«Malgré la chute de Napoléon, écrivait au mois d’août 1821, le
sous-secrétaire d’État aux affaires étrangères, Rayneval, la France par
sa position et l’ardeur militaire de son peuple, l’accroissement de son
industrie, sa prospérité financière a une force réelle qui n’attend
qu’une occasion pour se développer.» Ainsi, tandis que Napoléon mourait
à Sainte-Hélène (5 mai 1821), les Français, guéris du mal qu’il leur
avait fait, se reprenaient à regretter la gloire qu’il leur avait
donnée. Les débats des Chambres, où les libéraux défendaient avec
éloquence contre une majorité enragée de royalisme les principes de la
Constituante, ne traduisaient qu’à demi les sentiments, les vœux d’une
nation avide de revanche plus que de liberté. Travaillé par les vieux
soldats de l’Empire, et les nombreux officiers que la Restauration avait
dû mettre en congé, le peuple oubliait vite les bienfaits de la paix,
s’indignait de ce qu’il en appelait les hontes, la perte de ces
frontières naturelles acquises un instant par la République, fixées par
l’Empire, sacrifiées en 1815.
Dans ce courant de haine qui se forma contre les Bourbons et leur
politique, il est difficile, au premier abord, de démêler la nature et
la puissance des instincts qui agitaient et poussaient les Français en
général. La presse n’était point libre, et les électeurs en nombre
restreint ne représentaient pas la nation. L’histoire, mal renseignée, a
pu croire qu’elle était surtout préoccupée de défendre ses libertés. En
réalité, si les Français invoquèrent, à partir de 1820, les souvenirs de
la Révolution, en revendiquèrent l’héritage, ce fut par regret surtout
des frontières qu’elle leur avait données en Europe. Ils avaient hâte de
reprendre une politique étrangère d’action, de combat et de gloire dont
la Révolution était à leurs yeux le symbole et la condition. Des
politiques comme Rayneval, des poètes comme Chateaubriand signalaient ce
réveil et cette fièvre. «La France, écrivait Metternich, se place dans
la direction des conquêtes. Les mobiles qui ont lancé la République et
l’Empire dans une aussi dangereuse carrière viennent de nouveau se
réunir dans le sentiment prédominant.» La conquête autrichienne,
autorisée par le Congrès de Laybach, ne justifiait-elle pas d’ailleurs,
aux yeux de la France et à son profit, une conquête analogue? Metternich
avait cependant raison: la Révolution pour la guerre, et la guerre
indistinctement par la Révolution ou par l’Empire, voilà les grandes
lignes du programme que, depuis 1820 et pour de longues années, les
Français se sont donné.--L’intérêt, le calcul n’y ont qu’une faible
part: c’est affaire de sentiment et de tradition.
Et comme au dix-huitième siècle, comme sous la Révolution et sous
l’Empire, l’intrigue s’en mêla. Elle détermina les entreprises que les
passions et la tradition préparaient. S’il y eut jamais une intrigue, ce
fut celle qui plaça auprès du vieux roi Louis XVIII une jeune femme,
fort belle, ancienne maîtresse de Savary et séparée de son mari, Mme du
Cayla. Il fallait aux royalistes ultras qui rêvaient d’un retour à
l’ancien régime, masqué par leur zèle pour la religion, une influence
capable d’arracher Louis XVIII à son indifférence, et aux conseils du
duc Decazes. Groupés autour du duc d’Artois, excités par les discours de
Chateaubriand et le Vte S. de la Rochefoucauld, les ultras étaient
impatients de procurer à la nation la guerre qu’elle souhaitait, «de lui
donner la gloire en échange de leurs privilèges restaurés». Si le roi
obligeait Richelieu à une politique pacifique, Villèle et Corbière
quittaient bruyamment le ministère où il les avait appelés. Il
s’agissait donc de conquérir le roi lui-même. Du pavillon de Marsan aux
Tuileries l’intrigue, en 1821, fut incessante, appuyée par la Russie,
servie par Mme du Cayla. Transfuge de l’Empire, le maréchal Victor, s’en
préparait le bénéfice et l’honneur. Placer un serviteur de Napoléon à la
tête des armées royalistes et les conduire à la gloire semblait aux
royalistes un coup de parti; atteindre et effacer l’œuvre de la
Révolution, en la dépouillant du prestige exclusif que les victoires des
armées républicaines lui conservaient aux yeux d’une nation militaire:
tel était le calcul que l’ancien parti des émigrés, décidément
incorrigibles, faisait dans les antichambres et le cabinet où Louis
XVIII s’enfermait avec sa confidente. L’inspirateur du parti,
Chateaubriand, en décembre 1820 obtenait une ambassade à Berlin, présage
d’un prochain ministère. Et Monsieur recevait de Saint-Pétersbourg cette
lettre flatteuse du tsar lui-même: «Il est aisé de voir la place que V.
A. R. occupe en France et celle qui l’attend. Les affaires de France
sont dans une direction salutaire. On verra des miracles.»
Jusque-là, l’empereur Alexandre, enchaîné par les promesses de
l’Autriche, gêné par les défiances de l’Angleterre, avait poursuivi
seul, sans aboutir, son rêve de guerre européenne et d’agrandissement
oriental. Le réveil d’une grande nation militaire comme la France, les
intrigues formées autour du roi pour le ramener à une politique d’action
qui répugnait à sa prudente vieillesse, c’étaient là pour les desseins
ambitieux de la Russie de belles promesses. La nation française, tout ce
qu’elle compte d’intrigants, royalistes ou républicains, a mis l’action
et la gloire à son ordre du jour pour longtemps.
Justement, la guerre, à peine commencée par l’Autriche contre les
patriotes italiens vient d’éclater dans l’empire turc. Les Grecs
réclament, défendent leur indépendance: ils font appel à l’Europe. Ils
ne poseront plus les armes: les Français ont hâte de saisir les leurs.
Traditions, passions, intrigues, conseils de la Russie, occasions, tout
les y pousse.