«En 1815, l’Europe était assurée, disait Metternich, par les traités de
Vienne autant que possible, d’une paix durable.» Cet éloge que le
ministre autrichien faisait de son œuvre a été généralement accepté. En
revanche, l’histoire a depuis reproché à Metternich d’avoir par la
_Sainte-Alliance_ déclaré la guerre, dans l’intérieur des États pacifiés
ou sur leurs frontières, aux libéraux et combattu la Révolution dans des
Congrès où les souverains dociles à ses conseils auraient concerté leurs
efforts. C’est l’opinion générale que l’on trouve résumée dans cette
phrase de Gervinus. «Le début du dix-neuvième siècle est la description
d’une période de paix rarement interrompue. Une aveugle réaction contre
toutes les tendances qui avaient été le résultat naturel de l’époque
révolutionnaire devint le trait caractéristique de l’époque qui
commençait alors.» S’il ne s’agissait que de l’histoire de France, alors
qu’épuisée par les guerres, et menacée par le retour des émigrés, la
nation se reconstitua dans la paix en défendant ses libertés,
l’explication pourrait suffire. Mais elle est, comme la formule trop
longtemps acceptée pour les rapports de l’Europe avec la Révolution, un
cadre trop étroit encore pour cette histoire après 1815. La
_Sainte-Alliance_ ne rend pas compte de tous les événements européens
qui ont suivi les traités de Vienne: elle n’est pas l’œuvre de
Metternich, et n’a point toujours eu les effets pacifiques qu’il se
plaisait à lui attribuer.
Ce fut, à la fin de 1814, quand les alliés discutèrent entre eux les
conditions du partage de l’Europe qu’Alexandre Ier fit pour la première
fois entendre le langage de la _Sainte-Alliance_, un langage
«_amphigourique_» selon le mot de Talleyrand. Il rencontrait alors
l’opposition des diplomates à son projet, longuement caressé depuis
Kalisch, d’incorporer la Pologne, et de donner la Saxe au roi de Prusse:
il invoqua, dans une note célèbre du 31 décembre 1814 les devoirs des
souverains envers les peuples. Des diplomates qui le gênaient, il en
appela aux rois. Le temps était arrivé, «où faisant taire leurs
ministres et laissant parler leur conscience, les souverains européens
devaient régler le sort des peuples.»
Ce langage, nouveau pour les diplomates habitués aux pratiques et aux
formules de la raison d’État, avait sans doute été inspiré au tsar par
les idées et les sentiments de Mme de Krudener. Mais, il laissait
apercevoir des desseins pratiques et une politique. Les hommes d’État
refusaient la Pologne tout entière et la Saxe aux alliés de Kalisch; ils
prétendaient, pour écarter la Russie de la Vistule et la Prusse de la
Bohême, maintenir les partages de la Pologne, et distraire de la Saxe
quelques districts seulement: alors Alexandre Ier, alliant le mysticisme
religieux de sa nouvelle inspiratrice aux théories libérales et
mystiques aussi du lyonnais Bergasse, déclarait que des souverains élus
de Dieu pour le bonheur des peuples ne devaient pas partager des nations
contre leur gré et leur intérêt. «Dans le temps actuel, disait-il à
l’empereur François, nous autres souverains, nous devons nous conformer
au vœu des peuples. Le vœu du peuple saxon est de n’être pas partagé. Le
partage de la Pologne n’est pas du fait de la Russie: elle le réparera.»
Étrange théorie, en vérité, du bonheur des peuples et du devoir des
souverains: l’annexion considérée comme un bienfait, et l’antidote des
partages; la conquête totale d’une nation, le triomphe de la raison
d’État assimilées à un triomphe de la justice, présentées aux souverains
comme une obligation, une tâche presque divine.
