Enfin, j'ai reçu une lettre de monsieur Jean. Elle est bien sèche, cette
lettre. On dirait à la lire qu'il ne s'est jamais rien passé d'intime
entre nous. Pas un mot d'amitié, pas une tendresse, pas un souvenir!...
Il ne m'y parle que de lui... S'il faut l'en croire, il paraît que Jean
est devenu un personnage d'importance. Cela se voit, cela se sent à cet
air protecteur et un peu méprisant que, dès le début de sa lettre, il
prend avec moi... En somme, il ne m'écrit que pour m'épater... Je l'ai
toujours connu vaniteux--dame, il était si beau garçon!--mais jamais
autant qu'aujourd'hui. Les hommes, ça ne sait pas supporter les succès,
ni la gloire...
Jean est toujours premier valet de chambre chez Mme la comtesse Fardin
et Mme la comtesse est, peut-être, la femme de France dont on parle le
plus, en ce moment. A son service de valet de chambre, Jean ajoute le
rôle de manifestant politique et de conspirateur royaliste. Il manifeste
avec Coppée, Lemaître, Quesnay de Beaurepaire; il conspire avec le
général Mercier, tout cela, pour renverser la République. L'autre soir,
il a accompagné Coppée à une réunion de la Patrie Française. Il se
pavanait sur l'estrade, derrière le grand patriote, et, toute la soirée,
il a tenu son pardessus... Du reste, il peut dire qu'il a tenu tous les
pardessus de tous les grands patriotes de ce temps... Ça comptera, dans
sa vie... Un autre soir, à la sortie d'une réunion dreyfusarde où la
comtesse l'avait envoyé, afin de «casser des gueules de cosmopolites»,
il a été emmené au poste, pour avoir conspué les sans-patrie, et crié à
pleine gorge: «Mort aux juifs!... Vive le Roy!... Vive l'armée!» Mme la
comtesse a menacé le gouvernement de le faire interpeller, et monsieur
Jean a été aussitôt relâché... Il a même été augmenté par sa maîtresse,
de vingt francs par mois, pour ce haut fait d'armes... M. Arthur Meyer
a mis son nom dans le _Gaulois_... Son nom figure aussi, en regard d'une
somme de cent francs, dans la _Libre Parole_, parmi les listes d'une
souscription pour le colonel Henry... C'est Coppée qui l'a inscrit
d'office... Coppée encore, qui l'a nommé membre d'honneur de la Patrie
Française... une ligue épatante... Tous les domestiques des grandes
maisons en sont... Il y a aussi des comtes, des marquis et des ducs...
En venant déjeuner, hier, le général Mercier a dit à Jean: «Eh bien,
mon brave Jean?» Mon brave Jean!... Jules Guérin, dans l'_Anti-juif_,
a écrit, sous ce titre: «Encore une victime des Youpins!» ceci: «Notre
vaillant camarade antisémite, M. Jean... etc...» Enfin, M. Forain, qui
ne quitte plus la maison, a fait poser Jean pour un dessin, qui doit
symboliser l'âme de la patrie... M. Forain trouve que Jean a «la gueule
de ça!»... C'est étonnant ce qu'il reçoit en ce moment d'accolades
illustres, de sérieux pourboires, de distinctions honorifiques,
extrêmement flatteuses. Et si, comme tout le fait croire, le général
Mercier se décide à faire citer Jean, dans le futur procès Zola pour
un faux témoignage... que l'état-major réglera ces jours-ci... rien ne
manquerait plus à sa gloire... Le faux témoignage est ce qu'il y a de
plus chic, de mieux porté, cette année, dans la haute société... Être
choisi comme faux témoin, cela équivaut, en plus d'une gloire certaine
et rapide, à gagner le gros lot de la loterie... M. Jean s'aperçoit
bien qu'il fait, de plus en plus sensation, dans le quartier des
Champs-Élysées... Quand, le soir, au café de la rue François-Ier, il va
jouer «à la poule au gibier» ou qu'il mène, sur les trottoirs, pisser
les chiens de Mme la comtesse, il est l'objet de la curiosité et du
respect universels... les chiens aussi, du reste... C'est pourquoi, en
vue d'une célébrité qui ne peut manquer de s'étendre du quartier sur
Paris, et de Paris sur la France, il s'est abonné à l'_Argus de la
Presse_, tout comme Mme la comtesse. Il m'enverra ce qu'on écrira sur
lui, de mieux tapé. C'est tout ce qu'il peut faire pour moi, car je dois
comprendre qu'il n'a pas le temps de s'occuper de ma situation...
Il verra, plus tard... «quand nous serons au pouvoir», m'écrit-il,
négligemment... Tout ce qui m'arrive, c'est de ma faute... je n'ai
jamais eu d'esprit de conduite... je n'ai jamais eu de suite dans les
idées... j'ai gaspillé les meilleures places, sans aucun profit... Si
je n'avais pas fait la mauvaise tête, moi aussi, peut-être serais-je au
mieux avec le général Mercier, Coppée, Déroulède... et, peut-être--bien
que je ne sois qu'une femme--verrais-je étinceler mon nom dans les
colonnes du _Gaulois_, qui est si encourageant pour tous les genres de
domesticité... Etc., etc...
