LA DÉFENSE NATIONALE

Le lendemain du jour où Danton prend de nouveau le pouvoir, dans les

mêmes conditions que huit mois auparavant, le 10 avril 1793, sa première

préoccupation, son premier mot furent: «_vaincre les ennemis._» Il

songeait aussi à terminer la Révolution, c’est-à-dire à substituer par

une bonne constitution un régime légal et régulier à l’anarchie, à

l’émeute, au régime révolutionnaire. Mais la sûreté des frontières et la

paix avec l’Europe lui paraissaient plus nécessaires encore, ne fût-ce

même que comme une condition de la paix intérieure. «Nous touchons au

moment, dit-il, le 13 avril, où il faudra dégager la liberté, pour mieux

la conserver, de tous ces enthousiasmes.»

Et alors, sans hésiter, Danton propose à la Convention de renoncer à la

guerre de propagande qui a justement alarmé les nations autant que les

souverains. Il la décide à revenir sur ses résolutions du 19 novembre et

du 15 décembre 1792. Le décret du 13 avril est l’abandon de la guerre de

conquête justifiée par la croisade républicaine. «Dans un mouvement

d’énergie, vous avez rendu un décret qui porte que nous donnerons

protection aux peuples qui voudraient résister à l’oppression des

tyrans. Mais ce décret singulièrement vague vous oblige à secourir

quelques patriotes qui voudraient faire une révolution en Chine. Il faut

avant tout songer à la conservation de notre corps politique et fonder

la grandeur française. Que la République s’affermisse, et la France, par

ses lumières et son énergie, fera attraction sur tous les peuples...

Décrétons que nous ne nous immiscerons plus dans ce qui se passe chez

nos voisins.»

D’un coup, par la volonté et la clairvoyance de Danton, la politique

étrangère de la France se trouvait ramenée en arrière, au temps où la

Constituante répudiait, à l’appel de Mirabeau, la propagande et les

conquêtes. La Révolution et ses chefs s’instruisaient par leurs propres

fautes. Ils évitaient même celles que la Constituante, dans son ardeur à

prêcher la paix perpétuelle, avait commises. L’attitude de l’Europe, la

guerre où la Convention était engagée avec elle ne lui permettaient pas

de désarmer. «Décrétons, ajouta Danton, que la nation s’abîmera plutôt

que de souscrire à toute transaction, que de transiger avec des ennemis

qui pour préliminaire ne reconnaîtraient pas la souveraineté du peuple.»

Ces appels à la modération n’étaient donc ni un signe de faiblesse, ni

l’effet de vagues et dangereuses théories. C’étaient des résolutions et

les actes d’une politique déterminée à soutenir la guerre, à la limiter

aussi quand il le faudrait au prix d’une paix honorable.

Pour n’avoir plus été inspirée par le désir de la conquête, la

diplomatie de Danton n’est pas faite d’abdication: dans une guerre

inégale et malheureuse, elle devient une arme de défense, l’auxiliaire

des résistances nationales. Pour vaincre l’étranger, elle se propose de

le diviser. Danton a défini sa politique le 7 juin en disant: «Il faut

faire aux ennemis une dernière sorte de guerre, une guerre de

négociations.» Il l’a pratiquée avec Lebrun, ministre des affaires

étrangères, Hérault de Séchelles qui fréquentait auprès de Poterat ou

Soulavie, intrigants ou théoriciens de l’ancienne diplomatie

monarchique. Et peut-être est-ce par ces influences qu’il s’égare

encore, malgré son génie et sa pénétration, dans les chemins sans issue

de la politique traditionnelle.

A tort, comme ses prédécesseurs, Danton considère l’Autriche comme

l’ennemi le plus redoutable, l’adversaire ancien qu’il faut isoler et

réduire. C’est en ce sens que le Comité de Salut public procède avec lui

à la pacification nécessaire. Il déclare nettement que la France

rentrera dans ses anciennes limites, sans abandonner pourtant

Montbéliard, Mulhouse, Avignon, la Savoie et Nice librement associés à

ses destinées, et à la condition de conserver le gouvernement qu’elle

s’est donné. Il proclame son intention d’évacuer définitivement les

Pays-Bas dont l’invasion a produit la guerre. Mais il refuse à

l’Autriche le droit de les échanger contre la Bavière; il se prépare à

ruiner la papauté en Italie, parce que, depuis trois siècles, elle a lié

ses intérêts à ceux des Habsbourg. Enfin, de toutes parts, il met en

mouvement contre l’Autriche le système classique des alliances du Nord

et de l’Orient.

