Au début de la Révolution, la France s’attacha d’abord à la tâche que
lui avait laissée l’ancien régime, que lui imposaient les événements de
1789. Elle se constitua en nation. Talleyrand formulait vraiment les
sentiments et les opinions de la majorité des Français, lorsque, en
février 1790, il faisait, au nom de l’Assemblée nationale, l’éloge de
son œuvre considérable: «Les droits des hommes étaient méconnus. Ils ont
été rétablis. La nation avait perdu le droit de discuter les lois et les
impôts. Ce droit lui a été restitué. Des privilèges sans nombre
composaient tout notre droit public. Ils ont été détruits. Une féodalité
vexatoire couvrait la France entière. Elle a disparu sans retour. Vous
désiriez l’abolition de la vénalité des charges, elle a été prononcée.
Vous éprouviez le besoin d’une réforme du moins provisoire des
principaux vices du code criminel: elle a été décrétée. Un code de lois
civiles fera disparaître toutes ces lois obscures, compliquées,
contradictoires. L’Assemblée a consommé l’ouvrage de la nouvelle
division du royaume qui seule pouvait effacer jusqu’aux dernières traces
des anciens préjugés, substituer à l’amour-propre de province l’amour
véritable de la patrie. Nous terminerons nos travaux par un code
d’instruction et d’éducation nationale qui mettra la constitution sous
la sauvegarde des générations naissantes. Voilà votre ouvrage,
Français.»
C’était bien en effet celui qu’ils avaient voulu et dû réaliser. Le
dessein général et la conception en ont été parfois dénaturés par les
événements postérieurs, les préjugés et les discussions de notre siècle.
A voir les nombreuses constitutions que la France se donna en dix
années, on a cru qu’elle y avait consacré tous ses efforts et son
attention exclusive. On a expliqué et classé son histoire par la
succession de ces actes constitutionnels. Les partis y ont cherché un
idéal à restaurer, ou des motifs de haine et de dénigrement. Enfin il a
paru que chacun de ces actes portait la marque des philosophies qui
avaient préparé la Révolution, de Montesquieu, de Condorcet et de
Rousseau. Peu à peu s’est ainsi formé le dernier jugement que l’on ait
porté sur elle, et ce grave reproche qu’on lui a fait d’avoir en France
tout désorganisé, sacrifié la réalité à des formes et des formules
politiques, épuisé ses forces à des essais hâtifs, contradictoires et
dangereux.
De toutes ces philosophies pourtant qu’on lui reproche d’avoir
appliquées, la Révolution avait dès le début dégagé un principe commun,
réalisable, le plus nécessaire alors. La nation française devint
vraiment une nation. Elle assura ses droits, son bien-être par des
réformes, acheva son unité matérielle et morale, et se fit pour la
première fois une conscience nationale. Les considérations et les formes
politiques ne furent qu’au second plan. Elles ne furent plus même que
des armes aux mains des partis qui se disputaient le pouvoir.
L’Assemblée de 1789, la Convention étaient des chambres nationales
plutôt encore que constituantes. On raconte qu’au retour de la campagne
d’Italie, Bonaparte se vantait auprès de Sieyès d’avoir fait la _grande
nation_. «C’est que nous avions d’abord fait la nation», lui répondit
Sieyès. Cet homme en qui l’on a vu le type du théoricien de la
Révolution, définissait en vrai politique, à la fin comme Talleyrand au
début, l’œuvre pratique et durable qui s’accomplit entre 1789 et 1799,
œuvre française avant tout.
Sans doute, par la place que la France tenait depuis longtemps en
Europe, que ses écrivains au dix-huitième siècle lui avaient conservée,
un tel changement dans ses destinées ne pouvait passer inaperçu. Il se
fit en outre dans des conditions qui lui donnaient la valeur d’un
exemple et presque d’une leçon. C’était à la fois une démonstration
philosophique et l’application d’un dogme. L’esprit géométrique et
classique du siècle, l’enthousiasme des Français lui donnèrent dès le
premier jour ce caractère: «La révolution qui s’achève parmi nous,
disait André Chénier, le 27 août 1790, est grosse des destinées du
monde. Les nations qui nous environnent ont l’œil fixé sur nous. On peut
dire que la race humaine est maintenant occupée à faire sur nos têtes
une grande expérience. Si nous réussissons, le sort de l’Europe est
changé: les hommes rentrent dans leurs droits, les peuples dans leur
souveraineté usurpée.»
