Dans une conversation qu’il eut peu de temps après son arrivée à Londres
avec Canning, Polignac rapporte que le ministre eut dès cette époque
«l’idée de jouer un nouveau rôle en Orient». L’Angleterre repoussait les
moyens proposés par Metternich pour détourner sur l’Amérique la fièvre
de guerre et de conquêtes encouragée par les ministres de France et de
Russie: il fallait qu’elle en trouvât d’autres pour préserver les
Balkans. Elle ne tenait pas moins que l’Autriche à la durée de l’empire
ottoman; elle préférait son intégrité à l’établissement des Français
dans la Méditerranée ou des Russes à Constantinople.
Or, jamais l’opinion française ne s’était plus fortement prononcée qu’en
1823 en faveur des Grecs. Le réveil militaire de la nation, les succès
de la royauté, la politique de Chateaubriand encourageaient ces
manifestations philhellènes. De toutes parts, des comités s’organisaient
pour envoyer aux insurgés de l’argent, des armes, des munitions. Des
volontaires s’enrôlaient. Un Français négociait un emprunt à Paris pour
la république grecque. Le marquis de Noailles, à la Chambre, sollicitait
Louis XVIII de lui venir en aide, réclamait la croisade contre les
musulmans. Le parti libéral exigeait l’intervention au nom du droit.
Au même moment les puissances européennes étaient convoquées à
Saint-Pétersbourg par le tsar Alexandre Ier pour donner leur adhésion au
plan qu’il avait formé de constituer trois nouvelles provinces sous son
protectorat sur les rivages de la mer Égée.
Cette double conquête, par mer et par terre, semblait enfin préparée,
fatalement amenée par l’action intérieure et extérieure de la nation
hellène. La dispute personnelle qui s’était élevée entre le représentant
des Klephtes, Kolokotronis et le chef des constitutionnels,
Mavrocordato, divisait tous les Grecs. A l’heure du péril, les hommes et
les partis s’étaient unis. Le péril passé, ils ne s’entendaient plus sur
la forme du gouvernement: les uns, incapables de se plier aux habitudes
légales, à demi sauvages, favorisaient les dictatures militaires; les
autres, plus civilisés, invoquaient les libertés de la Grèce antique.
Kolokotronis chassait de Nauplie l’assemblée qui, réfugiée à Astro (mars
1823), le condamnait solennellement. Le vieux général espérait avec le
concours du pouvoir exécutif triompher du Sénat. Il tenta contre lui un
coup d’État le 15 décembre. Les constitutionnels échappèrent,
s’enfuirent à Kranidi; appuyés sur les îles d’Hydra, de Spezzia, dont la
richesse et la marine étaient considérables, ils reprirent la lutte.
Kolokotronis et ses lieutenants gardèrent les places fortes de terre
ferme, Nauplie, l’Acrocorinthe, Tripolitza, Athènes. La guerre civile
déchirait la Grèce. Et c’était l’heure, où les flottes de Méhémet-Ali,
occupant la Crète (septembre 1893), se disposaient à débarquer en Morée
une armée de vingt mille hommes, une artillerie puissante. En cet état,
les patriotes hellènes, dans les deux camps, plus que jamais recouraient
à l’Europe, lui demandaient son arbitrage et son appui. Une négociation
s’ébaucha entre Mavrocordato et la famille d’Orléans pour transformer la
République en une monarchie protégée par la France, appuyée sur ses
finances et sur ses armées.
L’intervention de la France dans la mer Égée n’était pas moins fâcheuse
pour l’Angleterre que celle des Russes dans les Balkans pour l’Autriche.
Et cependant Canning, en rejetant la note espagnole d’Ofalia (décembre
1823), imaginée par Metternich comme une dernière tentative de diversion
au delà de l’Atlantique, s’était lui-même obligé à trouver d’autres
remèdes. «La politique anglaise ne représente plus rien du tout,
écrivait Metternich le 23 janvier 1824. L’incertitude et le néant ne
constituent pas la politique.» Il ne suffisait pas, en effet, que
l’Angleterre refusât de prendre part aux conférences de
Saint-Pétersbourg et blâmât les projets de la Russie, pour les empêcher.
Metternich avait du moins trouvé une diversion: puisqu’elle n’était pas
du goût de Canning, à lui, d’après son langage même, «de prendre la
queue de la poële» et de faire mieux.
L’histoire a dit de lui qu’il avait été un opportuniste de génie. Elle
ne l’a jugé que par son rôle dans les affaires d’Orient, où les intérêts
généraux de l’Angleterre et sa façon de les servir ne comportaient pas
d’autre méthode.
Les Anglais, dans les conflits qui pouvaient ruiner l’empire ottoman, ou
détruire les espérances de la Grèce, n’avaient point à prendre parti.