Descorches est chargé d’inviter les Turcs à s’armer contre elle. «On

espère cependant que _même avec l’Autriche_ la paix n’est pas

impossible.» Mais c’est évidemment la dernière puissance de laquelle on

l’attende. On paraît préférer la contrainte à la négociation. Et c’est

pour cette raison que le Comité, le 13 mai, arrête avec la Suède un

projet d’alliance offensive et défensive pour empêcher l’Autriche de

s’accroître en Allemagne, d’usurper la Bavière. S’il envoie Semonville

en Toscane, cette terre à demi autrichienne, il le prévient que «la

République n’a que la guerre à traiter avec l’Autriche (19 mai)». Et il

invite notre agent à Venise, Noël, à éveiller contre les Habsbourg les

ambitions de l’État vénitien sur Fiume et Trieste: «car entre nous et

eux, c’est une guerre à mort.»

Désireux, certes, de restreindre la guerre, de diviser la coalition,

Danton et ses collaborateurs, dominés par les souvenirs des luttes entre

les Bourbons et les Habsbourg, confondent l’Europe de 1793 avec l’Europe

du seizième et du dix-septième siècle. Richelieu mal compris est

toujours leur modèle: ils négligent, ils ménagent, pour atteindre un

ennemi moins redoutable qu’il ne leur paraît, l’adversaire véritable, et

le principal champion de la coalition.

C’est entre l’Angleterre surtout et la France que désormais la guerre à

mort est déclarée. La restitution des Pays-Bas ne suffirait plus à

désarmer la nation anglaise depuis que les embarras et les défaites de

la République ont éveillé en elle l’espoir des conquêtes faciles: Danton

se méprend sur les sentiments des Anglais, les jugeant plus favorables

que les royautés du continent à la constitution d’une république. Il

ignore leurs rancunes de la guerre d’Amérique et leur espoir de

revanche. Il attend des quelques démocrates anglais qu’il fréquente ou

emploie, Miles, Mathews, la promesse d’une neutralité, d’une

réconciliation que la nation anglaise n’est pas disposée à ratifier.

Comme tous les Français d’alors, il persiste également à se faire

illusion sur les intentions du gouvernement prussien. La paix avec la

Prusse, «notre alliée naturelle», lui paraît simple, prochaine, une

alliance même vraisemblable, selon les traditions encore de la guerre de

Trente ans. Le Comité de Salut public la paierait, s’il le fallait, un

bon prix: il consentirait à procurer aux Hohenzollern Dantzig, un

stathoudérat dans les Pays-Bas, s’ils voulaient ouvrir les yeux à la

raison et se lier avec la République contre l’Autriche. Coquetteries,

tentations, il n’épargne rien pour séduire et convaincre la Prusse:

l’envoi de Semonville en Toscane (23 mai 1793) a pour objet d’alarmer,

par une apparence de négociation autrichienne, le cabinet de Berlin, de

le ramener, de désunir la ligue.

Si Danton, Lebrun et le Comité avaient connu les véritables dispositions

des puissances, et réglé sur l’intérêt présent de l’Europe et de la

France leur action diplomatique, ils l’auraient engagée dans des voies

absolument opposées. Au moment où le Comité s’organisait sous la main de

Danton, le 8 avril 1793 un conseil de guerre se tenait à Anvers auquel

assistaient tous les généraux, tous les diplomates de la coalition, le

duc d’York et lord Auckland pour l’Angleterre, le comte Keller et le

général Knobelsdorf pour la Prusse, Starhemberg et Metternich pour

l’Autriche et l’Empire. De tous les assistants, les plus modérés à

l’égard de la France étaient les généraux de l’Empereur, Cobourg et

Mack: ils proposèrent aux alliés de respecter la promesse faite par eux

à Dumouriez, de restaurer les Bourbons sans rien prendre à la France.

«Leur langage souleva un tocsin général d’indignation.» Et de toutes les

réponses, les plus violentes, les plus haineuses furent celles des

Anglais: lord Auckland déclara qu’il fallait réduire la France à un

véritable néant politique, réaliser des conquêtes à Dunkerque, dans les

colonies, et les garder.

L’ivresse de la victoire déliait les langues: les ennemis de la

République s’expliquaient franchement, en avril, sur les motifs réels de

leur prise d’armes. «J’avais cru», disait Cobourg à François II, «que le

vœu des puissances était de rétablir en France la monarchie, l’ordre et

la paix en Europe. Je trouvai que je m’étais trompé. Je vis que chacun

ne pensait qu’à soi.»

Sans doute l’Autriche y pensait comme les autres. Mais elle n’avait pas,

comme l’Angleterre, les yeux uniquement fixés sur les dépouilles de la

France. Elle convoitait en même temps celles de la Pologne. Le

démembrement de la République française lui paraissait plus malaisé,

plus incertain que celui de la République polonaise. Il y fallait des

ménagements. «Quel est le but de la guerre contre la France, disait

Thugut le 14 avril: la restauration de la monarchie. Non, il ne faut pas

reconnaître ni le Dauphin, ni Monsieur, ni exciter le peuple de France

au point de le réunir contre les conquêtes qu’on médite à ses dépens.»