Mais de ces rêves généreux et de ces conceptions sur le sort futur de
l’Europe à l’idée de lui imposer des formes politiques nouvelles, pour
son bonheur et par droit, il y avait loin. La Révolution qui, pour la
France, était une nécessité n’était pour ses voisins qu’une expérience,
où la force n’interviendrait pas, dont les souverains pourraient
profiter comme les peuples, pour leur avantage mutuel: «Les rois,
frappés du succès de nos travaux et séduits par l’exemple du roi des
Français, transigeront peut-être avec les nations, et, peut-être
instruits par nous, des peuples plus heureux que nous parviendront à une
constitution plus équitable et libre, sans passer par les troubles et
les malheurs qui nous auront conduits à ce premier des biens.» Langage
d’apôtres et de philosophes, confiants dans la justice de leur cause, la
puissance de la vérité et la contagion de l’exemple.
La façon dont les événements de 1789 furent accueillis par les peuples
était de nature à accroître cette confiance, à confirmer ces illusions.
L’Europe les regarda avec sympathie et vit en eux, comme les Français,
la promesse d’un avenir meilleur. La prise de la Bastille fit dans le
monde un très grand effet, surtout dans le monde des écrivains. Les
historiens la mirent au nombre des dates capitales de l’histoire. Les
poètes, comme Gœthe, Wordsworth, Klopstock et Pindemonte la chantèrent.
Les philosophes, Kant et Schubart, la célébrèrent comme le triomphe de
la raison moderne. S’ils applaudissaient cependant à cette explosion
populaire, ils n’en conseillaient pas l’imitation immédiate et brutale,
au risque d’en attendre plus longtemps les effets. Il faut remarquer que
leur admiration s’exprimait en des termes qui excluaient l’idée d’un
bouleversement subit de l’Europe, sous la forme d’espérances lointaines,
prudentes et résignées. «Nous ne sommes pas préparés», disaient Forster,
l’un des Allemands les plus enthousiastes, et Schubart. De fait il n’y
eut de révoltes que sur les frontières mêmes de la France, sur des
points tout particuliers, à Montbéliard, à Cologne, à Trèves, à Livourne
et Pistoia, à Chambéry, à Carouge, et ces révoltes locales ne
ressemblèrent que de très loin au grand mouvement révolutionnaire. La
France ne s’y associa point. Il lui suffisait de poser chez elle
solidement la première pierre du bonheur de l’humanité. Ses admirateurs
ne lui demandaient pas autre chose: il leur suffisait d’espérer. Tous
furent alors parfaitement d’accord pour laisser au temps le soin
d’élever l’édifice harmonieux et logique destiné à abriter en paix les
générations futures.
L’accord, il est vrai, était moins aisé entre les Français et les États
européens, tels qu’ils s’étaient constitués au dix-huitième siècle,
entre ce programme d’avenir et les conditions politiques du présent,
assises sur des événements antérieurs et chargées du passé. Enfin,
malgré son désir de se consacrer tout entière à sa reconstitution
intérieure, la France ne pouvait s’isoler à ce point de ses voisins
qu’elle ne dût régler parfois avec eux des questions pendantes en 1789.
L’histoire de l’Europe ne commençait pas au 14 juillet 1789. La France y
avait joué un très grand rôle par des démarches et des alliances qui
l’engageaient encore. Elle avait eu, en un mot, une politique très
active. Elle pouvait en changer. Au moins fallait-il qu’elle lui en
substituât une autre qui ne fût pas absolument négative. Le rêve qu’elle
formait d’une Europe immobilisée dans le spectacle offert par sa
révolution n’était qu’un rêve. Elle en fit promptement l’expérience: un
an ne s’était pas écoulé qu’elle fut mise en demeure d’examiner et de
résoudre le problème de ses rapports avec les souverains et les États.
Elle dut chercher un moyen d’obtenir d’eux la trêve nécessaire à ses
réformes dans de bonnes conditions, avec des garanties sérieuses. Il lui
fallut une politique étrangère.
