De Valmy à Jemmapes, il y a toute la différence entre une lutte pour la
défense du sol national et une victoire dont la conquête est l’objet et
le prix. La conquête sans doute n’est pas dans les desseins, d’abord, de
la République et de ses chefs: mais les généraux la désirent, et leurs
troupes en font une nécessité pour le gouvernement qui les emploie. Les
ministres se résignent par politique à laisser les vainqueurs de Valmy
occuper la Belgique. «Il faut, dit Rolland, faire marcher les milliers
d’hommes que nous avons sous les armes aussi loin que les porteront
leurs jambes. Autrement ils nous couperaient la gorge.» «Le retour des
soldats nous perdrait, conclut Clavière.» Les considérants de l’arrêté
du 24 octobre qui propose au _patriotisme_ et à l’_habileté des
généraux_ la conquête des frontières rhénanes trahissent les mêmes
préoccupations. Si la guerre recommence, et doit décider des destinées
de la Révolution, c’est par la volonté des généraux, par la peur des
républicains.
Ces motifs, d’ailleurs, on les dissimule. La Convention, comme
l’Assemblée qui l’a précédée dans cette voie, n’avoue pas cette guerre
de conquête, ni les motifs qui l’y déterminent. Elle se propose et
présente à la nation et aux armées une tâche plus haute, où l’intérêt
n’a point de part. Les peuples, Niçois, Brabançons, Bataves, Allemands
de Mayence ont fait appel à sa justice et à sa puissance. Elle s’est
déclarée, à la voix de Danton, «le tribunal d’insurrection des peuples».
Le 19 novembre, sur la proposition de l’Alsacien Ruhl, elle décida que
les peuples qui voudront s’affranchir seront protégés par elle. Dix
jours après, Brissot lui montrait la République française environnée
d’une ceinture de républiques sœurs.
Le 27 novembre enfin, Grégoire formulait dans son rapport sur l’annexion
de la Savoie à la France le programme général et la théorie «de la
_guerre des peuples contre les rois_». La France renonce au brigandage
des conquêtes toujours, mais la nature a condamné les tyrans et l’a
chargée de l’exécution de ses arrêts. «Le sort en est jeté, nous sommes
lancés dans la carrière. Tous les gouvernements sont nos ennemis, tous
les peuples sont nos amis. Ils seront détruits, ou ils seront libres.
Ils le seront, et la hache de la liberté, après avoir brisé les trônes,
s’abaissera sur la tête de quiconque voudrait en ramasser les débris.»
L’étendue et les risques de cette croisade n’effrayaient pas les
Conventionnels. Brissot s’en réjouissait avec Dumouriez dont les
intrigues avaient déterminé enfin d’une façon complète cette propagande:
«_Novus rerum nascitur ordo._ C’est un combat à mort entre la liberté et
la tyrannie, entre la vieille constitution germanique et nous. Pas un
Bourbon ne doit rester sur le trône. Ah! mon cher, qu’est-ce qu’un
Richelieu qu’on a tant vanté! Qu’est-ce que ses projets comparés à ces
soulèvements du globe, à ces grandes révolutions. Ne nous occupons plus
de ces projets d’alliance de la Prusse et de l’Angleterre, misérables
échafaudages.» Dans ces conceptions chimériques, dans ce rêve de
politique extérieure, les souvenirs de la vieille politique française,
l’hostilité contre les empereurs d’Allemagne entrent pour une grande
part. On invoque encore le nom de Richelieu, mais de plus en plus on
dénature son œuvre, en prétendant le dépasser. On renonce même aux
alliances classiques, en escomptant l’alliance incertaine de tous les
peuples. La Convention ne calcule plus; elle se livre à l’enthousiasme,
et livre l’avenir aux ambitieux.
Elle a pourtant parmi ses membres des politiques, Danton, Barère et leur
confident Lebrun, chargé dans le ministère des relations extérieures.