«Cette guerre ne nous regarde pas», disait, le 1er décembre 1824 encore,
Canning au gouvernement de Nauplie, qui sollicitait son appui. Liée à la
Porte par des relations amicales et des traités, intéressée à sa durée,
la Grande-Bretagne lui devait, comme l’Autriche, au moins la neutralité,
si elle ne souhaitait pas sa victoire. Cela eût été, de la part de
Canning, conforme à ses déclarations de non-intervention.
Mais alors c’était laisser le champ libre à l’intervention, aux
ambitions de la Russie et de la France, leur livrer la Turquie abattue,
la Grèce reconnaissante. Les événements pendant l’année 1824 se
précipitèrent en ce sens: après d’épouvantables massacres dans l’île
d’Ypsara et une attaque inutile contre Samos, la flotte turque du
Capitan-Pacha joignit l’escadre égyptienne (septembre 1824). Il semblait
que devant ce nouvel ennemi les Grecs eux-mêmes perdissent courage. Leur
désespoir, leurs misères et les cruautés de leurs adversaires appelaient
les sympathies de l’Europe. Déjà au mois de juin 1824 la Russie faisait
accepter à l’Europe, comme une nécessité, l’intervention des puissances
en faveur des Grecs. La forme de la coopération n’était pas encore
fixée: mais pour que Metternich en admît le principe, il fallait que
l’opinion publique se fût fortement prononcée en Russie surtout et en
France contre les Ottomans. D’un jour à l’autre le duc de Nemours
pouvait être appelé au trône de Grèce.
Canning dut alors chercher le moyen de prévenir cette intervention, en
intervenant lui-même, mais le moins possible. Il laissa les comités
philhellènes se développer à Londres, envoyer de l’argent et des
volontaires en Grèce. Au mois d’octobre 1824 enfin, il formula son plan.
«Le moment était venu, déclara-t-il, d’imposer aux belligérants des
conditions de paix acceptables pour tous deux; le maintien de la
souveraineté ottomane, modifiée de façon à procurer aux Grecs une
indépendance relative.» Limiter à la fois le pouvoir des Turcs et la
liberté des Grecs, en les proclamant également, tel fut l’expédient que
Canning proposa à l’Europe pour terminer le conflit, pour prévenir
surtout le démembrement de l’empire ottoman par la Russie et par la
France. Il refusa de discuter le projet russe à Saint-Pétersbourg; les
colères du tsar ne l’effrayaient pas: il ne voulait pas d’un congrès qui
permettrait l’action de la Russie. Il offrit une intervention
diplomatique, une médiation dont la base serait la proclamation de la
liberté grecque. Son plan était alors «d’accorder aux Grecs le bénéfice
de l’émancipation pour empêcher les Russes ou la France d’établir leur
protectorat».
Ce plan devait séduire Metternich: n’était-ce pas son désir et son œuvre
d’écarter ainsi, depuis dix années, la Russie des Balkans, d’y maintenir
la paix? A son tour, il proposa, le 15 janvier 1825, de négocier avec la
Porte pour lui faire admettre l’indépendance des Grecs, sinon comme un
droit, du moins comme une _mesure de fait_. «Les cabinets, disait-il,
seront peut-être surpris de nous entendre énoncer cette idée.» A coup
sûr ce n’était plus le langage du chancelier à Vérone: «Les Grecs
n’étaient donc plus des insurgés, comme ceux d’Espagne et d’Italie, ils
étaient une nation soupirant après l’indépendance politique.» Metternich
ne se trompait pas en prévoyant que cet hommage rendu aux droits des
nations par l’Autriche provoquerait en Europe quelque surprise.
A Saint-Pétersbourg, ce fut de la colère: «Une idée pareille naître sur
le sol autrichien! s’écria Alexandre Ier, et la voir admise par un
cabinet qui s’était de tout temps déclaré le défenseur des principes,
l’ennemi des révolutions.» A cet arrangement, il reconnut l’influence de
l’Angleterre. «MM. de Metternich et Canning, disait-il à notre envoyé,
ne peuvent se souffrir. C’est affaire d’inimitié personnelle. Il n’y a
pas d’inconvénients à ce qu’ils disent du mal l’un de l’autre, cela
n’ira pas loin.» Au fond, il les voyait d’accord et résolus à substituer
une médiation pacifique à son intervention, à émanciper les Grecs, pour
l’empêcher de régler l’affaire à son profit.
A leur entente, le tsar opposa ce qui faisait sa force, les engagements
de la Sainte-Alliance. L’Autriche pouvait-elle oublier ce qu’elle devait
à cette alliance en Italie, en Allemagne, Carlsbad, Laybach et Vérone?
Le 12 janvier 1825, il saisit ses alliés infidèles d’une demande
formelle d’intervention dans les Balkans: il avait droit à des mesures
coercitives analogues à celles qu’il avait lui-même permises dans les
autres péninsules.