Ce fut pourtant là en 1814 l’origine et déjà le langage de la
_Sainte-Alliance_. Le traité de Vienne condamna ces doctrines et ces
espérances ambitieuses. La restauration et la chute de Napoléon les
ranimèrent. Au lendemain de Waterloo, quand Paris eut capitulé devant
les alliés le 25 juillet 1815, tandis que les armées étrangères
campaient en France, le tsar proclama de nouveau, son épée victorieuse à
la main, la formule mystique de son Évangile politique. Mme de Krudener
l’avait approuvée. Elle surprit les diplomates. L’auteur leur déclarait
d’ailleurs qu’elle n’était point faite pour eux. «La chose est d’un
ordre tel que les ministres ne peuvent m’être d’aucun secours.» La
_Sainte-Alliance_ fut, le 18 septembre 1815, proposée directement aux
souverains de l’Autriche, de la Prusse et de l’Angleterre dans une forme
qui jurait avec le langage ordinaire des chancelleries. Le préambule
célébrait le Dieu des armées qui avait donné la victoire, et invoquait
la Providence à l’heure de la paix réparatrice: action de grâce et
prière à la fois. Les deux premiers articles formaient les réponses
venues d’en haut par la bouche d’Alexandre qui, nouveau Moïse, apportait
les tables de la loi. L’un de ces articles invitait les souverains à
s’unir, en _frères_ selon les Saintes-Écritures, en _compatriotes_ selon
un verbe plus récent. L’autre déclarait, avec la Révolution, les peuples
_frères_ aussi: «trois branches d’une même famille», et confiés, pour
leur bonheur, à des souverains désignés par la Providence.
Ce mélange de droit divin et de religion révolutionnaire a frappé, quand
ils le connurent, tous les contemporains. «C’était, disait Stourdza,
sous l’égide des princes et des principes chrétiens, la fraternité des
peuples.» Castelreagh protesta contre cette déclaration de principes
bibliques qui auraient reporté l’Angleterre à l’époque des Saints, de
Cromwell et des Têtes Rondes. Metternich, qui la définissait à
merveille, y vit «des aspirations philanthropiques déguisées sous le
manteau de la religion». Et son confident Gentz s’écria d’abord: «c’est
une nullité politique», jugement auquel les politiques semblent s’être
d’abord rangés, en souriant presque, en laissant faire. On a cru depuis
à un accès de manie religieuse du prince qui, après avoir vaincu
Napoléon, s’était laissé conquérir par une mystique, sincère, à n’en
point douter, mais nerveuse, impressionnable et sensible à l’excès.
Cependant, comme la sincérité d’Alexandre Ier a toujours été plus que
discutable, que c’était pour lui une habitude de prodiguer les phrases
sentimentales à Napoléon, aux Polonais, à toutes les nations, qu’on l’a
entendu invoquer la _morale publique_ pour garder la Pologne et s’écrier
ensuite: «J’y ai deux cent mille hommes, qu’on m’en chasse», il importe
de savoir si la _Sainte-Alliance_ ne cachait pas sous sa forme
apocalyptique des arrière-pensées précises. N’était-elle pas, avec ses
apparences de haute morale, une manœuvre politique? «Derrière l’abandon
apparent de l’Empereur, écrivait un jour la Ferronnays à Chateaubriand,
il y a toujours de la ruse et du calcul.» Et Gentz, qui ne s’est jamais
payé de formules, devait bientôt, dès 1816, éveiller l’attention de
Metternich sur le prétendu mysticisme du tsar. «Ce n’est pas seulement
une manifestation morale, c’est un instrument pour Alexandre Ier au
service de l’influence que rêve son ambition. Il s’en sert jusqu’au jour
où il croira devoir le remplacer par quelque chose de plus efficace.»
Par sa date, en effet, par les circonstances qui la préparent, par le
caractère de son auteur, et les faits qui ont accompagné sa naissance,
la _Sainte-Alliance_ se précise: elle fut une œuvre de circonstances et
un calcul. Deux ou trois jours avant de porter à l’approbation de Mme de
Krudener la loi nouvelle qu’il allait offrir aux souverains, Alexandre
Ier, le 11 septembre, «pleurant au pied de la croix, avait demandé à
Dieu le salut de la France».
C’était à la fin d’une journée qu’il avait consacrée, dans la plaine de
Vertus, à passer seul la revue de l’armée russe, pour faire comprendre à
ses alliés la force qu’il pouvait mettre au service de cette cause, pour
leur faire sentir le poids de son épée.