Le cabinet autrichien comptait avec le sentiment national en France, et

il avait raison. Il n’avait pas tort non plus de penser qu’un profit

plus aisé l’attendait en Pologne, si l’Autriche s’imposait à la Prusse,

à la Russie prêtes à opérer un deuxième partage. François II réclamait à

Catherine sa part, et arrêtait ses troupes aux Pays-Bas pour forcer les

Prussiens par intimidation à la lui concéder.

Le gouvernement prussien, depuis Valmy, faisait mieux encore la

différence des conquêtes sur le Rhin ou sur la Vistule, et renonçait

volontiers aux unes pour s’assurer des autres. «Que faut-il faire? se

disaient les généraux de Frédéric en face des quartiers de Custine:

rien. Nous avons en tout cas un morceau de Pologne.»

Seule l’Angleterre était déterminée à une lutte opiniâtre, acharnée,

exclusive contre la France, par sentiment, par ambition, par intérêt

aussi. Si, malgré ses refus qu’elle renouvela jusqu’au 14 juillet et au

31 août, de laisser partager la Pologne, ou sacrifier la Bavière, les

puissances continentales s’agrandissaient, il lui fallait des

compensations, prélevées sur la France. Elle s’approchait de Dunkerque,

se saisissait de Toulon, négociait en Vendée, occupait Tabago, reprenait

en un mot son duel avec la France au point où la paix de Paris l’avait

interrompu.

Tandis qu’ils croyaient poursuivre l’Autriche surtout, l’ennemie

traditionnelle, les Conventionnels en 1793 déchaînaient sur la France,

une fois encore, l’orage qui avait brisé au dix-huitième siècle son

empire colonial, et qui menaçait maintenant son existence nationale.

Danton s’en aperçut le 18 mai aux réponses qu’il reçut de Londres. Le

gouvernement anglais exigeait de la France qu’elle rendît même Avignon,

après la Savoie, sous prétexte d’avoir la preuve qu’elle renoncerait à

toute conquête, en réalité pour l’atteindre dans les principes

essentiels de sa vie nationale. «Il faut, disait Pitt alors, que les

forces de la France soient assez affaiblies et celles de l’Angleterre

assez augmentées.» Trop tard, Danton entrevit avec Lebrun la vérité:

c’était à l’Autriche qu’il eût fallu s’adresser. Peu pressée de courir

des risques en France, jalouse en Pologne de la Prusse et de la Russie,

elle aurait consenti à traiter, si on lui eût permis l’échange de la

Bavière contre les Pays-Bas. La paix, la ruine de la coalition, sur ce

fondement, étaient probables. Car la Prusse, qui refusait au Comité de

combattre l’Autriche, l’eût suivie immédiatement dans la retraite. Et

l’Angleterre restait seule, en face de la France, résolue et sans doute

de force à se défendre. Excellente dans son principe, opportune, la

diplomatie de Danton fut sans effet par l’emploi des moyens usés, des

traditions surannées que lui fournissaient ses collaborateurs.

Certes, il eut vite fait de s’orienter autrement, quand il reconnut son

erreur. Dès le 15 juin, son confident Hérault de Séchelles fut chargé de

s’aboucher sur le Rhin avec les agents autrichiens; le 7 juillet,

Chauvelin reçut l’ordre d’aller en Toscane préparer une négociation

sérieuse avec l’Autriche. Mais cette conversion tardive se faisait au

moment où Danton ne disposait plus du Comité de Salut public, ni par

conséquent du pouvoir. Pendant les trois mois qu’il l’avait occupé

presque souverainement, il n’avait pas réussi, comme il le souhaitait, à

limiter la guerre de la Révolution, ni même le nombre de ses ennemis.