L’embarras de Metternich, en effet, fut alors très grand. L’heure
paraissait venue d’acquitter une dette solennellement contractée, de
régler le compte des belles paroles et des promesses prodiguées à la
Russie. «Nous soutiendrons, disait-il, la cause de la Russie avec une
correction aussi active qu’entière.» C’étaient là encore des mots: le
tsar lui demandait des actes. Déterminé à un refus, Metternich imagina
d’y associer la France. Dans les Congrès, la chose lui avait plus d’une
fois réussi. Sa femme était malade, mourante, en traitement à Paris.
Sous prétexte d’aller lui fermer les yeux, le chancelier s’en fut passer
un mois en France. Il trouva Villèle, Charles X et son nouveau ministre
des affaires étrangères, le baron de Damas, disposés à l’entendre: «des
éponges avides d’absorber ses idées.» L’influence de Pozzo di Borgo, ce
grand agent de l’alliance franco-russe, n’existait plus: «La France
sera, écrivait-il, dans l’affaire d’Orient, entièrement avec nous.»
Ordre fut donné en effet conjointement par Charles X, par François
d’Autriche à leurs plénipotentiaires aux conférences de
Saint-Pétersbourg, enfin ouvertes (février–avril 1825), de repousser
_toute idée de coercition_, de refuser en un mot l’intervention de la
Russie. Canning ne pouvait désirer mieux. Au moment critique, la
Sainte-Alliance faisait banqueroute à l’empereur Alexandre. Elle avait
donné l’Italie et l’Allemagne à Metternich, l’Espagne à la France: elle
refusait les Balkans à la Russie.
Après dix ans de négociations et d’efforts, Alexandre Ier se trouvait
plus isolé encore qu’au congrès de Vienne. Après un dernier appel à la
bonne volonté de ses alliés sur lesquels il ne comptait plus, il rompit
et laissa là le 17 avril 1825 les conférences de Saint-Pétersbourg. Le
20 mai, l’Autriche et la France officiellement lui refusaient le droit
de régler, par la voie des armes, la question d’Orient. On conçoit que
la déception du tsar fut profonde et ses réflexions plutôt tristes: «Il
avait entrevu la vérité», constaté comme Metternich l’avait joué par des
promesses qui n’étaient que mensonges. Le chancelier avait bien essayé
encore de lui offrir une de ces satisfactions qui ne lui avaient jamais
rien coûté: un effort commun de l’Europe pour conserver au roi d’Espagne
les îles des Antilles, les seules de ses colonies qui ne fussent pas
désormais perdues, une intervention à Cuba, à défaut d’une action dans
les Balkans. Mais il avait trouvé Villèle, le 28 mars, aussi résolument
opposé à l’une qu’à l’autre. Il ne lui resta qu’à constater «qu’on était
très monté contre l’Autriche à Saint-Pétersbourg».
Était-il surprenant qu’après tant de sacrifices à ses alliés, le tsar ne
se consolât pas «d’avoir manqué l’affaire», comme le disait son
chancelier Nesselrode? Un instant, le dépit, la colère semblèrent
pousser Alexandre Ier aux mesures extrêmes. Pozzo di Borgo, après Capo
d’Istria, lui conseillait, le 16 octobre 1825, de mettre à l’Autriche le
marché à la main, de commencer, avec elle ou contre elle, la guerre dans
les Principautés. Après Capo d’Istria, Pozzo fut sacrifié au dessein
permanent de son maître de n’engager l’affaire d’Orient qu’avec la
complicité ou l’abstention forcée de l’Europe. Alexandre Ier se
résignait à sa défaite: il s’en alla tristement contempler les rivages
de cette mer Noire où sa grand’mère, inspiratrice de sa politique, avait
conduit les Russes, qu’il avait, avec Napoléon d’abord, puis contre lui
et avec ses vainqueurs, espéré couvrir de ses flottes et de ses armées
jusqu’à Constantinople. Il succombait le 1er décembre à la ruine de ses
espérances: «Mes nerfs, disait-il avant sa mort, sont dans un désordre
épouvantable. Ah! j’ai sujet dans les temps actuels d’être bien malade.»
Un de ses derniers actes avait été d’envoyer son ministre à Londres (24
octobre 1825), le comte Lieven, exprimer à Canning le désir qu’il se
chargeât désormais des affaires d’Orient. Réduit à l’impuissance par la
trahison de la France et de l’Autriche et pourtant pressé par son peuple
de secourir les Grecs, le tsar ne voyait plus de ressource que
d’accepter le projet anglais d’une intervention diplomatique réclamée
par tous les peuples chrétiens. Ibrahim-Pacha, malgré les exploits de
Canaris et de Miaoulis, arrachait aux Grecs la Morée, et l’occupait avec
des renforts incessamment renouvelés. Reschid-Pacha s’acharnait contre
Missolonghi dont la possession devait lui donner la Grèce continentale
(1825). Si l’Europe tardait, sourde aux appels des Grecs et des
philhellènes chaque jour plus nombreux et plus éloquents, les
gouvernements s’exposaient aux reproches redoutables du public. «Les
désastres de l’Hellade seraient nos désastres», s’écriaient le général
Foy et Chateaubriand, libéraux ou royalistes à la tribune de la Chambre.