Ces prières et ces menaces n’étaient point inutiles. Jamais la France ne
courut plus de danger qu’au lendemain de Waterloo. Souverains, ministres
et généraux se préparaient à la démembrer, soi-disant parce qu’elle
avait rappelé Napoléon, en réalité parce que l’occasion était belle.
Seul, d’abord, Alexandre 1er prit sa défense. «Il faut, disait-il, le 28
juillet 1815, avec son ministre Capo d’Istria traiter la France avec
justice pour y soutenir l’autorité légitime du roi, éviter le retour des
révolutions, assurer la paix et le bonheur des peuples.» Aux appétits
déchaînés des vainqueurs, le tsar, pendant le mois d’août, opposa sa
volonté et menaça, s’il le fallait, de rompre avec la coalition, de
tirer l’épée enfin. Il écarta les diplomates qui ne savaient parler que
de conquêtes au nom de la raison d’État. Il invita les souverains à
traiter Louis XVIII en frère, à lui permettre de faire le bonheur de la
nation française, pour que sa puissance restaurée par les décrets de
Dieu se soutînt par la gratitude de ses sujets. Au traité du 25 mars,
qui avait mis la France en interdit, et auquel Louis XVIII n’avait pas
reçu le droit de souscrire, Alexandre Ier résolut, le 18 septembre, de
substituer la _Sainte-Alliance_, et d’y admettre la France et les
Bourbons.
Les Français n’ont pas vu le calcul que cet acte de générosité et les
déclarations morales du tsar recouvraient; plus crûment, Capo d’Istria
disait alors à Stein: «La Russie avait intérêt à laisser la France
forte, pour que d’autres puissances ne puissent disposer de toutes leurs
forces contre elle.» Les politiques anglais, Wellington et Castelreagh,
plus prévoyants que les Allemands aveuglés par la perspective d’une
belle proie, pénétrèrent les desseins du tsar: «il fallait rivaliser de
générosité avec Alexandre. S’il a du penchant à se lier avec la France,
c’est pour étendre ses conquêtes du côté de l’est et du sud.» Et bientôt
la France se trouva défendue par l’Angleterre autant que par la Russie
contre les convoitises des Allemands. A travers les formules mystiques
du tsar que les Anglais plus tard allaient traiter de fourberies, les
politiques de Londres démêlaient déjà en 1815 et démasquaient ses
ambitions. Le rapprochement de la Russie et des Bourbons, la
_Sainte-Alliance_ leur apparurent comme le prélude d’une politique
destinée à servir les desseins d’Alexandre Ier en Orient.
Le Congrès de Vienne avait été pour ce prince une grande déception. En
quelques mois, la diplomatie européenne lui fit perdre le fruit de trois
années de négociations, de deux années de guerre. A combattre Napoléon,
il avait moins gagné qu’à l’alliance de Tilsitt. Il avait abandonné les
provinces danubiennes qu’il occupait, avec l’espoir d’acquérir la
Pologne sur les puissances allemandes qui en gardaient leur part. En
opposant les principes de la légitimité au droit des peuples que le tsar
invoquait et espérait exploiter, l’Angleterre, l’Autriche unies aux
Bourbons restaurés avaient fixé à Vienne une limite à ses ambitions:
elles l’obligeaient à rendre sa proie.
Cette proie, il la guettait encore, au lendemain du Congrès, attentif
toujours à masquer ses plans de conquête par des apparences de
libéralisme réglées sur les aspirations des peuples.
A la Pologne, dont il avait réveillé le patriotisme, Alexandre Ier se
présentait le 25 mai 1815, en occupant Varsovie, comme un libérateur. Il
rétablissait l’usage de la langue polonaise, constituait une armée et
une administration nationales où les Russes n’étaient plus admis. Il
promulguait enfin, quand l’année s’acheva, une Constitution qui faisait
espérer la prochaine réunion d’une diète (15 novembre 1815). En se
voyant d’ailleurs gouverné non par un des leurs comme Czartoriski, mais
par le frère du tsar, le grand-duc Constantin, les Polonais gardaient
des doutes et des préventions contre la conquête russe: l’aristocratie
polonaise surtout, qui ne partageait pas les illusions du prince Adam.