Sa politique étrangère échouait comme sa politique intérieure. Il

espérait, le 13 avril, mettre fin à l’anarchie, à l’émeute: les

nécessités de sa lutte avec les Girondins l’obligeaient, le 2 juin, à

atteindre, pour les frapper, le seul pouvoir capable de restaurer un

régime légal, la Convention. Après des débats presque quotidiens, le 21

mai, les Girondins faisaient nommer une commission d’enquête contre la

Commune de Paris. Danton se crut, se vit, fut toujours menacé, et, selon

les paroles de Garat, pour se sauver, lui et les siens, «il franchit

tous les rubicons». Il participa à l’émeute du 31 mai qui força la

Convention à supprimer la commission des Douze. Le 2 juin une nouvelle

émeute éclatait: l’Assemblée essaya de lui résister, refusant de livrer

les Girondins à ses colères. Elle fut obligée de capituler devant les

canonniers d’Henriot. Ce jour-là, elle fut brisée, comme la royauté

l’avait été le 10 août. En vain, Danton s’était efforcé d’obtenir, le 29

mai 1793, de cette Convention nommée pour établir la loi, et bientôt

incapable de la faire respecter, une Constitution, garantie suprême de

la légalité dans l’avenir. Quatre jours après, il n’était plus le maître

de la régler. La proposition qu’il en fit fut pour lui l’occasion d’un

premier échec: la Convention confia le soin de rédiger l’acte

constitutionnel aux amis de Robespierre, Couthon, Saint-Just, Mathieu,

Ramel. Bientôt le Comité de Salut public retirait à Danton, pour la leur

donner aussi, la direction de la correspondance générale (13 et 15

juin). Un mois après, au renouvellement du Comité, Danton et ses amis

furent écartés (10 juillet), remplacés par la faction de Robespierre qui

y entrait lui-même enfin, pour en prendre possession, le 27 juillet

1793. Ainsi se trouvait justifiée cette parole que Danton disait à un de

ses amis: «Hâtons-nous; ceux qui font les révolutions ne sont pas ceux

qui en jouissent.» La République au mois de juin ne lui appartenait

plus: la révolution continuait au profit de Robespierre. Et la guerre

avec l’Europe se poursuivait aussi par la volonté des hommes qui

venaient de substituer leur pouvoir à celui de Danton.

Depuis le jour où Robespierre a entrevu le moyen d’établir son autorité

par la ruine des Girondins et des Dantonistes, dont le duel servait ses

ambitions, il a prêché à la Convention et dans les clubs la guerre

républicaine, la croisade contre les rois, la lutte à outrance contre

l’Europe. S’il accuse la Gironde de complicité avec Dumouriez, pour la

perdre, il reproche dès le mois d’avril à Danton sa politique de

transactions avec l’ennemi. Dans les intrigues des uns et la tiédeur des

autres, il se réserve, à son parti et à lui-même, l’honneur et

l’avantage d’un patriotisme farouche et intransigeant qui exige au

dehors la guerre sans trêve, et assure au dedans la durée du

gouvernement révolutionnaire. Dès le 13 avril, en face de Danton, il

proclame la mise hors la loi des lâches qui proposeraient de traiter

avec l’ennemi. Le 24, il affiche le programme de la République

universelle, dont tous les citoyens en tous pays doivent s’unir contre

les aristocrates et les tyrans. Dans la proscription du 2 juin,

Robespierre fait comprendre avec les Girondins le ministre à qui Danton

avait confié ses idées de pacification et le soin de les réaliser,

Lebrun.

Certes, il y avait de l’audace à vouloir émanciper les peuples, en un

temps où la France et la République elle-même avaient peine à garantir

leur propre sûreté. Les Jacobins payaient en effet d’audace, dans cette

crise décisive où ils manœuvraient pour prendre le pouvoir. Quand on

discuta le 18 juin l’Acte constitutionnel, Hérault de Séchelles, par

crainte de Robespierre, y fit inscrire la clause que le peuple français

ne ferait point la paix avec un ennemi qui occuperait son territoire.

«Avez-vous fait un pacte avec la victoire?» fit observer Mercier. «Nous

en avons fait un avec la mort», répondit Barère, et l’article passa, sur

ce mot à effet, par les instances de Robespierre.

La situation de la France n’en était pas moins, à cette date, presque

désespérée. Sur la frontière du nord, Dampierre, le successeur de

Dumouriez, fut tué le 1er mai en essayant de sauver Condé. Custine, qui

le remplaça, le 13 mai, ne put défendre ni Condé, ni même Valenciennes,

occupées le 13 juin et le 28 juillet. Le 25 juillet, la frontière de

l’est était découverte par la capitulation de Mayence. Au sud, l’armée

républicaine était vaincue le 20 mai par les Espagnols qui envahissaient

le Roussillon. Enfin, à l’intérieur, vainqueurs à Fontenay le 25 mai,

les Vendéens marchaient sur Saumur et y entraient le 10 juin sans

résistance. Les insurrections de Lyon, de la Lozère n’étaient pas moins

heureuses. C’était partout, par les victoires de l’ennemi et par la

guerre civile, le démembrement de la France, tandis que Robespierre et

ses amis prêchaient la conquête de l’Europe et la République

universelle. La coalition disposait de près de trois cent mille hommes.

«Les alliés, dit Jomini, auraient pu former deux grandes armées,

s’avancer de Valenciennes sur Paris, ou de Mayence sur Reims. En quinze

marches on pouvait conduire deux cent quatre-vingt mille hommes sur

Paris.» Désorganisée, mal équipée, sans aide d’un gouvernement qui

n’existait plus, l’armée française n’aurait pas résisté à cette

invasion.

