Le jour où Canning se résolut à régler pacifiquement le différend qui
risquait de mettre aux prises l’Europe et l’Amérique, il eut aussitôt
l’idée d’employer la méthode qui avait permis à Metternich de prévenir
la crise orientale. Plus de ces Congrès européens, que l’Autriche eût
limités à des affaires continentales et exploités à son profit. Un
Congrès encore, mais entre les puissances coloniales et maritimes,
réservé à l’examen de la question américaine et que l’Angleterre
dirigerait à son gré (24 juin 1824).
Il s’agissait donc d’établir une entente préalable entre l’Angleterre et
les deux puissances maritimes disposées à intervenir dans l’Amérique du
Sud: les États-Unis qui invoquaient le principe de non-intervention, la
France armée par la Sainte-Alliance. Du moment que Canning se ralliait
au principe proclamé par Monroë, il ne lui fut pas difficile d’obtenir
de l’Union américaine les délais et l’accord nécessaires. Une motion
violente contre l’Europe apportée à la tribune du Congrès au mois de
mars 1824 fut écartée par l’influence du Président. Jusqu’à la fin de
l’année, il suffit à Monroë de déclarer aux représentants que
l’Angleterre adhérait à la politique des États-Unis pour retarder tout
éclat. D’autre part, à défaut de l’intervention armée qu’il était résolu
à refuser à la France, Canning lui laissa espérer le succès d’une
intervention diplomatique dont elle aurait l’honneur. Comme garantie de
sa promesse, l’Angleterre recula d’un an la reconnaissance qu’elle
semblait d’abord prête à accorder aux colonies espagnoles. N’était-ce
pas la preuve qu’elle voulait permettre à Louis XVIII de pratiquer entre
Ferdinand VII et ses sujets une médiation honorable et utile?
Le succès de ce plan habilement concerté était subordonné à l’attitude
du cabinet français. Et Canning avait le droit d’espérer qu’elle serait
favorable à ses projets. Si le tsar Alexandre, et Metternich pour le
satisfaire poussaient la France à une guerre en Amérique, la France ne
s’en souciait guère, même les royalistes qui avaient applaudi à
l’expédition de 1823. «L’opinion générale, même l’opinion royaliste est
fort tiède, écrivait Chateaubriand, sur la question des colonies
espagnoles. Il n’y a point de ministère qui ne fût écrasé s’il
s’engageait dans une pareille affaire.»
Villèle, qui aurait empêché la guerre d’Espagne s’il l’avait pu, se
trouvait ainsi fort à son aise pour limiter du moins cette guerre à la
Péninsule. La question des colonies espagnoles le préoccupait: comme
Canning, il désirait la régler pacifiquement. Il n’était pas éloigné de
reconnaître les gouvernements nouveaux de l’Amérique du Sud, parlait
même de donner l’exemple en émancipant Saint-Domingue; il conseillait à
Ferdinand VII d’établir au delà de l’Amérique des infants et des
royautés indépendantes, quoique le projet heurtât l’intransigeance des
Espagnols et leur idée enracinée de ne rien modifier à l’état de leur
empire colonial. Peu importait d’ailleurs à Villèle: dans tous les cas
il avait le ferme dessein, aussi arrêté que pouvait l’être celui des
Espagnols encouragés par la Sainte-Alliance, de «s’entendre avec
l’Angleterre sur la question américaine». Il l’avait dit à Montmorency,
dès le 6 novembre 1822. Il le répéta à Polignac qu’il envoya en octobre
1823 remplacer le comte de Marcellus à Londres. Et Polignac, accueilli
d’une façon particulièrement aimable par le roi et la société anglaise,
s’employa tout de suite à rapprocher la France et l’Angleterre sur cette
affaire qui avait menacé de les diviser. Un mémorandum qu’il échangea
avec Canning le 9 octobre 1823, publié au mois de mars 1824, fit
connaître à l’Europe l’entente des deux puissances sur deux points
essentiels: l’impossibilité de ramener l’Amérique à son ancien état; la
volonté de ne point agir contre les colonies par la force des armes.
Ainsi la France, le ministère Villèle, son ambassadeur à Londres
adhéraient au principe de non-intervention. Les puissances maritimes se
groupaient autour de l’Angleterre pour le faire triompher. Canning avait
établi son système sur des bases solides.
La Russie et l’Autriche firent tous leurs efforts pour les ébranler.
Après Vérone, Alexandre Ier avait compté disposer de la France au moins
par Chateaubriand. Dans son parti, dans la nation le grand écrivain
avait de l’autorité. La guerre d’Espagne l’avait fait ministre des
affaires étrangères. Pour l’encourager et donner un avertissement à
Villèle et au roi, le tsar lui envoya à la fin de décembre 1823 une
décoration de ses ordres, sans rien donner au Président du conseil.
«Toute la situation reposait sur lui seul», disait-il à la Ferronays. Et
son intention était de le faire savoir aux Français. L’effet ne répondit
pas à la menace. Louis XVIII fut piqué au vif. «C’est un soufflet que
l’empereur Alexandre vient de me donner sur votre joue, dit-il à
Villèle. Je vous fais chevalier de mes ordres. Ils valent bien les
siens.» Le résultat fut que l’autorité de Villèle s’accrut, que celle de
Chateaubriand diminua en proportion, et que l’on vit Polignac traiter en
dehors de lui avec le Président du conseil.
