20 novembre.

Joseph, ainsi qu'il était convenu, est parti hier matin pour Cherbourg.

Quand je suis descendue, il n'est déjà plus là. Marianne, mal réveillée,

les yeux bouffis, la gorge graillonnante, tire de l'eau à la pompe. Il

y a encore, sur la table de la cuisine, l'assiette où Joseph vient de

manger sa soupe, et le pichet de cidre vide... Je suis inquiète et,

en même temps, je suis contente, car je sens bien que c'est seulement

d'aujourd'hui que se prépare, enfin, pour moi, une vie nouvelle. Le jour

se lève à peine, l'air est froid. Au delà du jardin, la campagne dort

encore sous d'épais rideaux de brume. Et j'entends, au loin, venant de

la vallée invisible, le bruit très faible d'un sifflet de locomotive.

C'est le train qui emporte Joseph et ma destinée... Je renonce à

déjeuner... il me semble que j'ai quelque chose de trop gros, de trop

lourd, qui m'emplit l'estomac... Je n'entends plus le sifflet... La

brume s'épaissit, gagne le jardin...

Et si Joseph n'allait plus jamais revenir?...

Toute la journée, j'ai été distraite, nerveuse, extrêmement agitée.

Jamais la maison ne m'a été plus pesante, jamais les longs corridors ne

m'ont paru plus mornes, d'un silence plus glacé; jamais je n'ai autant

détesté le visage hargneux et la voix glapissante de Madame. Impossible

de travailler... J'ai eu avec Madame une scène très violente, à la suite

de laquelle j'ai bien cru que je serais obligée de partir... Et je me

demande ce que je vais faire durant ces six jours, sans Joseph...

Je redoute l'ennui d'être seule, aux repas, avec Marianne. J'aurais

vraiment besoin d'avoir quelqu'un avec qui parler...

En général, dès que le soir arrive, Marianne, sous l'influence de la

boisson, tombe dans un complet abrutissement... Son cerveau s'engourdit,

sa langue s'empâte, ses lèvres pendent et luisent comme la margelle usée

d'un vieux puits... et elle est triste, triste à pleurer... Je ne

puis tirer d'elle que de petites plaintes, de petits cris, de petits

vagissements d'enfant... Cependant, hier soir, moins ivre qu'à

l'ordinaire, elle me confie, au milieu de gémissements qui n'en

finissent pas, qu'elle a peur d'être enceinte... Marianne enceinte!...

Ça, par exemple, c'est le comble... Mon premier mouvement est de rire...

Mais j'éprouve, bientôt, une douleur vive, quelque chose comme un coup

de fouet au creux de l'estomac... Si c'était de Joseph que Marianne fût

enceinte?... Je me rappelle que, le jour de mon entrée ici, j'ai tout

de suite soupçonné qu'ils pussent coucher ensemble... Mais ce soupçon

stupide, rien depuis ne l'a justifié; au contraire... Non, non, c'est

impossible... Si Joseph avait eu des relations d'amour avec Marianne, je

l'aurais su... je l'aurais flairé... Non, cela n'est pas... cela ne peut

pas être... Et puis, Joseph est bien trop _artiste_ dans son genre... Je

demande:

--Vous êtes sûre d'être enceinte, Marianne?

Marianne se tâte le ventre... ses gros doigts s'enfoncent, disparaissent

dans les plis du ventre, comme dans un coussin de caoutchouc mal gonflé:

--Sûre?... Non... fait-elle... J'ai peur seulement.

--Et de qui pourriez-vous être enceinte, Marianne?

Elle hésite à répondre... puis, brusquement, avec une sorte de fierté,

elle proclame:

--De Monsieur, donc!

Cette fois, j'ai failli étouffer de rire. Il ne manquait plus que ça à

Monsieur... Ah! il est complet, Monsieur!... Marianne, qui croit que mon

rire est de l'admiration, se met à rire, elle aussi...

--Oui... oui, de Monsieur!... répète-t-elle...

Mais comment se fait-il que je ne me sois aperçue de rien?...