Incapables d’arrêter en pleine conquête les armées républicaines, ni de
modérer la croisade révolutionnaire, ils essaient du moins d’assurer les
profits, de limiter les risques de ces entreprises démesurées. Ils en
réduisent l’objet à des conséquences pratiques, à des avantages
immédiatement réalisables, et ne s’associent à la guerre que dans la
pensée de les arracher à l’Europe. «Nous ne pouvons avoir la paix que
par la guerre», écrit Lebrun, le 16 novembre. Le 4 décembre, lorsque les
Belges demandent à la Convention de s’engager à ne traiter qu’après
avoir fait reconnaître leur indépendance, Barère, qui présidait, refusa
cette condition. Et quelques jours après, Danton envoyait de Belgique,
par Camus, un projet de réquisitions et de contributions à établir aux
Pays-Bas, qui n’était en somme qu’un plan d’annexion déguisée. A la
politique étrangère, il appliquait déjà la méthode réaliste et brutale
qu’il avait pratiquée depuis le 10 août dans la conduite de la
Révolution elle-même. Tandis qu’il s’efforçait de constituer avec
l’émeute par la Terreur un gouvernement, Danton étudia le moyen de faire
servir la guerre à la République et à la France. Que les Français
affranchissent les Belges, c’était bien. Il ne pouvait admettre qu’en
outre ils s’épuisassent à cette œuvre de désintéressement: «Payez, nous
vous affranchirons», disait un publiciste, pénétré de ses idées, dans un
article du 4 décembre 1792. Danton demandait la confiscation des biens
nobles et ecclésiastiques en Belgique, une demi-conquête de ce pays
féodal encore où ces biens formaient la richesse principale.
Un mois ne s’était pas écoulé depuis le décret du 19 novembre qu’un
nouveau décret, inspiré par Danton, rédigé par Cambon, celui du 15
décembre, substituait à la croisade annoncée la guerre de conquête, avec
ses violences et ses nécessités. Par des phrases encore et des
déclarations, la Convention masquait le démenti qu’elle se donnait
elle-même: «Nous ne sommes point guidés par l’ambition des conquêtes.
Nous ne voulons dominer ni asservir aucun peuple. Plus que jamais nous
respectons l’indépendance des nations.» Par des sophismes aussi, elle
expliquait comment la pensée lui était venue de lever des contributions
sur les Belges appelés à la liberté: «Ce n’est pas aux rois seuls que
nous avons fait la guerre. Nous avons à combattre leurs complices, les
castes privilégiées. Aux peuples qui voudraient conserver ces castes, il
faudra dire: «Vous êtes nos ennemis» et alors les traiter comme tels.»
En réalité, la liberté qu’elle offrait aux Belges, c’était l’obligation
de recevoir le gouvernement qu’elle leur imposait, les commissaires
qu’elle leur envoyait pour les soumettre à ses lois: la conquête, en un
mot, à leurs frais.
Si brutale que fût cette banqueroute des théories généreuses inscrites
dans le décret du 19 novembre, il était d’une politique plus sage de
limiter la guerre où les vainqueurs de Valmy avaient entraîné la France
à des profits certains que d’abandonner la République aux risques et aux
charges d’une croisade européenne. «Nous avons fait œuvre de dupes,
disaient Danton et Cambon. La France n’est pas assez riche pour
affranchir gratuitement les nations. On a annoncé de grands principes
philosophiques. Il faut détruire les riches en Belgique, ou notre propre
liberté serait en péril.» Et d’un mot, _le Moniteur_ complétait leur
pensée et donnait la formule de leur politique. «Plus la guerre sera
ruineuse, moins elle sera longue.» Cette formule équivaut à celle que
Danton nous a laissée de la Terreur: «que la justice des tribunaux
commence et la justice du peuple cessera.» Il ne souhaitait ni la durée
de l’émeute, ni celle de la guerre. Il cherchait la fin de l’une et de
l’autre dans l’organisation des tribunaux révolutionnaires et de la
Belgique conquise.
Pour faire accepter au peuple cette politique «très subtile», l’épithète
est de lui, Danton continua d’ailleurs à parler le langage de la
propagande. Il parut s’associer à cette croisade contre les rois, dont
les Français se montraient fiers et enthousiastes. Et c’est pour cela
sans doute que, trompée à son tour sur ses intentions et sur celles de
ses amis, l’histoire a longtemps considéré comme une guerre de la
Révolution aux monarchies européennes le grand conflit qui se préparait
à la fin de 1792.
Rien n’a plus contribué à donner au conflit cette apparence que le
jugement et l’exécution de Louis XVI. Le procès fait au roi de France
sembla le procès de tous les rois: en Europe et dans la Convention il
provoqua un échange d’interpellations et de manifestations qui parurent
lui attribuer cette portée et ce sens.