J'ai presque pleuré, à la lecture de cette lettre, car j'ai senti que
monsieur Jean est tout à fait détaché de moi, et qu'il ne me faut plus
compter sur lui... sur lui et sur personne!... Il ne me dit pas un mot
de celle qui m'a remplacée... Ah! je la vois d'ici, je les vois d'ici,
tous les deux, dans la chambre que je connais si bien, s'embrassant, se
caressant... et courant, ensemble, comme nous faisions si gentiment, les
bals publics et les théâtres... Je le vois, lui, en pardessus mastic, au
retour des courses, ayant perdu son argent, et disant à l'autre, comme
il me l'a dit, tant de fois, à moi-même: «Prête-moi tes petits bijoux,
et ta montre, pour que je les mette au clou!» A moins que sa nouvelle
condition de manifestant politique et de conspirateur royaliste ne lui
ait donné des ambitions nouvelles, et qu'il ait quitté les amours de
l'office, pour les amours du salon?... Il en reviendra.
Est-ce vraiment de ma faute, ce qui m'arrive?... Peut-être!... Et
pourtant, il me semble qu'une fatalité, dont je n'ai jamais été la
maîtresse, a pesé sur toute mon existence, et qu'elle a voulu que je ne
demeurasse jamais, plus de six mois, dans la même place... Quand on ne
me renvoyait pas, c'est moi qui partais, à bout de dégoût. C'est drôle
et c'est triste... j'ai toujours eu la hâte d'être «ailleurs», une folie
d'espérance dans, «ces chimériques ailleurs», que je parais de la poésie
vaine, du mirage illusoire des lointains... surtout depuis mon séjour à
Houlgate, auprès du pauvre M. Georges... De ce séjour, il m'est resté
je ne sais quelle inquiétude... je ne sais quel angoissant besoin de
m'élever, sans pouvoir y atteindre, jusqu'à des idées et des formes
inétreignables... Je crois bien que cette trop brusque et trop courte
entrevision d'un monde, qu'il eût mieux valu que je ne connusse point,
ne pouvant le connaître mieux, m'a été très funeste... Ah! qu'elles
sont décevantes ces routes vers l'inconnu!... L'on va, l'on va, et c'est
toujours la même chose... Voyez cet horizon poudroyant là-bas... C'est
bleu, c'est rose, c'est frais, c'est lumineux et léger comme un rêve...
Il doit faire bon vivre, là-bas... Vous approchez... vous arrivez...
Il n'y a rien... Du sable, des cailloux, des coteaux tristes comme
des murs. Il n'y a rien d'autre... Et, au-dessus de ce sable, de ces
cailloux, de ces coteaux, un ciel gris, opaque, pesant, un ciel où le
jour se navre, où la lumière pleure de la suie... Il n'y a rien...
rien de ce qu'on est venu chercher... D'ailleurs, ce que je cherche, je
l'ignore... et j'ignore aussi qui je suis.
Un domestique, ce n'est pas un être normal, un être social... C'est
quelqu'un de disparate, fabriqué de pièces et de morceaux qui ne peuvent
s'ajuster l'un dans l'autre, se juxtaposer l'un à l'autre... C'est
quelque chose de pire: un monstrueux hybride humain... Il n'est plus du
peuple, d'où il sort; il n'est pas, non plus, de la bourgeoisie où
il vit et où il tend... Du peuple qu'il a renié, il a perdu le sang
généreux et la force naïve... De la bourgeoisie, il a gagné les vices
honteux, sans avoir pu acquérir les moyens de les satisfaire... et
les sentiments vils, les lâches peurs, les criminels appétits, sans le
décor, et, par conséquent, sans l'excuse de la richesse... L'âme toute
salie, il traverse cet honnête monde bourgeois et rien que d'avoir
respiré l'odeur mortelle qui monte de ces putrides cloaques, il perd,
à jamais, la sécurité de son esprit, et jusqu'à la forme même de son
moi... Au fond de tous ces souvenirs, parmi ce peuple de figures où
il erre, fantôme de lui-même, il ne trouve à remuer que de l'ordure,
c'est-à-dire de la souffrance... Il rit souvent, mais son rire est
forcé. Ce rire ne vient pas de la joie rencontrée, de l'espoir réalisé,
et il garde l'amère grimace de la révolte, le pli dur et crispé du
sarcasme. Rien n'est plus douloureux et laid que ce rire; il brûle et
dessèche... Mieux vaudrait, peut-être, que j'eusse pleuré! Et puis, je
ne sais pas... Et puis, zut!... Arrivera ce qui pourra...
* * * * *
Mais il n'arrive rien... jamais rien... Et je ne puis m'habituer à cela.
C'est cette monotonie, cette immobilité dans la vie qui me sont le plus
pénibles à supporter... Je voudrais partir d'ici... Partir?... Mais où
et comment?... Je ne sais pas et je reste!...