Les puissances européennes regardaient avec la même défiance les
entreprises d’Alexandre en Pologne. De Paris, le ministre Rayneval
écrivait à la Ferronays. «Par des idées et des sentiments que la
philosophie approuverait, mais que la politique peut difficilement
partager, l’Empereur prépare-t-il l’indépendance réelle de la Pologne ou
aurait-il conçu un plan plus dangereux pour ses voisins? Chercherait-il
à donner une apparence passagère d’indépendance nationale à ce qu’il
possède de ce pays, pour gagner les esprits des habitants des provinces
soumises à l’Autriche et à la Prusse?»
La réponse à cette question délicate se trouvait formulée dans la
politique que le tsar pratiquait depuis 1812, et accentua après 1815 en
Finlande. Le peuple finlandais, par sa longue association avec la Suède,
le nombre des Suédois qui avec le temps s’étaient mêlés à lui, était mal
disposé à la conquête russe, et l’avait repoussée de toutes ses forces.
S’il s’assimilait à la Russie, il couvrait Saint-Pétersbourg; rebelle ou
maltraité, dans une crise, il menacerait gravement la capitale. Comme la
Pologne, la Finlande avait été partagée au dix-huitième siècle. Elle
retrouva son unité, quand elle fut tout entière aux Russes: le tsar lui
rendit une capitale, Helsingfors (1817), bientôt une université
nationale. Elle eut sa langue particulière, ses monnaies. Les éléments
finnois de sa population furent groupés, encouragés. Au lieu de rester
partagé entre une colonie suédoise et une province russe, ce pays petit,
mais vivace, par les bienfaits d’Alexandre Ier, «redevint une nation» et
parut digne de l’être. Ainsi se trouvèrent réalisées les offres
qu’Elisabeth en 1742, Catherine II en 1773 par l’intermédiaire de
Sprengporten, avaient faites aux Finlandais pour les détacher de la
Suède. En invoquant le droit des peuples, leur successeur achevait cette
œuvre d’annexion intelligente et constituait à l’empire un boulevard
solide dans la Baltique.
C’est là ce qu’il eût voulu faire aussi en Pologne. C’est ce qu’il
préparait dans les Balkans. La paix de Bukarest avait depuis 1812
suspendu son action sur le Danube. Mais sa pensée y demeurait attachée.
«Faisons bien, écrivait-il à cette époque au général Tschitshagow, nos
affaires contre Napoléon. Alors nous pourrons reprendre notre plan
contre les Turcs. L’affaire de Constantinople pourra être remise en
train.» Le moyen, c’était encore de prendre les intérêts des nations
soumises par la force aux Ottomans, impatientes du joug. Son ambassadeur
à Constantinople, Strogonoff, reçut l’ordre d’appuyer les réclamations
des Serbes, entra en relations suivies avec Milosch Obrenović, et l’aida
à réorganiser son pays. Il recueillait les plaintes aussi des Valaques
qui protestaient contre l’impôt turc. Diplomatie réservée qui avait le
double avantage de fortifier les positions acquises par la Russie, entre
la Baltique et la mer Noire, et de préparer le chemin à de nouvelles
conquêtes justifiées par des motifs désintéressés, dans ce domaine où
l’ambition d’Alexandre et de son peuple ne connaissait pas de limites.
Mais partout, dans cet Orient qu’il convoitait, le tsar rencontrait les
résistances de l’Autriche et de l’Angleterre unies, résolues à le lui
interdire comme à Napoléon. «La rivalité des cours de Londres et de
Pétersbourg, depuis la chute du pouvoir qui accablait l’Europe, est le
grand point sur lequel il faut porter l’attention, écrivait un ministre
de Louis XVIII. L’Autriche a servi longtemps d’auxiliaire aux Russes,
elle leur a frayé le chemin de la Pologne et accru leur puissance par
une faute irréparable. Devenue craintive, elle se fortifie contre eux
par une alliance avec l’Angleterre.» A cette alliance, en vain Alexandre
à Vienne avait opposé celle de la Prusse. Il avait pu remarquer et
retenir la cause principale de sa défaite: c’étaient les Bourbons à
peine restaurés qui, en se portant vers l’Autriche, avaient fait pencher
la balance du côté opposé à ses projets. Ils y avaient jeté le poids
d’un principe qui soutenait leur faiblesse et qui avait triomphé de sa
force, la légitimité.