Pour les satisfaire, le prince de Polignac pria Canning à son tour,
comme l’ambassadeur russe, de prendre l’affaire en mains. L’envoyé
d’Autriche faisait de même. «Un membre après l’autre de la
Sainte-Alliance venait lui déclarer, écrivait-il alors à lord Granville,
que l’Angleterre seule pouvait les tirer de ces difficultés.» Son
triomphe aurait été plus grand encore, s’il avait pu lire cette
confidence contemporaine de Metternich (8 novembre 1825): «Le dénouement
de la question grecque n’est plus à Pétersbourg ou à Constantinople: _il
est à Londres_.»
Ce fut alors la grande époque du ministère de Canning: les torys qui
l’avaient combattu, le roi, son principal ennemi, avaient désarmé devant
son génie auquel l’Angleterre tout entière rendait hommage. Son autorité
rappelait celle de Pitt: elle était assez grande pour lui permettre de
reprendre entre l’Irlande catholique et les protestants l’œuvre de
pacification religieuse et nationale où ce grand ministre avait échoué,
l’_émancipation des catholiques_ (mars 1826). On était prêt à accepter
comme un acte de bonne politique l’effort de l’homme d’État qui avait
sauvegardé et fortifié la situation de la nation dans le Nouveau-Monde.
En Orient on s’attendait à le voir de même concilier les sympathies
religieuses et libérales de l’Angleterre pour le peuple grec avec ses
intérêts dans la mer Égée. C’était là cependant la partie la plus
délicate de son œuvre: point de système qui fût bon à servir Grecs et
Turcs à la fois. Canning dut s’en tenir à une politique de médiation et
d’expédients qui, au milieu de ses succès, lui ménageait bien des
déceptions.
A l’entendre, le départ de son cousin Stratford-Canning pour l’Orient
«allait y créer une époque toute nouvelle». C’était la première fois,
depuis la révolte de 1821, qu’un diplomate européen venait trouver les
Grecs et leur offrir de plaider leur cause: mais la grande nouveauté eût
été qu’à la veille d’écraser les chrétiens avec l’aide de l’Égypte, le
Sultan à la prière de l’Angleterre leur pardonnât. C’était cette prière
que Stratford-Canning allait porter à ses pieds: pour fléchir la Turquie
et lui faciliter le pardon, il avait obtenu en passant par Nauplie que
la Grèce se contentât de la Morée, des îles et d’une indépendance de
fait qui laisserait subsister la suzeraineté de la Porte. Ainsi les
Grecs eussent été affranchis, et l’intégrité de la Turquie en droit
maintenue. Mais il fallait convaincre le Divan: Canning eût manqué de
prévoyance, s’il n’avait compté que sur l’éloquence de son cousin. Entre
États, les meilleurs arguments sont, le plus souvent, la force.
L’Angleterre avait interdit à la Russie de s’en servir: ne pouvait-elle
pas faire craindre aux Turcs qu’on l’emploierait, et joindre la menace
aux conseils? Par l’intervention russe qu’on avait évitée ne
réussirait-elle pas à appuyer, à faire accepter une intervention
diplomatique, honorable, avantageuse pour les Anglais? Canning le pensa
et s’y employa.
Tandis que son parent allait à Constantinople et en Grèce tenter le
principal effort, Strangford, à Saint-Pétersbourg où on l’envoya, fut
chargé de lui procurer les arguments, les menaces nécessaires. Ancien
ambassadeur à Constantinople, il y avait travaillé pour la
Sainte-Alliance. Sa présence devait être agréable à Alexandre Ier. Nul
n’avait plus d’autorité pour invoquer encore les _principes
conservateurs de la Sainte-Alliance européenne_, pour faire entendre en
Russie des paroles qui feraient à Constantinople un effet salutaire:
Canning lui avait bien recommandé d’ailleurs d’obtenir à tout prix le
rétablissement définitif des relations entre la Turquie et le tsar, le
retour d’un ambassadeur russe auprès du Divan, M. de Ribeaupierre. La
paix assurée, on pourrait sans danger menacer la Porte d’une guerre
européenne si elle ne cédait point. Déjà même Canning prenait ses
dispositions avec l’amirauté pour envoyer dans la Méditerranée une
flotte anglaise, russe, française: autant de moyens secondaires, mais
efficaces, de persuader les Turcs que l’Angleterre avait la volonté
d’être écoutée.
La mort d’Alexandre Ier ne modifia rien à ce plan général. Wellington
reçut la mission d’aller (février 1826) féliciter de son avènement le
nouveau tsar Nicolas Ier. Ce choix était un dernier calcul de Canning.
«Il y a un an, dit-il, il ne m’aurait nullement convenu. Mais
aujourd’hui que j’espère sauver la Grèce par le seul effort du nom russe
sur la Porte, j’envoie le duc de Wellington. Je n’ai pas peur que
l’autocrate lui mette en tête le rêve d’une nouvelle Sainte-Alliance.»