En vain, Chateaubriand, plus avisé que le tsar, engageait-il ce
souverain à la prudence. S’il se déclarait impuissant à faire accepter à
la France une guerre, dans laquelle l’Europe ne la soutiendrait pas, ses
objections augmentaient le dépit d’Alexandre. Ses avis n’étaient pas
écoutés. Et pourtant, ils étaient singulièrement éloquents et justes:
«Si l’on veut tout précipiter, si l’on nous pousse, en comptant pour
rien les obstacles que présentent nos intérêts nationaux et les formes
de notre gouvernement, mal à propos, on brisera mon système, on
m’obligera à me retirer et tout changera avec ma retraite.»
Une manœuvre de l’Autriche, calculée pour plaire au tsar quand la France
se montrait indocile et pour obliger Louis XVIII à se soumettre,
justifia sa prévision. A la fin de 1823, sur les conseils de Metternich,
le ministre des affaires étrangères d’Espagne, Ofalia, demandait aux
puissances signataires de la Sainte-Alliance la réunion à Paris d’un
Congrès européen, analogue aux conférences de Vérone. Canning ne se
trompait pas en disant qu’il reconnaissait dans cette note jusqu’à la
main de Metternich. Le chancelier autrichien mettait ainsi la France en
demeure de choisir entre les conférences de non-intervention, et celles
où la Sainte-Alliance pourrait décider une coopération armée, entre les
puissances maritimes et continentales, entre Canning et lui.
La situation de Chateaubriand devenait chaque jour plus difficile.
Rompre avec la Sainte-Alliance, c’était perdre le profit des victoires
qu’il attendait de son entente avec le tsar. Et la suivre jusqu’en
Amérique, c’était se perdre en France. Le 5 juin 1824, les instances de
l’ambassadeur d’Autriche, Vincent, décidèrent Chateaubriand à tenter une
démarche au nom de la Sainte-Alliance auprès de Canning. Il se fit à
Londres l’avocat du Congrès que réclamait l’Espagne. Canning, deux fois
à huit jours d’intervalle, refusa de l’entendre (11-18 juin). N’était-il
pas en droit de se plaindre des contradictions du gouvernement français
qui six mois auparavant approuvait ses plans, et les désapprouvait
ensuite? «_Démarche intempestive_», disait Polignac lui-même qui avait
quitté son poste le 28 mai pour n’y être pas associé. «Il aurait fallu,
écrivait Villèle, apporter plus de réserve et n’avoir pas l’air de
dicter à l’Angleterre un ultimatum de la Sainte-Alliance.» Ce n’était ni
le rôle, ni l’intérêt de la France.
Décidés plus que jamais à s’entendre avec le cabinet de Londres, Villèle
et Polignac, incapables d’ailleurs de désavouer leur collègue ou leur
chef, prirent le parti de l’obliger à la retraite. Ils saisirent la
première occasion, une discussion d’affaires et de finances.
Chateaubriand, aigri par l’opposition que Villèle lui faisait dans son
propre ministère, lui rendait la pareille en désavouant sa politique
financière, et ses faveurs aux émigrés. Sa réserve dans les discussions
que le cabinet eut à soutenir contre les Chambres pour ses projets de
conversion ou de septennalité des assemblées parut d’autant plus une
rupture avec Villèle qu’il avait dans le conseil approuvé ces mesures.
Le prétexte fut saisi par les adversaires de sa politique étrangère qui
voulaient se débarrasser de lui: on le représenta au roi comme un
ministre indocile, un mauvais serviteur. Le 6 juin 1824, Louis XVIII lui
donnait assez durement son congé, et chargeait par intérim Villèle de la
politique extérieure. La conclusion de cette lutte intestine dans le
Cabinet en marqua le caractère et la portée. Ce n’était pas un désaccord
sur la direction des affaires intérieures qui rejetait Chateaubriand
dans l’opposition: il était en réalité vaincu par Canning, renvoyé pour
son refus d’adhérer à la politique de non-intervention, adoptée déjà par
Villèle.
Metternich crut avoir lieu d’abord de se féliciter de son départ:
n’était-ce pas lui qui prêchait la guerre aux Français, à la
Restauration, calculant avec Pozzo di Borgo les chances d’une revanche
sur le Rhin? Sa chute parut à l’Autriche comme une nouvelle victoire sur
la fièvre révolutionnaire que l’écrivain avait réussi à inoculer aux
royalistes. «Elle ne fera sensation, disait-il, qu’à Saint-Pétersbourg.»
Elle devait faire à Londres une sensation au moins égale et réjouir
Canning singulièrement. Metternich avait pensé que le ministère tory,
avec Liverpool et Wellesley, obligerait ensuite Canning comme
Chateaubriand à la retraite. «Il est au fond en lutte avec ses
collègues», écrivait-il avec confiance, s’imaginant avoir fait coup
double.
Metternich fut vite désabusé: l’opinion publique soutenait Canning. Le
ministère à qui il avait rendu la popularité ne se fût pas privé de ses
services. Torys, whigs et radicaux se réconciliaient à sa voix; son
système emprunté à l’Amérique produisait en Angleterre comme au delà de
l’Atlantique une ère de bonne entente qui lui assurait une autorité
incontestée. Lorsque le 18 juin 1824, Villèle lui adressa un désaveu des
démarches de Chateaubriand, et de la Sainte-Alliance, quand il déclara
renoncer à l’action combinée des puissances contre les colonies
espagnoles, le chancelier autrichien sentit l’étendue de sa défaite.