Le 16 janvier 1793, lorsqu’on lut à l’Assemblée la dépêche de
l’ambassadeur d’Espagne qui intercédait encore pour Louis XVI, Danton
fit entendre des paroles qui, dans sa bouche, constituaient une
véritable déclaration de guerre aux rois de l’Europe: «On ne compose
point avec les tyrans. On ne frappe les rois qu’à la tête, on ne doit
rien attendre de ceux de l’Europe que par la force des armes. Que le
président dise à cet ambassadeur que les vainqueurs de Jemmapes ne
démentiront pas la gloire qu’ils ont acquise et qu’ils retrouveront pour
exterminer les rois de l’Europe conjurés contre nous les forces qui,
déjà, les ont fait vaincre.» Le 31 janvier, dix jours après la mort de
Louis XVI, Danton reprenait plus brutalement encore: «C’est en vain
qu’on nous menace de la colère des rois. Vous leur avez jeté le gant. Ce
gant, c’est la tête d’un roi. C’est le signal de leur mort prochaine.»
Ces apostrophes étaient surtout destinées aux Français, dont il fallait
soutenir l’effort contre une coalition menaçante, par des appels
pressants à leur orgueil.
Au delà des frontières, d’autre part, la triste destinée du roi de
France parut déterminer un concours de sympathies, de deuils et de
colères. Le 1er février 1793, Pitt la signalait aux communes «comme le
forfait le plus odieux et le plus atroce qui ait été raconté par
l’histoire». Catherine II prit le deuil, l’imposa à sa cour et ne cessa
depuis de manifester son aversion pour les régicides. En Espagne,
Charles IV jura de venger le malheureux roi, Marie-Louise le pleura,
Godoy se donnait des attitudes de chevalier redresseur de torts. Les
souverains d’Italie parurent prendre au sérieux pour leur compte les
menaces de Danton. A Vienne, enfin, autour des Habsbourg, dans les
salons de l’aristocratie autrichienne et hongroise, il y eut un
véritable accès de fureur monarchique. Cette attitude des cours
européennes prit d’autant plus d’importance que les amis de la royauté
française, les émigrés, se montraient froids et presque indifférents.
«La mort de leur roi ne leur fit pas grand effet, écrivait Fersen. Ils
allaient au spectacle et au concert, consolés par la perspective d’une
régence en faveur de Monsieur, et répétant, à la grande indignation de
la société bernoise, qu’ils ne regrettaient pas un roi sans égard pour
sa noblesse.» La vérité, c’est que les émigrés laissaient trop voir
leurs sentiments, et que les politiques, les cours de l’Europe se
paraient d’une sympathie qui pouvait servir leurs desseins. Leur
empressement à plaindre et à venger Louis XVI fut en proportion de leur
ardeur à faire la guerre à la République.
Le roi de France aurait été épargné, que l’Angleterre eût disputé à tout
prix la Belgique aux Français. Elle y était décidée depuis Jemmapes. Et
le décret du 15 décembre la confirma dans ce dessein: «Si la France
désire demeurer en amitié et en paix avec nous, disait Grenville à notre
ambassadeur en Angleterre, Chauvelin, il faut qu’elle se montre disposée
à renoncer à ses vues d’agression et d’agrandissement.» Autant
l’invasion des Pays-Bas était populaire en France, autant l’idée de la
repousser devait trouver en Angleterre de faveur: il était fatal que les
traditions des deux nations se heurtassent en Flandre. «Jamais
l’Angleterre, écrivait Chauvelin, ne verra d’un œil indifférent la
France s’ériger en maîtresse des Pays-Bas. La guerre est à la veille d’y
être populaire.» Et ce fut par ces raisons que les ministres anglais, le
1er février, décidèrent surtout leurs concitoyens à la guerre: «C’est un
principe, dirent-ils, de notre politique, de ne jamais abandonner le
Brabant aux Français.» Si, outre ces raisons, ils en invoquèrent alors
d’autres tirées du jugement de Louis XVI, pour donner plus de force et
l’apparence d’un droit supérieur à la guerre d’intérêt qu’ils
préparaient, leur véritable dessein apparaît dans cette réflexion que
Fersen, l’ami de Marie-Antoinette, faisait tristement en mars 1793: «Je
crois fermement que les ministres travaillent seulement à la ruine
totale de la France et ne sont pas fort intéressés à la conservation de
la famille royale.»
L’empereur d’Allemagne, qui avait son beau-frère à venger et sa sœur à
sauver, donnait l’exemple de songer beaucoup plus aux intérêts de sa
monarchie qu’à ses devoirs envers sa famille. Il venait de confier ces
intérêts à un ministre qui était loin d’être un homme de sentiment.
Thugut avait pris le pouvoir à une heure qu’il jugeait décisive pour
l’avenir de l’Autriche. Malgré les promesses de Catherine II, un second
partage de la Pologne (janvier 1793) s’achevait sans qu’elle en eût sa
part. Si elle la réclamait, la tsarine lui répondait durement qu’après
une guerre malheureuse, elle était bien osée de parler de conquêtes.