Comment!... Une telle chose, si comique, s'est passée, pour ainsi dire,

sous mes yeux, et je n'en ai rien vu... rien soupçonné?... J'interroge

Marianne, je la presse de questions... Et Marianne raconte avec

complaisance, en se rengorgeant un peu:

--Il y a deux mois, Monsieur est entré dans la laverie où j'étais en

train de laver la vaisselle du déjeuner. Il n'y avait pas longtemps que

vous étiez arrivée ici... Et tenez, justement, Monsieur venait de causer

avec vous, sur l'escalier. Quand il est entré dans la laverie, Monsieur

faisait de grands gestes... soufflait très fort... avait les yeux rouges

et hors la tête. J'ai cru qu'il allait tomber d'un coup de sang...

Sans rien me dire, il s'est jeté sur moi, et j'ai bien vu de quoi il

s'agissait... Monsieur, vous comprenez... je n'ai pas osé me défendre...

Et puis, on a si peu d'occasions ici!... Ça m'a étonnée... mais ça m'a

fait plaisir... Alors il est revenu, souvent... C'est un homme bien

mignon... bien caressant...

--Bien cochon, hein, Marianne?

--Oh oui!... soupire-t-elle, les yeux pleins d'extase... Et bel

homme!... Et tout!...

Sa grosse face molle continue de sourire bestialement... Et sous la

camisole bleue débraillée, tachée de graisse et de charbon, ses deux

seins se soulèvent, énormes, et roulent. Je lui demande encore:

--Êtes-vous contente au moins?

--Oui... je suis bien contente... réplique-t-elle. C'est-à-dire... je

serais bien contente.. si j'étais certaine de ne pas être enceinte... A

mon âge... ce serait trop triste!

Je la rassure de mon mieux... et elle accompagne chacune de mes paroles

d'un hochement de tête... Puis elle ajoute:

--C'est égal... pour être plus tranquille... j'irai voir madame Gouin,

demain...

J'éprouve une vraie pitié pour cette pauvre femme dont le cerveau est si

noir, dont les idées sont si obscures... Ah! qu'elle est mélancolique

et lamentable!... Et que va-t-il lui arriver aussi, à celle-là?...

Chose extraordinaire, l'amour ne lui a pas donné un rayonnement... une

grâce... Elle n'a pas ce halo de lumière que la volupté met autour des

visages les plus laids... Elle est restée la même... lourde, molle et

tassée... Et pourtant je suis presque heureuse que ce bonheur, qui a dû

ranimer un peu sa grosse chair depuis si longtemps privée des caresses

d'un homme, lui vienne de moi... Car, c'est après avoir excité ses

désirs sur moi, que Monsieur est allé les assouvir, salement, sur cette

triste créature... Je lui dis affectueusement.

--Il faut faire bien attention, Marianne... Si Madame vous surprenait,

ce serait terrible...

--Oh il n'y a pas de danger!... s'écrie-t-elle... Monsieur ne vient

que quand Madame est sortie... Il ne reste jamais bien longtemps... et

lorsqu'il est content... il s'en va... Et puis, il y a la porte de la

laverie qui donne sur la petite cour... et la porte de la petite cour...

qui donne sur la venelle. Au moindre bruit, Monsieur peut s'enfuir, sans

qu'on le voie... Et puis... qu'est-ce que vous voulez?... Si Madame nous

surprenait... eh bien... voilà!

--Madame vous chasserait d'ici... ma pauvre Marianne...

--Eh bien, voilà!... répète-t-elle, en balançant sa tête à la manière

d'une vieille ourse...

Après un silence cruel, durant lequel je viens d'évoquer ces deux êtres,

ces deux pauvres êtres en amour, dans la laverie:

--Est-ce que Monsieur est tendre avec vous?...

--Bien sûr qu'il est tendre...

--Vous dit-il parfois des paroles gentilles?... Qu'est-ce qu'il vous

dit?...

Et Marianne répond:

--Monsieur arrive... Il se jette sur moi, tout de suite... et puis il

dit: «Ah! bougre!... Ah! bougre!» Et puis, il souffle... il souffle...

Ah! il est bien mignon...

Je l'ai quittée le coeur un peu gros... Maintenant, je ne ris plus,

je ne veux plus jamais rire de Marianne, et la pitié que j'ai d'elle

devient un véritable et presque douloureux attendrissement.