La présence à Saint-Pétersbourg de l’homme d’État anglais qui pour toute
l’Europe représentait les principes de 1815, la complaisance de
l’Angleterre aux desseins de l’Autriche et du tsar n’étaient encore
qu’une nouvelle mesure d’intimidation à l’adresse des Turcs.
Telle fut la série d’expédients, ils ne méritent pas d’autre nom, que
Canning avait imaginés au début de 1826, pour faire accepter aux
belligérants sa médiation. «Depuis le jour, disait justement un de nos
diplomates, où Canning a senti la nécessité de se mêler aux affaires
d’Orient, embarrassé par son principe de non-intervention, il a cherché
et cru trouver des combinaisons pour violer ce principe en lui
conservant sa valeur.» Comment secourir les Grecs sans intervenir, et
comment intervenir, sans violer le principe de non-intervention qui
formait la garantie précieuse de l’intégrité de l’empire ottoman? Le
moyen qu’avait imaginé le ministre anglais ressemblait fort aux procédés
de Metternich, contradictoires comme les siens: même système, depuis
1818, d’intervention en Italie, en Espagne ou en Grèce, sauf en Turquie.
Même coquetterie avec le tsar pour s’en servir comme d’un instrument de
menace à l’égard des Allemands ou des Grecs. Même danger de jouer avec
les ambitions d’une puissance fortement attachée à la poursuite de ses
desseins séculaires, d’ouvrir les digues d’un torrent avec l’espoir de
le contenir et de le diriger.
Canning ne tarda pas à en faire l’expérience: le nouveau tsar à qui
s’adressaient ses coquetteries avait besoin de prouver sa force et de
conquérir l’affection de ses sujets. Troisième fils de Paul Ier, il
était monté sur le trône à la place de son frère aîné, le grand-duc
Constantin (24 décembre 1825). Quoique pendant un mois les deux frères
eussent paru rivaliser de désintéressement et refusé à tour de rôle la
couronne, ce changement dans l’ordre de succession, cet interrègne
avaient ébranlé l’autorité souveraine. Une révolte militaire qui paraît
avoir eu son origine dans un effort des Polonais pour retrouver quelque
liberté dans une réconciliation des Slaves vainqueurs et vaincus sous le
sceptre de Constantin, leur gouverneur, éclata le 26 décembre et ne fut
réprimée que par la force. Occuper les Russes par la guerre, les séduire
par des conquêtes, que l’Europe les permît ou ne les permît point, telle
devait être la pensée d’un souverain jeune, belliqueux de tempérament et
par politique. Nicolas ne cacha pas qu’il blâmait les hésitations de son
frère. Tout ou rien paraissait avoir été la devise d’Alexandre Ier, et
rien le résultat de sa longue et stérile activité. Nicolas Ier était
prêt à faire une part à toutes les ambitions pour satisfaire les
siennes. Il le dit à Wellington dès le premier jour: «_La Turquie était
atteinte d’une maladie incurable._» Au premier jour, il donnait la
formule de son règne, toute différente de celle de son père, le fameux
programme de l’_homme malade_, dont il appelait les forts «_à se
partager l’héritage_». A Catherine II, la grande impératrice encore, il
empruntait son système, la leçon du partage de la Pologne, au lieu de la
méthode qu’Alexandre Ier avait cru bon de pratiquer comme elle, pour
acquérir l’Orient tout entier en écartant, en divisant l’Europe.
Le tsar déclara donc qu’il entendait régler seul sa querelle avec les
Turcs, laissant bien volontiers à l’Angleterre le soin de régler la
querelle des Grecs avec la Porte. Le 24 mars, il adressait à
Constantinople un ultimatum: «après cinq années d’une longanimité sans
exemple», la Russie réclamait que l’indépendance des provinces roumaines
et de la Serbie fût proclamée dans les six semaines. Elle ne disait pas
un mot des Grecs. Ces déclarations et le silence de Nicolas Ier
indiquaient nettement les conditions du partage qu’il offrait. Libre aux
Anglais de choisir: il n’attendait pas leur réponse pour se nantir. Il
n’entendait pas jouer le rôle que lui réservait Canning d’un instrument
que l’Angleterre saurait rejeter, comme Metternich avait fait de son
frère, d’un épouvantail inerte.
