L’INDÉPENDANCE DE LA GRÈCE

Le réveil du peuple grec, en 1821, fut beaucoup moins, à trente ans de

distance, un résultat de la propagande révolutionnaire qu’un effet de la

lente désorganisation de l’empire turc. En dépit des efforts que fit

Sélim III au prix de sa vie pour corriger le mal, l’anarchie perdait la

Turquie. Depuis le début du siècle, les souverains et les États la

guettaient comme une proie, qu’ils ne s’accordaient pas d’ailleurs à

s’entrepartager. Cette rivalité, qui avait protégé les Ottomans contre

les entreprises de Napoléon ou d’Alexandre Ier leur donnait peut-être

l’illusion de la résistance et de la durée. Aux premiers efforts de la

Grèce, l’illusion se dissipa.

Ce qu’un ministre turc disait de la Porte au dix-huitième siècle, quand

il comparait son état intérieur à celui d’une République ayant les

apparences du despotisme, était devenu de plus en plus fondé; aux mains

des janissaires, la Turquie, nominalement soumise au Sultan, constituait

une sorte de république féodale qui se morcelait chaque jour. On se fait

des janissaires une idée incomplète et fausse, si l’on ne voit en eux

que la troupe de la capitale, instrument des révolutions sanglantes du

Palais. Les _janissaires_ s’étaient répandus dans tout l’Empire, où ils

possédaient des fiefs héréditaires, défiant l’autorité des Pachas,

écrasant les indigènes de corvées et d’impôts. Une vaste organisation,

dont les moines mendiants de l’Islam, les Bektaschi étaient les

intermédiaires, reliait cette féodalité provinciale aux janissaires de

Constantinople, recrutés, depuis que les vrais soldats étaient installés

dans les provinces, parmi les vagabonds, vivant de rapines, au service

des ulémas qui les payaient, prêts à s’insurger au premier appel.

En outre, au temps de la conquête, l’aristocratie chrétienne, en Bosnie,

en Bulgarie, en Albanie s’était convertie à l’Islam pour garder ses

propriétés, ses privilèges, son autorité sur les populations indigènes.

Ces deux sortes de gens, janissaires et chrétiens convertis, formaient

ainsi une féodalité guerrière, qui avait sa juridiction spéciale, son

indépendance vis-à-vis des sultans réduits à trembler devant elle dans

leur propre capitale. Contre eux elle s’appuyait encore sur une autre

aristocratie, religieuse celle-là, aux ordres du mufti de Stamboul élu à

vie par elle, sur les _Ulémas_, maîtres de la justice et de la

législation qu’ils administraient comme des charges héréditaires, plus

puissants, plus redoutés que les ministres et le grand vizir lui-même.

C’était en cet état que les Turcs passaient de la vie nomade, des

habitudes primitives de la migration et de la croisade à la vie

sédentaire, à l’occupation des pays de l’Empire, et se débandaient au

milieu de cette transition pourtant nécessaire.

Pour rallier leurs sujets, autour d’un pouvoir central qui en droit

n’avait pas cessé d’être fort, les Sultans avaient dû faire appel aux

gouverneurs provinciaux, _pachas et ayans_ des villes. Mais leur

concours était onéreux et devait l’être: achetant pour une année

seulement leur charge avec l’aide de banquiers arméniens, et pour de

grosses commissions, obligés de payer de forts tributs à chaque

renouvellement, exposés, s’ils étaient riches, aux intrigues du sérail,

s’ils étaient pauvres, à la destitution, ces agents pillaient le trésor,

gardaient les revenus de la province, se donnaient de petites armées,

intriguaient autour du Palais de peur d’être victimes. Enfin, comme

l’aristocratie qu’ils devaient gouverner était fière, indépendante,

toujours en révolte ou en complot avec les ulémas, pour lui résister et

la dominer, les gouverneurs travaillaient à se constituer de grands

domaines, de véritables souverainetés: ainsi le pachalik de Scutari aux

mains de Kara-Mahmoud en 1786; celui de Widdin pour Pasvan-Oglou vingt

ans après; celui de Janina pour Ali; la vice-royauté d’Égypte, en 1811,

pour Méhémet-Ali; celle de Routschouk pour Baraïcktar; ainsi les

domaines que se taillèrent en Asie les familles de Tschapvan-Oglou, de

Kara-Osman, en Valachie les hospodars, en Serbie Milosch (1808). Car il

faut remarquer que ces fonctionnaires, comme les féodaux et les

sous-gouverneurs de districts et de villes n’étaient pas toujours des

musulmans, mais souvent des chrétiens convertis ou non.

Ainsi le pouvoir du Sultan ne se maintenait plus dans les provinces que

par l’opposition et les rivalités des janissaires et des pachas. S’il

voulait ou reprendre la tradition de la guerre sainte, ou organiser

l’État pour la paix, il était impuissant contre les janissaires et les

ulémas, dont la résistance, les intérêts précipitaient la ruine de la

Turquie. Il se trouva vers la fin du dix-huitième siècle plus désarmé

encore contre les pachas dont la politique réalisa dans leurs provinces

ce qu’il ne pouvait lui-même accomplir. Dès que certains gouverneurs

réussirent à vaincre et à absorber les féodaux de leur ressort, l’Empire

se morcela. Le partage sur lequel l’Europe n’avait pu s’entendre,

s’accomplissait de lui-même au profit des serviteurs mêmes de la Porte.