La Constituante en comprit la nécessité, mais ne réussit pas à y
pourvoir. Deux mois après la révolution de France, une révolution
éclatait en Belgique. Ce n’était ni une conséquence, ni une imitation
des événements de Paris. Les rebelles avaient déjà lutté contre
l’empereur Joseph II dont les réformes ressemblaient beaucoup plus à
l’œuvre des Français que leurs revendications. Ils s’armaient en effet
encore pour le maintien de l’ancien régime dans les provinces belges,
et, s’ils en défendaient l’indépendance, à coup sûr ils n’en préparaient
ni l’unité, ni l’avenir. _Statistes_, partisans des États provinciaux et
de tous les privilèges qu’impliquait cette forme de gouvernement
aristocratique, ils n’avaient rien de commun avec les hommes de la
Révolution. Il est vrai qu’en octobre 1789 ils surent s’allier aux
libéraux belges, à une minorité dirigée par l’avocat Vonck, dont les
idées se rapprochaient de celles qui prévalaient en France. Mais
l’alliance, qui leur donna la victoire, ne devait pas en changer les
conditions. Elle fut tout entière à leur profit.
La France n’avait donc aucun motif de prendre parti pour eux. Ceux que
lui fournissait C. Desmoulins n’étaient pas sérieux, quoique
instructifs. Il invoquait les souvenirs de la république romaine: «Mes
chers amis, disait-il aux Belges, puisque vous lisez Cicéron, je réponds
de vous. Vous êtes, vous serez libres.» Lafayette rappelait des
souvenirs bien plus récents, mais trop unis à sa propre gloire, et trop
différents pour servir de règles à ses concitoyens. Qu’y avait-il de
commun entre les États-Unis d’Amérique et ceux de Belgique? L’intrigue
enfin que le duc d’Orléans formait alors en Angleterre, d’accord avec
Louis XVI, pour se créer en Flandre une royauté n’était pas une
meilleure raison, au contraire. L’événement devait en principe laisser
les Français indifférents. En fait, cela pouvait leur paraître une
occasion d’enlever à l’Autriche les Pays-Bas, depuis longtemps leur
objectif et le théâtre de leurs principales guerres.
Mais il eût fallu compter avec une affaire européenne, avec
l’Angleterre, la Prusse et la Hollande, et précipiter un partage qui, en
1787, avait commencé. Les risques ne valaient pas un profit aussi
douteux: la France avait besoin de la paix. Ni les ministres ni Louis
XVI, fidèles à la tradition de Vergennes, ne lui conseillaient cette
aventure, ni Mirabeau qui, en matière politique, était le principal
conseiller de l’Assemblée nationale, en attendant qu’il devînt celui du
roi lui-même.
Par un mélange de cynisme et de clairvoyance qui le rapproche de
Talleyrand, Mirabeau apportait à la Révolution avec ses vices un grand
sens des nécessités politiques. Homme d’État autant qu’orateur, il avait
prévu de bonne heure les dangers, les embarras, la faiblesse du
gouvernement pendant la crise qui constituerait la nation, l’impuissance
passagère où la placerait cette crise, et par conséquent toutes les
conséquences d’une guerre: «La France est dans l’état de faiblesse où
est tout pays qui se constitue. Point de guerre surtout: loin d’offrir
un dérivatif aux maux de l’État, elle les multiplierait et les porterait
à leur comble. On ne fait pas la guerre tant qu’on n’a pas de
gouvernement.» L’Assemblée fut docile à ses conseils qui, par la suite,
prirent la valeur d’une prophétie. Elle déclara qu’elle ne reconnaîtrait
pas la république belge et refusa de recevoir ses délégués. Ni ses
doctrines, ni ses intérêts, ne lui en faisaient un devoir. Elle marqua
par là aux souverains européens son intention de ne pas soutenir les
peuples révoltés contre eux, de se consacrer à la réorganisation de la
nation. C’était, en retour, son droit strict de leur réclamer les moyens
d’y travailler en paix, et son devoir d’assurer à la France les
bénéfices de la neutralité qu’elle promettait.