«Villèle, disait-il avec amertume, pose pour être de l’alliance.» C’en
était fait des Congrès où la politique autrichienne s’affirmait
victorieusement: «Personne ne veut m’entendre. Je suis en plein chaos,
comme un homme qui à l’approche du déluge se trouverait seul dans une
île déserte.» Tandis que Metternich se désolait ainsi de son
impuissance, et que le tsar maudissait une fois de plus la légèreté des
Français, le système de Canning, la nouvelle forme de Congrès qu’il
avait conçue pour satisfaire les États-Unis, et régler en paix au profit
de l’Angleterre les affaires d’Amérique, acceptée par la France, ne
rencontrait plus d’obstacles.
Tout à coup cependant des nuages passèrent au mois de juillet 1824 sur
les relations excellentes de Villèle et de Canning. Un orage qui s’était
formé depuis 1820 au Brésil menaça d’éclater à Lisbonne, et de
bouleverser la diplomatie anglaise.
Le souverain portugais qui avait fui, en 1808, à Rio de Janeiro
l’invasion française, avait été à la fin de novembre 1820 rappelé à
Lisbonne par l’émeute libérale et nationale qui mit fin à la régence
anglaise de Beresford, et au gouvernement absolu. Jean VI, réinstallé
dans son royaume, à la condition d’accepter une constitution promulguée
le 23 septembre et le 3 novembre 1821, avait eu soin de donner les mêmes
droits au Brésil qu’il avait dû quitter, le laissant à un régent, son
fils Don Pedro (22 avril, 3 juillet 1821). Les Bragance étaient plus
souples décidément, plus avisés que les Bourbons d’Espagne. Ils avaient
rencontré les mêmes difficultés, et s’en tiraient avec prudence.
Malheureusement leurs sujets, les Portugais, ne les aidèrent pas dans
cette tâche. Le Brésil, s’il était traité sur le même pied que la
métropole, ne leur paraissait plus une colonie. A la fin de l’année
1821, les Cortès de Lisbonne entreprirent de le _recoloniser_. Déjà au
mois d’avril, ils avaient invité des Brésiliens à venir siéger dans leur
assemblée; mais l’invitation formulée comme un ordre «_de se placer sous
la direction du gouvernement de Lisbonne_» valait une menace. C’était le
point de départ d’un système qui devait en octobre resserrer et rétablir
le joug du Portugal: rappel du régent, suppression de tout pouvoir
central à Rio de Janeiro, nomination de gouverneurs et de juntes dans
les provinces.
Détaché de la métropole pendant douze ans, le Brésil avait pris
conscience de son unité: on la détruisait. Au contact ensuite des colons
espagnols qui s’émancipaient, les Brésiliens avaient appris la liberté:
un parti républicain déjà très fort dans les provinces du nord et de
l’intérieur, à Pernambuc surtout, songeait et travaillait à
l’indépendance. Maladroitement, le Portugal lui fournissait une
occasion, qu’il ne laissa pas échapper, de s’affranchir et de rallier
les Brésiliens.
Il est probable que sans la présence de Don Pedro à Rio, le lien se fût
rompu immédiatement entre le Brésil et le Portugal. Mais ce prince à la
tête d’un parti que dirigeait un homme politique de valeur, José
Bonifacio d’Andrada, parti composé des propriétaires et des Portenos les
plus riches, hostiles à une république dont ils voyaient les excès et
les dangers à Buenos-Ayres, offrit aux Portugais un compromis: la
constitution du Brésil en un État relié au Portugal par l’union
personnelle, sous le sceptre des Bragance, une association, au lieu du
despotisme ou de l’indépendance. Les Cortès de Lisbonne repoussèrent
l’offre de don Pedro avec indignation, accusèrent de trahison le parti
qui le soutenait dans la province de San Paulo (juillet–décembre 1822).
La rupture désormais fut fatale: sollicité par les modérés de ne pas
abandonner la colonie à une république démocratique, le régent, après
s’être débarrassé d’une escadre envoyée pour le ramener en Europe (mars
1823), prit l’initiative de convoquer une Constituante (juin 1823). «Un
État de premier ordre ne pouvait pas, écrivit-il à son père,
accepter l’esclavage d’un État de quatrième ordre, des despotes
Lusitano-Espagnols.» Dans cette déclaration de principe, il y avait une
grande part de vérité. Les prétentions des Portugais étaient
insoutenables: leur entêtement égalait celui de leurs voisins de Madrid.
Il eut les mêmes effets. Le 13 août 1823, dans la province de San Paulo,
l’indépendance du Brésil était proclamée, confirmée à Rio de Janeiro le
12 octobre. Empereur constitutionnel, couronné le 1er octobre 1823, Don
Pedro Ier arrachait le Brésil à la Révolution, le conservait à sa
famille et déclarait la guerre aux Portugais, exclus du nouvel Empire.
Sa flotte, confiée à l’amiral Cochrane, occupait Bahia, Maranhao, Para.
