LA SAINTE-ALLIANCE ET LES COLONIES D’AMÉRIQUE

Bien des faits de l’histoire générale de l’Europe ont échappé à l’examen

des contemporains qui, à tort, ont limité cette histoire aux vieux États

du continent. Depuis le début du dix-neuvième siècle, la politique

européenne s’est singulièrement étendue. Par la fatalité des choses, par

les ambitions de Napoléon et celles d’Alexandre Ier, la question

d’Orient est devenue et demeure après 1815 une des grandes questions, la

plus grande peut-être qui s’impose à l’attention des hommes d’État. Par

la révolte des colonies espagnoles de l’Amérique du Sud, l’extension de

l’Empire anglais et la constitution, les développements des États-Unis,

l’Amérique, à son tour, devient décidément un facteur essentiel de la

politique européenne.

Lorsque la paix de Paris est définitivement réglée, Alexandre Ier médite

des conquêtes en Orient, l’Amérique est en feu.

Depuis longtemps les hommes d’État européens prévoyaient que la révolte

heureuse des colonies anglaises du Nord serait un exemple et une leçon

pour les colonies espagnoles du Sud. La première de ces colonies, en

effet, qui secoua le joug, fut la plus voisine des États-Unis, le

Mexique, insurgé depuis le mois de septembre 1810 à la voix d’un curé

indigène, Hidalgo. Mais, dès le début, l’insurrection s’annonçait très

différente dans le continent méridional, de ce qu’elle avait été à

Boston et à New-York. Et cela tint surtout à la différence des régimes

et des populations.

Au premier temps de la conquête espagnole, l’Amérique du Sud était très

peuplée: les rigueurs de l’invasion, l’exploitation à outrance des

indigènes et même les procédés plus doux de l’Église espagnole qui, en

modifiant leur genre de vie, les exposa à des épidémies de variole,

fréquentes et meurtrières, avaient fait d’énormes trouées dans les

peuples vaincus. Ils ne disparurent pas cependant. Les conquérants

vinrent en petit nombre, rarement avec leurs familles, demeurèrent en

général sur les côtes. Ils se mêlèrent peu à peu à la race indigène,

dont les femmes en s’unissant à eux firent prévaloir le type. Si bien

qu’en trois siècles une population mélangée s’était formée ou

reconstituée, plus blanche sur les côtes de l’Atlantique, beaucoup moins

sur celles du Pacifique, au Chili, moins encore au Pérou et en Bolivie,

presque entièrement noire à l’Équateur et dans les grandes et hautes

vallées des Andes.

Le gouvernement de la conquête, comme les conquérants, avait subi cette

pression des races indigènes. L’empire espagnol, avec son siège unique à

Lima, au dix-huitième siècle s’était scindé en vice-royautés ou

capitaineries générales, qui se trouvèrent correspondre aux grandes

divisions des peuples et des empires vaincus. La Nouvelle-Grenade, créée

en 1718, était ce grand plateau de Colombie, où les Espagnols avaient

trouvé les Muysca, constitués et assez civilisés pour connaître le

travail de l’or, la construction en pierre, entre Bogota et Socorre. La

vice-royauté de Buenos-Ayres (1778) représentait une autre région, aussi

délimitée. Le Vénézuéla (1797), c’était le domaine de la race caraïbe,

moins les terres des Guyanes qui en font partie, mais avec les races

refoulées et vaincues par les Caraïbes, les Guarannos aux embouchures de

l’Orénoque, et les Arawak. Le Chili enfin (1797) se séparait de l’empire

des Incas, du Pérou, pays des _Quichua_ établis entre Cuzco et Quito,

parce que étranger à sa civilisation il avait été seulement une conquête

de cet empire, le domaine des Araucans ou _rebelles_.