Ce que Napoléon n’avait point obtenu se trouva en 1820 réalisé sur place

par des hommes nouveaux qui se vantaient de s’être mis à son école.

En Épire, Ali, après avoir soumis les possesseurs de fiefs turcs et les

beys, ses pareils, était vite devenu un chef d’État plutôt qu’un

gouverneur. Il avait réuni entre ses mains tous les pouvoirs, justice,

finance, armée. Il exigeait de ses agents l’obéissance qu’il refusait à

son chef nominal. Pour s’ouvrir un accès à la mer, il combattit les

Français, les chassa de Prevesa et de Butrinto, s’installa dans le pays

des Souliotes, à Parga, sur le golfe de Corinthe (1803-1813). L’État

qu’il constituait ainsi fut un État moderne, appuyé sur une armée que

des instructeurs formaient à l’Européenne, pourvu d’écoles, destiné à

s’enrichir sous la direction d’ingénieurs français par l’industrie et le

commerce.

En Égypte, un autre Albanais reprenait, pour accomplir une œuvre

semblable, la tradition française, de plus près encore, et s’inspirait

des leçons de Napoléon. Méhémet-Ali, après avoir conspiré avec les

mamelucks contre le pacha d’Égypte, Chosrew-Pacha, qu’il remplaça

(1806), détruisit à son tour l’aristocratie locale des beys (1811). Par

cette manœuvre, maître de l’Égypte comme Ali de l’Épire, il l’organisa

aussi fortement. Une centralisation étroite qui lui répondait du zèle de

ses agents, de l’obéissance aveugle de ses sujets, une armée encadrée,

exercée par des Français, de Selves et Marin, pourvue d’une bonne

artillerie, une flotte enfin, assuraient au pacha d’Égypte

l’indépendance, la souveraineté complètes. Il en disposa intelligemment:

il créa des écoles, des hôpitaux, ouvrit des canaux, renouvela

l’agriculture dans la vallée du Nil, despote cruel d’abord, mais, comme

on eût dit au dix-huitième siècle, despote éclairé, vrai créateur

d’État.

C’est de cette époque aussi que date l’État serbe, obtenu, quoique avec

des apparences différentes, par les mêmes moyens. Fils de paysan serbe,

Miloch Obrenovitch, enrichi par l’industrie de son frère Milan, s’était

élevé au rang d’abord des seigneurs chrétiens qui entretenaient les

meilleures relations avec les beys musulmans, puis des fonctionnaires

turcs, lorsqu’il devint Knaz de Rudniz. Un instant il eut l’idée de

soulever les Serbes, et vainqueur à Takovo en 1815 réussit d’abord. Mais

le sentiment de sa faiblesse, devant les Turcs qui se préparaient à

l’accabler, lui inspira vite une tout autre politique. En se déclarant à

Belgrade vassal du Grand Seigneur, il obtint de la Porte une sorte de

lieutenance sur la Serbie qui lui appartint comme un domaine princier.

La justice, les finances, l’armée lui furent presque totalement

confiées; les Serbes soumis au point qu’il pouvait faire arrêter en

pleine assemblée de la Skuptchina le président, P. Moler, puis l’évêque

Niktschich, et les livrer aux vengeances du pacha de Belgrade. Rien ne

lui résistait, pas même le parti du héros de l’indépendance, Kara

Georges. La délégation de pouvoir qu’il avait reçue du sultan lui

servait à réduire entièrement l’aristocratie serbe. Les vœux de la

nation, à qui il procurait une première monarchie indigène,

l’autorisaient à s’affranchir de la hiérarchie ottomane. D’une façon

moins généreuse, plus brutale et plus insidieuse à la fois, mais plus

durable que les chefs de la Serbie révoltée en 1808, Miloch Obrenovitch,

à partir de 1818, fondait, dans l’enceinte de l’empire turc, une

dynastie et un État.

Au delà du Danube, les hospodars, phanariotes des provinces roumaines

avaient tenté depuis la fin du dix-huitième siècle une œuvre analogue.