Comme l’Espagne, à son tour le Portugal avait perdu l’Amérique du Sud:
sa situation intérieure lui laissait peu de ressources pour réparer
cette perte.
Le second fils du roi, Don Miguel, la femme de Jean VI, sœur de
Ferdinand VII, s’étaient mis à conspirer contre les Cortès avec l’espoir
d’être soutenus par les Français entrés en Espagne et par le peuple à
qui la Révolution de 1820 avait paru faire perdre le Brésil. Le comte
d’Amarante, qui avait combattu en 1820 les libéraux, reprit les armes en
province, fit acclamer Don Miguel par son armée (29 mai 1823). Si Jean
VI ne s’était pas déclaré contre les Cortès, il risquait de perdre la
couronne de Portugal, au moment où son fils aîné prenait celle du
Brésil. Il n’hésita point, se mit à la tête des rebelles, renvoya les
Cortès, avec l’intention d’ailleurs très arrêtée de ne pas pousser la
réaction jusqu’au bout, de la modérer en feignant de la servir. Les
ministres dont il fit choix, Palmella aux affaires étrangères, le
général Pamplona à la guerre, lui répondaient que ses intentions
seraient suivies: il annonçait une charte. Mais le parti extrême avec
qui il a dû faire alliance, appuyé sur Don Miguel et la reine, encouragé
par ce qui se passait à Madrid, ne lui rendait pas la tâche facile. Il
s’était gardé une place avec Oliveira dans le ministère. Le résultat de
toutes ces intrigues fut, en 1824, un gouvernement incohérent,
impuissant, l’anarchie dans la famille royale, dans le ministère et la
nation misérable, livrée par ses malheurs à toutes les excitations, à
tous les complots.
La querelle du Brésil et du Portugal, dès la première heure, avait été
pour l’Angleterre un grave embarras. Les partisans de l’indépendance
brésilienne, un an avant de la proclamer, avaient sollicité de Canning
(30 novembre 1822) une déclaration en faveur de Don Pedro. Une réponse
favorable exposait les Anglais à la perte de l’influence séculaire
qu’ils avaient acquise à Lisbonne; un refus pouvait compromettre les
profits qu’ils faisaient au Brésil. Canning disait vrai lorsqu’il
déclarait à l’envoyé brésilien «professer un égal intérêt pour la
prospérité des deux royaumes, commun quand ils étaient unis, égal depuis
leur séparation». Mais l’envoyé du Brésil avait espéré mieux que la
stricte neutralité entre le Portugal et le Brésil, une amitié moins
prudente, plus active. La déception des Brésiliens n’échappa point à
Canning; elle accrut son embarras.
Alors il avait imaginé une solution, à coup sûr ingénieuse.
L’Angleterre, au moment où l’Empire brésilien fut proclamé, s’offrit à
le reconnaître, si le nouvel Empereur inaugurait son règne par
l’abolition de la traite des nègres. Un pareil service rendu à la cause
de l’humanité ferait éclater le désintéressement de l’Angleterre: il lui
fournirait surtout une belle excuse auprès de l’Europe et du Portugal.
Lord Amherst, qui partait en février 1824 pour son gouvernement de
l’Inde, prit la route de Rio de Janeiro pour négocier à cette condition
la reconnaissance de Don Pedro: «qu’à ce prix, le Brésil choisît de
rester une colonie ou de devenir un État.» Peu importait à Canning que
cette mesure humanitaire parût aux Brésiliens prématurée, qu’elle fut
capable de produire dans le nouvel Empire un bouleversement des
conditions sociales et économiques. Ce serait de leur faute, après cela,
si l’Angleterre ne leur venait pas en aide: si elle les aidait, le
Portugal aurait mauvaise grâce à se plaindre.
La diplomatie de Canning ne se dépensait pas moins d’ailleurs à Lisbonne
qu’à Rio de Janeiro. Il voulait convaincre les Portugais (4 décembre
1823) de renoncer à la souveraineté du Brésil. Les raisons qu’il donnait
à Palmella étaient celles qui inspiraient alors toute sa politique en
Amérique, le besoin surtout où l’Angleterre se trouvait de favoriser
l’indépendance des colonies espagnoles pour paralyser les ambitions des
États-Unis. «Il ne pouvait risquer tout son système sur un seul point.»
Ses menaces, ses conseils, l’offre d’ouvrir une conférence à Londres, ne
persuadaient pas des hommes qui se voyaient d’avance, s’ils cédaient,
condamnés par tous les Portugais sans distinction de parti. Canning
rédigea, cependant, un projet de médiation et l’envoya à Lisbonne: «Ce
serait un déshonneur national.» Cette réponse, digne des Castillans, ne
le découragea pas: tout ce qu’il espérait, c’était gagner du temps, ne
pas déplaire au Brésil qui répétait «indépendance», au Portugal qui
répliquait «soumission». Arbitre entre ces deux puissances maritimes,
comme il l’était entre la France, les Républiques de l’Amérique et les
États-Unis, sur tous les rivages de l’Atlantique, il s’appliquait avec
patience et souplesse à dissiper des orages, dangereux seulement s’ils
éclataient.