Mais, c'est surtout sur moi que je m'attendris, je le sens bien. En

rentrant dans ma chambre, je suis prise d'une sorte de honte et d'un

grand découragement... Il ne faudrait jamais réfléchir sur l'amour.

Comme l'amour est triste, au fond! Et qu'en reste-t-il? Du ridicule,

de l'amertume, ou rien du tout... Que me reste-t-il, maintenant, de

monsieur Jean dont la photographie se pavane, dans son cadre de peluche

rouge, sur la cheminée? Rien, sinon cette déception que j'ai aimé un

sans-coeur, un vaniteux, un imbécile... Est-ce que, vraiment, j'ai pu

aimer ce bellâtre, avec sa face blanche et malsaine, ses côtelettes

noires d'ordonnance, sa raie au milieu du front?... Cette photographie

m'irrite... Je ne peux plus avoir devant moi, toujours, ces deux yeux

si bêtes qui me regardent avec le même regard de larbin insolent et

servile. Ah! non... Qu'elle aille retrouver les autres, au fond de ma

malle, en attendant que je fasse de ce passé, de plus en plus détesté,

un feu de joie et des cendres!...

Et je pense à Joseph... Où est-il à cette heure? Que fait-il? Songe-t-il

seulement à moi? Il est, sans doute, dans le petit café. Il regarde,

il discute, il prend des mesures, il se rend compte de l'effet que

je produirai au comptoir derrière la glace, parmi l'éblouissement des

verres et des bouteilles multicolores. Je voudrais connaître Cherbourg,

ses rues, ses places, le port, afin de me représenter Joseph, allant,

venant, conquérant la ville comme il m'a conquise. Je me tourne et me

retourne dans mon lit, un peu fiévreuse. Ma pensée va de la forêt de

Raillon à Cherbourg... du cadavre de Claire au petit café. Et, après une

insomnie pénible, je finis par m'endormir avec l'image rude et sévère de

Joseph dans les yeux, l'image immobile de Joseph qui se détache,

là-bas, au loin, sur un fond noir, clapoteux, que traversent des mâtures

blanches et des vergues rouges.

Aujourd'hui, dimanche, je suis allée, l'après-midi, dans la chambre

de Joseph. Les deux chiens me suivent, empressés; ils ont l'air de me

demander où est Joseph... Un petit lit de fer, une grande armoire,

une sorte de commode basse, une table, deux chaises, tout cela en bois

blanc; un porte-manteau qu'un rideau de lustrine verte, courant sur une

tringle, préserve de la poussière, tel en est le mobilier. Si la chambre

n'est pas luxueuse, elle est tenue avec un ordre, une propreté extrêmes.

Elle a quelque chose de la rigidité, de l'austérité d'une cellule de

moine dans un couvent. Aux murs peints à la chaux, entre les portraits

de Déroulède et du général Mercier, des images saintes, non encadrées,

des Vierges... une Adoration des Mages, un massacre des Innocents...

une vue du Paradis... Au-dessus du lit, un grand crucifix de bois noir,

servant de bénitier, et que barre un rameau de buis bénit...

Ça n'est pas très délicat, sans doute... je n'ai pu résister au désir

violent de fouiller partout, dans l'espoir, vague d'ailleurs, de

découvrir une partie des secrets de Joseph. Rien n'est mystérieux, dans

cette chambre, rien ne s'y cache. C'est la chambre nue d'un homme qui

n'a pas de secrets, dont la vie est pure, exempte de complications et

d'événements... Les clés sont sur les meubles et sur les placards; pas

un tiroir n'est fermé. Sur la table, des paquets de graines et un livre:

_Le Bon Jardinier_... sur la cheminée, un paroissien dont les pages sont

jaunies, et un petit carnet où sont copiées différentes recettes pour

préparer l'encaustique, la bouillie bordelaise, et des dosages de

nicotine, de sulfate de fer... Pas une lettre nulle part; pas même un

livre de comptes. Nulle part, la moindre trace d'une correspondance

d'affaires, de politique, de famille ou d'amour... Dans la commode, à

côté de chaussures hors d'usage et de vieux becs d'arrosage, des tas de

brochures, de nombreux numéros de _La Libre Parole_. Sous le lit, des

pièges à loirs et à rats... J'ai tout palpé, tout retourné, tout vidé,

habits, matelas, linge et tiroirs. Il n'y a rien d'autre!... Dans

l'armoire, rien n'est changé... elle est telle que je la laissai

lorsque, voici huit jours, je la rangeai, en présence de Joseph. Est-il

possible que Joseph n'ait rien?... Est-il possible qu'il lui manque,

à ce point, ces mille petites choses intimes et familières, par où un

homme révèle ses goûts, ses passions, ses pensées... un peu de ce qui

domine sa vie?... Ah! si pourtant... Du fond du tiroir de la table

je retire une boîte à cigares, enveloppée de papier, ficelée par un

quadruple tour de cordes fortement nouées... A grand'peine, je dénoue

les cordes, j'ouvre la boîte et je vois sur un lit d'ouate cinq

médailles bénites, un petit crucifix d'argent, un chapelet à grains

rouges... Toujours la religion!...

Ma perquisition finie, je sors de la chambre, avec l'irritation nerveuse

de n'avoir rien trouvé de ce que je cherchais, rien appris de ce que je

voulais connaître. Décidément, Joseph communique à tout ce qu'il touche

son impénétrabilité... Les objets qu'il possède sont muets, comme sa

bouche, intraversables comme ses yeux et comme son front... Le reste

de la journée, j'ai eu devant moi, réellement devant moi, la figure de

Joseph, énigmatique, ricanante et bourrue, tour à tour. Et il m'a semblé

que je l'entendais me dire:

--Tu es bien avancée, petite maladroite, d'avoir été si curieuse...

Ah!... tu peux regarder encore, tu peux fouiller dans mon linge, dans

mes malles et dans mon âme... tu ne sauras jamais rien!...

Je ne veux plus penser à tout cela, je ne veux plus penser à Joseph...

J'ai trop mal à la tête, et je crois que j'en deviendrais folle...

Retournons à mes souvenirs...

* * * * *

A peine sortie de chez les bonnes soeurs de Neuilly, je retombai dans

l'enfer des bureaux de placement. Je m'étais pourtant bien promis de

n'avoir plus jamais recours à eux... Mais, le moyen, quand on est sur le

pavé, sans seulement de quoi s'acheter un morceau de pain?... Les amies,

les anciens camarades? Ah ouitch!... Ils ne vous répondent même pas...

Les annonces dans les journaux?... Ce sont des frais très lourds, des

correspondances qui n'en finissent pas... des dérangements pour le roi

de Prusse... Et puis, c'est aussi bien chanceux... En tout cas, il faut

avoir des avances, et les vingt francs de Cléclé avaient vite fondu

dans mes mains... La prostitution?... La promenade sur les trottoirs?...

Ramener des hommes, souvent plus gueux que soi?... Ah! ma foi, non...

Pour le plaisir, tant qu'on voudra... Pour l'argent? Je ne peux pas...

je ne sais pas... je suis toujours roulée... Je fus même obligée de

mettre au clou quelques petits bijoux qui me restaient, afin de payer

mon logement et ma nourriture... Fatalement, la mistoufle vous ramène

aux agences d'usure et d'exploitation humaine.

Ah! les bureaux de placement, en voilà un sale truc... D'abord, il faut

donner dix sous pour se faire inscrire; ensuite au petit bonheur des

mauvaises places... Dans ces affreuses baraques, ce ne sont pas les

mauvaises places qui manquent, et, vrai! l'on n'y a que l'embarras du

choix entre des vaches borgnes et des vaches aveugles... Aujourd'hui,

des femmes de rien, des petites épicières de quat'sous... se mêlent

d'avoir des domestiques, et de jouer à la comtesse... Quelle pitié! Si,

après des discussions, des enquêtes humiliantes et de plus humiliants

marchandages, vous parvenez à vous arranger avec une de ces bourgeoises

rapaces, vous devez à la placeuse trois pour cent sur toute une année de

gages... Tant pis, par exemple, si vous ne restez que dix jours dans la

place qu'elle vous a procurée. Cela ne la regarde pas... son compte est

bon, et la commission entière exigée. Ah! elles connaissent le truc;

elles savent où elles vous envoient et que vous leur reviendrez

bientôt... Ainsi, moi, j'ai fait sept places, en quatre mois et demi...