Ils y étaient venus, au même titre que les autres gouverneurs dans

toutes les provinces de l’Empire. Riches, influents à Constantinople,

ils s’étaient fait donner, en les payant fort cher, les gouvernements de

Moldavie ou de Valachie, lorsqu’au dix-septième siècle les Turcs avaient

repris aux Roumains le droit de nommer leurs chefs indigènes. Installés

à Jassy, quand la capitale sainte, Targowitz était délaissée, les

Phanariotes, Cantacuzène, Mavrocordato, Kallimachi, ne pouvaient qu’être

odieux à des peuples pour lesquels ils représentaient le joug de

l’étranger et de l’Infidèle. On eût dit que par leurs exactions et des

trafics de toute sorte, ils voulaient se faire encore plus haïr. Mais un

jour l’un d’eux, Alexandre Ypsilanti, imagina de chercher au contraire

une ressource dans l’affection de ses administrés contre les sultans. Il

rêva de se constituer ainsi une province durable. Le traité de Jassy

confirma cette politique et donna un pouvoir de sept années aux

hospodars. Et l’on vit alors le fils d’Ypsilanti, Constantin, appelé

tour à tour en 1802 et en 1806, au gouvernement de la Valachie et de la

Moldavie. Entre ces Phanariotes et leur peuple il y avait un lien, la

religion grecque, des intérêts et des sentiments communs contre le

musulman.

Cependant l’œuvre demeura fragile, parce qu’elle ne reposait point comme

en Serbie sur des souvenirs nationaux, comme en Égypte sur une

organisation solide de l’État et de l’armée. Aux yeux des Roumains, les

cours de Bukarest et de Jassy étaient des colonies grecques, dirigées

par le métropolitain Ignatios, ouvertes depuis la Révolution française

aux idées d’émancipation nationale par des lettrés, Anthymios Gazis,

fondateur du _Mercure savant_ (1811), et surtout par Rhigas, l’ami

d’Alexandre Ypsilanti, le disciple de la France en Orient. Quant à la

force, les Grecs du Danube l’avaient cherchée dans une ligue formée de

tous les chrétiens des Balkans, définitivement constituée à Odessa en

1814, l’_Hétairie_, dont la puissance dépendait surtout du concours de

la Russie. Pour affranchir les provinces roumaines, les chefs de

l’Hétairie comptaient moins sur les populations de ces provinces qu’ils

méprisaient que sur les tsars. Ce fut la grande erreur et la cause de

l’infériorité des Ypsilanti lorsqu’ils engagèrent en 1820 la lutte

décisive contre les Turcs.

Ainsi l’empire ottoman s’en allait par morceaux: sur toutes ses

frontières des provinces se détachaient: Égypte, Épire, Serbie,

Valachie, Roumanie; des États se constituaient qui, à peine nés,

s’agrandissaient de nouvelles provinces encore, l’Égypte de l’Hedjaz,

pays des Wahabites, soumis par Méhémet-Ali en 1818; l’Épire, de la Grèce

et de la Morée. Et ce n’était point un mal passager: les chefs de ces

États détachés de l’Empire travaillaient à consolider par l’hérédité le

pouvoir viager qu’ils avaient su s’attribuer: Ali de Janina réservait sa

succession à son fils installé en Morée; Méhémet-Ali s’était préparé un

successeur digne de lui, Ibrahim. Et, dans le Nord, Milosch et Ypsilanti

constituaient déjà comme des dynasties nationales. Sans aucune atteinte

du dehors, au bout de trente années d’une paix que l’Europe avait à

peine troublée, les Turcs étaient obligés d’abandonner leurs frontières,

leurs domaines. Leur impuissance à s’organiser éclata, au moment précis

où leurs chefs firent des efforts désespérés pour regagner le temps

perdu.

Ce fut alors, en effet, que leur empire eut peut-être la meilleure

direction qu’il ait eue jamais, des sultans préoccupés de leurs devoirs,

soucieux de leur tâche, Sélim III (1792-1808), Mahmoud II (1809-1839);

des grands vizirs, actifs, entièrement dévoués au relèvement de la

Turquie, Hassein-Pacha, Baraïcktar, Kurchid-Pacha. Le mal qu’ils

voulurent corriger était si profond, si ancien, qu’ils l’aggravèrent en

essayant d’appliquer des remèdes énergiques. Le démembrement de la

Turquie se précipita, lorsque Mahmoud II résolut de reprendre et de

reconstituer son autorité.

Il avait d’abord réussi, de 1813 à 1818, après la paix de Bukarest qui

lui avait restitué les provinces danubiennes, à réduire en Asie les

gouverneurs, les Tchapvan-Oglou, les Kara-Osman. Au mois de février

1820, il entreprenait résolument une plus grande tâche, la lutte contre

Ali de Janina, devenu _romili valici_, presque souverain maître de toute

la Turquie européenne par ce titre qui lui donnait le troisième rang

dans l’Empire. L’étendue, la difficulté de cette entreprise

déterminèrent une crise qui rouvrit, lorsque l’Europe s’appliquait à la

retarder, la question d’Orient. Mahmoud réunissait en Macédoine, en

Thrace, en Thessalie, une grande armée, envoyait une flotte sur les

côtes de l’Épire: il lui fallut six mois pour être prêt (juillet 1820).