Il ne pouvait s’agir d’alliances; mais il fallait entre l’Europe et la
Révolution une sorte de contrat tacite, analogue à celui qui venait
d’être passé entre la royauté et l’Assemblée, fondé, comme tous les
actes politiques, sur la réciprocité des avantages. Plusieurs États
européens eussent accepté, par intérêt, sinon par sympathie.
Les politiques du dix-huitième siècle particulièrement ne se guidaient
pas par des raisons de sentiments. A l’endroit de la Révolution
française ils n’éprouvaient ni bienveillance, ni hostilité véritable.
Ils la jugeaient comme un fait, et d’après l’opinion qu’on se faisait
dans leur monde et parmi leurs devanciers des faits du même genre. Ils
se rappelaient l’Angleterre écartée pendant tout le dix-septième siècle
des affaires européennes par ses discordes civiles, la Hollande asservie
à sa voisine par la lutte des stathouders et des États. Ils ne
distinguaient point surtout entre les grandes crises d’enfantement par
où les nations renaissent à une vie nouvelle et les convulsions
mortelles où elles s’abîment comme la Pologne. En 1789, après la défaite
de la royauté, la France leur parut, ainsi que l’Angleterre après
l’expulsion des Stuarts, perdue sans ressources, anéantie, rayée de la
liste des grandes puissances européennes. Burke résumait leur pensée
commune quand il disait: «Je viens de parcourir la carte de l’Europe et
j’ai trouvé une grande place vide. C’est l’espace occupé par la France.»
Cette conclusion n’était pas pour déplaire aux anciens ennemis de la
France, à ses voisins. Laisser la Constituante poursuivre ce qu’elle
appelait une œuvre de régénération, et eux une œuvre de décadence, était
à la fois le programme le plus conforme à leurs intérêts, le plus
favorable à la France. Un seul, parmi les souverains, l’empereur
d’Autriche, allié à la famille des Bourbons, et de très près, pouvait
être amené, soit par les sollicitations de ses parents, soit par le
désir de les servir, à tenir une conduite différente. Mais de tous ces
princes il se trouvait justement le plus intéressé à ne pas chercher
querelle aux Français. Nul ne pouvait davantage se réjouir de voir
affaiblis cette monarchie et ce peuple toujours hostiles et funestes à
sa maison. L’État autrichien avait été très ébranlé par les réformes de
Joseph II, à un moment où sur toutes ses frontières les plus grands
dangers le menaçaient. Une guerre dans les Balkans, malheureuse contre
les Turcs soutenus par l’Angleterre, une invasion prochaine des
Prussiens que Pitt avait également armés, et peut-être une insurrection
en Pologne, des révoltes en Hongrie et en Belgique, tel était le compte
redoutable que Joseph II avait laissé à régler à son frère. Léopold II
le régla de son mieux, en sacrifiant aux Anglais les espérances de
l’Autriche dans les Balkans; avec leur concours, il apaisa la Prusse à
Reichenbach (26 juin 1790), résista et pardonna à ses sujets rebelles
(juin 1790). Il était trop heureux que la France le laissât procéder à
cette liquidation onéreuse: trop attentif aussi aux progrès des Russes
restés maîtres du terrain en Orient, après sa retraite, pour se créer
volontairement des embarras sur le Rhin. La neutralité des Français lui
était précieuse, et il disait: «Il n’est aucun souverain en Europe qui
ait le droit de demander compte à une nation de sa constitution. Si elle
est bonne, tant mieux pour elle; si elle est mauvaise, les voisins en
profiteront.»
C’était également l’avis en Angleterre du ministre principal, de Pitt.
Il n’éprouvait ni l’admiration de Fox pour la Révolution, ni les haines
de Burke. Il la jugeait comme une circonstance plutôt favorable à
l’Angleterre, d’abord en ce qu’elle paraissait annuler sa rivale: «un
roi constitutionnel étant faible d’autorité serait moins dangereux qu’un
roi à la Louis XIV.» Si la France ne devait plus compter en Europe,
l’Angleterre n’y serait que mieux écoutée, et justement l’état des
affaires d’Orient l’obligeait à employer toute son autorité contre les
entreprises et les desseins de Catherine II. Elle avait réussi à rallier
contre les Russes la Prusse et la Hollande, à détacher d’eux l’Autriche,
à réveiller la Pologne et la Suède. Était-ce le moment de ranimer la
France affaiblie et désarmée? Pitt était persuadé du contraire, autant
et parce qu’il était convaincu de la nécessité de fermer aux Russes les
Balkans. «Laissez, disait-il (15 avril 1791), les Russes garder toutes
leurs conquêtes, pousser jusqu’au bout et chasser les Turcs d’Europe.
