--Quoi donc?... quoi donc?... s'écrie-t-on de toutes parts, le col
tendu, la bouche ouverte...
--Mais... je ne serais pas étonnée... que ce fût...
Nous sommes haletantes...
--Monsieur Lanlaire... là... si vous voulez mon idée, achève-t-elle,
avec une expression de férocité atroce et basse...
Plusieurs protestent... d'autres se réservent... J'affirme que monsieur
Lanlaire est incapable d'un tel crime et je m'écrie:
--Lui, seigneur Jésus?... Ah! le pauvre homme... il aurait bien trop
peur...
Mais Rose, avec plus de haine encore, insiste:
--Incapable?... Ta... ta... ta... Et la petite Jésureau?... Et la
petite à Valentin?... Et la petite Dougère?... Rappelez-vous donc?...
Incapable?...
--Ce n'est pas la même chose... Ce n'est pas la même chose...
Dans leur haine contre Monsieur, elles ne veulent pas aller, comme Rose,
jusqu'à l'accusation formelle d'assassinat... Qu'il viole les petites
filles qui consentent à se laisser violer?... mon Dieu! passe encore...
Qu'il les tue?... ça n'est guère croyable... Rageusement, Rose
s'obstine... Elle écume... elle frappe sur la table de ses grosses mains
molles... elle se démène, clamant:
--Puisque je vous dis que si, moi... Puisque j'en suis sûre, ah!...
Mme Gouin, restée songeuse, finit par déclarer de sa voix blanche:
--Ah! dame, Mesdemoiselles... ces choses-là... on ne sait jamais... Pour
la petite Jésureau... c'est une fameuse chance, je vous assure, qu'il ne
l'ait pas tuée...
Malgré l'autorité de l'épicière... malgré l'entêtement de Rose, qui
n'admet pas qu'on déplace la question, elles passent, l'une après
l'autre, la revue de tous les gens du pays qui auraient pu faire le
coup... Il se trouve qu'il y en a des tas... tous ceux-là qu'elles
détestent, tous ceux-là contre qui elles ont une jalousie, une rancune,
un dépit... Enfin, la petite femme pâle au museau de rat propose:
--Vous savez bien qu'il est venu, la semaine dernière, deux capucins
qui n'avaient pas bon air, avec leurs sales barbes, et qui mendiaient
partout?... Est-ce que ce ne serait pas eux?...
On s'indigne:
--De braves et pieux moines!... De saintes âmes du bon Dieu!... C'est
abominable...
Et, tandis que nous nous en allons, ayant soupçonné tout le monde, Rose,
acharnée, répète:
--Puisque je vous le dis, moi... Puisque c'est lui.
* * * * *
Avant de rentrer, je m'arrête un instant à la sellerie, où Joseph
astique ses harnais... Au-dessus d'un dressoir, où sont symétriquement
rangées des bouteilles de vernis et des boîtes de cirage, je vois
flamboyer aux lambris de sapin le portrait de Drumont... Pour lui donner
plus de majesté, sans doute, Joseph l'a récemment orné d'une couronne
de laurier-sauce. En face, le portrait du pape disparaît, presque
entièrement caché, sous une couverture de cheval pendue à un clou.
Des brochures antijuives, des chansons patriotiques s'empilent sur une
planche, et dans un coin la matraque se navre parmi les balais.
Brusquement, je dis à Joseph, sans un autre motif que la curiosité:
--Savez-vous, Joseph, qu'on a trouvé dans la forêt la petite Claire
assassinée et violée?
Tout d'abord, Joseph ne peut réprimer un mouvement de surprise--est-ce
bien de la surprise?... Si rapide, si furtif qu'ait été ce mouvement,
il me semble qu'au nom de la petite Claire il a eu comme une étrange
secousse, comme un frisson... Il se remet très vite.
--Oui, dit-il d'une voix ferme... je sais.. On m'a conté ça, au pays, ce
matin...
Il est maintenant indifférent et placide. Il frotte ses harnais avec un
gros torchon noir, méthodiquement. J'admire la musculature de ses bras
nus, l'harmonieuse et puissante souplesse de ses biceps... la blancheur
de sa peau. Je ne vois pas ses yeux sous les paupières rabaissées, ses
yeux obstinément fixés sur son ouvrage. Mais je vois sa bouche... toute
sa bouche large... son énorme mâchoire de bête cruelle et sensuelle...
Et j'ai comme une étreinte légère au coeur... Je lui demande encore:
--Sait-on qui a fait le coup?...
Joseph hausse les épaules... Moitié railleur, moitié sérieux, il répond:
--Quelques vagabonds, sans doute... quelques sales youpins...
Puis, après un court silence:
--Puuutt!... Vous verrez qu'on ne les pincera pas... Les magistrats,
c'est tous des vendus.
Il replace sur leurs selles les harnais terminés, et désignant le
portrait de Drumont, dans son apothéose de laurier-sauce, il ajoute:
--Si on avait celui-là?... Ah! malheur!
Je ne sais pourquoi, par exemple, je l'ai quitté, l'âme envahie par un
singulier malaise...
Enfin, avec cette histoire, on va donc avoir de quoi parler et se
distraire un peu...