Ali profita de ce délai pour organiser sa résistance. Il fit appel aux

Grecs et s’offrit à eux comme le chef d’une croisade nationale. L’appel

et la prétention étaient singuliers de la part du despote brutal qui

avait cruellement chassé les Souliotes de leur pays. Les généraux turcs

n’eurent pas de peine à détourner de lui les Grecs du Pinde, à

s’attacher Botzaris et les Souliotes. Avec leur concours, Ismaïl-Pacha

s’empara de Janina, de Parga, de Prevesa (septembre 1820). Mais il leur

marchanda le salaire après la victoire: à un second appel d’Ali

(décembre 1820), vaincu et humilié, plus traitable, les chrétiens

mécontents se tournèrent de son côté. Le 11 février 1824, l’insurrection

grecque était proclamée à Patras, et s’étendait assez vite au nord en

Elide, au sud en Morée (avril).

Voilà la nation hellène en armes, avant qu’officiellement, pompeusement,

le chef de l’Hétairie, Alexandre Ypsilanti, n’eût sur les frontières du

Pruth appelé au combat les descendants de Miltiade et de Thémistocle (7

mars 1821). Sans doute, depuis le milieu de 1820, l’Hétairie avait dans

ses conseils agité le projet d’une insurrection, et dans les montagnes

de Morée des échos de ces délibérations étaient parvenus. Mais en

réalité, c’était l’occasion qui avait déterminé les montagnards grecs,

sollicités par le sultan et son rival, «à agir par eux-mêmes et pour eux

seuls», selon le programme tracé par le primat de Patras, Germanos, à

l’assemblée du mont Érymanthe (18 mars 1821). Rien ne ressemblait moins

aux créateurs, aux fondateurs de l’Hétairie, aux Ypsilanti, Capo

d’Istria, Soutzo, Callimachi, que ces rudes soldats de la première

heure, réserve de l’hellénisme, préparée à toutes les escarmouches,

depuis le jour où les Turcs avaient cessé d’enrôler dans leurs armées

les enfants des chrétiens. Le type de ces hommes a été l’un de leurs

chefs, Kolokotronis, qui a laissé de curieux mémoires où se peignent ses

pareils: _Klephtes_, affranchis des Turcs depuis le seizième siècle dans

les montagnes de Morée ou de l’Olympe, _corsaires_, qui inquiètent leurs

flottes à l’abri des îles ou des baies du Péloponèse; _armatoles_,

chargés de faire pour les sultans contre leurs frères la police du pays

et la faisant à leur manière qui ne différait guère des procédés de

leurs adversaires, brigands et gendarmes tour à tour, et, dans les deux

cas, à peu près rois de leurs montagnes. Ils ont écouté les appels des

Russes en 1770, ceux de la Révolution, de Napoléon en qui ils ont vu le

dieu de la guerre. Mais c’est la religion surtout, plus que les

doctrines nouvelles ou les conseils de l’étranger, qui a tenu leur

patriotisme en éveil: ils n’étaient ni des savants, ni des philosophes,

mais des croyants habitués dans leur longue lutte contre l’Islam à

compter sur la Providence, la protection de la Vierge et les occasions

qu’elles devaient leur fournir.

Tout autre est l’Hétairie, telle qu’elle apparaît définitivement

constituée à la veille de la lutte. Créée par les élèves, inspirée par

les doctrines de la Révolution française, par l’apostolat de Rhigas et

de Coraï en terre étrangère, à Bukarest, à Odessa, à Moscou même, elle a

pris dans les Balkans un rôle, un caractère cosmopolite. Son programme,

c’est «l’union armée des chrétiens de l’Empire», l’expulsion des Turcs

d’Europe par le soulèvement général des races indigènes. Ses moyens

d’action, ce sont surtout les ressources qu’elle attend de l’étranger,

des Philhellènes recrutés par sa propagande, de la Russie surtout. Ses

chefs, Capo d’Istria, Ypsilanti, sont des serviteurs d’Alexandre Ier:

pour la diriger, ils n’ont pas quitté l’armée ou la diplomatie russes.

Ce caractère cosmopolite est encore plus accentué dans la société des

_Philomuses_, création savante des étrangers qui viennent à Athènes

retrouver la Grèce antique, servir la Grèce moderne, intéressent à son

sort l’aristocratie et les souverains européens et offrent aux Hellènes

des îles et de la Méditerranée, enrichis des dépouilles du commerce

français en Orient, cultivés et patriotes, l’aide de l’Europe.

Quand les Hétairistes prirent les armes, leurs visées étaient aussi

larges que leur programme: avec le concours des chrétiens de l’empire,

ils devaient détruire la flotte turque, les arsenaux du sultan. «Les

Turcs effrayés, s’écriait l’un d’entre eux, gisent effrayés à

Constantinople, sur un volcan prêt à les engloutir.» En réalité, les

secours qu’ils attendaient des sujets du Sultan leur manquèrent: ils

avaient décidé de prendre pour centre d’attaque les provinces roumaines,

au lieu de se relier, comme le conseillaient certains membres de

l’Hétairie, plus clairvoyants, Paparrigopoulos, Dicœos, à l’insurrection

de Morée. Ils comptaient plus sur les princes chrétiens du Nord que sur

les pauvres montagnards du Sud: Michel Soutzo mit deux mois à se décider

pour eux et ne se décida que par la menace. Et quand il l’eut fait, on

vit la faiblesse de ces deux gouvernements phanariotes, étrangers au

peuple qu’ils prétendaient affranchir. Les appels de l’Hétairie aux

Daces furent sans effet. Les Hétairistes se défiaient des Roumains et ne

les admettaient point à leurs conseils. Les Valaques se soulevèrent,

mais pour se grouper autour d’un de leurs concitoyens, Théodore

Vladimiresco, qui leur promit surtout de les affranchir des Phanariotes,

et entra en correspondance avec les Turcs à l’arrivée des hétairistes

(avril 1821).