L’Autriche, frustrée en Pologne par ses alliés, se voyait à la veille de
perdre par les victoires des Français le moyen d’échanger les Pays-Bas
contre la Bavière. Les provocations de la République, la fièvre de
conquêtes qui s’emparait d’elle, pouvaient rétablir les affaires de la
maison d’Autriche, procurer à sa faiblesse des alliés, des compensations
enfin aux pertes qu’elle avait subies en Orient, en ne s’annexant rien:
«J’espère, disait Mercy le 13 février, que la furie française nous
servira. Je ne vois plus pour nous d’autre ressource.» Entraîner toute
l’Europe, l’Angleterre et la Sardaigne, dans cette guerre, et venger
Louis XVI, en partageant la France à défaut de la Pologne, tel était le
plan de Thugut. L’intérêt seul l’avait formé: par intérêt les Anglais
l’adoptèrent et l’appuyèrent en Portugal, en Sardaigne et en Espagne:
«Il faut démembrer la République de telle façon que, quel que soit son
gouvernement et son principe, elle ne puisse plus être un sujet
d’inquiétude pour les nations.»
La Prusse s’y serait associée, si, résignée à ne pas s’agrandir en
Orient, l’Autriche l’eût appelée et admise au partage de la France.
Enfin, Catherine II excitait l’Angleterre et les Habsbourg à venger
Louis XVI, pour qu’acharnés contre les Français, ils la laissassent en
paix détruire la Pologne et peut-être la Turquie. C’était en dernière
analyse l’espoir commun d’une curée inespérée qui armait les souverains
européens, au moment où ils s’unissaient pour la défense des Bourbons de
France et du droit monarchique. «Les princes, écrivait Malouet, ne
voient en Pologne et en France que des pièces à prendre, des hommes à
asservir, des provinces à partager. Il n’y a rien de noble, rien de
généreux dans leur ressentiment. Je ne vois d’autre trace de ce prétendu
système fédératif que de vaines paroles et des formules vides de sens.»
La coalition des souverains contre les Jacobins en 1793 n’était pas
autre chose qu’un retour, d’une part à la grande alliance de 1701 contre
la France, aux alliances de 1770 contre la Pologne, de l’autre. Elle
résumait toute la politique du siècle qui s’achevait.
Cependant c’est alors un fait important que les politiques de l’Europe
aient été amenés à colorer leurs actes égoïstes d’une apparence de
justice, à donner aux partages qu’ils méditaient la forme d’une croisade
monarchique. Ce fait fournit la preuve que l’opinion publique autour
d’eux se constituait et les obligeait à des explications, autrefois
inutiles. Les peuples se sont émus de la mort de Louis XVI. A Londres,
les théâtres se sont fermés, des citoyens ont pris le deuil au lendemain
du 21 janvier. En Espagne, les paysans se sont armés, excités par les
prêtres, des volontaires sont venus s’inscrire pour la guerre contre les
Français. A Vienne, on offre des dons patriotiques pour la même
entreprise. Cette explosion de haines, ce désir sincère de vengeance
s’expliquent par le caractère même que les montagnards ont donné au
jugement de Louis XVI. En accusant un roi que la loi même faisait
inviolable, ils avaient le dessein de consacrer par l’acte le plus
décisif l’établissement de la justice révolutionnaire. C’était la
proclamation même de la Terreur, sur la tête de la victime la plus en
vue qu’on pût choisir, au sein de la Convention transformée par ce
procès en tribunal révolutionnaire. «Nous ne sommes pas des juges,
disait Robespierre, nous sommes des hommes d’État.» Le régime par lequel
la France devait vaincre la coalition, réaliser ses conquêtes, et
affranchir les peuples ne pouvait plus être discuté lorsque la
Convention eut jugé Louis XVI. Le même jour, l’Europe fut avertie qu’il
ne le serait pas. «Les nations étrangères pour leur propre liberté,
disait Thuriot, le 12 décembre, réclamaient ce grand exemple.»