* * * * *
Madame est toujours la même; méfiante, méthodique, dure, rapace, sans
un élan, sans une fantaisie, sans une spontanéité, sans un rayon de
joie sur sa face de marbre... Monsieur a repris ses habitudes, et je
m'imagine, à de certains airs sournois, qu'il me garde rancune de
mes rigueurs; mais ses rancunes ne sont pas dangereuses... Après le
déjeuner, armé, guêtré, il part pour la chasse, rentre à la nuit, ne
me demande plus de l'aider à retirer ses bottes, et se couche à neuf
heures... Il est toujours pataud, comique et vague... Il engraisse.
Comment des gens si riches peuvent-ils se résigner à une aussi morne
existence?... Il m'arrive, parfois, de m'interroger sur Monsieur?...
Qu'est-ce que j'aurais fait de lui?... Il n'a pas d'argent et ne m'eût
pas donné de plaisir. Et puisque Madame n'est pas jalouse!...
Ce qui est terrible dans cette maison, c'est son silence. Je ne peux
m'y faire... Pourtant, malgré moi, je m'habitue à glisser mes pas,
à «marcher en l'air», comme dit Joseph... Souvent, dans ces couloirs
sombres, le long de ces murs froids, je me fais, à moi-même, l'effet
d'un spectre, d'un revenant. J'étouffe, là-dedans... Et je reste!...
Ma seule distraction est d'aller, le dimanche, au sortir de la messe,
chez Mme Gouin, l'épicière... Le dégoût m'en éloigne, mais l'ennui, plus
fort, m'y ramène. Là, du moins, on se retrouve, toutes ensemble... On
potine, on rigole, on fait du bruit, en sirotant des petits verres de
mêlé-cassis...Il y a là, un peu, l'illusion de la vie... Et le temps
passe... L'autre dimanche je n'ai pas vu la petite, aux yeux suintants,
au museau de rat... Je m'informe...
--Ce n'est rien... ce n'est rien... me dit l'épicière d'un ton qu'elle
veut rendre mystérieux.
--Elle est donc malade?...
--Oui... mais ce n'est rien... Dans deux jours, il n'y paraîtra plus...
Et mam'zelle Rose me regarde, avec des yeux qui confirment, et qui
semblent dire:
--Ah! Vous voyez bien!... C'est une femme très adroite...
Aujourd'hui, justement, j'ai appris, chez l'épicière, que des chasseurs
avaient trouvé la veille, dans la forêt de Raillon, parmi des ronces
et des feuilles mortes, le cadavre d'une petite fille, horriblement
violée... Il paraît que c'est la fille d'un cantonnier... On l'appelait
dans le pays, la petite Claire... Elle était un peu innocente, mais
douce et gentille... et elle n'avait pas douze ans!... Bonne aubaine,
vous pensez, pour un endroit comme ici... où l'on est réduit à
ressasser, chaque semaine, les mêmes histoires... Aussi, les langues
marchent-elles...
D'après Rose, toujours mieux informée que les autres, la petite Claire
avait son petit ventre ouvert d'un coup de couteau, et les intestins
coulaient par la blessure... La nuque et la gorge gardaient, visibles,
les marques de doigts étrangleurs... Ses parties, ses pauvres petites
parties, n'étaient qu'une plaie affreusement tuméfiée, comme si elles
eussent été forcées--une comparaison de Rose--par le manche trop gros
d'une cognée de bûcheron... On voyait encore, dans la bruyère courte, à
un endroit piétiné et foulé, la place où le crime s'était accompli...
Il devait remonter à huit jours, au moins, car le cadavre était presque
entièrement décomposé...
Malgré l'horreur sincère qu'inspire ce meurtre, je sens parfaitement
que, pour la plupart de ces créatures, le viol et les images obscènes
qu'il évoque, en sont, pas tout à fait une excuse, mais certainement une
atténuation... car le viol, c'est encore de l'amour... On raconte un tas
de choses... on se rappelle que la petite Claire était toute la journée,
dans la forêt... Au printemps, elle y cueillait des jonquilles, des
muguets, des anémones, dont elle faisait, pour les dames de la ville, de
gentils bouquets; elle y cherchait des morilles qu'elle venait vendre,
au marché, le dimanche... L'été, c'étaient des champignons de toute
sorte... et d'autres fleurs... Mais, à cette époque, qu'allait-elle
faire dans la forêt où il n'y a plus rien à cueillir?...
L'une dit, judicieusement:
--Pourquoi que le père ne s'est pas inquiété de la disparition de la
petite?... C'est peut-être lui qui a fait le coup?...
A quoi, l'autre, non moins judicieusement, réplique:
--Mais s'il avait voulu faire le coup... il n'avait pas besoin d'emmener
sa fille dans la forêt... voyons!...
Mme Rose intervient:
--Tout cela est bien louche, allez!... Moi...
Avec des airs entendus, des airs de quelqu'un qui connaît de terribles
secrets, elle poursuit d'une voix plus basse, d'une voix de confidence
dangereuse...
--Moi... je ne sais rien... je ne veux rien affirmer... Mais...