Après la seconde campagne de France, dans la détresse plus profonde des
Bourbons et des Français, Alexandre vit une occasion de réparer son
échec. S’offrir aux vaincus comme un libérateur, restaurer les
souverains légitimes, épargner à un peuple les tristesses d’un
démembrement, se mériter enfin leur reconnaissance, et les gouverner au
besoin, pour retirer aux alliés de Vienne le concours de cette alliance
et se le procurer, telles furent les raisons qui déterminèrent le tsar à
proclamer la _Sainte-Alliance_. Le 26 septembre, il plaçait à la tête du
ministère français un émigré qui lui devait beaucoup, en état de faire
partager sa propre gratitude à ses concitoyens, le duc de Richelieu. La
Révolution était définitivement vaincue, la France restituée aux
Bourbons, ramenée à ses anciennes limites. C’était le moment de
reprendre avec le successeur de Louis XVI les plans de conquête en
Orient que Louis XVI avait rejetés: la France de Richelieu serait
peut-être plus docile que celle de Vergennes.
Par l’esprit comme par la lettre, la Sainte-Alliance s’adaptait si bien
à cette évolution de la politique russe qu’on n’en peut ailleurs
chercher l’origine et l’inspiration. L’entente fraternelle des
souverains ne permettrait plus à des ministres comme Metternich
d’invoquer la légitimité contre les desseins d’Alexandre Ier. Et la
fraternité des peuples proclamée à la fois lui permettrait encore de
poursuivre avec l’appui de la nation française son programme en Pologne,
dans les Balkans surtout, où le langage mystique et libéral du tsar
semblait annoncer une croisade prochaine. La Turquie s’émut de ces
déclarations menaçantes, quand elle les connut au début de 1816 et
demanda presque avec colère des explications que l’Autriche inquiète
l’engagea à réclamer plus doucement. N’était-ce pas la preuve qu’en
s’attachant la France, en la sauvant «_au pied de la croix_», Alexandre
Ier se préparait simplement une revanche sur les diplomates de Vienne et
sur les Turcs?
L’Europe railla ce projet mystique de pacification générale, et prit
fort au sérieux le programme de conquête qu’il dissimulait mal. Lorsque,
pour débuter, Alexandre Ier proposa de faire une croisade contre les
Barbaresques (avril 1816) «nécessaire à la grande famille chrétienne»,
il essuya un refus. «La Russie, dit Gentz, cachait ses intentions
secrètes. Les autres qui les devinaient se tinrent sur la défensive.»
Puis, à son tour, l’Angleterre prit l’initiative d’un projet de croisade
maritime concerté entre les nations chrétiennes, exécutée par elles sous
la direction d’un amiral anglais. Elle eut même l’art de lier ce projet
à la question de la traite des noirs qui n’était pas réglée (septembre
1816). «Cette puissance insulaire, disait avec dépit le tsar à notre
envoyé, n’exprime des sentiments philanthropiques que pour mieux masquer
sa profonde personnalité.» Il s’irritait de se voir payé de la monnaie
qu’il avait servie à ses rivaux. C’était un premier échec.
Le second, plus décisif, fut la situation intérieure de la France au
lendemain du traité de Paris qui ne répondit guère aux calculs
d’Alexandre Ier. Pour que Louis XVIII lui devînt un instrument utile, il
fallait une réconciliation complète des Bourbons et des Français.
Il se trouva, au contraire, que l’entourage de la royauté, le comte
d’Artois et ses amis les Ultras, revenus d’exil sans avoir rien appris,
reprirent auprès de Louis XVIII les intrigues avec lesquelles ils
avaient perdu Louis XVI. «Si le roi, écrivait Richelieu au tsar (janvier
1816), veut montrer de la fermeté, s’il veut être le maître surtout dans
sa famille, il n’y a pas de doutes qu’on peut encore sauver la France.»
Les provocations de la Chambre Introuvable (1815) n’étaient rien auprès
des efforts de ce parti occulte que les ministres se sentaient
incapables de contenir dans les formes constitutionnelles. «Ce sont les
véritables ministres», disait Gentz.