Si Miloch Obrenovitch l’avait voulu, les Serbes du moins auraient

docilement appuyé l’Hétairie. Mais le _chef illustre_ ne leur donna pas

cet ordre: il paya Ypsilanti d’espérances et de belles paroles. Les

Grecs enfin du Phanar, imitant sa prudence, se bornèrent à des vœux qui

ne compromettaient ni leurs biens, ni leur vie. Et bientôt le patriarche

et le synode de Stamboul, par ordre du Sultan, excommuniaient

l’Hétairie. Telle était en définitive la réponse des chrétiens de

l’Empire à ses appels. Réduit à combattre avec une poignée d’hommes, au

milieu de populations plutôt hostiles, Ypsilanti fut vaincu par les

Turcs à Dragatschan (19 juin 1821). Il s’enfuit impuissant sur le

territoire de l’Autriche, qui le garda dans une étroite prison. Ce fut

la suprême déception. Les souverains de l’Europe, réunis alors à

Laybach, désavouèrent l’Hétairie, emprisonnèrent son chef, se

déclarèrent pour le Sultan. Les Klephtes de Morée avaient mieux calculé

en ne comptant que sur leurs armes, leur bon droit, et les querelles de

leurs oppresseurs. Ils sauvèrent la Grèce, quand l’Europe prenait parti

contre elle.

Dans sa proclamation de Jassy (5 mars), Ypsilanti leur avait fait cette

promesse: «Une grande puissance paraîtra sur la scène pour défendre nos

droits.» Pour tenir parole, il appelait désespérément les Russes; il

avait crié au tsar: «Sire, délivrez-nous.» Il avait sollicité son ami

Capo d’Istria qui lui répondit: «Vos compatriotes verront la Russie

immobile. Les armées du tsar ne bougeront pas. Il ne veut pas rompre

avec la Turquie.» Officiellement, l’agent russe à Constantinople,

Strogonoff, offrit le 26 mars 1821 aux Ottomans une déclaration de son

maître «pour désavouer une révolte contraire à la morale qu’il

professait et au respect des gouvernements établis». Alexandre Ier avait

pu être favorable à l’Hétairie; trop précipitée, la prise d’armes

d’Ypsilanti dérangeait les calculs qu’il avait formés de concert avec

l’Autriche. Metternich l’enchaînait: il immobilisait la Russie et

l’Europe.

Depuis cinq ans, toute la politique du cabinet autrichien n’avait pas

d’autre objet que de prévenir une crise des Balkans. «Les Turcs,

disait-on à Vienne, sont les voisins les plus sûrs, les plus commodes.

Ils nous inspirent une telle sécurité que leurs possessions sur nos

frontières sont pour nous comme la mer.» Appuyé sur l’Angleterre, qui

n’attachait pas moins de prix à l’intégrité de l’empire ottoman, sur

Louis XVIII qui voulait la paix, Metternich se sentit de force depuis

Aix-la-Chapelle, tout en flattant le tsar, à lui barrer la route des

Balkans. Allait-il la lui ouvrir, en secourant les Grecs? La déclaration

de Strogonoff, puis, le 12 mai, une circulaire des puissances réunies à

Laybach, qui proclamèrent au nom des souverains d’Europe soucieux de la

paix «la nécessité de conserver ce qui est légalement établi»,

c’est-à-dire la domination des Turcs sur les chrétiens furent des

victoires décisives de la diplomatie autrichienne.

Si les Hétairistes avaient lu un avis que Capo d’Istria adressa aux

Grecs de Corfou, le 18 avril 1819, «sur les moyens d’améliorer leur

sort», ils auraient appris avant leur aventure que le tsar renonçait à

fonder la civilisation, l’indépendance sur les doctrines de la

Révolution, les priait d’envoyer leurs enfants en Russie et d’attendre

docilement de sa volonté et du temps le signal et l’heure de leur

liberté. Il leur prédisait l’abandon qui les surprit, s’ils devançaient

le moment où sa politique ne serait plus obligée, pour les secourir, de

compter avec l’Europe.

Le vieux Kolokotronis n’eut pas cette déception. Il avait répondu

fièrement au gouverneur russe de Xanthe qui, en 1812, s’offrait à

l’enrôler: «Je vous fournirai des soldats, si vous en voulez, pour

affranchir mon pays.» Peu lui importait que l’Europe ne le voulût pas:

ses soldats s’étaient levés. Ils avaient vaincu.