Une série à la noire... des maisons impossibles, pires que des bagnes.

Eh bien, j'ai dû payer au bureau trois pour cent, sur sept années,

c'est-à-dire, en comprenant les dix sous renouvelés de l'inscription,

plus de quatre-vingt-dix francs... Et il n'y avait rien de fait, et

tout était à recommencer!... Est-ce juste, cela?... N'est-ce pas un

abominable vol?...

Le vol?... De quelque côté que l'on se retourne, on n'aperçoit partout

que du vol... Naturellement, ce sont toujours ceux qui n'ont rien qui

sont le plus volés et volés par ceux qui ont tout... Mais comment faire?

On rage, on se révolte, et, finalement, on se dit que mieux vaut encore

être volée que de crever, comme des chiens, dans la rue... Le monde est

joliment mal fichu, voilà qui est sûr... Quel dommage que le général

Boulanger n'ait pas réussi, autrefois!... Au moins, celui-là, paraît

qu'il aimait les domestiques...

* * * * *

Le bureau, où j'avais eu la bêtise de m'inscrire, est situé, rue du

Colisée, dans le fond d'une cour, au troisième étage d'une maison noire

et très vieille, presque une maison d'ouvriers. Dès l'entrée, l'escalier

étroit et raide, avec ses marches malpropres qui collent aux semelles

et sa rampe humide qui poisse aux mains, vous souffle un air empesté au

visage, une odeur de plombs et de cabinets, et vous met, dans le coeur,

un découragement... Je ne veux pas faire la sucrée, mais rien que de

voir cet escalier, cela m'affadit l'estomac, me coupe les jambes, et

je suis prise d'un désir fou de me sauver... L'espoir qui, le long du

chemin, vous chante dans la tête, se tait aussitôt, étouffé par cette

atmosphère épaisse, gluante, par ces marches ignobles et ces murs

suintants qu'on dirait hantés de larves visqueuses et de froids

crapauds. Vrai! je ne comprends pas que de belles dames osent

s'aventurer dans ce taudis malsain... Franchement, elles ne sont pas

dégoûtées... Mais qu'est-ce qui les dégoûte, aujourd'hui, les belles

dames?... Elles n'iraient pas dans une pareille maison, pour secourir un

pauvre... mais pour embêter une domestique, elles iraient le diable sait

où!...

Ce bureau était exploité par Mme Paulhat-Durand, une grande femme

de quarante-cinq ans, à peu près, qui, sous des bandeaux de cheveux

légèrement ondulés et très noirs, malgré des chairs amollies, comprimées

dans un terrible corset, gardait encore des restes de beauté, une

prestance majestueuse... et un oeil!... Mazette! ce qu'elle a dû s'en

payer, celle-là!... D'une élégance austère, toujours en robe de taffetas

noir, une longue chaîne d'or rayant sa forte poitrine, une cravate de

velours brun autour du cou, des mains très pâles, elle semblait d'une

dignité parfaite et même un peu hautaine. Elle vivait collée avec un

petit employé à la Ville, M. Louis--nous ne le connaissions que sous son

prénom... C'était un drôle de type, extrêmement myope, à gestes menus,

toujours silencieux, et très gauche dans un veston gris, râpé et trop

court... Triste, peureux, voûté quoique jeune, il ne paraissait pas

heureux, mais résigné... Il n'osait jamais nous parler, pas même nous

regarder, car la patronne en était fort jalouse... Quand il entrait, sa

serviette sous le bras, il se contentait de nous envoyer un petit coup

de chapeau, sans tourner la tête vers nous, et, traînant un peu la

jambe, il glissait dans le couloir comme une ombre... Et ce qu'il était

éreinté, le pauvre garçon!... M. Louis, le soir, mettait au net la

correspondance, tenait les livres... et le reste...