Ce morcellement administratif de la conquête espagnole était un signe de

l’action lente, mais puissante, que les vieilles races, en s’assimilant

leurs vainqueurs, produisaient sur leurs mœurs, leur nature, leurs

institutions même. Les premières révoltes coïncidèrent avec ces

transformations et en accentuèrent la portée. En 1770, un créole,

descendant à la fois du marquis d’Oropesa et des Incas, Tupac Amaric,

inquiéta l’Espagne, en appelant aux armes sur une étendue de trois cents

lieues les Indiens et les gens de couleur. L’insurrection évoqua le

souvenir des Incas et dura dix ans. Elle eut son équivalent, au même

moment, dans la Nouvelle-Grenade. Quinze ans après, la révolte d’Hidalgo

au Mexique, violente, sauvage comme le peuple à demi civilisé dont elle

était l’éveil, fut la secousse décisive. Elle n’avait rien de commun

avec la résistance légale des Anglais aux Anglais dans l’Amérique du

Nord. Mais bientôt également elle devait entraîner à leur exemple les

colons espagnols sur qui le gouvernement des Bourbons aurait eu intérêt

à s’appuyer.

Avec le désir très louable de transformer en une colonie utile à

l’Espagne ce pays d’Amérique qui était demeuré, après la disparition des

seigneurs féodaux de la conquête, le domaine des fonctionnaires,

vice-rois, corrégidores, alcades, les Bourbons avaient, au dix-huitième

siècle, remplacé tous ces fonctionnaires par d’autres, intendants et

subdélégués. Ils avaient fait des mécontents de leurs serviteurs au

moment où leurs sujets tendaient à la révolte. De même, l’expulsion des

jésuites, si puissants dans toute l’Amérique du Sud, apôtres,

propriétaires et parfois souverains comme au Paraguay, atteignit,

diminua l’autorité des Européens sur les indigènes, inquiéta les uns,

encouragea les autres. Puis ce fut à la cour de Madrid, sous le règne de

Charles IV, un trafic perpétuel des dignités et des revenus

ecclésiastiques qui acheva cette œuvre de désorganisation.

Ce qui devenait fatal à la métropole, ce ne fut pas, comme on l’a dit,

le maintien de l’ancien régime colonial, ce fut sa transformation sous

la pression des indigènes, et par l’influence d’idées nouvelles qui

brisaient les cadres et les fonctionnaires de l’administration

précédente. Délivrés du monopole qui sacrifiait le commerce à

l’exploitation des mines et du joug des prêtres, les colons de la côte,

s’instruisant dans les maisons d’instruction que les Bourbons ouvrirent

au dix-huitième siècle à Caracas, Bogota, Buenos-Ayres, en relation avec

les insurgés d’Amérique, bientôt acquis aux idées de la Révolution

française, les _Portenos_, comme on les appelait, riches, actifs,

réclamèrent à l’Espagne des libertés, avec plus de mesure d’abord que

les indigènes, et sans la pensée de rompre avec elle. C’étaient des

hommes comme Miranda, originaire, ainsi que Bolivar, de Caracas, de race

purement espagnole, riches, en relation avec les Anglais, puis avec les

Girondins, Brissot, Dumouriez. Ou encore les libéraux de la Plata,

Moreno, le Burke espagnol; Casteli, Belgrano, ces négociants de la

Guaira qui, en 1797, poussés par l’Angleterre, préparaient la liberté du

Vénézuéla.

Parmi eux, les _Moderados_ dominaient: des gouvernements

constitutionnels leur eussent suffi, si Ferdinand VII les eût accordés

en échange du concours patriotique que leurs députés aux Cortès lui

apportèrent à Cadix de 1809 à 1810. Pour les obtenir ces Libéraux

organisèrent, avec les municipalités, les seuls éléments vivants des

provinces intérieures, des Juntes à Buenos-Ayres, Caracas, Santa-Fé,

Quito, la Paz, Potosi (juin–octobre 1810). Dans l’étendue de l’empire

espagnol, ils formaient une minorité, et le sentaient. Ils étaient une

aristocratie, intermédiaire entre l’Espagne et les indigènes, dont ils

méprisaient la sauvagerie et la brutalité, la soumission à leurs

prêtres.

