un petit sac de cuir. Très loin, le parc
déroulait, entre d'épais massifs d'arbres, ses pelouses onduleuses.
--Voyons... approchez... dit la comtesse avec une encourageante bonté.
L'homme avait la figure brunie, la peau hâlée de soleil, de grosses
mains noueuses, couleur de terre, le bout des doigts déformé et luisant
par le frottement continu des outils. La femme était un peu pâle, d'une
pâleur grise sous les taches de rousseur qui lui éclaboussaient le
visage... un peu gauche aussi et très propre. Elle n'osait pas lever
les yeux sur cette belle dame qui, tout à l'heure, allait l'examiner
indiscrètement, l'accabler de questions torturantes, lui retourner l'âme
et la chair, comme les autres... Et elle s'acharnait à regarder ce
joli tableau des trois babies jouant dans l'herbe, avec des manières
contenues et des grâces étudiées déjà...
Ils avancèrent, lentement, de quelques pas et tous les deux, d'un geste
mécanique et simultané, ils se croisèrent les mains, sur le ventre.
--Eh bien?... demanda la comtesse... vous avez tout visité?
--Madame la comtesse est bien bonne... répondit l'homme... C'est très
grand... c'est très beau... Oh! c'est une superbe propriété... Par
exemple, il y a du travail...
--Et je suis très exigeante, je vous préviens, très juste... mais
très exigeante. J'aime que tout soit tenu dans la perfection... Et des
fleurs... des fleurs... des fleurs... toujours... partout... D'ailleurs,
vous avez deux aides, l'été; un seul, l'hiver... C'est suffisant...
--Oh! répliqua l'homme... le travail ne me gêne pas. Tant plus il y en
a, tant plus je suis content. J'aime mon métier... et je le connais...
arbres... primeurs... mosaïques et tout... Pour ce qui est des fleurs...
avec de bons bras... du goût, de l'eau... un bon paillis... et, sauf
votre respect, madame la comtesse... beaucoup de fumier et d'engrais, on
a ce qu'on veut...
Après une pause, il continua:
--Ma femme aussi est bien active... bien adroite... et elle a de
l'administration... Elle n'a pas l'air fort, à la voir... mais elle est
courageuse, jamais malade, et elle s'entend aux bêtes comme personne...
Là, d'où nous venons, il y avait trois vaches... et deux cents poules...
Ainsi!
La comtesse fit un signe de tête approbateur.
--Le logement vous plaît?
--Le logement aussi est très beau... C'est quasiment trop grand pour de
petites gens comme nous... et nous n'avons pas assez de meubles pour le
meubler... Mais on n'habite que ce qu'on habite, bien sûr... Et puis,
c'est loin du château... Faut ça... Les maîtres n'aiment pas quand les
jardiniers sont trop près... Et nous, on craint de gêner... De cette
façon on est chacun chez soi... Ça vaut mieux pour tout le monde...
Seulement...
L'homme hésita pris d'une timidité soudaine, devant ce qu'il avait à
dire...
--Seulement... quoi?... interrogea la comtesse, après un silence qui
augmenta la gêne de l'homme.
Celui-ci serra plus fort sa casquette, la tourna entre ses gros doigts,
pesa davantage sur le sol, et, s'enhardissant:
--Eh bien, voilà! fit-il... Je voulais dire à madame la comtesse que les
gages n'étaient pas assez forts pour la place. C'est trop court... Avec
la meilleure volonté du monde, on ne pourra pas arriver... Madame la
comtesse devrait donner un peu plus...
--Vous oubliez, mon ami, que vous êtes logé, chauffé, éclairé... que
vous avez les légumes et les fruits... que je donne une douzaine d'oeufs
par semaine et un litre de lait par jour... C'est énorme...
--Ah! madame la comtesse donne le lait et les oeufs?... Et elle éclaire?
Et, comme pour lui demander conseil, il regardait sa femme, tout en
murmurant:
--Dame!... c'est quelque chose... On ne peut pas dire le contraire... ça
n'est pas mauvais...
La femme balbutia:
--Pour sûr... ça aide un peu...
Puis, tremblante et embarrassée:
--Madame la comtesse donne aussi, sans doute, des étrennes au mois de
janvier et à la Saint-Fiacre?
--Non, rien...
--C'est l'habitude, pourtant...
--Ça n'est pas la mienne...
A son tour, l'homme s'enquit:
--Et pour les belettes..., les fouines..., les putois?
--Rien, non plus... je vous laisse la peau!...
Cela fut dit d'un ton sec, net, après quoi il n'y avait plus à
insister... Et, tout à coup:
--Ah! je vous préviens, une fois pour toutes, que je défends au
jardinier de vendre ou de donner à quiconque des légumes. Je sais bien
qu'il faut en faire trop pour en avoir assez... et que les trois quarts
se perdent. Tant pis!... J'entends qu'en les laisse se perdre...
--Bien sûr... comme partout, quoi!...
--Ainsi, c'est entendu?... Depuis quand êtes-vous mariés?
--Depuis six ans... répondit la femme.
--Vous n'avez pas d'enfants?
--Nous avions une petite fille... Elle est morte!