Cette fois l’honneur de la défense nationale n’appartint pas d’abord à

la nation; la France fut sauvée au mois de juillet 1793 par un concours

heureux de circonstances. Occupées en Orient à la curée de la République

polonaise, les puissances lui laissèrent, sans négociation, une trêve

inespérée.

La Russie prétendait faire ratifier par une diète polonaise convoquée à

Grodno le traité de partage conclu en janvier 1793 avec la Prusse, pour

donner à cet acte de spoliation la valeur d’une cession volontaire et

définitive. Il lui fallut un mois, du 19 juin au 23 juillet, pour

convaincre ce malheureux peuple par la menace et la violence. Catherine

était nantie: alors les Polonais, à son instigation peut-être et sans

doute à celle de l’Autriche, refusèrent au roi de Prusse le même

sacrifice pendant tout l’été de 1793. L’âpreté des Prussiens, mécontents

de voir Catherine II en possession et de ne l’être pas, les intrigues de

l’Autriche contre eux immobilisaient les Allemands sur le Rhin. Ils ne

voyaient que ce qui se passait à leur frontière de l’est. De même

qu’auparavant, après Valmy, les préliminaires du second partage de la

Pologne avaient rappelé Brunswick de la Meuse, en juillet 1793, les

suites de ce partage suffirent à protéger la nation française d’une

invasion qu’elle semblait moins capable encore de repousser. C’eût été,

si Danton avait gardé la direction de la République, une nouvelle

occasion d’une paix honorable.

Ce fut pour Robespierre, décidé à pousser la guerre afin de s’installer

définitivement au pouvoir, le moyen au moins d’éviter un désastre que

son ambition avait rendu presque inévitable. Alarmé du péril, Danton

avait encore le grand mérite de réclamer l’organisation d’un

gouvernement fort, quoiqu’il ne dût plus lui appartenir. «Rien ne se

fait, s’écriait-il le 1er août, le gouvernement ne dispose d’aucun moyen

politique. Je demande que la Convention érige en gouvernement provisoire

son Comité de Salut public, que les ministres ne soient que ses premiers

commis, qu’il soit mis cinquante millions à sa disposition.» Le 5

septembre, Barère donnait enfin à ce régime son vrai nom, en demandant à

la Convention de placer la Terreur à l’ordre du jour. Danton le

soutenait des mêmes mesures atroces qu’un an plus tôt, en réclamant de

nouvelles proscriptions. Mais en même temps il faisait décréter la levée

en masse le 23 août, et, comme le 19 juin il avait eu la prudence de

prescrire l’amalgame de ces recrues avec les troupes régulières, un mois

après la France avait une armée de 500 000 hommes mieux constituée que

jamais. A son appel, les membres du Comité de Salut public, Carnot et

Jean Bon Saint-André, se chargent de l’organisation de la guerre à la

place des ministres incapables, comme Bouchotte. Dès le mois de

septembre déjà la France était prête à la résistance.

Il était temps: le 28 août les Anglais avaient déjà pris Toulon, quand

Houchard, le 8 septembre, leur ferma Dunkerque par la rude victoire

d’Hondschoote. Le 15 septembre Houchard était battu, il est vrai, mais

le 23 septembre Carnot partait pour la frontière du nord, après s’être

adjoint Jourdan la veille, et la victoire de Wattignies (16 octobre

1793), décisive comme celle de Valmy, prouvait la supériorité de la

stratégie imaginée, de l’armée réorganisée, des généraux choisis par

lui. Le 26 octobre, les Autrichiens opéraient leur retraite de Maubeuge

qu’ils bloquaient, de Condé et de Valenciennes occupées depuis trois

mois. La prise de Lyon (8 et 9 octobre), les défaites des Vendéens à

Châtillon et à Cholet sauvaient la République à l’intérieur, tandis que

le roi de Prusse visitait, sans plus songer à elle, le nouveau domaine

que le 25 octobre 1793 la Pologne avait enfin dû lui céder.

Sans doute, l’œuvre de délivrance n’était point achevée. Les Autrichiens

étaient maîtres des lignes de Wissembourg et presque de l’Alsace; les

Anglais restaient à Toulon, les Espagnols dans le Roussillon, et les

Vendéens se reformaient au delà de la Loire. Mais si l’on considère ce

qu’en un mois d’efforts dispersés sur tous les points, la nation et ses

chefs avaient obtenu par leur énergie, et à la condition d’avoir à leur

service un gouvernement résolu et ferme, le succès définitif était

certain.