Au Mexique, ils ne soutinrent pas l’entreprise d’Hidalgo dont les

cruautés dégoûtaient les créoles eux-mêmes: ils n’en blâmaient pas moins

les représailles sanglantes et l’aveuglement du général Calléja. Lorsque

le mouvement fut continué par le curé Morellos, un aborigène qui essaya

de faire une république théocratique, l’avocat Ranjon, réclama au nom

des modérés un gouvernement constitutionnel seulement, et le maintien de

l’union avec l’Espagne. Cette différence profonde d’attitude entre ces

deux partis de rebelles, indigènes et constitutionnels qui préparaient

chacun à leur façon l’insurrection des colonies, explique comment il

suffit à un nouveau vice-roi de proclamer la charte libérale de 1812

pour ramener la paix presque complète au Mexique en 1817. C’était une

indication pour les fonctionnaires de Ferdinand VII.

Ils n’en tinrent pas compte: pour avoir raison au Vénézuéla de la Junte

modérée de Caracas qui, fatiguée de réclamer des libertés, voulait

rompre avec l’Espagne, Monteverde excita les indigènes contre les

libéraux; la Constitution locale du 5 juillet 1811 leur imposait le

service militaire, inquiétait les prêtres. A l’appel du clergé, les

indigènes se soulevèrent, aidèrent le capitaine général à prendre

Caracas, à enfermer Miranda, à expulser Bolivar, à rejeter leurs

partisans sur Cumana. Un effort, d’abord heureux de Bolivar sur Caracas,

vint se briser contre les sauvages des savanes, les _Llaneros_, que le

général Bove n’avait pas craint d’enrôler. Quand Morillo parvint à

soumettre le Vénézuéla, ce fut par les mêmes moyens, régime de terreur

contre les Espagnols, alliance avec les indigènes (1816).

Morillo revenait de la Nouvelle-Grenade, où ces moyens lui avaient

réussi pour réduire au silence les juntes locales de Bogota, de

Carthagène, de Santa-Maria, de Quito, qui demandaient, en majorité, une

constitution, non une révolution. A Quito, pendant l’année 1812, les

Indiens, les métis, conduits par les prêtres, encouragés par l’Espagne,

eurent raison des libéraux. Ils auraient triomphé d’eux à Carthagène

sans la résistance de Bolivar, qui tint tête deux ans (1812 à 1814) à

cette coalition. En 1815, Morillo la resserra, et en deux années, par

elle, rétablit l’autorité absolue de son maître.

Au Chili, comme au Mexique, les libéraux avaient servi, au contraire, la

métropole: la Junte de Santiago était modérée, tenait à la royauté,

avait blâmé celle de la Conception de s’appuyer sur les populations du

Midi que le colonel Rosas avait appelées à lui en promettant la liberté

aux Indiens pour les séparer de l’Espagne. Un instant, le Congrès avait

paru donner raison aux séparatistes (1812): mais les modérés, encore

puissants à la Conception, le clergé avaient triomphé de Rosas par la

révolte d’un soldat de fortune, Carrera, et restitué le pouvoir aux

autorités légales (1814).

A la Plata enfin, si les Portenos, irrités de se voir refuser des

libertés commerciales et politiques, avaient d’abord constitué une

république (Congrès des Provinces-Unies de la Plata, 31 janvier 1813),

cette république était dès le premier jour condamnée à l’impuissance.