Avec eux, aidé de Mavromichalis, Kolokotronis avait pris Kalamata le 5

avril, formé le conseil de _Messénie_ «pour relever la Grèce

malheureuse», et rejeté les Turcs en un mois de la montagne dans les

villes, dans Tripolitza, Modon, Nauplie, Patras (9-30 avril). La défaite

totale que le lieutenant de Kurchid-Pacha, Mustapha, subit à Valtetsi

(24-25 mai) précéda d’un mois la défaite des Hétairistes. Et ce mois fut

employé au soulèvement de l’Archipel qui éclata le 29 avril à Hydra, et

gagna Samos: bientôt les exploits des corsaires, ces Klephtes de la mer,

forcèrent les flottes turques à évacuer la mer Égée. Au mois de juin,

non seulement le Péloponèse était libre par l’effort de ses montagnards:

mais par le concours des Grecs des îles, aventuriers ou riches, il

devenait comme la forteresse, isolée dans les mers du Levant, de

l’indépendance hellénique.

Metternich, que le courage des Hellènes allait bientôt déconcerter,

affecta de ne pas les prendre au sérieux. «Les Turcs sont de fort bonnes

gens, disait-il.--Ils égorgent les Grecs, les Grecs leur coupent la

tête, voilà les nouvelles les plus agréables que j’ai apprises. C’est

une question hors de la civilisation. Que cela se passe là-bas ou à

Saint-Domingue, c’est la même chose.» Traiter les belligérants en

barbares, et la Grèce comme une quantité négligeable, c’eût été de la

part de Metternich un grand aveuglement, si ce n’avait été une tactique.

C’était celle de Salaberry qui, en Angleterre, pour tromper l’opinion

publique, affecta de réduire tout l’effort de la Grèce à l’entreprise

mal concertée et stérile d’Ypsilanti et des Hétairistes.

Les événements les forcèrent à changer de ton: le Sultan avait ses

raisons pour prendre plus qu’eux au sérieux des insurgés qui

détruisaient ses armées et ses flottes. Contre une révolte formée,

soutenue par l’enthousiasme religieux, il eut recours à la ressource

suprême, au fanatisme musulman. Proclamant contre la croisade grecque la

guerre sainte (31 mars 1821), Mahmoud l’inaugura par d’épouvantables

massacres de prêtres chrétiens: le patriarche lui-même, trois

archevêques, quatre évêques, des fidèles à Stamboul et dans les

provinces furent sacrifiés systématiquement pour réveiller les énergies

des musulmans et paralyser celles des Grecs par la terreur. Ces cruautés

firent plus pour les Grecs que n’avait fait leur succès. Dans des pays

rattachés comme la Russie à la foi des martyrs, on n’envisagea pas avec

le même sang-froid que Metternich «le sort de 400 000 individus pris ou

pendus, peu de chose». Lorsque Alexandre Ier revint de Laybach à

Pétersbourg, au mois de juin 1821, il trouva son peuple soulevé contre

les Turcs, prêt à lui rappeler qu’il était le protecteur des chrétiens

et que de telles violences lui créaient des devoirs. Les Russes, à leur

tour, demandaient la guerre sainte: c’était, suivant les propres paroles

du tsar, «un _vœu national_», dans ce pays où depuis deux siècles

surtout la religion réglait et inspirait le patriotisme.

On l’a dit souvent: les gouvernements les plus absolus sont parfois ceux

qui ont le plus à compter avec ces grands courants d’opinion. Le tsar

s’inclina: il ne pouvait plus rester fidèle aux engagements de Laybach.

«Il lui aurait fallu, de l’aveu de Metternich, une trop grande force

d’âme.» «Notre position à l’égard du Grand-Turc a changé, écrivit

Nesselrode le 22 juin, depuis qu’il a déclaré la guerre à la religion

que professe la Russie et voué à une destruction totale un peuple auquel

l’unité de culte et des stipulations positives assurent le constant

intérêt de l’Empereur.» Le 26 juin 1821, Alexandre menaça par un

ultimatum pressant la Turquie de la guerre si, dans un délai de huit

jours, elle ne relevait pas les églises, ne protégeait pas les

chrétiens, n’évacuait pas les principautés, et ne retenait pas les

passions de l’Islam déchaînées. Un mois après avoir signé la circulaire

de Metternich, et traité comme lui «les Grecs de rebelles à désavouer, à

flétrir», le tsar se déclarait leur protecteur et les appelait des

martyrs. C’était la Turquie qu’il accusait maintenant en termes formels

de troubler la paix du monde chrétien, du monde civilisé. Au nom de

l’Europe encore, et comme s’il eût oublié le langage tout contraire

qu’on lui avait fait tenir à Laybach, Alexandre Ier menaça le Sultan de

lui retirer un pouvoir qui déshonorait les souverains et les peuples.

Contre les Ottomans, il invoqua la Sainte-Alliance après l’avoir armée

contre les Grecs.

