ÉTATS ET NATIONS

Y a-t-il rien de plus flatteur pour notre amour-propre national que les

grandes classifications introduites par l’usage dans l’étude historique

des peuples européens? C’est le vieux dicton «_gesta Dei per Francos_»

érigé en règle et en système. Que les Français renoncent aux croisades

et laissent les Turcs s’installer à Constantinople, l’Europe du moyen

âge disparaît et les temps modernes commencent. Qu’ils reprennent, en

1789, les armes pour une autre cause, pour la cause de la justice et de

la liberté, leur croisade révolutionnaire ouvre une nouvelle époque dans

l’histoire du vieux monde: ce n’est plus l’Europe moderne, c’est

l’Europe contemporaine.

Le premier devoir de l’historien qui aborde, avec le souci exclusif de

la vérité, l’Europe contemporaine, est pourtant de se soustraire aux

habitudes de cette classification. S’il s’agissait seulement de la

France et de son développement intérieur depuis un siècle, le début de

la Révolution marque dans notre histoire une date trop importante pour

n’être pas considéré comme une ère nouvelle. C’est le point de départ de

mouvements politiques et sociaux qui sont la substance même de notre vie

intérieure depuis 1789. Il n’en est pas ainsi de cette date au point de

vue de l’Europe et de nos rapports avec elle. On ne peut plus dire

aujourd’hui, comme Mignet: «La Révolution devait changer la politique de

l’Europe; elle devait terminer la lutte des rois entre eux, et commencer

celle des rois contre les peuples.»

L’étude impartiale de notre siècle n’est qu’un perpétuel démenti donné

par les faits à cette conception qui se ressent par trop de

l’enthousiasme de nos pères et de leurs illusions généreuses. Leur

effort a modifié les conditions de la société française. Il n’a pas,

hélas! à ce point bouleversé et régénéré la société européenne des rois

et des nations.

A la veille de la Révolution française, le monde politique se composait

d’États souverains, qui n’admettaient d’autre droit que leur intérêt, et

trouvaient bons tous les moyens de le servir, ruse ou violence. C’était

une société, si l’on veut, mais anarchique, reposant sur un état de

lutte sourde ou déclarée, dans laquelle les petits succombaient, sans

défense et sans protestations, aux convoitises des grands associés pour

le partage de leurs dépouilles, où les plus forts eux-mêmes se

surveillaient et s’épiaient pour s’agrandir ou ne pas décroître. La

guerre de la Succession d’Autriche et le partage de la Pologne furent

les actes les plus clairs de cette communauté d’intrigues et de violence

entre les rois.

Il ne paraît pas qu’après 1789, une politique différente se soit imposée

aux rois de l’Europe, ni à leurs États, ni à leurs ministres. On les a

vu déclarer aux idées et aux hommes de la Révolution des guerres de

principes et s’unir au nom d’un droit monarchique, suranné peut-être,

plus légitime du moins que la raison d’État et la force. Mais on les a

vus d’autre part abandonner simultanément Louis XVI, pour s’occuper

surtout de partager la France, achever la ruine de la Pologne, et se

payer des dommages que leur causaient les républicains sur Venise,

l’Allemagne et la Hollande.

Contre Napoléon, dont la fortune a été longtemps servie par leurs

convoitises et leurs rivalités, ils se sont posés en défenseurs des

peuples menacés, invoquant le droit national qu’ils avaient précédemment

paru combattre, unis parce qu’il y allait de leur existence même dans

cette partie décisive. Mais la partie gagnée, ils ont bien vite montré à

Vienne ce que valaient leurs paroles et leur mutuelle amitié. Leur

prétendue société de rois liés contre l’usurpateur et le tyran a paru,

en 1815, ce qu’elle était en réalité, toujours semblable à l’alliance

constituée par Frédéric II contre la Pologne, une société d’affaires,

d’affaires assez louches, formée en vue du butin seulement et sans cesse

prête à se dissoudre dans la mêlée des convoitises, les disputes et les

marchandages.

