LE RÉVEIL DE LA NATION FRANÇAISE EN 1823.

«Malgré la chute de Napoléon, écrivait au mois d’août 1821, le

sous-secrétaire d’État aux affaires étrangères, Rayneval, la France par

sa position et l’ardeur militaire de son peuple, l’accroissement de son

industrie, sa prospérité financière a une force réelle qui n’attend

qu’une occasion pour se développer.» Ainsi, tandis que Napoléon mourait

à Sainte-Hélène (5 mai 1821), les Français, guéris du mal qu’il leur

avait fait, se reprenaient à regretter la gloire qu’il leur avait

donnée. Les débats des Chambres, où les libéraux défendaient avec

éloquence contre une majorité enragée de royalisme les principes de la

Constituante, ne traduisaient qu’à demi les sentiments, les vœux d’une

nation avide de revanche plus que de liberté. Travaillé par les vieux

soldats de l’Empire, et les nombreux officiers que la Restauration avait

dû mettre en congé, le peuple oubliait vite les bienfaits de la paix,

s’indignait de ce qu’il en appelait les hontes, la perte de ces

frontières naturelles acquises un instant par la République, fixées par

l’Empire, sacrifiées en 1815.

Dans ce courant de haine qui se forma contre les Bourbons et leur

politique, il est difficile, au premier abord, de démêler la nature et

la puissance des instincts qui agitaient et poussaient les Français en

général. La presse n’était point libre, et les électeurs en nombre

restreint ne représentaient pas la nation. L’histoire, mal renseignée, a

pu croire qu’elle était surtout préoccupée de défendre ses libertés. En

réalité, si les Français invoquèrent, à partir de 1820, les souvenirs de

la Révolution, en revendiquèrent l’héritage, ce fut par regret surtout

des frontières qu’elle leur avait données en Europe. Ils avaient hâte de

reprendre une politique étrangère d’action, de combat et de gloire dont

la Révolution était à leurs yeux le symbole et la condition. Des

politiques comme Rayneval, des poètes comme Chateaubriand signalaient ce

réveil et cette fièvre. «La France, écrivait Metternich, se place dans

la direction des conquêtes. Les mobiles qui ont lancé la République et

l’Empire dans une aussi dangereuse carrière viennent de nouveau se

réunir dans le sentiment prédominant.» La conquête autrichienne,

autorisée par le Congrès de Laybach, ne justifiait-elle pas d’ailleurs,

aux yeux de la France et à son profit, une conquête analogue? Metternich

avait cependant raison: la Révolution pour la guerre, et la guerre

indistinctement par la Révolution ou par l’Empire, voilà les grandes

lignes du programme que, depuis 1820 et pour de longues années, les

Français se sont donné.--L’intérêt, le calcul n’y ont qu’une faible

part: c’est affaire de sentiment et de tradition.

Et comme au dix-huitième siècle, comme sous la Révolution et sous

l’Empire, l’intrigue s’en mêla. Elle détermina les entreprises que les

passions et la tradition préparaient. S’il y eut jamais une intrigue, ce

fut celle qui plaça auprès du vieux roi Louis XVIII une jeune femme,

fort belle, ancienne maîtresse de Savary et séparée de son mari, Mme du

Cayla. Il fallait aux royalistes ultras qui rêvaient d’un retour à

l’ancien régime, masqué par leur zèle pour la religion, une influence

capable d’arracher Louis XVIII à son indifférence, et aux conseils du

duc Decazes. Groupés autour du duc d’Artois, excités par les discours de

Chateaubriand et le Vte S. de la Rochefoucauld, les ultras étaient

impatients de procurer à la nation la guerre qu’elle souhaitait, «de lui

donner la gloire en échange de leurs privilèges restaurés». Si le roi

obligeait Richelieu à une politique pacifique, Villèle et Corbière

quittaient bruyamment le ministère où il les avait appelés. Il

s’agissait donc de conquérir le roi lui-même. Du pavillon de Marsan aux

Tuileries l’intrigue, en 1821, fut incessante, appuyée par la Russie,

servie par Mme du Cayla. Transfuge de l’Empire, le maréchal Victor, s’en

préparait le bénéfice et l’honneur. Placer un serviteur de Napoléon à la

tête des armées royalistes et les conduire à la gloire semblait aux

royalistes un coup de parti; atteindre et effacer l’œuvre de la

Révolution, en la dépouillant du prestige exclusif que les victoires des

armées républicaines lui conservaient aux yeux d’une nation militaire:

tel était le calcul que l’ancien parti des émigrés, décidément

incorrigibles, faisait dans les antichambres et le cabinet où Louis

XVIII s’enfermait avec sa confidente. L’inspirateur du parti,

Chateaubriand, en décembre 1820 obtenait une ambassade à Berlin, présage

d’un prochain ministère. Et Monsieur recevait de Saint-Pétersbourg cette

lettre flatteuse du tsar lui-même: «Il est aisé de voir la place que V.

A. R. occupe en France et celle qui l’attend. Les affaires de France

sont dans une direction salutaire. On verra des miracles.»

Jusque-là, l’empereur Alexandre, enchaîné par les promesses de

l’Autriche, gêné par les défiances de l’Angleterre, avait poursuivi

seul, sans aboutir, son rêve de guerre européenne et d’agrandissement

oriental. Le réveil d’une grande nation militaire comme la France, les

intrigues formées autour du roi pour le ramener à une politique d’action

qui répugnait à sa prudente vieillesse, c’étaient là pour les desseins

ambitieux de la Russie de belles promesses. La nation française, tout ce

qu’elle compte d’intrigants, royalistes ou républicains, a mis l’action

et la gloire à son ordre du jour pour longtemps.

Justement, la guerre, à peine commencée par l’Autriche contre les

patriotes italiens vient d’éclater dans l’empire turc. Les Grecs

réclament, défendent leur indépendance: ils font appel à l’Europe. Ils

ne poseront plus les armes: les Français ont hâte de saisir les leurs.

Traditions, passions, intrigues, conseils de la Russie, occasions, tout

les y pousse.

Manuel historique de politique étrangère, tome II [de 4] · 第 120 / 179 题