Ce fut à ce titre même que le 4 et le 11 juillet 1821 le tsar s’adressa

à l’Empereur d’Autriche pour être autorisé à poursuivre ses menaces.

N’était-ce pas le cas «d’appliquer à l’Orient les forces de l’union qui

avait vaincu à Naples et à Turin?» Le mandat que l’Autriche s’était fait

délivrer en Italie, la Russie le réclama dans les Balkans: elle se

déclara obligée pour ainsi dire par le traité de Kaïnardji d’intervenir,

promettant de n’y pas «poursuivre un but exclusif». Capo d’Istria avait,

en outre, rédigé un programme des conditions d’existence que la

Sainte-Alliance et les souverains dans leur commune sagesse devraient

faire, après la ruine des Turcs, à ces belles contrées, un groupement de

protectorats chrétiens confiés à la garantie des puissances.

L’heure était donc venue où la Sainte-Alliance allait peut-être

rapporter à son auteur les profits pour lesquels il l’avait imaginée, le

droit d’étendre et d’exercer les pouvoirs que lui avait donnés le traité

de Kaïnardji sur l’empire turc, sans mériter de l’Europe le reproche

d’ambition, sans rencontrer sur son chemin la jalousie et les intrigues

des cabinets. Par prudence, et «pour se donner le mérite de la

modération», le tsar depuis six ans avait commandé à son ambition, aux

conseils de son entourage, et retardé cette heure. Elle avait sonné,

presque malgré lui. Son peuple, le prestige et le crédit de la Russie en

Orient l’obligeaient à se déclarer. Le 8 août, son ambassadeur,

Strogonoff, quitta Constantinople. La guerre était presque ouverte.

Metternich, à l’approche de cette crise que sa diplomatie depuis 1815

travaillait à conjurer, ne devait plus l’envisager comme une affaire

secondaire. Cela se sentit au ton embarrassé de la réponse qu’il dicta

le 22 août à son maître, pour Saint-Pétersbourg, au retard même de cette

réponse: l’Autriche sans doute avait donné à la Sainte-Alliance son

adhésion, mais une adhésion limitée, «portant sur des positions

morales». Elle avait parlé le langage du tsar et accepté son programme:

mais quand il s’agissait de faits considérables, «liés à une foule de

chances possibles hors de la volonté et de la prévoyance des hommes»,

d’actes qui pouvaient la mener où elle n’entendait point aller, elle

refusait d’agir. L’excuse était détestable: François II et son ministre

pouvaient-ils soutenir que l’exécution des décrets de l’Alliance en

Allemagne, en Italie surtout, n’était qu’un succès théorique, une simple

affirmation de principes? Il était trop aisé en vérité d’invoquer la

Sainte-Alliance quand elle leur servait, de la rejeter au moment où elle

pouvait servir la Russie. Sans doute l’Autriche se sentait appuyée par

l’Angleterre, dont le ministère tory avait nettement répondu à

Alexandre, le 16 juillet 1821: «La Turquie est en dehors de l’Europe:

c’est dans son système un mal nécessaire auquel les remèdes imaginés

pour maintenir l’ordre dans le reste du continent ne pourraient être

appliqués. C’est une excroissance qui ne fait pas partie de son

organisme, et pour cette seule raison essayer d’introduire par des

influences étrangères l’harmonie dans ses éléments discordants peut

exposer le reste de notre système au hasard.»

On peut imaginer l’effet de ces réponses, de ces arguments plus ou moins

spécieux sur l’esprit d’Alexandre Ier: il parut disposé d’abord à passer

outre. Plus complaisante que l’Autriche, la Prusse, par la plume

d’Ancillon, avait formulé un programme d’intervention européenne contre

les Turcs (27 juillet). Le principal encouragement surtout que le tsar

reçut lui vint de France. Royalistes ultras, excités par Monsieur et son

confident Pozzo di Borgo, libéraux irrités par l’inaction de la France

en Italie, toute la nation respirant la vengeance et la guerre amenaient

au mois de juillet le ministère Richelieu et Pasquier à engager la

guerre en Orient pour désarmer l’opposition. Des confidences très

actives s’échangèrent entre Paris et Saint-Pétersbourg par

l’intermédiaire de la Ferronays de juillet à octobre 1821: on parut

décidé à partager l’empire ottoman: «Ouvrez, disait le tsar, un compas

de Gibraltar aux Dardanelles. Voyez ce qui est à votre convenance et

comptez sur l’assistance amicale de la Russie.»

Le ministère français décidait alors d’équiper une forte escadre «pour

être à même de régler le sort des pays enlevés au joug ottoman».

«Jamais, disait de la Ferronays, la Russie n’avait eu une telle occasion

d’accomplir ses destinées, de terminer celles de l’empire turc.» Il

semblait que les souvenirs de l’alliance de Tilsitt se fussent tout d’un

coup réveillés en France: chrétiens et royalistes, le _Journal des

Débats_, le _Journal de Paris_, le _Drapeau blanc_, Bonald et Jouffroy

se déclarèrent pour la Grèce, en faveur du tsar et contre les Turcs. Les

libéraux et les bonapartistes applaudirent à cette guerre nationale.