Par la suite, on a beaucoup parlé de la Sainte-Alliance, dont la

sainteté, les motifs désintéressés sont aussi douteux que l’accord. Car

elle a permis l’attaque aussi bien que la défense des monarchies

légitimes, de la part des tsars en Turquie et des rois d’Angleterre dans

l’Amérique du Sud. Et les congrès qu’elle a solennellement convoqués ont

moins été, comme celui de Vienne, des assises diplomatiques que des

champs de bataille où les rois ont plus cherché à se tromper qu’à se

servir. Loin de changer, les mœurs politiques des États et des

souverains se seraient de nos jours plutôt fixées, avec autant d’âpreté

que jamais, suivant la méthode qui depuis cent ans avait le mieux

réalisé leurs ambitions.

En 1815, ils s’indignaient contre le droit public qui les gênait, se

préparant à le déclarer anéanti et primé par la force, l’argument

dernier de la raison d’État. Le partage de la Turquie s’accomplit en ce

siècle comme celui de la Pologne au siècle passé, moins vite pourtant,

parce qu’il excite des convoitises plus nombreuses. On a discuté plus

d’une fois le morcellement de la Belgique, et la France a payé bien cher

la faute de s’être associée à ces marchandages; elle a été à son tour

victime d’un démembrement que ses voisins avaient peut-être souhaité

plus complet. La paix armée est pour tous les souverains aujourd’hui ce

qu’elle était pour les rois de Prusse au dix-huitième siècle, l’unique

moyen de garder leur bien, en ne laissant pas échapper les occasions de

l’accroître. S’il est un système qui règle les affaires politiques de

notre temps, c’est celui-là: il n’a rien de nouveau. C’est un héritage

que l’Europe a reçu du passé. La Révolution française n’a pas réussi à

en diminuer les conditions onéreuses ou sanglantes.

Ce ne fut point la faute de ses doctrines, les plus contraires qu’on pût

imaginer à l’abus de la force et aux pratiques de la raison d’État,

aussi désintéressées qu’il le fallait pour corriger un régime politique

réglé à l’excès par l’intérêt le plus étroit. Aux rois qui se plaisaient

«à communier du corps eucharistique des peuples», la Révolution

s’opposait au nom de la justice et du droit, proclamant comme un

évangile la dignité et le respect inviolable de la personne et des

sociétés humaines constituées en nations. Certes, les philosophes qui

prêchaient avant 1789 cette religion, et nos pères qui l’adoptèrent, ne

se trompaient pas en l’offrant à l’Europe comme le seul remède efficace

alors: et, se l’appliquant d’abord à eux-mêmes, ils en firent connaître

les bienfaits.

L’Europe comprit, en effet, dans un premier moment d’enthousiasme, la

portée, l’étendue de cette Révolution qu’on a si bien qualifiée de

_révélation_. Elle parut y adhérer, d’autant mieux qu’elle y était

préparée depuis longtemps par la Réforme, plus récemment encore par la

propagande des écrivains français. En proclamant le dogme de la

souveraineté nationale, la France ne découvrait pas, elle ravivait une

source d’idées et de sentiments que les politiques depuis le seizième

siècle et les peuples eux-mêmes avaient trop souvent souillée et

absorbée, mais où des nations, comme la Suisse, la Hollande,

l’Angleterre, la Belgique trouvaient encore à satisfaire leur soif de

justice, de respect pour les consciences et pour le passé. Sans doute

plus d’un prince au dix-huitième siècle avait paru par ses réformes

esquiver la Révolution dont la menace était redoutable; les philosophes,

attirés, cajolés par les politiques, avaient pu croire, sur la foi des

paroles souveraines, au bonheur des peuples éclairés par leurs maîtres,

et célébrer la ruine de la Pologne comme un progrès de la raison. Dans

les doctrines de Rousseau, la Pologne cependant retrouvait une espérance

et les fondements de son droit; Jefferson y puisait les formules d’un

catéchisme national nécessaire à la justification de la révolte

américaine. Aux Américains opprimés, la philosophie du siècle avait

encore de quoi fournir des armes juridiques ou un état civil, un code

enfin. L’Europe semblait prête à l’accepter de la main des Français.

Par malheur, il y eut dès le début, au milieu de l’enthousiasme, un

malentendu que les bonnes volontés mutuelles masquèrent d’abord.