Or, il arriva qu’à Lisbonne la trame délicate de ses négociations
faillit être brutalement déchirée par un diplomate français, ennemi juré
de l’Angleterre, un royaliste de l’école de Chateaubriand, Hyde de
Neuville. Quand il était encore ministre, et tout fier d’avoir réduit
les Anglais à subir notre intervention en Espagne, Chateaubriand avait
choisi ce député, dont les discours à la Chambre contre Canning avaient
fait sensation, estimé d’ailleurs de Louis XVIII. «Il le chargea de
disputer à Lisbonne le Portugal à l’Angleterre» (août 1823).
L’occasion paraissait bonne d’exploiter les colères des Portugais contre
la diplomatie anglaise trop favorable aux Brésiliens. «Cela va donner,
disait Chateaubriand, un bel accès d’humeur à Canning.» Dès le premier
jour, les insinuations qu’Hyde de Neuville fit au ministre de la guerre,
au duc de Subserra devenu tout de suite son ami, étaient venus détruire
l’effet de la politique anglaise. Plus Canning prêchait la modération,
plus l’ambassadeur de France prêchait la résistance, l’intransigeance.
«_Il excitait les bons Portugais_»: il annonçait avec joie que le Brésil
à la fois cesserait d’être une colonie du Portugal, et le Portugal une
colonie de l’Angleterre. Son zèle bientôt l’emporta plus loin encore.
Il dépassa ses instructions, pour offrir à Jean VI l’appui des troupes
françaises qui venaient de terminer l’expédition d’Espagne: en les
amenant à Lisbonne, le roi pourrait expédier sa propre armée au Brésil
contre les insurgés. Un Congrès réuni à Paris au nom de la
Sainte-Alliance, le même que le ministre Ofalia sollicitait alors pour
le roi d’Espagne, légitimerait cette entreprise de la France sur le
Portugal, et sur le Brésil à la fois (17 décembre 1823). Des mariages
enfin entre les Bourbons et les Bragance, celui de don Miguel avec la
duchesse de Berry, du prince de Condé avec la fille du roi scelleraient
cette entente.
Ce plan, qui se développa vers la fin de l’année 1823, renversait tous
les desseins de Canning. A la faveur de son abstention, la France
menaçait de lui dérober le Portugal et le Brésil. Seul le ministre des
affaires étrangères Palmella restait fidèle aux Anglais: il rejetait les
offres faites par Hyde de Neuville au nom de la Sainte-Alliance.
Canning, en retour, consentit à proposer aux Brésiliens la médiation de
l’empereur d’Autriche, beau-père de Don Pedro Ier. Mais le crédit de
l’envoyé de France augmentait chaque jour, avec son zèle; rien ne le
diminuait, ni l’assassinat du chef du parti français, le marquis de
Loulé (29 février 1824), ni l’émeute militaire dirigée contre le duc de
Subserra par Don Miguel. Ce prince, royaliste intransigeant, aurait dû
favoriser de Neuville, mais il se laissait circonvenir par les intrigues
anglaises et les rancunes de l’ancien régent Beresford. Le dessein des
conjurés de déposer le roi, l’énergie de Hyde de Neuville qui sauva les
ministres, protégea Jean VI et lui donna asile sur un vaisseau anglais,
perdirent Don Miguel qui fut exilé (13 mai): la France eut plus de
crédit que jamais.
Le gouvernement français applaudit à la décision et au succès de son
envoyé. L’un des derniers actes de Chateaubriand au ministère fut de
féliciter son ami et pour sa peine de lui donner carte blanche (24 mai
1824). Ce fut un motif de plus pour Villèle de forcer l’écrivain à la
retraite. Mais il était trop tard pour retenir Hyde de Neuville. «Nous
sommes trop timides avec les Anglais», écrivait-il de Lisbonne le 30
mai. Et, joignant l’acte au précepte, l’envoyé de France régla tout pour
faire entrer des Français à Badajoz. Il s’y prit fort adroitement: il
avait conseillé à Jean VI de solliciter le concours de troupes
anglaises, espérant que cette demande ne serait pas suivie d’effet et
justifierait l’exécution de son plan. Canning reçut cette proposition,
au moment où il se croyait assuré de la France: Hyde de Neuville avait
engagé le cabinet malgré lui. Il était maître de Lisbonne, si les
Anglais n’y venaient point. Et s’ils y venaient, ce pouvait être avec
Villèle une rupture qui déconcertait tout le système de la
non-intervention. Canning essaya de faire accepter une demi-mesure,
l’envoi de troupes hanovriennes. Elle fut à Paris très mal accueillie:
pendant quelques jours les deux cours furent à deux doigts d’une rupture
(3-10 juillet 1824). Toute l’habileté de Canning ne l’aurait pas
empêchée, si la France et Polignac à Londres n’avaient pas désavoué Hyde
de Neuville, blâmé ses audaces, et laissé la place libre à l’Angleterre.
Au mois de septembre, A’Court, l’adversaire toujours résolu de la France
dans la péninsule, passa en Portugal, exigea de Jean VI le renvoi de ses
ministres, le duc de Subserra «de cœur tout français». Hyde de Neuville
livra auprès du roi une dernière bataille: mais Villèle le rappela
d’autorité (décembre 1824). La crise se terminait à l’avantage des
Anglais par la démission de Subserra (15 janvier 1825).