Elles comprirent cette leçon terrible, en effet, mais autrement que les
révolutionnaires ne se l’imaginaient. Leur indépendance leur parut plus
menacée que servie par les événements que le jugement de Louis XVI leur
présageait. Sur le Rhin, en Belgique, les Français se montraient avec
les nations aussi peu respectueux de la légalité qu’à Paris avec leur
roi. On les avait applaudis à Valmy; après Jemmapes, on les redouta, on
plaignit leurs victimes, on se rangea avec leurs adversaires. Sans
doute, leur politique ne justifiait pas cet effroi universel. Ni Danton
ni ses amis ne prétendaient renverser toutes les monarchies et conquérir
l’Europe. Au lendemain de la mort de Louis XVI, ils ne réclamaient pour
la République d’autre étendue que les frontières naturelles du Rhin, des
Alpes et des Pyrénées, et le disaient. Leurs déclarations auraient pu
rassurer Allemands, Italiens, Espagnols. Mais il en fut de leurs paroles
et de leurs actes en général au début de 1793 comme de la déclaration de
Pillnitz en 1791. Les nations de l’Europe les prirent, ainsi que la
nation française avait fait des menaces des souverains, dans leur
ensemble, sans réserve, et firent de la contre-révolution un principe de
défense essentiel, un devoir pour leurs chefs.
C’était donc une guerre redoutable que la Révolution, en février 1793,
déclarait à l’Europe coalisée: les souverains qu’elle réunissait contre
elle en revendiquant ses frontières naturelles paraissaient résolus à
profiter de ses discordes pour démembrer la France. Et déchirée par les
disputes des partis, livrée aux armées, à leurs chefs, elle devait
soutenir une lutte où s’était épuisée la monarchie de Louis XIV. Elle
n’avait plus enfin seulement à se défendre à coups d’enthousiasme et de
patriotisme contre les appétits de souverains que leurs ambitions
rivales pouvaient encore paralyser. Les nations commençaient à faire
cause commune avec leurs maîtres: elles leur apportaient le concours de
leur haine, de leurs craintes, de leur patriotisme ombrageux ou avide.
Le duel de la République française et de l’Angleterre se dessinait. La
lutte des Français et des Allemands sur le Rhin allait reprendre. Voilà
le grand combat que, jusqu’à la chute de Napoléon, la France va livrer à
l’Europe, non pas aux rois seulement, mais aux peuples. Danton en donne
la formule le 10 mars 1793, telle qu’elle s’imposera plus tard et
pendant toute sa durée au régime militaire, que la fatalité de la guerre
réserve à ses auteurs: «Conquérons la Hollande, et Carthage est à nous:
l’Angleterre ne peut plus vivre que par la liberté, faisons marcher la
France et nous irons glorieux à la postérité.» Conscient de l’étendue du
péril et soucieux d’y faire face, Danton paie d’audace, pour éveiller
dans la nation toutes les forces morales dont elle dispose, le culte de
la tradition, l’amour de la gloire, avec la passion de la liberté.
Il eût mieux valu qu’elle eût d’abord à son service la force matérielle
d’un gouvernement organisé pour la conquête et la résistance, assez fort
pour réunir et soutenir les Français dans cet élan commun contre toute
l’Europe. Et cela, la France, au mois de mars 1793, moins que jamais, ne
paraissait pouvoir l’attendre de la Révolution.
Quand la guerre de 1793 éclata, les Girondins étaient au pouvoir, mais
aussi impuissants que la royauté en 1792 quand ils avaient déchaîné
contre elle la première fois cette guerre européenne. La mort du roi,
qu’ils avaient renversé, leur paraissait le présage de leur propre
renversement; ils redoutaient pour eux-mêmes maintenant les conséquences
du conflit international provoqué par cet acte décisif de la justice
révolutionnaire. Dès le 28 décembre 1792, Buzot avait marqué les
inquiétudes de son parti: «Louis descendu de l’échafaud dans la tombe
est un grand moyen d’attache à la cause des puissances.» Et le 1er
janvier, le principal auteur de la guerre de propagande, Brissot, en
dénonçait les dangers, s’efforçait trop tard d’en arrêter le cours.
«Nous ne voyons pas assez l’Europe, disait-il alors à la Convention. Nos
ennemis nous peignent comme prêts à révolutionner le monde. La mort de
Louis XVI servira leurs desseins, jettera les neutres dans la coalition,
déchaînera la guerre universelle. De la clémence pour les rois, de la
modération envers les peuples conquis.» Les Girondins n’avaient pas été
écoutés: on plaide mal les causes qu’on embrasse à la dernière heure, et
par intérêt. On sert plus mal encore celles qu’on se repent d’avoir
défendues. Et pourtant, le parti girondin accepta au mois de janvier
1793 la responsabilité d’une guerre qu’il désapprouvait.
Roland avait quitté le ministère le 20 janvier; ses amis et ses
collègues ne l’avaient pas suivi dans la retraite. Ils défendaient leur
pouvoir, cherchaient même à l’étendre aux dépens des Jacobins, sans
paraître se soucier des devoirs que ce pouvoir leur imposait, vis-à-vis
de la Convention et de l’étranger. Chargés par un vote de l’assemblée de
procéder à la réunion de la Belgique, ils s’arrangeaient avec leurs
agents pour la retarder. Brissot la déclarait dangereuse et recueillait
surtout au comité diplomatique les protestations contraires des Belges.