Préparés par le cosmopolitisme littéraire qui explique les œuvres et

l’influence de Rousseau à une sorte de religion internationale, l’Europe

s’attendait, en 1789, à ce que la Révolution fît une œuvre absolument

désintéressée et se consacrât à toutes les nations en général. Pour la

plupart des penseurs et des peuples qui applaudirent aux déclarations

des assemblées françaises, ces assemblées étaient plutôt un rendez-vous

assigné aux députés de l’Europe que des chambres de législateurs

français, patriotes et réformateurs. Et, d’autre part, à voir ces

dispositions autour d’eux, les membres de la Constituante, de la

Législative surtout, purent croire que leur œuvre, si profondément

nationale, s’adapterait sans difficulté à l’Europe. Ce fut l’illusion

qui inspira leur propagande.

Cette illusion eût été sans conséquences, avec le temps les points de

vue différents se seraient corrigés, rapprochés si, en attendant, la

Révolution eût établi un code mutuel des peuples, comme elle

revendiquait les droits de l’individu dans les États. C’était là ce

qu’avait négligé la Réforme: après avoir ruiné la communauté chrétienne

du moyen âge et suscité des nations, elle les avait laissées, parfois

même les avait mises aux prises les unes avec les autres, à l’image des

États italiens qui se constituaient d’après les principes de Machiavel

et du monde romain.

On put croire un instant qu’en 1789 les hommes de la Révolution se

chargeraient de la tâche abandonnée par les réformateurs du seizième

siècle. Ils renonçaient solennellement aux conquêtes, conviaient les

peuples à la concorde et à la paix, par la ruine des princes

conquérants, sous l’égide de la liberté et des souverainetés nationales.

C’était un beau programme de paix et d’attente, d’une application

difficile à la politique sans doute, qui en tout temps, et alors

surtout, s’est gouvernée par la raison d’État plus que par la raison.

Mais ne fût-ce que pour concilier les aspirations et les droits des

nations, l’essai devait être tenté. Il n’était pas pour rebuter des gens

de cœur et de foi. Le moyen de prouver sa valeur pratique était de le

pratiquer.

C’est justement ce que ne firent pas les Français. Au lieu de travailler

dans la paix, ils commencèrent la guerre. Et de cette guerre aux

royautés, pour le triomphe du droit national qu’ils proclamèrent en

1792, ils se forgèrent une arme pour leurs discordes civiles, destinée à

frapper surtout la royauté française, puis leurs adversaires politiques.

Ce qui pouvait être une fin très élevée devint un moyen d’intrigue.

L’œuvre de justice et de pacification fut un instrument de violence et

de conquête. Les républicains, pour établir en France la souveraineté

nationale, adoptèrent les procédés qu’ils reprochaient aux monarchies,

le complot, l’abus de la force et les ressources d’État. Ce fut de leur

part, à deux siècles d’intervalle, la même erreur que celle des

réformateurs du seizième siècle: placés entre une société dont ils

prétendaient corriger les vices concrets et anciens et leur programme de

réformes, abstrait, général, ils se trouvèrent amenés, de gré ou non, à

vicier leurs idées, dès qu’ils voulurent les réaliser. Bientôt même, par

l’effet des terreurs ressenties dans les dangers de leurs premières

tentatives, par la fierté qu’ils éprouvèrent à les avoir repoussés, par

le développement de leurs ambitions victorieuses, ils ne distinguèrent

plus l’objet véritable de leurs entreprises. Ils conquirent, partagèrent

avec les rois et par leurs procédés l’Europe à qui ils avaient promis

d’autres destinées. En sorte que leur propagande aboutit, comme la

Réforme, à un bouleversement de l’Europe caractérisé par les pires

injustices et des spoliations odieuses.

Dans ce bouleversement, d’ailleurs, les Français éprouvèrent le besoin

d’être forts et sacrifièrent leur liberté à la nécessité d’un

gouvernement militaire: la nation abdiqua sa souveraineté pour trouver

dans les ressources de l’État napoléonien les moyens de fixer et

d’accroître sa puissance. Par là, si elle reprit le rang que les

hésitations des Bourbons lui avaient fait perdre au dix-huitième siècle,

le premier un instant, ce fut au mépris du jugement qu’elle avait porté

sur la politique de l’ancien régime, par l’exagération même de cette

politique, qu’elle paya bien cher en 1815.