C’est pourtant à ce moment, où la Terreur et le régime révolutionnaire

n’avaient plus d’objet, que Robespierre et son parti l’imposent

définitivement à la France. Le 10 octobre 1793, le gouvernement sanglant

du Comité de Salut public s’organise, comme un décemvirat légal, par

leur volonté, uniquement à leur profit. Saint-Just demande que la

Constitution soit suspendue, et le pouvoir révolutionnaire concentré

jusqu’à la paix entre les mains des membres du Comité. Jamais encore le

régime de la Terreur n’avait été organisé à ce point: les ministres

n’ont plus d’autorité. La Convention n’est plus qu’une représentation

nominale. Ses membres, frappés de stupeur, tremblent comme de simples

citoyens. Les chefs de la Terreur disposent souverainement de la France

avec l’aide du Comité de Sûreté générale, qui lui désigne ses ennemis et

livre au peuple et à la justice révolutionnaire ses victimes:

Marie-Antoinette le 16 octobre, les Girondins le 31. Une apparence même

de légalité couvre leur tyrannie: car le 19 octobre Billaud-Varenne a

fait la théorie de ce régime d’exception, et la Convention l’a approuvé:

«Trop longtemps nous avons marché au hasard: qui n’a ni système arrêté,

ni plan tracé se rend le jouet des événements, se met à la merci des

passions humaines. Il s’agit maintenant d’établir la démocratie dans une

nation qui a longtemps gémi dans les fers: il faut une action forte:

vous avez mis la justice à l’ordre du jour. La justice a été trop

longtemps profanée. Elle a un caractère fortement calqué sur les droits

de l’homme. La justice est la raison et la volonté du peuple.» Cette

définition de la justice révolutionnaire, le seul gouvernement de la

France depuis le 10 octobre, légal presque, et fort, explique pourquoi

elle fut le contraire même de la justice, et comment elle dura.

Les Dantonistes qui l’avaient inaugurée ne reconnurent plus leur œuvre.

Danton, dégoûté, se retira à Arcis-sur-Aube, laissant la place à

Robespierre «qui _déshonorait_, selon le mot de Courtois, _la Terreur_».

D’un expédient sanglant, son adversaire et son successeur avait fait un

système de gouvernement régulier, une loi, et presque une religion.

Billaud-Varenne en était avec Saint-Just le théoricien, Robespierre

voulut en être et en devint le _grand prêtre_. C’est l’apparence qu’il

eut ou se donna auprès des contemporains. «Il avait, dit Thibaudeau, ses

dévots et ses dévotes, Mahomet et Cromwell moins le génie.» «Il a tous

les caractères d’un chef de secte», répète Condorcet, et Mallet du Pan

compare son pouvoir à celui de l’Islam. Pour un tel rôle, il avait dans

l’esprit peu de ressources. Les Conventionnels Meillan, Baudot, Daunou,

Carnot lui-même, constataient que sa parole n’était que déclamations

vides, et ses projets que généralités vagues, sans rien d’utile ni de

précis. Mais en lui la volonté était aussi tenace, et l’ambition réglée

que l’esprit était vide. Il a épuisé avec patience les phases

successives de la Révolution, sans se laisser user, attendant,

observant. Et quand l’heure est venue, marquée par la lutte des

Girondins et des Dantonistes, et le meurtre de Marat, il a recueilli et

réuni dans sa personne et dans son parti les éléments divers dont

s’étaient faits leurs pouvoirs et leur popularité. C’est pour lui que

les Girondins ont établi par la guerre la République, pour lui que par

deux fois Danton l’a sauvée de l’invasion par un gouvernement véritable,

pour lui enfin que Marat a constitué une sorte de culte dont les

manifestations lui survivent. Robespierre est à la fin de 1793 toute la

Révolution, parce qu’il a su discipliner à son service toutes les forces

de sentiment ou de pensée successivement mises en jeu par elle. Son

parti l’adore comme un Dieu: ses adversaires le traitent de dictateur.

Il a, en effet, remplacé Marat et préparé Bonaparte.

Ce fut de sa part la suprême habileté que d’avoir lié la puissance du

Comité de Salut public à la guerre contre l’Europe. Il n’a pas, comme

Danton, deux fois sauvé la France, et Thibaudeau remarque justement

qu’il ne faut pas lui faire honneur des victoires décisives de 1793.

Mais son gouvernement, fort et redouté, a pu donner immédiatement à

l’élan de conquête qui emporta la nation, après la crise du mois d’août

1793, une direction et des encouragements dont il a profité.

Dès le mois de septembre, le Comité de Salut public décrète la guerre de

conquête et l’organise sur toutes les frontières de la République. Les

voiles sont brutalement déchirés, et la lutte de la Révolution contre

l’Europe n’a plus rien d’une croisade ni d’une œuvre de propagande.