* * * * *
Quelquefois, quand Madame est sortie et que je m'ennuie trop, je vais à
la grille sur le chemin où Mlle Rose vient me retrouver... Toujours en
observation, rien ne lui échappe de ce qui se passe chez nous, de ce
qui y entre ou en sort. Elle est plus rouge, plus grasse, plus molle
que jamais. Les lippes de sa bouche pendent davantage, son corsage ne
parvient plus à contenir les houles déferlantes de ses seins... Et de
plus en plus elle est hantée d'idées obscènes... Elle ne voit que ça,
ne pense qu'à ça... ne vit que pour ça... Chaque fois que nous nous
rencontrons, son premier regard est pour mon ventre, sa première parole
pour me dire sur ce ton gras qu'elle a:
--Rappelez-vous ce que je vous ai recommandé... Dès que vous vous
apercevrez de ça, allez tout de suite chez Mme Gouin... tout de suite.
C'est une véritable obsession, une manie... Un peu agacée, je réplique:
--Mais pourquoi voulez-vous que je m'aperçoive de ça?... Je ne connais
personne ici.
--Ah! fait-elle... c'est si vite arrivé, un malheur... Un moment
d'oubli... bien naturel... et ça y est... Des fois, on ne sait pas
comment _ça s'arrive_... J'en ai bien vu, allez, qui étaient comme
vous... sûres de ne rien avoir... et puis ça y était tout de même...
Mais avec Mme Gouin on peut être tranquille... C'est une vraie
bénédiction pour un pays qu'une femme aussi savante...
Et elle s'anime, hideuse, toute sa grosse chair soulevée de basse
volupté.
--Autrefois, ici, ma chère petite, on ne rencontrait que des enfants...
La ville était empoisonnée d'enfants... Une abomination!... Ça
grouillait dans les rues, comme des poules dans une cour de ferme... ça
piaillait sur le pas des portes... ça faisait un tapage!... On ne
voyait que ça, quoi!... Eh bien, je ne sais si vous l'avez remarqué...
aujourd'hui on n'en voit plus... il n'y en a presque plus...
Avec un sourire plus gluant, elle poursuit:
--Ce n'est pas que les filles s'amusent moins. Ah! bon Dieu, non... Au
contraire... Vous ne sortez jamais le soir... mais si vous alliez vous
promener, à neuf heures, sous les marronniers... vous verriez ça...
Partout, sur les bancs, il y a des couples... qui s'embrassent, se
caressent... C'est bien gentil... Ah! moi, vous savez, l'amour je trouve
ça si mignon... Je comprends qu'on ne puisse pas vivre sans l'amour...
Oui, mais c'est embêtant aussi d'avoir à ses trousses des _chiées_
d'enfants... Eh bien, elles n'en ont pas... elles n'en ont plus... Et
c'est à Mme Gouin qu'elles doivent ça... Un petit moment désagréable à
passer... ce n'est pas, après tout, la mer à boire. A votre place, je
n'hésiterais pas... Une jolie fille comme vous, si distinguée, et qui
doit être si bien faite... un enfant, ce serait un meurtre...
--Rassurez-vous... Je n'ai pas envie d'en avoir...
--Oui... oui... personne n'a envie d'en avoir. Seulement... Dites
donc?... Votre monsieur ne vous a jamais proposé la chose?...
--Mais non...
--C'est étonnant... car il est connu pour ça... Même, la matinée où il
vous serrait de si près, dans le jardin?...
--Je vous assure...
Mamz'elle Rose hoche la tête.
--Vous ne voulez rien dire... vous vous méfiez de moi... c'est votre
affaire. Seulement, on sait ce qu'on sait...
Elle m'impatiente, à la fin... Je lui crie:
--Ah! ça! Est-ce que vous vous imaginez que je couche avec tout le
monde... avec des vieux dégoûtants?...
D'un ton froid, elle me répond:
--Hé! ma petite, ne prenez pas la mouche. Il y a des vieux qui valent
des jeunes... C'est vrai que vos affaires ne me regardent point... Ce
que j'en dis, moi, n'est-ce pas?...
Et elle conclut, d'une voix mauvaise, où le vinaigre a remplacé le miel:
--Après tout.... ça se peut bien... Sans doute que votre M. Lanlaire
aime mieux les fruits plus verts. Chacun son idée, ma petite...
Des paysans passent dans le chemin, et saluent mam'zelle Rose avec
respect.
--Bonjour, mam'zelle Rose... Et le capitaine, il va toujours bien?...
--Il va bien, merci... Il tire du vin, tenez...
Des bourgeois passent dans le chemin, et saluent mam'zelle Rose avec
respect.
--Bonjour, mam'zelle Rose... Et le capitaine?
--Toujours vaillant... Merci... Vous êtes bien honnêtes.
Le curé passe dans le chemin, d'un pas lent, dodelinant de la tête. A
la vue de mam'zelle Rose, il salue, sourit, referme son bréviaire et
s'arrête:
--Ah! c'est vous, ma chère enfant?... Et le capitaine?...
--Merci, monsieur le curé... ça va tout doucement... Le capitaine
s'occupe à la cave.
--Tant mieux... tant mieux... J'espère qu'il a semé de belles fleurs...
et que, l'année prochaine, à la Fête-Dieu, nous aurons encore un superbe
reposoir?...
--Bien sûr... monsieur le curé...
--Toutes mes amitiés au capitaine, mon enfant...
--Et vous de même, monsieur le curé...
Et, en s'en allant, son bréviaire ouvert à nouveau:
--Au revoir... au revoir... Il ne faudrait dans une paroisse que des
paroissiennes comme vous.
Et je rentre, un peu triste, un peu découragée, un peu haineuse,
laissant cette abominable Rose jouir de son triomphe, saluée par tous,
respectée de tous, grasse, heureuse, hideusement heureuse. Bientôt, je
suis sûre que le curé la mettra dans une niche de son église, entre deux
cierges, et nimbée d'or, comme une sainte...