Si bien que par leur faute, la France encourait le blâme de cette
conquête déguisée, sans avoir le profit et les ressources que Cambon au
moins prétendait en retirer pour soutenir la guerre. Il fallut une
intervention énergique de Danton pour décider les ministres à envoyer
les commissaires nationaux en Belgique: et ceux-ci, pour rattraper, à la
veille des hostilités, le temps perdu, firent cette conquête, sans
mesure, sans ménagement, nous aliénant tout ce pays, au moment même où
il allait devenir la base d’opérations de nos armées.
Le 1er janvier 1793, dans un élan d’enthousiasme provoqué par l’étendue
de la guerre qui se préparait, la Convention avait institué un _Comité
de défense générale_: elle voulait réunir toutes les forces de terre et
de mer dans les mêmes mains. Les Girondins s’installèrent dans ce
comité, pour l’influence nouvelle qu’il leur offrait. Mais au lieu d’en
faire le centre des opérations contre l’ennemi, ils s’en servirent pour
combattre leurs adversaires. Ils y recueillaient les dénonciations de
Dumouriez contre Danton, de leurs amis contre Pache, le ministre de la
guerre, et ajournaient le 25 janvier, après l’avoir accepté, le projet
de Dubois-Crancé sur l’amalgame qui eût donné à la France une armée à la
fois jeune et disciplinée.
Si peu disposés que fussent les Girondins à préparer cette guerre, ils
n’en disputaient pas moins le ministère à Pache, qui d’ailleurs n’en
était pas digne. Depuis le 8 janvier, Pache s’occupait plutôt de peupler
les bureaux des jacobins, ses créatures, que de fournir aux armées le
nécessaire. Ce n’étaient que plaintes des généraux abandonnés sans
ressources. Les Girondins recevaient toutes ces plaintes, accusaient
Pache d’_impéritie_ ou de _perversité_, moins par souci de la défense
nationale que par désir de mettre à sa place l’un d’entre eux. La
Montagne, le 25 janvier, dut le renvoyer. La Gironde proposa Duchâtelet.
Ce fut Beurnonville qui, le 4 février, se trouva installé par les
Jacobins au ministère, avec la lourde responsabilité d’organiser à la
hâte une guerre déjà engagée.
Jamais pareille anarchie ne s’était vue dans un État obligé à soutenir
le choc de toute l’Europe coalisée. Le parti qui allait résolument au
devant de ce danger n’avait pas l’autorité nécessaire pour y faire face.
Le parti qui avait l’autorité, et craignait de la perdre dans cette
aventure, n’employait son pouvoir que contre ses ennemis de l’intérieur.
Et l’émeute à Paris, excitée par leurs rivalités, risquait d’emporter
dans une dernière tourmente le peu qui restait à la France de
gouvernement.
Enfin, l’homme qui depuis Valmy et Jemmapes avait déterminé les Français
à la conquête de la Belgique et précipité par son ambition cette
redoutable crise, Dumouriez, par ambition encore, regrettait, au lieu de
la préparer, la guerre qu’il avait déchaînée. S’il était entré en
Flandre au mois d’octobre 1792, c’était avec l’arrière-pensée de
substituer en partie son pouvoir à celui de la maison d’Autriche. La
politique de Danton et de Cambon, réclamant pour la France les profits
de la guerre, avait fait tort aux espérances de Dumouriez. Il protesta
dès le premier jour contre le décret du 15 décembre, au nom des Belges
et soi-disant en faveur de leur liberté. «Je ne serai pas l’Attila des
Belges après avoir été leur libérateur.» Il essaya de résister aux
Conventionnels, s’insurgeant réellement, comme le lui reprochait
Delacroix, contre le pouvoir civil. Il comptait sur le concours des
patriotes et des privilégiés belges, malmenés par les agents jacobins,
le fameux Chepy entre autres, qui, dans les élections belges pour la
constitution d’une assemblée nationale, avaient eu presque partout la
majorité (29 décembre). Au mois de janvier 1793, Dumouriez vint à Paris
tenter un dernier effort auprès des Dantonistes, pour les convaincre de
laisser la Belgique à elle-même, ou plutôt à son prétendu libérateur.
Éconduit, persuadé par le décret du 31 janvier sur la réunion de la
Belgique qu’elle ne pouvait plus lui appartenir, il regagna son armée
avec le dessein formé d’en faire l’instrument de ses rancunes et de son
ambition. L’ennemi pour lui n’était plus à la frontière, mais à Paris.