Les populations moins civilisées de l’intérieur, les Gauchos des pampas,

vrais sauvages aux yeux des commerçants de la côte, se refusaient à

subir l’influence d’un Président de Buenos-Ayres. Le docteur Francia,

pontife et souverain au Paraguay, apportait aux indigènes élevés à

l’école des jésuites un gouvernement plus primitif, plus conforme à

leurs habitudes (1812-1817). La Banda orientale, Montevideo, Corrientes,

Santa-Fé, étaient en 1814 en pleine révolte contre la nouvelle

République. Un chef de bandes, vrai chef de Gauchos, Artigas, organisait

une armée d’indigènes, se déclarait Protecteur, et créait plutôt un

système de brigandages odieux que de gouvernement. Si Francia et Artigas

eussent réussi à s’unir, c’en était fait de Buenos-Ayres même. Les

fondateurs de la République se sentaient impuissants: ils essayèrent de

regagner à Tucuman les hommes de l’intérieur qu’ils méprisaient. Puis,

voyant que les Portugais du Brésil entreprenaient la conquête de

l’Uruguay (décembre 1817), ils commencèrent à penser qu’une royauté

constitutionnelle, soit des Bragance, soit des Bourbons de France,

pouvait seule les sauver. L’occasion était bonne pour Ferdinand VII, en

pardonnant, en négociant, de rétablir l’ordre, d’arracher ce pays, le

plus beau peut-être et le plus riche de son empire colonial, à

l’anarchie, à la brutalité des populations de l’intérieur.

Mais, malgré les services que les colons espagnols lui avaient rendus au

Mexique, au Chili, qu’il en pouvait attendre à la Plata, le roi

d’Espagne ne pouvait accorder à l’Amérique ce qu’il refusait après 1815

à ses défenseurs de Cadix ou de Madrid. Comment accepter des juntes

coloniales, quand il détruisait les Cortès à qui il devait tout, et

faire par esprit politique ce que le cœur même à Madrid ne lui dictait

pas? Ferdinand VII y était d’autant moins disposé qu’il s’imaginait

triompher des _jacobins_ d’Amérique avec le concours des populations

indigènes et ramener aisément celles-ci. Cette illusion le poussait à la

résistance. Il crut qu’il n’avait plus qu’un effort à faire en 1817

contre les libéraux de la Plata, et l’organisa.

C’est alors qu’Alexandre Ier lui apporta des encouragements intéressés.

On le vit dès 1817 négocier avec Ferdinand VII et lui offrir le

Portugal, en compensation de ce qu’il pourrait perdre en Amérique par la

faute des Bragance. En échange, il demandait Port-Mahon pour prendre

pied dans la Méditerranée. L’Angleterre, appelant l’Autriche à son aide,

rompit la négociation. Le tsar allait la reprendre sous une autre forme.

Aider le roi d’Espagne à ressaisir ses colonies, c’était très

directement menacer et atteindre les Anglais.

Depuis le dix-huitième siècle, cette nation avait dirigé ses ambitions

sur l’Amérique du Sud. Elle avait cru la tenir et l’exploiter: mais un

beau jour les Bourbons, supprimant le système des galions, ouvrant les

colonies au commerce de leurs sujets, avaient ruiné la contrebande et

décuplé de 1778 à 1788 les relations de l’Espagne avec l’Amérique.

Alors la Révolution française était venue éveiller les espérances des

libéraux de Caracas et de Buenos-Ayres, et cela servit les desseins de

l’Angleterre. Elle avait fait de la contrebande politique, prenant parti

dès 1790 pour Miranda, lui donnant en 1806 une flotte et un amiral, lord

Cochrane. Le 27 juin de la même année, l’expédition de Popham allait

exciter la révolte de Buenos-Ayres: sans l’intervention de Liniers, la

Plata passait aux Anglais. Le 30 octobre 1806, le général Crawfurt reçut

l’ordre d’occuper le Chili, et au début de 1807, une expédition se

préparait sous le commandement de Wellesley pour la conquête du Mexique.