Mme Paulhat-Durand ne s'appelait ni Paulhat, ni Durand; ces deux

noms, qui faisaient si bien accolés l'un à l'autre, elle les tenait,

paraît-il, de deux messieurs, morts aujourd'hui, avec qui elle avait

vécu et qui lui avaient donné les fonds pour ouvrir son bureau. Son

vrai nom était Joséphine Carp. Comme beaucoup de placeuses, c'était

une ancienne femme de chambre. Cela se voyait d'ailleurs à toutes ses

allures prétentieuses, à des manières parodiques de grande dame acquises

dans le service et sous lesquelles, malgré la chaîne d'or et la robe de

soie noire, transparaissait la crasse des origines inférieures. Elle

se montrait insolente, c'est le cas de le dire, comme une ancienne

domestique, mais cette insolence elle la réservait exclusivement

pour nous seules, étant, au contraire, envers ses clientes, d'une

obséquiosité servile, proportionnée à leur rang social et à leur

fortune.

--Ah! quel monde, Madame la comtesse, disait-elle, en minaudant... Des

femmes de chambre de luxe, c'est-à-dire des donzelles qui ne veulent

rien faire... qui ne travaillent pas, et dont je ne garantis pas

l'honnêteté et la moralité... tant que vous voudrez!... Mais des femmes

qui travaillent, qui cousent, qui connaissent leur métier, il n'y en a

plus... je n'en ai plus... personne n'en a plus... C'est comme ça...

Son bureau était pourtant achalandé... Elle avait surtout la clientèle

du quartier des Champs-Élysées, composée, en grande partie, d'étrangères

et de juives... Ah! j'en ai connu là des histoires!...

La porte s'ouvre sur un couloir qui conduit au salon où Mme

Paulhat-Durand trône dans sa perpétuelle robe de soie noire. A gauche du

couloir, c'est une sorte de trou sombre, une vaste antichambre avec des

banquettes circulaires et, au milieu, une table recouverte d'une serge

rouge décolorée. Rien d'autre. L'antichambre ne s'éclaire que par

un vitrage étroit, pratiqué en haut et dans toute la longueur de la

cloison, qui la sépare du bureau. Un jour faux, un jour plus triste que

de l'ombre tombe de ce vitrage, enduit les objets et les figures d'une

lueur crépusculaire, à peine.

Nous venions là, chaque matinée et chaque après-midi, en tas,

cuisinières et femmes de chambre, jardiniers et valets, cochers et

maîtres d'hôtel, et nous passions notre temps à nous raconter nos

malheurs, à débiner les maîtres, à souhaiter des places extraordinaires,

féeriques, libératrices. Quelques-unes apportaient des livres, des

journaux, qu'elles lisaient passionnément; d'autres écrivaient des

lettres... Tantôt gaies tantôt tristes, nos conversations bourdonnantes

étaient souvent interrompues par l'irruption soudaine, en coup de vent,

de Mme Paulhat-Durand:

--Taisez-vous donc, Mesdemoiselles... criait-elle... On ne s'entend plus

au salon...

Ou bien:

--Mademoiselle Jeanne!... appelait-elle d'une voix brève et glapissante.

Mlle Jeanne se levait, s'arrangeait un peu les cheveux, suivait la

placeuse dans le bureau d'où elle revenait quelques minutes après, une

grimace de dédain aux lèvres. On n'avait pas trouvé ses certificats

suffisants... Qu'est-ce qu'il leur fallait?... Le prix Monthyon

alors?... Un diplôme de rosière?...

Ou bien on ne s'était pas entendu sur le prix des gages:

--Ah!... non... des chipies!... Un sale bastringue... rien à gratter...

Elle fait son marché elle-même... Oh! là! là!... quatre enfants dans la

maison... Plus souvent!

Tout cela ponctué par des gestes furieux ou obscènes.

Nous y passions toutes, à tour de rôle, dans le bureau, appelées par la

voix de plus en plus glapissante de Mme Paulhat-Durand, dont les chairs

cireuses, à la fin, verdissaient de colère... Moi, je voyais tout

de suite à qui j'avais à faire et que la place ne pourrait pas me

convenir... Alors, pour m'amuser, au lieu de subir leurs stupides

interrogatoires, c'est moi qui les interrogeais les belles dames... Je

me payais leur tête...

--Madame est mariée?

--Sans doute...

--Ah!... Et madame a des enfants?

--Certainement...

--Des chiens?

--Oui...

--Madame fait veiller la femme de chambre?

--Quand je sors le soir... évidemment...

--Et madame sort souvent le soir?