Avec ceux qui posent en principe que cela n’a point d’intérêt pour nous,
je refuse de discuter.» Il trouvait, en effet, dans l’Assemblée
constituante plus d’appui que dans le parlement anglais, et celle-ci, en
retour, dans sa volonté de ne pas l’attaquer, la plus solide garantie de
succès.
Les adversaires de Pitt, par esprit d’opposition, par désir de venger
les défaites de la guerre d’Amérique, pour agrandir encore le domaine de
l’Angleterre, envisageaient les troubles de France à un autre point de
vue. L’occasion leur paraissait bonne d’attaquer leurs voisins au milieu
d’une pareille crise, de leur enlever le peu que la guerre de Sept ans
leur eût encore laissé dans le monde. Et plus d’un politique pensait,
comme eux en Europe, qu’il fallait en profiter. «C’est le moment,
écrivait le ministre du roi de Prusse, Hertzberg (juillet 1789), à son
maître. Voilà une situation dont les gouvernements doivent tirer parti.»
En Allemagne, en effet, la Prusse ne partageait pas plus les vues
pacifiques de Léopold II que certains Anglais n’approuvaient la
neutralité de Pitt. Elle s’était alliée à l’Angleterre, non pour
prévenir une crise orientale, mais pour la régler à son avantage.
Convoitant Thorn et Dantzig, elle avait soulevé, soutenu les Polonais à
ce prix, et mobilisé son armée en Silésie pour forcer l’Autriche à un
nouveau démembrement de la Pologne. La prudence de Léopold avait déjoué
ses calculs et fait avorter brutalement cette entreprise. Les événements
de France pouvaient aider les Prussiens à la reprendre. Une guerre sur
le Rhin laissait entrevoir à Frédéric-Guillaume II et à son ministre
Goltz le succès et les agrandissements que la fin des campagnes
autrichiennes dans les Balkans avait compromis. Désormais, avec un
partage de la France, avantageux à l’Autriche, ils allaient chercher à
combiner un second partage de la Pologne, utile pour eux.
La France était faible: justement aussi les Russes avaient de nouveau
jeté les yeux sur la Pologne. Catherine II s’en était d’abord détournée
pour commencer le démembrement de la Turquie. Mais, quoique victorieuse
des Turcs à Ismaïl (22 décembre 1790) et maîtresse des provinces
danubiennes, elle sentait la difficulté de poursuivre cette œuvre sans
un allié contre l’opposition de l’Angleterre. L’Autriche lui manquait.
Le roi de France, réduit à rien, «ne pouvait plus être qu’un allié en
peinture». N’était-ce pas lâcher la proie pour l’ombre que de s’obstiner
à cette affaire, tandis que les Prussiens se préparaient à des conquêtes
sur la Vistule, lorsque le peuple polonais, armé par eux, éclairé par le
passé, par les idées françaises, se reconstituait pour secouer le joug
de la puissance russe? Il suffisait à l’impératrice de se rappeler
l’histoire du dix-huitième siècle et de son règne pour savoir comment
ses ancêtres et elle avaient asservi la Pologne. Les luttes des
Allemands et des Français, des Bourbons, des Habsbourg et des
Hohenzollern lui avaient livré l’Orient. Il était trop clair que le
moyen d’y commander encore était de renouveler ces querelles. On
entendit Catherine II exciter les Allemands contre «les jacobins de
Paris», tandis que le roi de Prusse à Paris travaillait les
révolutionnaires contre l’Autriche, armait Léopold II à Vienne contre
les Français.