--Ah! c'est bien... c'est très bien... approuva négligemment la
comtesse... Mais vous êtes jeunes tous les deux... vous pouvez en avoir
encore?
--On ne le souhaite guère, allez, madame la comtesse... Mais dame! on
attrape ça plus facilement que cent écus de rente...
Les yeux de la comtesse étaient devenus sévères:
--Je dois encore vous prévenir que je ne veux pas, absolument pas
d'enfants chez moi. S'il vous survenait un enfant, je me verrais forcée
de vous renvoyer... tout de suite... Oh! pas d'enfants!... Cela crie,
cela est partout, cela dévaste tout... cela fait peur aux chevaux et
donne des épidémies... Non, non... pour rien au monde, je ne tolérerais
un enfant chez moi... Ainsi, vous voilà prévenus... Arrangez-vous...
prenez vos précautions...
A ce moment, l'un des enfants, qui était tombé, vint se réfugier en
criant et se cacher dans la robe de sa mère... Celle-ci le prit dans
ses bras, le berça avec des paroles gentilles, le câlina, l'embrassa
tendrement, et le renvoya apaisé, souriant, avec les deux autres...
La femme se sentit subitement le coeur bien gros... Elle crut qu'elle
n'aurait pas la force de retenir ses larmes... Il n'y avait donc de
joie, de tendresse, d'amour, de maternité que pour les riches?... Les
enfants s'étaient remis à jouer sur la pelouse... Elle les détesta d'une
haine sauvage, elle eût voulu les injurier, les battre, les tuer...
injurier et battre aussi cette femme insolente et cruelle, cette mère
égoïste qui venait de prononcer des paroles abominables, des paroles qui
condamnaient à ne pas naître tout ce qui dormait d'humanité future, dans
son ventre de pauvresse... Mais elle se contint, et elle dit simplement,
sur un nouvel avertissement, plus autoritaire que les autres:
--On fera attention, madame la comtesse... on tâchera...
--C'est cela... car je ne saurais trop vous le répéter... C'est un
principe chez moi... un principe avec lequel je ne transigerai jamais...
Et elle ajouta, avec une inflexion presque caressante dans la voix:
--D'ailleurs, croyez-moi... Quand on n'est pas riche... mieux vaut ne
pas avoir d'enfants...
L'homme, pour plaire à sa future maîtresse, conclut:
--Bien sûr... bien sûr... Madame la comtesse parle bien...
Mais une haine était en lui. La lueur sombre et farouche, qui passa
comme un éclair dans ses yeux, démentait la servilité forcée de ces
dernières paroles... La comtesse ne vit point briller cette lueur de
meurtre, car, instinctivement, elle avait le regard fixé sur le
ventre de la femme, qu'elle venait de condamner à la stérilité ou à
l'infanticide.
Le marché fut vite conclu. Elle fit ses recommandations, détailla
minutieusement les services qu'elle attendait de ses nouveaux
jardiniers, et, comme elle les congédiait d'un hautain sourire, elle dit
sur un ton qui n'admettait pas de réplique:
--Je pense que vous avez des sentiments religieux... Ici, tout le
monde va, le dimanche, à la messe et fait ses Pâques... J'y tiens
absolument....
Ils s'en revinrent, sans se parler, très graves, très sombres. La
route était poudreuse, la chaleur lourde et la pauvre femme marchait
péniblement, tirait la jambe. Comme elle étouffait un peu, elle
s'arrêta, posa son sac à terre et délaça son corset.
--Ouf!... fit-elle en aspirant de larges bouffées d'air...
Et son ventre, longtemps comprimé, se tendit, s'enfla, accusa la rondeur
caractéristique, la tare de la maternité, le crime... Ils continuèrent
leur chemin.
A quelques pas de là, sur la route, ils entrèrent dans une auberge et se
firent servir un litre de vin.
--Pourquoi que tu n'a pas dit que j'étais enceinte? demanda la femme.
L'homme répondit:
--Tiens! pour qu'elle nous fiche à la porte, comme les trois autres...
--Aujourd'hui ou demain, va!...
Alors l'homme murmura entre ses dents:
--Si t'étais une femme... eh bien, tu irais, dès ce soir, chez la mère
Hurlot... elle a des herbes!
Mais la femme se mit à pleurer... Et elle gémissait, dans ses larmes:
--Ne dis pas ça... ne dis pas ça... Ça porte malheur!
L'homme tapa sur la table, et il cria:
--Faut donc crever... nom de Dieu!...
Le malheur vint. Quatre jours après, la femme eut une fausse couche--une
fausse couche?--et mourut en d'affreuses douleurs d'une péritonite.
Et quand l'homme eut terminé son récit, il me dit:
--Ainsi, me voilà tout seul, maintenant. Je n'ai plus de femme, plus
d'enfant, plus rien. J'ai bien songé à me venger... oui, j'ai songé
longtemps à tuer ces trois enfants qui jouaient sur la pelouse... Je
ne suis pas méchant pourtant, je vous assure, et pourtant, les trois
enfants de cette femme, je vous le jure, je les aurais étranglés
avec une joie..., une joie!... Ah! oui... Et puis, je n'ai pas osé...
Qu'est-ce que vous voulez? On a peur... on est lâche... on n'a de
courage que pour souffrir!