A juger d’après les apparences, cependant, Dumouriez préparait en
février 1793 une nouvelle conquête à la Révolution. Il parlait plus que
jamais le langage de la propagande, s’associait aux patriotes hollandais
qui s’apprêtaient à révolutionner leur pays: le 17 février, il lançait
aux Bataves sa célèbre proclamation. En réalité, il cherchait aux
embouchures du Rhin un nouveau domaine plus favorable à ses intrigues
que les plaines de Flandre, occupées désormais par les Jacobins, un
terrain de résistance d’où il pût avec son armée engager contre eux une
lutte décisive: «Je voulais pénétrer en Hollande. J’en avais les moyens
immanquables. Il me fallait sacrifier du monde, mais les Bataves me
désiraient. Maître de la Hollande, où j’aurais peut-être permis le
pillage, je prenais les troupes de la République et je les incorporais
dans les troupes de ligne. Avec une armée aussi formidable j’entrais
dans la Belgique, je la délivrais de ses nouveaux tyrans, j’attaquais
les Autrichiens pour pouvoir ensuite entrer en France et y rétablir un
roi et une loi.»
Peu lui importait de risquer l’armée française à cent lieues de la
frontière, pourvu qu’elle l’aidât à fonder son autorité sur la ruine des
Jacobins et de la Convention.
Sa témérité était encore plus dangereuse pour la République que les
hésitations des Girondins. Les querelles des partis n’étaient rien
auprès de ce conflit sur la frontière et dans les armées, entre
l’autorité militaire et la Convention. La France, au début de cette
lutte redoutable avec l’Europe, fut exposée, si Dumouriez réussissait, à
une dictature militaire, s’il échouait, à l’invasion, au démembrement
peut-être.
Au mois de mars, le danger se précisa. L’entreprise ne pouvait pas
réussir. Hâtivement conçue, elle fut exécutée sans prudence. L’armée
française négligeait toutes les places fortes pour occuper rapidement la
Hollande. «Ce n’est pas le temps de la prudence», disait Dumouriez. Il
le prouvait, en chargeant Miranda d’enlever Maëstricht par un coup de
main et Valence de défendre seul la Belgique, d’assurer sa ligne de
retraite contre un retour offensif de l’ennemi. Miranda ne put s’emparer
de Maëstricht: il apprit que les Autrichiens se massaient sur la Roër.
Effrayé (1er mars), il recula précipitamment par Vanloo sur Liège. Ce
retour inexpliqué, sans défaite qui le motivât, troubla l’armée
française que des menaces de révolte en Belgique achevèrent de
démoraliser. Il rendit courage à l’ennemi qui se prépara à reprendre le
terrain perdu. Et Dumouriez, à son tour, se vit contraint à une retraite
précipitée qui lui fit perdre la confiance de ses soldats. Sa colère
s’abattit sur les Jacobins. Le 10 mars, il fit arrêter leurs agents
Chaussard, Chépy; irrité de son échec, il se décida à suppléer au plan
qu’il avait formé par un coup de tête. «Je prendrai la dictature en
Belgique.» Au lieu de chercher à réparer ses fautes, il les rejeta sur
la Convention, et lui adressa dans sa lettre du 12 mars une véritable
déclaration de guerre qu’il fit imprimer. L’ennemi n’avait pas eu besoin
de combattre pour arrêter la conquête française: pour conquérir la
France, il n’avait plus qu’à laisser éclater le conflit de Dumouriez et
des Jacobins.
Cobourg et Clerfayt, les généraux autrichiens, furent obligés pourtant
de livrer bataille. Il fallait à Dumouriez le prestige d’une nouvelle
victoire «pour sa grande aventure». Vainqueur à Tirlemont le 16 mars, il
fut en partie défait à Nerwinden (18 mars) et obligé de se retirer sur
la frontière pour n’être point tourné. Au lieu de la défendre, comme il
le pouvait encore, il allait la découvrir par une trahison plus coupable
encore que ses projets de dictature, mais nécessaire à son point de vue
depuis qu’il s’était démasqué. Le 23 mars, il envoyait son adjudant
général à l’armée autrichienne. Cobourg lui adressait Mack, le 25, pour
concerter avec lui un complot contre la Convention. Sans doute les
Autrichiens promirent à Dumouriez de ne pas envahir la France: en leur
tournant le dos pour marcher sur Paris, il la leur livrait cependant.