Ainsi se formait en Europe une ligue pour la guerre, toute différente de
celle que Pitt et l’Autriche négociaient à Vienne par l’intermédiaire de
lord Elgin pour le maintien de la paix. Ces deux ligues avaient ceci de
commun pourtant que leurs membres n’éprouvaient pour la Révolution
française ni haine, ni sympathie. Ceux qui la voulaient attaquer ne la
détestaient pas plus que ne l’aimaient ceux qui voulaient la laisser en
paix. Tous au même degré la trouvaient bonne et utile à leurs intérêts,
puisqu’ils croyaient la France livrée à l’anarchie. Mais c’était sur le
parti à tirer de cette faiblesse qu’ils se divisaient. Les uns,
souhaitant qu’elle se prolongeât en toute liberté, escomptaient
l’avenir. Les autres la trouvaient déjà suffisante à leur assurer, par
un démembrement de la France, des avantages immédiats. Entre ces deux
partis, les Français n’avaient pas à hésiter et n’hésitèrent pas. Offrir
la paix à qui la leur laissait, en prouvant d’ailleurs par une prompte
reconstitution de leurs forces qu’on s’abusait sur la durée de leur
faiblesse et sur ses conséquences, tel était leur ligne de conduite
toute tracée, indiquée par Mirabeau et qu’ils suivirent. «Par la seule
force de la paix et une bonne constitution, leur disait-il, nous aurons
bientôt une invincible influence sur les gouvernements de l’Europe.»
Encore fallait-il imposer cette paix à qui n’en voulait point. C’était
la seconde partie de leur tâche: ce n’en était pas la moins nécessaire.
Les puissances qui se préparaient à les attaquer ne se trouvaient ni
moins fortes, ni moins nombreuses que les États résolus à ne pas la
combattre. Les destinées de l’Europe et de la Révolution étaient
véritablement attachées aux décisions que la France allait opposer à
leurs convoitises.
L’occasion se présenta, en 1790, de les formuler une fois pour toutes.
Le patriotisme envahissant des Anglais les mettait aux prises alors avec
les Espagnols. Ils prétendaient leur enlever la baie de Nootka, en
Californie, contre tout droit (10 mai 1790), et se préparaient à cette
nouvelle guerre coloniale. Les Espagnols avaient le droit de compter sur
le pacte de famille qui, dans la crise d’Amérique, avait paru ce qu’il
était, une alliance essentielle des nations maritimes contre les
violences de l’Angleterre, nationale dans la pensée de ses auteurs,
quoique sous la forme d’un traité entre les rois Bourbons. Les Anglais,
au contraire, espéraient bien que la nation française dénoncerait les
engagements pris par son roi: ils spéculaient sur sa faiblesse, sa
crainte de la guerre, sa défiance des Bourbons.
Le moment était venu pour les Français de prouver à leurs anciens rivaux
et à l’Europe qu’il leur restait encore assez de force pour protéger
leurs alliés naturels, à plus forte raison pour se protéger eux-mêmes. A
défaut de traités, c’était leur intérêt. Fidèle au pacte de famille, le
gouvernement de Louis XVI ordonnait l’armement des escadres, prenait ses
mesures en conséquence, invitait l’assemblée à prendre les siennes. Ce
fut une époque décisive dans l’histoire de la Constituante. Le débat qui
s’ouvrit le 15 mai dans son enceinte montra son impuissance à régler la
situation nouvelle de la France en Europe.
Au lieu d’examiner les circonstances et l’intérêt présent de la nation,
elle s’attacha à la discussion des principes et du droit, droit de paix
et de guerre qu’elle refusa à la royauté, principes d’une nouvelle
politique européenne qu’elle était seule à concevoir et à formuler. Du
même coup, elle désapprouva et fit cesser les armements contre
l’Angleterre. Aux puissances fortes et ambitieuses elle se contenta
d’opposer pour toute digue la barrière fragile du respect et de la
liberté des nations, l’abbé de Saint-Pierre aux émules et aux
successeurs de Frédéric II. La partie n’était pas égale et la lutte
impossible.
Le plus grave fut que la Constituante ne le vit pas: elle avait foi dans
la force irrésistible du droit. Tant l’unanimité qui se manifestait
parmi ses membres pour le proclamer et l’appliquer lui paraissait le
gage certain d’une entente cordiale entre les nations de l’Europe: «Vous
allez convoquer l’assemblée des nations», disait Volney. Et devant cette
assemblée idéale, ses collègues se croyaient assurés d’être approuvés,
si la société des princes les condamnait. Plus de conquêtes, plus de
partages, ni de cette diplomatie d’intrigue qui prépare les abus de la
force et les sanctionne; mais des pactes nationaux avec des peuples
libres, pour le triomphe de la justice et du droit. «La France renonce à
entreprendre aucune guerre dans la vue de faire des conquêtes et
n’emploiera jamais ses forces contre la liberté d’aucun peuple.»