Dans cet intervalle cependant, la gloire de la France avait paru si

grande, après un siècle d’éclipse, qu’elle ne s’aperçut point de

l’abandon de ses principes, et n’y fut pas ramenée par les désastres de

Leipzig et de Waterloo. Singulier état d’esprit que le sien, après 1815!

Les souvenirs de la conquête se mêlaient en elle au désir de la liberté,

et le goût des aventures militaires, l’admiration de l’empire aux

passions de l’époque républicaine.

Ces contradictions n’étaient guère faites pour rendre à l’Europe

confiance dans la Révolution. Que pouvaient valoir à ses yeux des

principes de justice et de désintéressement, associés aux maximes de la

raison d’État et de la conquête, proclamés par des admirateurs et par

les héritiers de Napoléon? Elle avait pu déjà, au temps où ils parurent,

douter de leur efficacité. Elle en vint à craindre justement le retour

de leurs conséquences pratiques et leur application fertile en

bouleversements. Elle préféra le passé avec ses injustices à l’avenir

que les Français lui préparaient. Et tout naturellement les nations se

trouvèrent d’accord avec les rois pour maintenir à peu près jusqu’à nos

jours la politique de l’ancien régime, au moins dans leurs rapports

entre elles.

Quelques-unes cependant ont en ce siècle, plus nombreuses qu’en aucun

autre, revendiqué et retrouvé leurs droits à l’existence. Mais la date

et la forme de leurs succès ne permettent pas de les attribuer aux

effets directs de la Révolution française. Beaucoup d’entre elles sont

nées de ses excès plus que de ses bienfaits, de la résistance à ses

armées autant que de la contagion de ses idées, comme la nation

française s’était formée elle-même dans les épreuves de la conquête

anglaise. C’est ainsi que dans la Belgique, l’Espagne, l’Italie et

l’Allemagne, foulées par les troupes françaises, la communauté de

souffrances fit taire les petites rancunes provinciales et naître des

sentiments nouveaux, provoqua l’union des cœurs et le patriotisme

national, fondements de l’unité matérielle. Pour toutes, l’on vit se

réaliser ce qu’Albéroni prédisait à l’Italie et Bismarck à l’Allemagne,

à deux siècles d’intervalles: elles se firent par le fer et le feu. Ce

fut encore le cas de la Grèce et des nations nouvelles qui ont paru dans

les Balkans, enfantées par la longue oppression des Ottomans, favorisées

par les projets ambitieux des États européens contre la Turquie. Trop

chargé d’injustices, ébranlé par le choc des intérêts et des

convoitises, l’édifice politique de l’Europe moderne a craqué sur plus

d’un point, mais au hasard et par la force des choses, sans qu’une

ordonnance harmonieuse réglât les dispositions et les rapports des

nations constituées sur ses flancs ou dans son enceinte.

La Révolution et les philosophes avaient conçu et apporté le plan d’une

Europe nouvelle. Ils ne l’ont pas réalisée. C’est en vain qu’on

s’efforce de nous la montrer, même à l’état d’ébauche depuis 1789. Ce

que nous voyons est encore le dessin général que les hommes du

dix-huitième siècle avaient sous les yeux. Dans les partages, les appels

à la violence et les intrigues des plus célèbres de notre temps, ils

n’auraient pas de peine à le reconnaître, et, peut-être, le

trouveraient-ils plus achevé. C’est encore l’esprit politique de

l’ancien régime qui inspire le nôtre. Les événements de 1792 ne l’ont

point aboli: plutôt au contraire l’auraient-ils servi et répandu, en lui

ouvrant un champ plus vaste et des milieux nouveaux. Ils ont précipité

l’histoire de notre temps, ils ne l’ont pas détournée de la route où

l’engageait l’évolution du siècle précédent.