Cette attitude résolue déconcerta tous les plans de Canning. Que
devenait la trame ingénieusement tissée de ses expédients? Et le
maintien de l’empire ottoman, «de cette puissance malade, répliquait
Wellington, depuis quatre siècles, dont il fallait ménager les maladies
longtemps encore»? Et la paix en Orient, ce principe fondamental de la
politique anglaise? Des hommes d’État précis et pratiques ne pouvaient
se prendre à ces rêves d’un partage fatal à Napoléon, impossible: «Il
faudrait deux Constantinople», disait Wellington. Le dépit de Canning
s’exprima dans des notes violentes qu’il adressa et dicta au _Times_, le
6 et le 8 avril 1826, sur l’ambition des Russes. A quoi bon? Sa
politique le condamnait à accepter ce qu’il ne pouvait empêcher. Devant
toute l’Europe, devant l’Angleterre, il avait assumé la tâche périlleuse
et l’honneur de régler l’affaire d’Orient, de protéger les Grecs et la
paix. Rompre avec la Russie, c’était décliner sa mission, avouer son
impuissance. «Il fallait sauver la médiation.» Le 4 avril, Wellington
signait avec Nesselrode un projet que l’ambassadeur russe avait élaboré
à Londres et apporté au tsar, le premier acte européen qui reconnut dans
la Grèce nouvelle une nation.
Ce protocole, en apparence, était le triomphe de Canning: liberté pour
la Grèce de se gouverner à sa guise, de pratiquer sa religion, de
commercer, sollicitée de la Porte par l’Angleterre et la Russie unies,
garantie dans l’avenir par l’Europe,--maintien de la souveraineté turque
précisée par ces termes de l’article 1er: «La Grèce est une dépendance
de l’Empire» et par le paiement d’un tribut annuel. Il ne restait qu’à
obtenir l’aveu de la Porte: et tout était fini.
Mais à quel prix, en réalité! Le protocole ne le disait pas:
l’Angleterre donnait son adhésion secrète à l’ultimatum du tsar. Ce
qu’elle acceptait ainsi, c’était l’établissement d’un protectorat russe
en Moldavie, en Serbie, le fait considérable et grave d’un démembrement
de la Turquie. Aux armes de Nicolas Ier, si les Turcs résistaient, elle
s’était engagée à ne rien opposer. Et de l’incendie que la guerre
risquait d’allumer en Orient, elle ne pourrait sauver que la partie de
l’empire abandonnée aux Grecs. Le protocole, à l’article 5, portait
cette clause redoutable: «Quels que soient les rapports de Sa Majesté
Russe et du gouvernement turc, les puissances contractantes s’engagent à
considérer le présent arrangement comme la base de la réconciliation
entre la Porte et les Grecs, opérée par elles de concert, ou
séparément.» Pour obtenir cette garantie essentielle en faveur de la
Grèce, et l’arracher aux Russes, Canning se résignait au programme de
Nicolas Ier contre la Turquie. «Le fait est, disait alors le ministère
français (26 avril), qu’il a cédé à une nécessité que nous lui avions
signalée. Il cache la concession sous la forme d’un arrangement
spécial.» La concession était grave: du partage de la Pologne,
l’Angleterre venait au partage de l’Empire turc malgré elle, et
contrairement à ses intérêts. En Orient, comme en Amérique, l’action de
Canning marquait une époque nouvelle, suivant les paroles de Metternich:
«une ligne tirée entre le passé et l’avenir.» Au delà de l’Atlantique,
le règlement pacifique avantageux pour la Grande-Bretagne et l’Europe de
la crise américaine. Dans les Balkans, la porte ouverte aux ambitions de
la Russie, le partage de la Turquie admis sinon en droit, du moins en
fait, le point de départ de crises perpétuelles, menaçantes pour la
sécurité de toute l’Europe.
Réduit à une politique d’expédients, Canning comptait du moins sur la
fertilité de son génie pour atténuer les conséquences de ce système
dangereux. Il crut y réussir, en prévenant la guerre des Turcs et des
Russes. Sur ses instances, appuyées par les conseils de l’Autriche, le
Divan accepta le 14 mai l’ultimatum russe, et nomma des
plénipotentiaires pour régler à Ackerman sa querelle, sans guerre, avec
Nicolas Ier. Les concessions que fit Mahmoud à la Russie n’étaient
cependant pas désintéressées: très sagement, le Sultan avait calculé
qu’il ne pouvait abattre la Grèce s’il provoquait la Russie. De jour en
jour, il avait attendu la nouvelle de la prise de Missolonghi, cernée
par les armées et les flottes de Reschid et d’Ibrahim-Pacha. Elle lui
parvint au début de mai: la ruine des Grecs, prochaine, presque
certaine, valait bien les sacrifices que le Sultan avait résolu de faire
à la Russie. Le traité d’Ackerman (7 octobre 1826) confirma ces
sacrifices, livra les principautés roumaines, et la Serbie au tsar.
C’était du moins la paix souhaitée par Canning; ce n’était pas, comme il
l’avait espéré, la fin de ses embarras. Libre de tourner toutes ses
forces contre les Grecs, le Sultan Mahmoud était bien résolu à ne rien
leur abandonner. Après six mois d’efforts, la médiation anglaise était,
à la fin de juillet 1826, aussi mal reçue des Turcs qu’en janvier. La
_crainte du nom russe_, le grand moyen sur lequel Canning avait spéculé,
au lieu de servir sa diplomatie, n’avait fait en définitive que procurer
à la Russie de gros bénéfices.