Ses lèvres se pinçaient... Elle allait répondre. Alors, la dévisageant

avec un regard qui méprisait son chapeau, son costume, toute sa

personne, je disais d'un ton bref et dédaigneux:

--Je le regrette... mais la place de Madame ne me plaît pas... Je ne

vais pas dans des maisons, comme chez Madame...

Et je sortais triomphalement...

Un jour, une petite femme, les cheveux outrageusement teints, les lèvres

passées au minium, les joues émaillées, insolente comme une pintade et

parfumée comme un bidet, me demanda après trente six questions:

--Avez-vous de la conduite?... Recevez-vous des amants?

--Et Madame? répondis-je, sans m'étonner et très calme.

Quelques-unes, moins difficiles, ou plus lasses, ou plus timides,

acceptaient des places infectes. On les huait.

--Bon voyage... Et à bientôt!...

A nous voir ainsi affalés sur les banquettes, veules, le corps tassé,

les jambes écartées, songeuses, stupides ou bavardes... à entendre

les successifs appels de la patronne. «Mademoiselle Victoire!...

Mademoiselle Irène!... Mademoiselle Zulma!...» il me semblait, parfois,

que nous étions en maison et que nous attendions le miché. Cela me parut

drôle, ou triste, je ne sais pas bien, et j'en fis, un jour, la remarque

tout haut... Ce fut un éclat de rire général. Chacune, immédiatement,

conta ce qu'elle savait de précis et de merveilleux sur ces sortes

d'établissements... Une grosse bouffie, qui épluchait une orange,

exprima:

--Bien sûr que cela vaudrait mieux... On boulotte tout le temps, là

dedans... Et du champagne, vous savez, Mesdemoiselles... et des chemises

avec des étoiles d'argent... et pas de corset!

Une grande sèche, très noire de cheveux, les lèvres velues, et qui

semblait très sale, dit:

--Et puis... ça doit être moins fatigant... Parce que, moi, dans la même

journée, quand j'ai couché avec Monsieur, avec le fils de Monsieur...

avec le concierge... avec le valet de chambre du premier... avec le

garçon boucher... avec le garçon épicier... avec le facteur du chemin

de fer... avec le gaz... avec l'électricité... et puis avec d'autres

encore... eh bien, vous savez... j'en ai mon lot!...

--Oh! la sale! s'écria-t-on, de toutes parts.

--Avec ça!... Et vous autres, mes petits anges... Ah! malheur!...

répliqua la grande noire, en haussant ses épaules pointues.

Et elle s'administra, sur la cuisse, une claque...

Je me rappelle que, ce jour-là, je pensai à ma soeur Louise enfermée

sans doute dans une de ces maisons. J'évoquai sa vie heureuse peut-être,

tranquille au moins, en tout cas sauvée de la misère et de la faim.

Et, dégoûtée plus que jamais de ma jeunesse morne et battue, de mon

existence errante, de ma terreur des lendemains, moi aussi, je songeai:

--Oui, peut-être que cela vaudrait mieux!...

Et le soir arrivait... puis la nuit... une nuit, à peine plus noire

que le jour... Nous nous taisions, fatiguées d'avoir trop parlé,

trop attendu... Un bec de gaz s'allumait dans le couloir... et,

régulièrement, à cinq heures, par la vitre de la porte, on apercevait

la silhouette un peu voûtée de M. Louis qui passait, très vite, en

s'effaçant... C'était le signal du départ.

* * * * *

Souvent de vieilles racoleuses de maisons de passe, des maquerelles à

l'air respectable et toutes pareilles, en douceur mielleuse, à des bonne

soeurs, nous attendaient à la sortie, sur le trottoir... Elles nous

suivaient discrètement, et dans un coin plus sombre de la rue, derrière

les obscurs massifs des Champs-Elysées, loin de la surveillance des

sergents de ville, elles nous abordaient:

--Venez donc chez moi, au lieu de traîner votre pauvre vie d'embêtement

en embêtement et de misère en misère. Chez moi, c'est le plaisir, le

luxe, l'argent... c'est la liberté...

Éblouies par les promesses merveilleuses, plusieurs de mes petites

camarades écoutèrent ces brocanteuses d'amour... Je les vis partir avec

tristesse... Où sont-elles maintenant?...