C’est une entreprise nationale d’un peuple qui s’est prouvé à lui-même,

dans une crise de rajeunissement et d’angoisse patriotique, les forces

dont il disposait pour la défense et pour l’attaque. Glorieuse de

vaincre, depuis qu’elle est assurée de la victoire, la France proclame,

par la bouche des terroristes, ses besoins d’expansion, ses appétits,

ses ambitions. Les généraux républicains reçoivent de Jean Bon

Saint-André, le 15 septembre 1793, de Carnot, le 30 septembre 1794,

l’ordre de «renoncer à toute idée philosophique, adoptée dans la vue de

faire sentir aux nations étrangères le prix et les avantages de la

liberté. Ils doivent pratiquer la représaille: et la loi nouvelle est

d’exercer à l’égard des individus ou des pays subjugués par les armées

françaises les droits ordinaires de la guerre, c’est-à-dire de désarmer

les habitants en leur prenant des otages, de les frapper de

contributions en nature et en numéraire proportionnées à leur richesse,

de confisquer leurs trésors d’église ou d’État, d’enrichir en un mot la

République après avoir nourri les armées à leurs dépens.» La Convention

approuve ce système. Elle applaudit au langage du représentant Baudot

qui lui en montre les avantages: «Nous faisons la guerre comme aux beaux

temps de Rome. Vaincre l’ennemi et vivre à ses dépens, c’est le vaincre

deux fois (12 mars 1794).»

Le temps est déjà loin où la Révolution distinguait les armées ennemies

qu’elle refoulait et les peuples qu’elle prétendait affranchir. Elle

confond désormais dans sa vengeance les souverains et les nations. Elle

traite les Belges, lorsque après Wattignies ses armées rentrent en

Flandre, comme des vaincus, leur prend des otages, de l’argent, plus de

15 millions en quelques jours, des tableaux de prix. Pour masquer la

brutalité de ses actes, elle fait encore quelques réserves en faveur des

pauvres gens, et déclare surtout la guerre aux riches, aux oppresseurs.

Les officiers de ses armées prétendent que les chefs-d’œuvre enlevés à

l’étranger seront mieux à leur place «dans la patrie des arts et du

génie, la patrie de la liberté et de l’égalité sainte». Mais les

organisateurs de la conquête laissent voir la joie des profits qu’elle

donne. «La Belgique nous envoie au lieu de recevoir, dit Cambon.--Nos

besoins sont immenses, écrit tout le comité des finances. Vous êtes dans

un pays où les ressources sont grandes.» Tallien résume crûment en

quelques phrases tout ce mouvement d’appétits et de pillage. «La

Belgique, comme toutes vos conquêtes, doit être traitée en pays conquis.

Pourquoi chercher des alliés dans un pays où nous n’avons jamais trouvé

un ami?»

Si l’argument avait quelque valeur, l’Allemagne aurait dû être épargnée,

car nulle part la Révolution n’avait mieux été accueillie que sur les

rives du Rhin. Mais de bonne heure Custine y avait donné l’exemple des

réquisitions. Depuis, malgré l’avertissement qu’il avait reçu, et le

soulèvement des populations hostiles, peut-être sous le prétexte de les

punir, l’_évacuation_ des contributions, des objets d’art sur Paris

avait continué en masse. Il est impossible de concevoir un système plus

dur que ce régime décrit par un témoin peu suspect, Merlin de

Thionville, le 5 avril 1795, à la Convention: «compilation de

monstruosités, d’exécutions, de vols, de rapines. Les maisons, même

celles des paysans, vidées, fouillées du grenier à la cave.»

L’Italie, éloignée jusque-là du théâtre de la guerre, à partir de 1794,

à mesure que les Flandres et les pays du Rhin s’épuisaient, commençait à

fixer les regards des conquérants. Il y avait là une source de richesses

«qui n’était point encore tarie», selon les termes d’un rapport officiel

du 14 octobre; «une belle contrée pour le premier occupant», suivant un

autre. Et là-dessus, Robespierre l’aîné laisse à Robespierre le jeune le

soin de nouer, au mois de juillet 1794 en Italie, des intrigues qu’ils

considèrent comme un objet de premier intérêt.

Ce serait sans doute se tromper gravement que d’attribuer à la nation

tout entière et aux armées les mobiles qui déterminèrent les

organisateurs de la conquête et de ces expéditions militaires. Tous les

témoins sont d’accord pour définir par un idéal plus élevé, où le

patriotisme se confondait avec une noble ambition, l’élan des armées

républicaines et de leurs chefs en 1793-1794. Et de même, les Français

étaient alors séduits par la gloire et l’ivresse plutôt que par les

profits matériels de la conquête. Mallet du Pan doit être cru quand il

nous les montre triomphant de l’invasion de la Hollande, consommée en

quelques jours sans résistance. «Le peuple est aussi transporté de cette

conquête que la Convention. Il se croit déjà le maître de l’Europe, il

désire moins la paix depuis qu’il se juge en état de la dicter quand et

à qui il voudra.»