Tous approuvaient le ministère «d’unir la fortune de la France à celle

de la Russie». Appuyé par la France, par la Prusse, Alexandre Ier

pouvait braver les colères de ses alliés de Vienne et de Londres, et sur

les Turcs se venger de leurs trahisons. Chaque jour apportait la

nouvelle d’un progrès, d’une victoire des Grecs: le 7 juin, ils

s’étaient donné au couvent de Kaltezi, sous la présidence de

Mavromichali, un gouvernement régulier. Le 7 septembre, Kolokotronis

battait Bairam-Pacha à Platania et occupait Tripolitza, la dernière

place qui restât aux Turcs en Morée.

Pour ruiner l’empire ottoman, la Russie avait là des alliés qui avaient

fait leur preuve, une nation en armes, prête à se constituer

définitivement, dans l’assemblée d’Argos (décembre 1821). Capo d’Istria

entre le tsar et les Grecs servait de trait d’union, avocat résolu

désormais d’une croisade orthodoxe qui consacrerait l’indépendance de

son pays et conduirait les Russes à Sainte-Sophie. Selon le mot d’un

contemporain, «juge et partie», il suppliait Alexandre Ier de relever le

défi du sultan. Il ne dépendait que de lui de déchaîner la guerre: la

France l’eût suivi avec enthousiasme. Louis XVIII cédait aux conseils de

ses ministres; ses ministres à l’opinion publique. La Restauration,

après six années de paix, revenait par l’alliance russe et la guerre à

la politique de Napoléon. Le philhellénisme était le prétexte: la

frontière du Rhin, la revanche sur l’Allemagne, la ruine des traités de

Vienne l’espoir secret et l’objet des Français.

Et cependant cet enthousiasme national, qui semblait concourir aux

desseins du tsar, fut justement l’écueil où vint échouer sa politique.

Lorsqu’il avait parlé à la Ferronays de nous donner une part de l’empire

ottoman, «des colonies en Troade et en Anatolie»: «faibles amorces»,

avait répondu notre ambassadeur. Il connaissait les vœux de son parti et

des Français: Villèle les disait à Richelieu qui l’interrogeait

discrètement pour renseigner la Russie. «Rien en Orient, la Belgique et

la rive gauche du Rhin.» Voilà ce qu’il fallait à la France. C’était la

politique aussi de Chateaubriand d’assurer à la monarchie le profit

moral d’une conquête qui avait fait la gloire de la République et de

l’Empire. Il le laissa trop voir à Berlin, où on l’avait envoyé, et très

maladroitement. Le roi de Prusse qui avait visité les forteresses et les

garnisons de ses provinces rhénanes et senti, dans les Universités

passionnées pour la cause des Grecs (juillet 1821), comme le souffle

menaçant des idées et de la propagande française commençait à se défier

d’un bouleversement en Orient qui servirait les entreprises de la France

sur le Rhin. Après avoir encouragé le tsar, il revint insensiblement à

Metternich.

«Le sort en est jeté, écrivait le diplomate autrichien (21 août 1821).

Strogonoff a quitté Constantinople. Ce n’est pas la guerre encore, mais

c’est un combat diplomatique. Je provoquerai de nouveau la réunion d’un

Congrès.» Quoique en pleine crise, Metternich ne désespérait pas de

vaincre sur le terrain qui lui avait toujours été favorable.

L’Angleterre le lui prépara avec complaisance. Le 21 octobre 1821, le

roi d’Angleterre vint à Hanovre accompagné de Castelreagh. Des

conférences entre les ministres d’Autriche, d’Angleterre et le roi se

tinrent durant trois jours. La présence d’un ministre prussien, M. de

Bulow, donna à cette réunion une portée singulière: les fonds publics

haussèrent sur toutes les bourses de l’Europe. Des quatre grandes

puissances, signataires du pacte de Chaumont, trois se montraient

résolues «à refuser leur concours à des plans de la Russie qui auraient

compromis la paix non seulement en Orient, mais en Europe». Les menaces

de la France sur le Rhin reformaient l’alliance qui l’avait vaincue en

1815. Alexandre constatait ce revirement de la Prusse avec tristesse:

son «âme généreuse» exhalait sa plainte. Le cabinet prussien désavouait

Ancillon et son noble programme, traitait de révolutionnaires les

philhellènes et parlait dans ses journaux, au sujet de l’Orient, le

langage des polémistes de Vienne aux gages de Metternich. Bref, s’il

attaquait les Turcs, après ce retour décisif de la Prusse à la politique

pacifique de l’Autriche, Alexandre n’avait plus à compter que sur la

France, entraîné dans une aventure qui le brouillerait avec l’Europe. Il

hésita à soutenir contre ses anciens alliés, non plus la cause des Grecs

seulement, mais la revanche de la France révolutionnaire.

Manuel historique de politique étrangère, tome II [de 4] · 第 121 / 179 题