Et, d’autre part, toute une partie de la nation, peut-être la majorité,
composée en tout cas d’hommes aigris, actifs, qui n’était point
représentée au Parlement par les monarchistes libéraux, demeurait
résolument hostile aux Bourbons. «La plus grande partie de la nation,
élevée, dit Gentz, sous les auspices de la Révolution, a la haine des
Bourbons.» Et Richelieu ajoute: «Par sa force numérique et
intellectuelle elle est en possession du présent.»
Ni Louis XVIII, ni les Chambres entre lesquelles les ministres
préparaient pour la paix un accord constitutionnel ne se trouvaient en
mesure d’établir l’harmonie entre le peuple lui-même et la monarchie. Il
aurait fallu, suivant le mot de B. Constant qui caractérise bien cette
époque, «nationaliser la royauté et royaliser la nation».
Dans ces conditions, ce n’était qu’avec la plus grande prudence que
Richelieu pouvait travailler aux desseins d’Alexandre Ier sur la France.
«En ayant l’air de me faire appuyer du dehors, je risque de perdre tout
crédit au dedans.» (Richelieu à Alexandre.) Sa politique, secrètement du
moins, était docile aux ordres que Pozzo di Borgo lui transmettait de
Saint-Pétersbourg. Nesselrode lui prescrivait de renvoyer la Chambre
Introuvable et d’en composer une dans un meilleur esprit. Richelieu et
Louis XVIII s’y appliquaient: ils prièrent Alexandre de ramener le comte
d’Artois à plus de modération, sinon par la raison à laquelle il n’était
pas accessible, du moins par la crainte. «C’est un service que vous nous
rendrez après tant d’autres.» Après avoir sauvé la France, le tsar était
invité à la gouverner. Le malheur, à son point de vue, c’est que le roi,
les ministres, les Chambres même ne lui fournissaient pas les moyens
d’en être maître.
Dès le début de 1817, Alexandre Ier manifesta son regret de n’avoir pas
mieux réussi, de trouver les Bourbons si peu solides, si mal unis à
leurs sujets. Il se croyait obligé de ne pas donner à la Sainte-Alliance
le caractère et les suites qu’il s’était proposés. «L’union avec la
France, écrit alors Richelieu, c’est le grand but. Mais tant qu’il n’en
sera pas autrement à Paris, l’Empereur sera tenu de garder ce rêve
secret.» «L’opinion qu’il s’est formée de Monsieur met une sorte
d’obstacle au développement de ses sentiments bienveillants sur notre
pays», écrit un mois après notre ambassadeur de Noailles.
L’intransigeance des Ultras, les haines populaires contre les Bourbons
divisaient profondément la France, et ces divisions réduisaient Louis
XVIII à l’impuissance, Alexandre Ier à l’immobilité. Bornée à ses
préambules mystiques, privée des effets pratiques que la monarchie des
Bourbons restaurée et forte eût aidé le tsar à lui faire produire, la
Sainte-Alliance paraissait destinée en 1817 à n’être qu’«une _nullité
politique_», comme l’avait prédit Gentz. Et le confident de Metternich
se réjouissait de voir la paix assurée en Orient par l’impuissance de la
Russie: «Le parti qui pousse à la guerre à Pétersbourg travaillera
longtemps sans fruit. Je n’ai jamais douté qu’une expédition contre la
Porte ne fût du goût d’une grande partie de l’armée russe et des entours
de l’Empereur. Mais tant que le système politique restera ce qu’il a été
jusqu’à présent, je regarde cette guerre comme impossible.»
La vigilance de l’Angleterre, mise en éveil par les projets du tsar, la
résistance de l’Autriche qui avait réussi à détourner de lui la Prusse,
la perspicacité des diplomates qui avaient deviné dans la
Sainte-Alliance la menace d’une nouvelle guerre, l’impuissance enfin de
Louis XVIII formaient une barrière infranchissable pour la diplomatie
désintéressée en apparence, agressive d’Alexandre Ier. Ce fut alors que
le tsar saisit, dans des événements qui se développaient à l’autre bout
du monde, l’occasion de tourner l’obstacle que lui opposaient les
diplomates.