Elle avait cependant duré six mois, pendant lesquels l’entente des deux
cours fut soumise à une rude épreuve. Hyde de Neuville avait ainsi
prolongé la résistance et la politique de Chateaubriand après sa
retraite. Dans l’ensemble, pour Canning, depuis le jour où Polignac lui
avait apporté l’adhésion de Villèle à son système, c’était une année
perdue. Louis XVIII était mort le 16 septembre 1824: le changement de
règne avait encore apporté de nouveaux retards. Le Congrès que Canning
aurait rêvé de réunir à Londres, retardé de mois en mois, risquait, au
train dont les choses allèrent en Amérique en 1824, de n’avoir plus ni
autorité, ni effet.
Un autre Congrès, d’un caractère tout différent, et d’une portée
considérable, était annoncé à la fin de 1824 pour le milieu de 1825; un
Congrès exclusivement américain. L’idée en était venue à Bolivar, après
ses dernières victoires dans le Pérou et le Haut Pérou (Ayacucho, 1824).
Le _Libérateur_ de l’Amérique du Sud devait songer à en être
l’organisateur: constituer des États-Unis, au Sud comme au Nord, devint
alors son rêve et son objet. Il disposait d’une partie considérable de
ces États: il s’adressa à la République Argentine, au Brésil, au
Mexique, les invitant à envoyer des délégués à Panama. Le lieu avait été
choisi à dessein, à la jonction des deux Amériques, pour que les députés
de l’Union du Nord pussent y venir affirmer la doctrine de Monroë, et
contribuer de leur autorité, de leur exemple à l’établissement de
l’Union du Sud. Des négociations engagées entre Bolivar et le nouveau
Président des États-Unis, Quincy Adams, laissaient prévoir le succès de
ce grand Congrès américain, l’exclusion définitive de l’Espagne, de
l’Europe elle-même du Nouveau Monde. Le danger que Canning avait voulu
prévenir, par une entente des nations maritimes, devenait menaçant. Aux
Congrès de la Sainte-Alliance européenne allait s’opposer le Congrès
américain de la non-intervention: l’Angleterre n’aurait pas le temps de
former à Londres, aux limites de l’Europe et du Nouveau Monde, le
Congrès maritime, destiné à empêcher cette rupture irrémédiable.
Alors Canning résolut de renoncer à ces conférences, pour réaliser sans
tarder son système. Il annonça au Parlement l’intention de reconnaître
le Mexique, la Colombie, la République Argentine (janvier 1825); cette
initiative pourrait déplaire à l’Europe, mais elle était nécessaire à
l’Angleterre: «Nous froisserons bien des intérêts, nous causerons bien
des colères, mais nous aurons gagné la partie: le repos de l’Europe ne
sera pas troublé!» C’était une partie scabreuse que jouait en effet
l’homme d’État anglais: elle pouvait le perdre ou le consacrer.
A Londres même, Metternich avait d’abord excité contre lui tous ses
collègues du cabinet, Wellington, Peel, Westmoreland, lord Eldon, les
torys alarmés de ce qu’ils considéraient comme une rupture décidée avec
leur politique et leurs alliances antérieures. Le roi lui-même, Georges
IV, servait leur résistance et s’efforçait d’arrêter Canning (9 janvier
1825). L’autorité de lord Liverpool, satisfait et certain de la
popularité que Canning avait rendue au cabinet tory, le soutint à cette
heure décisive. Le ministère passa outre aux menaces de l’Autriche; il
approuva les traités de commerce négociés ou déjà conclus avec les États
américains, préfaces d’une reconnaissance officielle (février 1825).
Contre ces colères et ces intrigues, la grande ressource de Canning fut
surtout son adresse à escompter, à ménager le consentement du cabinet
français. Qu’avait-il à craindre des puissances continentales, si la
France n’appuyait pas leurs réclamations? Nul besoin d’un Congrès, si
elle lui donnait carte blanche. L’attitude de Villèle dans les affaires
du Portugal l’encourageait à espérer la même condescendance. Après
quelques regrets «qui s’évaporèrent en paroles», Villèle, le 1er février
1825, chargeait en effet Polignac de la déclaration suivante:
«L’Angleterre a plus d’intérêts que nous à l’émancipation des Américains
du Sud.» Il la laissait libre de les sauvegarder à sa guise.
De la politique étrangère, Villèle se faisait une tout autre idée que
Chateaubriand. «La France, disait-il, n’est pas dans une situation
simple; elle a un pied sur terre, et l’autre sur mer, pas assez forte
pour résister à l’Angleterre sur mer, ni pour lutter sur le continent
avec l’alliance formidable qui y existe. Que doit-elle faire? défendre
son honneur et sa sûreté, renoncer à la prétention d’imposer aux autres
des lois que nous ne sommes pas en mesure de faire exécuter, et
attendre.» Rien ne ressemblait moins à l’initiative hardie, presque
révolutionnaire, conseillée et pratiquée par Chateaubriand, que ces
calculs et cette réserve conformes peut-être à la prudence et à la
sagesse. Rien ne pouvait mieux servir Canning que ce recul des ambitions
et des exigences françaises. C’était l’adhésion volontaire, ou
contrainte, de toute l’Europe à ses desseins. Il avait le champ libre en
Amérique.