Toutes ces entreprises se trouvèrent suspendues par l’alliance que

l’Angleterre offrit en 1808 à l’Espagne contre Napoléon. Mais, à la

paix, elles reprirent de plus belle, par une entente secrète avec les

insurgés. Tous les hommes que la politique conservatrice des torys à

Londres mécontentait trouvèrent leur emploi dans l’Amérique du Sud:

aventuriers, matelots licenciés, officiers à la demi-solde, lord

Cochrane en tête, ce député radical, officier insubordonné de la marine

royale, que le cabinet était heureux d’éloigner et de fournir aux colons

rebelles. Comme depuis l’insurrection, les relations se rompirent entre

les marchés espagnols et les acheteurs de Caracas, de Buenos-Ayres, ce

fut un coup de fortune pour le commerce anglais. Les libéraux de la

Plata installèrent à Londres un agent de commerce, d’enrôlement,

Rivadavia. Ceux du Vénézuéla s’approvisionnèrent à la Jamaïque. Des

maisons anglaises se fondèrent librement dans tous les ports de

l’Amérique: la durée de l’insurrection devint la base de leurs

spéculations. Si l’on songe qu’à la même époque les Bragance, Jean VI et

sa femme Carlotta, demeurés au Brésil, alliés intimement à l’Angleterre

qui administrait en leur nom le Portugal, conquéraient l’Uruguay,

exploitaient les fautes des Bourbons, on conçoit l’importance décisive

de la revanche que les Anglais chassés de New-York se ménageaient dans

l’Amérique du Sud. Le cabinet tory ne faisait pas, ne voulait pas la

guerre, après 1815, en Europe. Mais il l’entretenait avec soin dans les

colonies espagnoles, comme le tsar aurait souhaité la porter dans les

Balkans. Si, réunis à l’Autriche, les torys obligeaient Alexandre Ier à

la paix en Orient, celui-ci à son tour, s’alliant à l’Espagne, allait

s’efforcer de la leur imposer en Amérique. C’était entre eux un duel

engagé d’un bout du monde à l’autre.

Un dernier calcul avait déterminé le tsar: dénoncer à l’Europe les

insurgés de Buenos-Ayres, comme des Jacobins, comme les héritiers

impénitents de cette Révolution française que Catherine II, pour se

trouver libre en Orient, avait mise aux prises avec les puissances

allemandes, c’était pour son successeur un moyen tout trouvé de

reprendre la même tactique. En appelant les souverains au secours de

Ferdinand VII, en jetant leurs troupes sur l’Amérique, leur attention et

leurs forces se détourneraient des Balkans, mieux encore qu’au temps où

les Allemands et la Révolution se disputaient le Rhin. De la

Sainte-Alliance, qui avait sauvé la France, et ne servait

qu’imparfaitement la Russie en Orient, Alexandre Ier s’efforça en 1817

de faire une ligue des souverains contre les insurgés d’Amérique.

Le point décisif était d’amener l’Autriche d’abord à ce projet. Il n’y a

plus, déclarait Alexandre Ier, de possible qu’une union étroite entre

l’Autriche et la Russie. «Endormir la vigilance de Metternich, engager

l’empereur François dans une sorte d’alliance fondée sur les bases les

plus sacrées», tel fut, selon Gentz, le travail du tsar à partir de ce

moment (décembre 1816). Au mois de mars 1817, il invitait l’empereur

d’Autriche à une entrevue, où l’on discuterait les mesures à prendre

contre _les Jacobins_. L’offre pouvait être séduisante: il n’y avait pas

que Ferdinand VII qui rencontrât en Amérique des rebelles. L’Autriche,

en confisquant l’Italie, pour se payer de la guerre soutenue quinze ans

contre la France, se heurta aux résistances d’une nation qui avait

désormais repris conscience d’elle-même. Metternich, qui la visita en

1817, y constatait le travail des sectes libérales et de la propagande

nationale. N’avait-il pas intérêt à les combattre, comme le roi

d’Espagne voulait soumettre les rebelles d’Amérique, en invoquant, comme

la Russie l’y invitait, des principes supérieurs qui masqueraient un

nouveau plan de conquête?