L’Assemblée se persuada, le jour où elle vota cet article, qu’il valait
à lui seul toute une politique. Elle crut la France mieux défendue par
son désintéressement et la puissance de cet exemple que par un système
d’alliances et des démonstrations militaires.
Est-il besoin de dire qu’elle se trompait? Mirabeau eut le mérite encore
de l’avertir: «La paix perpétuelle est un rêve dangereux, s’il entraîne
la France à désarmer devant une Europe en armes.» Il lui conseilla de se
défier des nations plus que des souverains encore, et de la nation
française elle-même: «Voyez les peuples libres, c’est par des guerres
plus ambitieuses, plus barbares qu’ils se sont toujours distingués.
Croyez-vous que des mouvements passionnés, si jamais vous délibérez ici
de la guerre, ne vous porteront jamais à des guerres désastreuses. Et
c’est pour Rome que César était dangereux.» En homme d’État,
psychologue, et presque prophète, il indiquait d’un mot le rôle funeste
du sentiment dans la politique révolutionnaire, depuis le premier accès
de générosité jusqu’à l’emportement final de la conquête, et le
rapprochement presque fatal que les passions populaires devaient créer
entre ces deux termes si opposés. On ne l’entendit point. Son éloquence
ne servit ce jour-là qu’à lui permettre au moins d’être écouté. Et, pour
en mesurer l’effet, il faut se rappeler que le lendemain, à la même
tribune, Cazalès fut hué d’avoir osé «préférer les intérêts de la patrie
française et le sang de ses concitoyens à ceux de tous les peuples du
monde», et fut contraint de se faire pardonner par des excuses une
antithèse presque impie.
Cette antithèse pourtant, c’était toute la question. Les préparatifs de
l’Angleterre et ses ambitions prouvaient qu’une nation au moins n’était
pas disposée à reconnaître le nouveau code international, que ce code
par conséquent était insuffisant à garantir l’Espagne pour le moment, la
France dans un avenir prochain. Placer les destinées de la nation sous
la seule égide d’un droit qui n’avait encore ni vigueur ni sanction,
avec l’espoir de lui en procurer, c’était s’exposer aux risques d’une
expérience douteuse. Le fait seul de montrer à l’Europe la France en
armes pour la défense de ses intérêts aurait au contraire suffi à
modérer les convoitises que ses embarras intérieurs excitaient. Ne
craignant pas la guerre, elle eût de toute manière, suivant le vieux
proverbe, et autrement, assuré la paix. Son désintéressement parut à ses
voisins une défaillance, symptôme certain de la décadence qu’ils
escomptaient: «L’Angleterre, écrivait notre ambassadeur à Londres, se
persuade qu’elle n’a plus rien à redouter de la France.»
C’était une défaillance en effet, moins complète il est vrai qu’on ne se
l’imagina au delà de la Manche et du Rhin, nullement irréparable: car
elle ne procédait pas d’un défaut de cœur et de confiance, mais d’une
erreur, où entrait une part de vérité. Si la France se laissait
désarmer, ce n’était point par lâcheté. Elle le prouva plus tard. Elle
croyait alors à une paix facile et générale entre les nations. Elle les
supposait libres, maîtresses de leurs destinées et désintéressées, en
quoi elle se trompait. Mais il était vrai que la moitié des puissances
européennes désirait la paix, par calcul, sinon par esprit de justice,
et que la nation française, en la leur procurant, accordait leurs
intérêts et les siens. Elle leur permettait d’empêcher en Orient les
bouleversements qui les effrayaient, et se donnait à elle-même le temps
d’apaiser les troubles intérieurs qui l’affaiblissaient. Cette trêve
aurait pu sans doute être plus solide, si on l’eût appuyée de la force
et des menaces nécessaires. Telle qu’elle était pourtant, elle dura
presque deux années et ne se rompit en somme que par la volonté des
Français.