Au mois de mars 1825, assuré de la cour de Portugal, il envoyait à
Lisbonne sir Ch. Stuart, qui arrachait le consentement du roi à la
reconnaissance du Brésil (13 mai 1825). Pour ménager l’amour-propre
portugais, Jean VI aurait voulu rester du moins le premier empereur en
titre des Brésiliens. Cette concession que deux ans plus tôt il eût
obtenue lui fut refusée: l’Angleterre, pour se créer des droits sans
réserve à la gratitude du Brésil, obtint même que son agent sir Ch.
Stuart eût l’honneur de porter à Rio de Janeiro la bonne nouvelle de la
capitulation de la Métropole. Il y arriva en juillet 1825, accueilli
triomphalement, chargé par le roi de Portugal de proclamer
l’indépendance du Brésil (29 août 1825). Deux mois après le nouvel
Empire, reconnu par l’Angleterre, lui accordait des avantages
commerciaux de premier ordre et promettait d’abolir la traite des nègres
(10 octobre 1825).
Le commerce, le crédit de la Grande-Bretagne auprès de tous ces États
nouveaux se ressentirent aussitôt de l’initiative que Canning avait su
prendre, de son art et de son audace tout ensemble. Bientôt les Anglais
se virent en possession des mines du Mexique et de la Colombie. Le Pérou
qui n’exportait pas 30 000 francs de marchandises en Espagne, en fit
passer pour plus de 30 millions à l’Angleterre. En peu de temps, 3 000
Anglais s’installèrent à Valparaiso. Le port de la Plata, Buenos-Ayres,
celui de l’Uruguay, Montevideo expédièrent à Londres pour plus de vingt
millions de dollars en laines. Et dans tous les ports du Sud, le chiffre
total des opérations commerciales s’éleva jusqu’à 220 millions de
francs, un chiffre qui avant représentait les transactions de l’Espagne
avec l’Amérique en général. Lorsque un an après, le 12 décembre 1826,
Canning vint triomphalement annoncer au Parlement le succès de sa
politique, il parla de la liberté procurée à des peuples nouveaux: «Je
les ai appelés à la vie.» Il parla surtout de ce monde colonial ouvert à
l’Angleterre: «Mes paroles, dit-il, auront pour les oreilles et les
cœurs anglais un son dix mille fois plus agréable que la nouvelle de
n’importe quel succès politique.» Il y a en effet des victoires
pacifiques, qui valent pour des Anglais largement les plus nobles
causes, les plus beaux faits d’armes: c’était une de ces victoires que
le système de Canning leur avait procurée. Après les profits de
l’Autriche, ceux de l’Angleterre, plus solides, plus lucratifs.
Le ministre anglais ajoutait: «J’ai réglé la balance entre l’ancien
monde et le nouveau.» Par là il marquait la portée plus haute, plus
large, véritablement européenne de sa politique. «La reconnaissance des
colonies espagnoles, a dit l’annaliste Lesur à cette époque même, est un
des actes les plus mémorables des temps modernes.» Elle a réglé en effet
le rapport des deux mondes et apporté à l’Europe trop attachée à ses
querelles intérieures la solution d’un problème redoutable pour son
avenir.
Le Congrès européen à qui Canning avait voulu soumettre ce problème
s’était trouvé retardé, tandis que s’annonçait celui de Panama. Mais à
son tour le Congrès de Panama fut renvoyé jusqu’au 22 juin 1826. Quand
il s’ouvrit, par l’enthousiasme des Américains du Nord et du Sud on put
voir que la doctrine de Monroë s’était propagée du Saint-Laurent à la
Plata: c’était l’intervention effective des États-Unis dans le continent
du Sud, préparée, réglée par le système américain de la
_non-intervention_, le recul de l’Europe en deçà de l’Atlantique.
Celle-ci s’en apercevait, un peu tard. «Quel sera le Congrès européen
qu’on opposera à celui de Panama?» demandaient les journaux en France
(juillet 1826). «Mon sang se fige à la pensée que la République des
païens de l’Amérique va devenir l’idéal suprême», écrivait Gentz à
Adolphe Muller. D’une côte à l’autre de l’Atlantique des cris de guerre
s’échangeaient entre «la Sainte-Alliance de la liberté et la
Sainte-Alliance des despotes».
En n’attendant pas ces extrémités, l’Angleterre avait pris pied depuis
1825 dans l’Amérique du Sud. Son influence à Rio de Janeiro, à
Buenos-Ayres, empêcha le Brésil et la République Argentine de se faire
représenter au Congrès de Panama, comme ils l’avaient promis. Les riches
commerçants de ces villes avaient tout intérêt à ne pas provoquer
l’Europe: ils en vivaient. La Colombie, le Guatemala, le Mexique et le
Pérou se trouvèrent ainsi réduits à un Congrès incomplet que les fièvres
dispersèrent dès le mois de septembre.
Même aux États-Unis, un grand parti d’opposition, excité par
l’Angleterre, se forma contre le gouvernement et blâma son adhésion au
Congrès de Panama. L’un des principaux motifs de cette résistance fut la
crainte que ce Congrès ne favorisât les entreprises communes de la
Colombie et du Mexique sur les îles de Cuba et de Porto-Rico. L’esprit
de conquête amenait déjà les deux Amériques à se séparer avant de s’être
unies. Le 4 mars 1826, après cinq mois de débats, l’Union affirma son
intention formelle «de ne contracter avec aucune nation aucune alliance
ni offensive, ni défensive». C’était la guerre avec l’Europe désormais
éloignée, les ambitions de l’Amérique du Sud neutralisées par celles des
États-Unis. En se déclarant pour la politique de non-intervention,
Canning l’avait mieux enchaînée que l’Europe et la Sainte-Alliance par
une hostilité trop déclarée. La paix était assurée; le vieux monde
préservé de l’orage qui l’avait menacé si rudement dans ses intérêts,
dans sa vie même.