Un soir, une de ces rôdeuses, grasse et molle, que j'avais déjà

brutalement éconduite, parvint à m'entraîner dans un café du Rond-Point

où elle m'offrit un verre de chartreuse. Je vois encore ses bandeaux

grisonnants, sa sévère toilette de bourgeoise veuve, ses mains

grassouillettes, visqueuses, chargées de bagues... Avec plus d'entrain,

plus de conviction que les autres jours, elle me récita son boniment...

Et comme je demeurais indifférente à toutes ses blagues:

--Ah! si vous vouliez, ma petite! s'écria-t-elle... Je n'ai pas besoin

de vous regarder à deux fois pour voir combien vous êtes belle, de

partout!... Et c'est un vrai crime de laisser en friche et de gaspiller

avec des gens de maison une telle beauté!... Belle... et je suis sûre...

polissonne comme vous êtes, votre fortune serait vite faite, allez!

Ah! vous en auriez un sac, au bout de peu de temps!... C'est que,

voyez-vous, j'ai une clientèle admirable... de vieux messieurs... très

influents et très... très généreux... Le travail est quelquefois un peu

dur... ça, je ne dis pas... Mais on gagne tant, tant d'argent!... Tout

ce qu'il y a de mieux à Paris défile chez moi... des généraux illustres,

des magistrats puissants... des ambassadeurs étrangers.

Elle se rapprocha de moi, baissant la voix...

--Et si je vous disais que le Président de la République lui-même...

Mais oui, ma petite!... Ça vous donne une idée de ce qu'est ma maison...

Il n'y en a pas une pareille dans le monde... La Rabineau, ça n'est rien

à côté de ma maison... Et tenez, hier, à cinq heures, le Président était

si content qu'il m'a promis les palmes académiques... pour mon fils,

qui est chef du contentieux dans une maison d'éducation religieuse, à

Auteuil. Ainsi...

Elle me regarda longtemps, me fouillant l'âme et la chair, et elle

répéta:

--Ah! si vous vouliez!... Quel succès!...

Puis, sur un ton confidentiel:

--Il vient aussi chez moi, souvent, mystérieusement, des dames du plus

grand monde... quelquefois seules, quelquefois avec leurs maris ou leurs

amants. Ah! dame, vous comprenez, chez moi, il faut se mettre un peu à

tout...

J'objectai un tas de choses, l'insuffisance de mon instruction

amoureuse, le manque de lingerie de luxe, de toilettes... de bijoux...

La vieille me rassura:

--Si ce n'est que ça!... dit-elle, il ne faut pas vous tourmenter...

parce que, chez moi, la toilette, vous comprenez, c'est surtout la

beauté naturelle... une bonne paire de bas, sans plus!...

--Oui... oui... je sais bien... mais encore...

--Je vous assure qu'il ne faut pas vous tourmenter... insista-t-elle

avec bienveillance... Ainsi, j'ai des clients très chic, principalement

les ambassadeurs... qui ont des manies... Dame! à leur âge et avec leur

argent, n'est-ce pas?... Ce qu'ils préfèrent, ce qu'ils me demandent le

plus, c'est des femmes de chambre, des soubrettes... une robe noire

très collante... un tablier blanc... un petit bonnet de linge fin... Par

exemple, des dessous riches... ça oui... Mais écoutez bien... Signez-moi

un engagement de trois mois... et je vous donne un trousseau d'amour,

tout ce qu'il y a de mieux, et comme les soubrettes du Théâtre-Français

n'en ont jamais eu... ça, je vous en réponds...

Je demandai a réfléchir...

--Eh bien, c'est ça!... réfléchissez... conseilla cette marchande de

viande humaine. Je vais toujours vous laisser mon adresse... Quand le

coeur vous dira... eh bien, vous n'aurez qu'à venir... Ah! je suis bien

tranquille!... Et, dès demain, je vais vous annoncer au Président de la

République...

Nous avions fini de boire. La vieille régla les deux verres, tira d'un

petit portefeuille noir une carte qu'elle me remit, en cachette, dans la

main. Lorsqu'elle fut partie, je regardai la carte et je lus:

Le Journal d'une Femme de Chambre · 第 33 / 42 题