Le moment arrivait où il allait se trouver pris dans ses propres filets,
et, d’expédient en expédient, conduit à ce qu’il avait voulu éviter: au
renversement de tout son système, à une défaite. Au mois de septembre
1826, l’ambassadeur russe Lieven lui demanda d’employer contre les
Turcs, en faveur des Grecs, la violence et la force, ces _mesures
coercitives_ que toujours l’Angleterre avait repoussées. Comment les lui
refuser désormais, après le protocole du 4 avril que Nicolas Ier avait
eu soin de publier? Quel rôle ridicule, odieux pour le gouvernement
anglais, si après avoir pris en main officiellement la cause des Grecs,
il se déclarait impuissant à la soutenir contre les Turcs! Et quel
résultat pour ses intérêts qu’une guerre en Orient, une intervention
russe, provoquée, sanctionnée par ses propres actes?
En face de cette dernière difficulté, inévitable, Canning eut recours à
un moyen suprême, une entente avec la France qui lui permît du moins de
limiter l’intervention russe à de simples menaces collectives contre la
Porte. Il dépensa dans cette négociation décisive toutes les ressources
de son génie. Introduire la France en Grèce n’était pas une mesure à
prendre sans les réserves nécessaires. N’y resterait-elle pas, sous le
nom du duc de Nemours, proposé par les philhellènes, par Fabvier et
Roche à l’assemblée de Mégare (avril 1825), acclamé par les Grecs,
recommandé par Charles X et par Villèle (avril 1826)? Wellington avait
refusé d’admettre les Français à la convention de Saint-Pétersbourg.
Canning espérait contenir leurs ambitions, et s’en servir pour enchaîner
celles de la Russie. Le 10 août 1826, les ambassadeurs russes et anglais
à Paris, Pozzo di Borgo et Granville invitèrent le ministère Villèle à
souscrire à l’acte du 4 avril.
Le procédé de Canning eût été bon, si l’occasion avait été propice à une
entente avec la France. Or, de même que la querelle du Brésil et du
Portugal avait troublé l’accord prêt à se conclure de Canning et de
Villèle sur les questions américaines, une nouvelle querelle sur les
mêmes lieux semblait le rendre encore en 1826 impossible. Au mois de
mars 1826, le roi de Portugal Jean VI était mort. Cette mort faillit
remettre en question tout ce que Canning avait tenté pour régler les
nouveaux rapports du Portugal et du Brésil. Si Don Pedro, le fils aîné,
réclamait ses droits et les faisait reconnaître à Lisbonne, ne serait-ce
pas la réunion du Brésil à la métropole, l’occasion de nouveaux troubles
en Amérique? Si son frère Don Miguel prenait la couronne, son nom, son
caractère, ses relations avec la cour d’Espagne provoqueraient les
libéraux du Portugal à réclamer le retour de Don Pedro: des deux côtés,
c’était la guerre civile au Brésil, au Portugal, un conflit certain
entre les deux pays. L’Angleterre avait prévu et essayé de résoudre le
dilemme. Ses diplomates à Rio de Janeiro et à Lisbonne, Court et sir Ch.
Stuart imaginèrent et combinèrent un accommodement: Don Pedro renonçait
au Portugal en faveur de sa fille aînée, Maria da Gloria, née en 1819,
dont la régence serait confiée à sa tante Isabelle. Il donnait en même
temps une charte aux Portugais et la promesse à Don Miguel d’épouser sa
fille, quand elle serait nubile et majeure (2 mai 1826).
Cette attente de huit ans, ce rôle de prince consort présentés à Don
Miguel, ne devaient guère lui plaire. Mais l’arrangement déplut surtout
à la reine douairière qui avait déjà conspiré contre son mari vivant, et
prétendait au moins gouverner à sa mort le Portugal. Elle comptait
surtout sur l’appui de son frère Ferdinand VII. C’était en somme une
querelle de famille qui n’aurait pas eu de suite, si, de son chef, le
marquis de Moustiers, représentant de la France à Madrid, n’y avait pas
vu l’occasion de reprendre sur l’Angleterre une revanche de la défaite
subie par son ami Hyde de Neuville. Don Miguel avait fini par consentir
au pacte matrimonial qui lui promettait une couronne. Mais sa mère et
Ferdinand VII excités, encouragés par Moustiers, tenaient tête et
contestaient la légitimité de la Régence. «Il faut montrer les dents à
ces Anglais», écrivait notre envoyé à Villèle. «Que l’Angleterre soit
née géant, s’écriait Chateaubriand à la Chambre, je ne lui dispute point
la taille qu’elle se donne, mais ce géant ne fait aucune frayeur à la
Chambre.»