Dans ces conditions, Alexandre Ier réclama un congrès de souverains. Il

prépara au mois de juin 1818 un long mémoire, rédigé par ses soins, sous

ses yeux, au sujet des colonies espagnoles. L’œuvre était dans la forme

de la Sainte-Alliance, «vague, obscure, mystérieuse», dit Gentz, un

cours de droit divin et de théorie politique, plutôt qu’une pièce

diplomatique. Mais la théorie n’était plus celle qui avait servi depuis

1815, alors que, pour relever la France et s’attacher les peuples en

Orient, le tsar confondait les devoirs des souverains, les droits de

leurs sujets au bonheur. Cette fois, c’était surtout des devoirs des

peuples, des droits des souverains qu’il s’agissait. Pour justifier

cette évolution qui allait faire de la Sainte-Alliance une arme de

despotisme, au lieu d’un instrument de liberté, Alexandre Ier invoquait

un nouveau principe: le droit des grandes puissances à régler ensemble

les conditions intérieures d’un État particulier, «comme, dans une

nation, les individus égaux en droit sont soumis cependant aux décisions

de la communauté». C’était toujours, selon la remarque de Gentz, un

mélange des dogmes de la _Religion_ et du _Contrat social_, une

adaptation de la politique tirée de l’Écriture à la philosophie de

Rousseau. Mais l’art était assez grand, et les formules assez vagues

pour que l’auteur de la Sainte-Alliance pût l’employer tour à tour à

restaurer, en ouvrant la diète de Varsovie (janvier 1818), la liberté

des Polonais, à persuader l’Europe de s’unir contre les insurgés

d’Amérique. «Voilà le mot de l’énigme, écrivait Gentz. L’Autriche et la

Prusse s’étaient déclarées étrangères au grand procès américain. Elles

s’en remettaient à l’avis et à la direction du cabinet britannique. Le

tsar a voulu y mettre du sien. Son affection secrète pour l’Espagne lui

a fourni un motif de donner à la délibération une nouvelle tournure.»

Sous sa seconde forme, la Sainte-Alliance devait paraître, quand elle se

préciserait par des actes, une ligue des rois contre la liberté des

peuples; une œuvre de doctrine monarchique. Malgré tout, dans cette

transformation comme à son origine, elle demeurait un acte de

circonstances, un instrument de la politique russe, conçu, réglé pour

les desseins d’Alexandre Ier sur l’Orient. Sous cette forme nouvelle,

l’Angleterre ne s’y trompa pas et reconnut la même main; les peuples

plus tard et l’histoire devaient l’attribuer à Metternich. Les Anglais

dès le premier jour en signalèrent le danger à l’Autriche: torys

cependant et conservateurs, mais Anglais d’abord, les ministres de

Georges IV, dans ce nouveau manifeste reconnurent l’ambition tenace de

la Russie. L’Autriche elle-même se prépara «à mettre le tsar dans

l’impossibilité de viser à l’extension de ses frontières». Même

transformée, la Sainte-Alliance venait si peu de Metternich qu’il

prenait ses mesures contre elle.

Enfin, si elle parut inaugurer à Aix-la-Chapelle le régime des Congrès

européens dont Metternich s’attribua l’honneur, un régime de discussion

pacifique entre les États et les souverains, les propositions de la

Russie à ce premier congrès n’étaient rien moins que pacifiques. La

réunion d’Aix-la-Chapelle, comme les suivantes, fut une bataille, un

champ clos diplomatique où la Sainte-Alliance, telle que l’avait conçue

son auteur pour la guerre en Amérique et la guerre en Orient, fut

réduite, paralysée par des adversaires à la fois résolus et adroits.

Manuel historique de politique étrangère, tome II [de 4] · 第 108 / 179 题