Il faut cependant reconnaître que les Français en hâtant, en étendant le

cours de cette évolution, ont contribué à lui trouver, à lui constituer

des limites. Au dix-huitième siècle, les grands États avaient pratiqué,

avec d’autant plus de succès, leur politique brutale qu’ils avaient

chacun leur terrain de chasse réservé où leurs ambitions risquaient

moins de se rencontrer: la Russie, les plaines de l’Est: la Prusse,

celles de l’Allemagne; l’Angleterre, les mers et les colonies. La

France, au temps de la Révolution et de l’Empire, par l’effet de sa

situation historique et géographique ne craignit pas d’envahir tous ces

domaines à la fois. Ce ne furent plus des partages particuliers, mais un

partage de l’Europe et de l’Orient qu’elle mit avec Napoléon à l’ordre

du jour. Dans les grands combats qui s’engagèrent alors pour la

domination du vieux monde, tous les États se trouvèrent aux prises avec

la France et entre eux. Il arriva comme dans les luttes de la nature,

que les sociétés les plus faibles disparurent au profit de celles qui

avaient des ressources de puissance et d’avenir. Alors le monde européen

se trouva, en 1815 déjà, composé d’un moins grand nombre d’éléments,

mais d’éléments plus forts, plus rapprochés, et partant plus jaloux.

Cette tendance après le congrès de Vienne n’a pas cessé de s’accentuer:

les petits États, les provinces d’Allemagne, la Prusse elle-même, ont de

plus en plus subi le joug d’un grand État fortement uni sous le

gouvernement de l’Autriche, accrue par la diplomatie de Metternich: même

phénomène se vit en Italie. L’Europe sembla réduite en 1820 à un

directoire de quatre États.

Mais ces grandes puissances, qui n’avaient autrefois d’autre intérêt,

d’autre devoir que leur continuelle extension, eurent désormais un

intérêt commun à limiter celle de leurs voisines. Et le respect qu’elles

s’imposaient mutuellement devint, à défaut de droit et de justice, une

garantie de paix et d’équilibre pour l’Europe entière. Au lendemain du

traité de Vienne, les violences tendent à se faire plus rares, parce

qu’elles sont plus difficiles et plus dangereuses. La partie est plus

vaste, les mises plus fortes, les adversaires plus âpres et plus riches.

Ils hésitent à l’engager. La prudence en un mot commande à l’égoïsme,

limite les convoitises et inspire aux États et aux nations la crainte

d’un bouleversement analogue à celui qui avait marqué le début du

siècle.

L’enjeu eût été en effet plus grand qu’avant 1789, et la perte

nécessairement proportionnelle. Au dix-huitième siècle, l’empire des

mers et des mondes nouveaux semblait n’attirer que le peuple anglais.

Pour quelques places en Flandre, en Allemagne ou en Italie, les

Espagnols, les Hollandais, les Français même le leur eussent cédé. C’est

à peine si bientôt il restera assez de place sur la terre, après la

découverte déjà ancienne de deux continents, pour satisfaire le besoin

d’expansion des peuples européens. Le développement colossal de

l’Angleterre et de la Russie les ont avertis de regarder au delà des

frontières qu’ils étaient accoutumés de se disputer. Ils vont devenir

attentifs aux phénomènes qui, parmi ceux de notre époque, frapperont le

plus la postérité, la colonisation du monde entier par l’Europe, le

déplacement de l’histoire sur un axe nouveau, et son extension dans des

domaines qui n’auront bientôt plus de limites que les bornes mêmes de la

terre. Déjà, lorsque se posait, après la chute de la Pologne, le partage

de l’empire ottoman, leur attention avait été éveillée par la condition

particulière de cet État européen, asiatique et africain à la fois, dont

la capitale était la clef des routes entre l’Europe et deux grands

continents. Dans le duel de Napoléon et d’Alexandre, cette question prit

une valeur singulière. Et quel changement dans le monde depuis 1789! La

science, à la veille de la Révolution, renouvela l’élan que la foi avait

produit à la veille de la Réforme. Elle assura la prise de possession du

monde par l’Européen. C’est alors qu’il en fit le tour pour la première

fois, jeta les bases de l’association africaine, commença à peupler

l’Océanie, et vit en Amérique se constituer des peuples assez forts pour

rejeter sa tutelle et revendiquer pour eux seuls un continent.