Le 31 mars, Dumouriez annonce à la Convention son retour à la tête de
ses troupes; le 1er avril il fait arrêter Beurnonville et les
Conventionnels, venus pour l’arrêter lui-même, les remet aux
Autrichiens, fait appel à ses soldats; le 2 avril au camp de Bruille, le
3 au camp de Maulde, il les exhorte à le suivre à Paris. Les
volontaires, au cri de «la République ou la mort», lui tournent le dos
pour faire front à l’ennemi, rangés autour des Conventionnels qui les
appellent à Lille. Abandonné le 5 avril, Dumouriez passe la frontière et
se livre aux Autrichiens après leur avoir livré la France.
De la Hollande entrevue, de la Belgique perdue, il ne restait plus aux
Français partis pour la conquête de l’Europe que l’humiliation d’une
déroute, aussi dangereuse pour leur propre sûreté que les paniques de
1792. La guerre civile éclatait de toutes parts au milieu d’eux, plus
violente que jamais; dans les provinces, les paysans du Midi, de la
Vendée s’insurgeaient contre la Convention. A Paris, le 9 mars, la
Commune, pour d’autres motifs, menaça l’assemblée d’un coup de main.
Enfin, dans la Convention elle-même, la dispute du pouvoir entre les
factions rivales s’aigrit par les reproches que Girondins et Jacobins se
firent les uns aux autres d’avoir provoqué cette déplorable aventure.
Dumouriez par la fuite s’était soustrait au règlement de comptes qu’on
pouvait lui demander. Dans l’assemblée, les partis demeurés en présence
se le réclamaient mutuellement. Depuis le 10 mars Robespierre menaçait
la Gironde. A partir du 30 mars, la Gironde harcèle Danton et s’efforce
de rejeter sur lui la responsabilité des désastres et des trahisons.
Seul, au milieu de cette confusion, Danton prévoit les dangers de
l’anarchie et s’efforce d’y porter remède. Il réclame dès le 10 mars
1793 la fin des querelles entre les partis et la création d’un
gouvernement. Il la réclame alors au profit de la conquête qu’il croit
encore possible à force d’audace. «Point de débats, point de querelles.
Vos discussions sont misérables. Je ne connais que l’ennemi.»--«Nous ne
pouvons nous le dissimuler, il nous faut des ministres dont le contact
nécessaire et habituel avec vous assure l’ensemble et l’exécution des
mesures que vous avez combinées pour le salut public.» Sourds à cet
appel, les Girondins refusent de réorganiser le ministère, pour empêcher
qu’il ne lui appartienne. Plus dévoué au bien public, Danton retourne en
Belgique, s’efforce de conjurer la trahison de Dumouriez et la retraite
précipitée de son armée. Quand il revient à la fin de mars, la patrie
est menacée comme au mois d’août 1792. Les premières paroles de Danton
sont encore un appel à l’union auquel les Girondins répondent par une
déclaration de guerre. Ils l’accusent d’avoir connu et favorisé le crime
de Dumouriez, et, pour l’atteindre, suspendent eux-mêmes l’inviolabilité
des membres de la Convention. Enfin, en pleine crise, ils cherchent à
prendre le pouvoir qu’ils lui refusent. «Saisissons d’une main hardie,
ferme et pure, les rênes du gouvernement. Il faut sauver la patrie»,
s’écrie Isnard le 4 avril, et le 6, le Comité de défense générale
devient le Comité de Salut public.
La France avait au moins un gouvernement. Mais ce gouvernement appartint
à Danton et à ses amis dès les premières élections. C’était, en effet,
de nouveau et définitivement la mise à l’ordre du jour de la Terreur. Le
6 avril, le tribunal révolutionnaire avait repris sa fonction, menaçant
cette fois les Conventionnels eux-mêmes que l’inviolabilité ne couvrait
plus, par suite des lois nouvelles du 28 mars, du 1er et du 5 avril
contre les suspects. Le 5 avril, sous le nom d’armée de l’intérieur,
s’organisait la garde prétorienne des sans-culottes, au service de ce
régime dictatorial. Les Girondins n’étaient point faits pour gouverner
de la sorte. Ces pouvoirs extraordinaires et sanglants devaient
appartenir aux hommes qui les avaient imaginés six mois auparavant. La
Convention fut logique en les leur confiant. Leur excuse fut de les
avoir employés encore au service de la patrie en danger, avec la pensée
de la sauver de l’anarchie et de l’invasion. Leur mérite, qui revient
presque tout entier à Danton, est d’avoir eu et formulé un programme de
politique intérieure et extérieure, au temps où la France en avait plus
que jamais besoin.