Le grand mérite de l’homme d’État anglais avait été de voir, avant tout
autre, l’étendue de cet orage, sa puissance presque fatale, ses limites
aussi. Les victoires de Bolivar ne l’avaient pas aveuglé sur la
fragilité de son œuvre. Le _Libérateur_ avait dû recourir, comme tous
les généraux qui détruisirent la domination espagnole à la force, à
l’alliance brutale avec les indigènes, les gens de couleur. Dans la
guerre et par sa volonté, l’union des races s’était imposée. Dans la
paix, elle redevint aussi malaisée qu’elle l’avait été aux premiers
temps de la révolte. Les indigènes réclamaient leur salaire et
l’obtinrent: la Colombie, le Vénézuéla firent d’eux des citoyens, des
propriétaires (juillet 1821); le Pérou leur distribua des terres et des
droits. Outre que l’embarras était grand de gouverner avec ces hommes
tenus si longtemps à l’écart de la civilisation, livrés d’avance à
toutes les dictatures, les Européens réclamaient une part d’influence
égale à leur supériorité. En Colombie même, où Bolivar était si
puissant, les bourgeois de Bogota, le vice-président Santander
organisaient contre lui et son œuvre trop favorable aux indigènes la
résistance. Pendant le Congrès de Panama même, le général Paez sépara le
Vénézuéla de la Colombie pour le rendre aux Espagnols de Caracas et de
Valencia (novembre 1826). Bolivar fut réduit, pour défendre son
autorité, à des coups d’État perpétuels.
En faisant son pouvoir instable et violent, cette lutte des races
momentanément unies contre l’Espagne condamnait aussi ses projets de
fédération américaine.
Si le Brésil et la Plata refusèrent leur concours au moment décisif, ce
fut surtout parce que les colons, les blancs, cultivés et riches de ces
provinces, menacés par la poussée des races indigènes, ne voulaient pas
de la politique pratiquée au Pérou et en Colombie. «Pour consolider la
puissance de la bourgeoisie des blancs, ils avaient, au contraire,
escompté l’émigration européenne.» «Dites adieu à la domination de vos
ancêtres, misérables débris de la race primitive», disait un Argentin
qui appelait d’autre part les colons d’Europe. Il est remarquable encore
que l’opposition de l’Union américaine au Congrès de Panama se recruta
surtout parmi les propriétaires, les orateurs de la Virginie, les
politiques des États du Sud. Un accord avec Bolivar leur parut une
menace de l’émancipation des nègres dans les Antilles, bientôt dans
leurs domaines. Intérêts et préjugés de race, à Washington comme à
Buenos-Ayres, déterminèrent la résistance de la moitié au moins des
États-Unis. «Je voudrais voir les députés que nous recevrons de ces
pays-là, dit le sénateur de la Virginie, M. John Randolph, quel sera
leur caractère, _quelle est leur couleur_.»
Ainsi, le grand problème qui devait quarante ans plus tard compromettre
l’Union du Nord, se posait déjà pour rendre impossible l’Union des deux
continents. On ne s’entendait pas sur le sens à donner à la formule de
Monroë: «L’Amérique aux Américains.» Qu’était-ce que les Américains,
Européens établis dans le Nouveau-Monde, ou habitants de l’Amérique en
général? Plus d’une guerre civile au nord et au sud des Antilles devait
encore surgir de ce débat, avant que l’Europe eût à redouter une
déclaration de guerre générale de toutes les Républiques échappées à son
joug. C’étaient ces germes de discorde que Canning avait su reconnaître
et développer. Sa diplomatie avait ruiné le Congrès de Panama: écoutée à
Washington, à Rio-de-Janeiro, à Montevideo, parce qu’elle flattait les
aspirations des peuples et des gouvernements, elle précisa les rivalités
et les haines qui les divisaient. Intervention pacifique et adroite qui
valait mieux que l’intervention brutale recommandée par la
Sainte-Alliance de 1818 à 1826. L’exemple de l’Espagne aurait pu
instruire l’Europe: là où elle avait opposé aux blancs les gens de
couleur, exploité les haines de races, sa domination n’avait pas été
détruite. Elle disparut pour jamais, quand ses violences eurent réuni
tous ses sujets dans les camps de Saint-Martin et de Bolivar. Si la
Sainte-Alliance avait réussi à déterminer une croisade européenne contre
l’Amérique, Bolivar fût devenu à Panama le champion accepté par tous
d’une croisade contre l’Europe. Les violences, que Canning réussit à
prévenir, auraient certainement causé la ruine de toutes les puissances
coloniales au delà de l’Atlantique. C’est en ce sens que peu de temps
avant sa mort celui-ci pouvait s’applaudir avec raison d’avoir rétabli
l’équilibre entre l’ancien monde et le nouveau. Le triomphe de sa
politique était une belle victoire, non seulement pour l’Angleterre,
mais pour l’Europe.