La politique européenne, quoique conforme encore par sa nature et ses

procédés à celle du dix-huitième siècle, n’a pu, de 1815 à 1830,

échapper aux conséquences de changements aussi considérables. L’intérêt,

son unique règle, exigeait encore qu’elle s’y adaptât. Et, par ce motif,

on a vu souvent les États, en dépit de leur égoïsme, revenir à des

principes de justice et de paix qui paraissaient inconciliables avec

leurs appétits. Instrument de conquête forgé par la Russie au moyen de

formules qui rappelaient les dogmes de la Révolution, la Sainte-Alliance

est devenue aux mains de Metternich un instrument de conservation et de

défense contre les ambitions des tsars en Orient. La fameuse politique

de non-intervention, pratiquée par l’Angleterre et par la France, n’a

point été autre chose qu’un hommage forcé des grandes puissances,

jalouses les unes des autres, inquiètes des progrès de l’Amérique, à un

droit contre lequel elles paraissaient armées et toutes-puissantes, à la

paix dont leurs ambitions s’accommodaient mal.

Ainsi on a pu croire, en 1830, à un retour prochain de la justice entre

les nations, à un réveil du droit dans le monde. L’Amérique du Sud, puis

la Grèce indépendantes, la Belgique arrachée aux Nassau et la France aux

Bourbons ont paru les témoins d’une nouvelle révolution universelle qui

rappelait les espérances de la première, les promesses de la propagande

et de l’esprit français. C’est là une illusion que les Français ont

entretenue, dont ils ont fait la règle de leur politique étrangère,

politique d’action et de revanche plutôt que de justice et de principe.

Tout ce qui pouvait ébranler le monde, de l’isthme de Panama au

Bosphore, crises d’Espagne ou d’Italie, révoltes dans l’Amérique

méridionale ou dans les Balkans, leur semblait favorable à la reprise

des traditions glorieuses de la Révolution et de l’Empire. Leur

influence était minime dans ce réveil des nations qui se produisit de

1820 à 1830 successivement, par l’oppression dont elles souffraient. Les

Français laissaient les Bourbons écraser l’Espagne et protéger la Grèce.

Ils s’insurgèrent contre la royauté quand ils la trouvèrent trop

pacifique: leur révolution en 1830 fut ainsi plutôt un effet que la

cause des troubles dont ils espéraient profiter.

Ce n’était donc pas réellement une victoire du droit que le réveil de la

France en 1830, de ses passions militaires, de sa fièvre de gloire et

d’honneur. Pourtant, entre cette date et 1789 un grand progrès était

réalisé: l’événement avait prouvé que, dans les rivalités des grandes

puissances, par le choc de leurs ambitions et le conflit de leurs

intrigues, des nations aussi faibles que la Grèce, aussi nouvelles que

les peuples de l’Amérique, trouvaient encore le moyen de conquérir leur

existence légale. A deux reprises la France avait dû en 1793, en 1813 à

ce moyen son salut. En 1814 au congrès de Vienne les États secondaires,

sinon les nations, y avaient trouvé une ressource pour leur faiblesse.

«L’_acte final_ fut le premier essai qui ait été tenté de donner à

l’Europe une charte, au moins territoriale.»

Les souverains, les diplomates, réunis à Aix-la-Chapelle, à Troppau, à

Vérone, s’attribuèrent par la suite le mérite de cet équilibre européen,

pacifique et durable. Ils l’expliquèrent par des principes qu’ils

formulaient avec emphase, quand leur intérêt, tout simplement, les y

obligeait.

Ce n’en était pas moins un fait considérable dans l’histoire de

l’Europe, devenue désormais celle du monde, que l’égoïsme et les

rivalités des grands États, le nombre et l’étendue de leurs rapports

devinssent des garanties pour les faibles contre leurs ambitions, une

ressource pour les nations opprimées, un recours suprême et inespéré

pour le droit. Ce fait nouveau aurait dû servir de règle aux Français.

Il leur préparait une revanche meilleure que la conquête du Rhin: la

revanche de leurs idées, la vraie garantie de leur avenir.

I

Manuel historique de politique étrangère, tome II [de 4] · 第 9 / 179 题