Au cours de ces trois années de guerre pourtant, où la Révolution a

passé par d’étonnantes alternatives de dangers mortels et de succès

inespérés, l’âme française a beaucoup changé. De la fièvre de propagande

désintéressée qui l’animait, elle s’abandonne à la surexcitation du

patriotisme, et se fait en dernier lieu un idéal de gloire militaire, où

les sentiments précédents entrent pour une part, mais qui répond surtout

aux aspirations d’un peuple de soldats. Par les convulsions du dedans et

les crises de la frontière, elle se façonne pour le siècle qui va

s’ouvrir. Elle s’habitue à la possession définitive des biens auxquels

elle attache le plus de prix, l’égalité civile et la dictature de

l’Europe. «La guerre est devenue nationale pour les Français, disent

leurs adversaires, les généraux et les politiques autrichiens, Mercy et

Mack: c’est un mouvement rapide, accéléré pour former au centre de

l’Europe une république militaire et conquérante (mars 1794).»

La Révolution a fait de la France dès le premier jour une nation: par là

elle lui a donné, en 1792 et 1793, le moyen d’échapper aux dangers où

l’avait précipitée la guerre. Puis la guerre, de cette nation préoccupée

d’abord de ses destinées, a fait un peuple enthousiaste de gloire et de

conquête, à qui le gouvernement est devenu indifférent, s’il le laissait

vaincre.

La dictature de Robespierre correspond à cette transformation décisive

de l’esprit français au temps de la Révolution et s’explique par elle.

Ce fut au mois de janvier 1794 que son pouvoir et la tyrannie des

décemvirs s’établirent définitivement. Alors la libération du territoire

était tout à fait achevée: l’invasion refoulée par la victoire de Hoche

à Geisberg (25 décembre 1793), de Dugommier à Toulon. L’insurrection de

Lyon était vaincue (octobre 1793), et la grande guerre terminée en

Vendée par la bataille de Savenay (23 décembre). Les Dantonistes

attendaient cette heure pour reprendre à Robespierre le pouvoir, en

mettant fin au gouvernement de la Terreur, à la guerre et aux

«mascarades religieuses». Camille Desmoulins secondait Danton dans le

_Vieux Cordelier_. Leur opposition fut désarmée par l’élan que le Comité

de Salut public donna en janvier 1794 à la conquête. Tandis que Carnot

se préparait à réunir en Flandre contre les Autrichiens et les Anglais

les armées du Nord, Barère dénonçait Danton, comme Danton avait fait de

Brissot, «pour un traître qui osait parler de paix». Robespierre le

ménageait encore en février, pour s’aider de sa modération contre les

Hébertistes qu’ils envoyaient de concert à l’échafaud (24 mars). Puis, à

la fin de ce même mois, Danton et ses amis étaient arrêtés et exécutés

le 5 avril.

La ruine de ces deux partis, à quinze jours d’intervalle, délivrait

Robespierre de toute opposition. Il était le maître de la Révolution,

juste au moment où la victoire de Fleurus rendait les Français maîtres

de la Belgique et de la guerre. Les ministères disparaissent au mois

d’avril; la Convention s’annule, réduite à 100 votants au mois de mai.

La grande fête de l’Être suprême, au mois de juin, est l’apothéose de

Robespierre. Et la Terreur, dépouillant les dernières apparences de

justice qu’elle eût gardées jusqu’à la loi du 20 prairial, frappe en un

mois autant de victimes que dans les six mois qui ont suivi l’avènement

des décemvirs.

Il est possible, comme le dit Thibaudeau, que «la nation se soit alors

vengée sur les ennemis du dehors de cette humiliation intérieure», se

consolant des spectacles de l’échafaud par la perspective de ses armées

toujours victorieuses. Ce qui est certain, c’est que son dégoût, si elle

en eut, n’alla pas jusqu’à essayer même de détruire ce pouvoir sanglant,

appuyé sur la guerre qu’elle continuait avec passion. Ce ne fut pas par

sa volonté que Robespierre fut renversé le 9 thermidor. Et ce fut pour

fixer ses conquêtes, pour en préparer de nouvelles que la France permit

aux Thermidoriens de négocier la paix de Bâle. Elle accepta la paix,

parce que certains de ses ennemis la lui offrirent. Elle ne l’aurait pas

offerte, et ne la fit que pour rendre la guerre moins incertaine et plus

lucrative.

Manuel historique de politique étrangère, tome II [de 4] · 第 29 / 179 题