De telles paroles et de tels actes n’étaient pas faits pour disposer le
cabinet français, s’il redoutait les colères des patriotes royalistes, à
une entente avec Canning: celui-ci eut cependant l’art de l’obtenir. Le
ministre des affaires étrangères, le baron de Damas, était un militaire
qui n’entendait pas grand’chose à ces problèmes délicats, et de nature
d’ailleurs assez indifférent. «Ici, écrivait un de ses agents, on n’est
ému de rien. On va sans méthode. M. de Damas n’y est que de la main. Il
est guidé par des influences subalternes.» Un jour, ces influences le
portaient (8 juillet 1826) à proposer au roi une intervention énergique
de la station navale du Levant en Grèce, la guerre sans délai. Le
lendemain, Villèle disposait de lui, comme d’un agent soumis, pour
recommander la paix. Et Villèle croyait bien faire de se concerter avec
l’Angleterre pour maintenir la France et l’Europe à l’abri de toutes
complications.
Canning vint le trouver à Paris et négocia tout un long mois (18
septembre–20 octobre). La France désavoua son ambassadeur à Madrid et
bientôt le rappela comme elle avait fait d’Hyde de Neuville, laissant
aux Anglais le soin de mettre Ferdinand VII à la raison, ce qu’ils
firent en débarquant (décembre 1826) dix mille soldats à Lisbonne.
Charles X promit à Canning de ne pas laisser écraser les Grecs, ni
toucher cependant à l’intégrité de la Porte. Villèle ne demandait qu’une
concession de forme: pour ménager l’amour-propre des Français, il
souhaitait ne pas donner son adhésion au protocole du 4 avril, comme le
ministre d’une puissance secondaire consulté après coup. Il exigea et il
obtint qu’un acte nouveau, un traité concerté entre les trois puissances
parût une mesure souveraine de la royauté française en faveur des Grecs.
Canning pouvait lui faire ce plaisir, en échange de celui qu’il
éprouvait à l’entendre dire: «Nos démarches n’ont aucun caractère
d’hostilités contre la Porte.» C’était un tout autre langage que celui
du tsar Nicolas: «Si l’on veut la pacification de la Grèce, il faut des
mesures énergiques» (janvier 1827).
Après tant d’efforts, Canning espérait encore que les menaces des Russes
mettraient la Turquie à la raison. Et, pour contenir les Russes
eux-mêmes, il comptait sur la France. Sans doute, la prise d’Athènes
(juin 1827) encouragea le sultan à rejeter la médiation de l’Europe.
Mais le 6 juillet 1827, les trois cours se décidèrent à publier le
traité de Londres, le protocole d’avril transformé par l’adhésion et
l’initiative de la France, pour imposer la paix et leurs conditions à la
Porte. Canning avait raison de dire que sa politique inaugurait à
Constantinople une ère nouvelle. Il l’avait fait approuver des Anglais
qui le voyaient avec joie premier ministre (avril 1827). On lui savait
gré d’avoir procuré à son pays, enlevé à la Russie le bénéfice de la
défense des Grecs: il se flattait d’avoir réussi, sans toucher au
principe essentiel de l’intégrité de l’Empire turc. Car, si l’acte du 6
juillet contenait un article secret sur les mesures coërcitives à
prendre en commun pour imposer un armistice, Canning et Villèle
s’accordaient depuis six mois à considérer cet acte comme un procédé
diplomatique. Ce n’était pas, selon eux, une déclaration de guerre à la
Porte, mais simplement une dernière menace décisive, la préface de la
paix en Orient. Pour assurer cette paix, malgré les intentions
différentes du tsar Nicolas, Canning comptait sur les promesses et la
volonté, conforme à la sienne, du ministère français.
Il mourut le 8 août 1827, brusquement, emportant cette espérance: huit
jours après, les Turcs la démentaient, en refusant de céder aux menaces
de l’Europe, une fois de plus.
Deux mois après, le 20 octobre 1827, l’Europe, l’Angleterre elle-même
détruisaient, à Navarin, les flottes du Sultan et du vice-roi d’Égypte.
A la grande joie des Russes, la France, chargée de les contenir, avait
commencé la guerre d’Orient, dans l’espoir d’une guerre plus générale
encore. Le dernier expédient imaginé par Canning pour le triomphe d’un
système qu’il avait dû étayer par des expédients successifs tournait
contre ce système et le renversait au profit de la France et de la
Russie. Il avait voulu et cherché, dans la Méditerranée comme en
Amérique, une paix avantageuse à l’Angleterre. Il mourait, croyant avoir
cause gagnée, à temps pour ne pas voir son échec, le succès de la nation
française en Grèce, et du tsar Nicolas dans les Balkans. Metternich
avait depuis le mois de mars pressenti ces résultats et savouré le
plaisir d’une vengeance qui n’était pas exempte d’inquiétudes. «Voilà,
écrivait-il, la crise la plus forte qu’il y ait eu dans le cours de ces
dernières années. L’époque des facilités est passée pour Canning. Il se
sentira bientôt affaissé sous le poids de ses prétendus succès.»