Frère Buonvicino veilla plusieurs nuits, attendant avec des chevaux
les fugitifs près du noyer, comme il en était convenu avec Alpinolo. La
nuit même où le jeune page tenta, comme nous venons de le voir,
d'arracher les Pusterla aux horreurs de leur prison et au sort qui les
menaçait, le moine l'avait passée en prières, partagé entre l'espérance
et le désespoir, et lorsqu'il entendit chanter le coq du côté des
chaumières voisines, «Ce n'est pas encore pour aujourd'hui,» se dit-il
en renvoyant les chevaux avec leur guide; il revint au couvent de Brera.
Le jour n'était pas encore parfaitement levé, et les paysans des
bourgs voisins s'acheminaient vers Milan pour y vendre du lait, du
raisin, des légumes. Ceux-ci portaient deux grandes corbeilles
suspendues à leurs bras; ceux-là, deux jarres en équilibre sur leurs
épaules; d'autres, des hottes pleines sur leur dos; quelques-uns
chassaient devant eux leurs ânes, ou traînaient des chariots; quelques
villageoises, les bras et le col nus, portaient des seaux de lait sur
leur tête, en parlant entre elles de la tempête de la nuit passée, qui
séparait l'été de l'hiver, de la prospérité ou des ravages de leurs
champs et de leurs jardins, de la famille régnante, de la peste qui les
menaçait, de leurs commères, de leurs amis; et elles comptaient d'avance
les deniers que leur rapporterait la vente de la journée.
[Illustration.]
Arrivés à l'esplanade, située entre San-Calinero et la tour de la porte
Romaine, ils voient je ne sais quoi attaché à une branche; ils
s'approchent: c'est un homme pendu. «Eh! compère, regardez donc: quel
gros fruit cet arbre a produit!
--Oh! oh! qui sera-ce jamais?
--Et que diable a-t-il au cou?
--Une bourse.
--Une bourse? Voulez-vous dire qu'elle est pleine de sequins?»
Et ils montraient le pendu à ceux qui venaient par derrière, et ils
désiraient apprendre la vérité, pour être les premiers à la raconter
dans les maisons, où ils allaient porter la crème, du lait et les
légumes, ou aux servantes, leurs pratiques, qui arrivaient avec leurs
paniers sur le marché.
En passant devant la tour, les soldats qui guettaient le passage des
belles laitières leur apprirent que c'était le geôlier de la porte
Romaine qu'on avait ainsi pendu. Bientôt le bruit s'en répandit par la
ville, et lorsque Buonvicino rentra au couvent, le frère portier,
Angiolgniel de Concovallo, en était déjà instruit. Son premier soin fut
d'apprendre cette nouvelle au moine, qui, le coeur navré, s'informa
aussitôt si quelque soldat n'avait point été tué dans la mêlée. La
renommée avait exagéré les choses, comme à son ordinaire, et on lui
répondit que plusieurs gardes étaient morts.
Les Pusterla avaient donc vu s'enfoncer leur dernière planche de salut.
Buonvicino jamais cru fermement à la réussite du projet d'Alpinolo; mais
la triste issue de cette entreprise ne le surprit et ne le frappa pas
moins que s'il en eût véritablement attendu le succès; tout homme,
nonobstant les remontrances et la raison, est porté à croire ce qu'il
espère.
[Illustration.]
En présence d'un pareil malheur, il résolut d'aller lui-même solliciter
Luchino, de lui faire entendre le langage de conciliation, de clémence,
de miséricorde que son ministère l'autorisait à tenir, et de tâcher de
sauver, par la persuasion, les victimes que la ruse ni la violence
n'avaient pu tirer des mains du tyran.
[Illustration.]
Aux approches de la tour qu'habitait Luchino, quatre féroces mâtins se
levèrent à l'encontre du moine, avec des aboiements et des grognements
que les gardes réprimèrent à grand'peine. Grillincervello ôtant, lui
aussi, son beiren burlesque, sans se permettre contre le moine les
railleries qu'il n'épargnait à personne, courut l'annoncer à Visconti,
en se bornant à dire aux autres serviteurs à voix basse: «Aujourd'hui,
le prince aura le sermon dans sa chambre.»
Visconti était enfermé en ce moment dans un cabinet reculé de la tour
avec un homme à grande barbe, enveloppé dans une robe noire qui lui
descendait jusqu'aux talons. Celui-ci, avec un air d'importance ou
d'imposture (l'un ressemble si souvent à l'autre), tenait le doigt tendu
sur une figure géométrique qu'il avait tracée, et, dont il faisait la
démonstration au prince. Un astrolabe et une sphère armillaire placés à
côté de lui indiquaient qu'il était astrologue C'était, en effet, cet
Andalone di Nero dont nous avons déjà parlé, et qui n'était pas moins
célèbre à Milan que Thomas Pisan dans Avignon, où Pusterla l'avait si
malheureusement consulté.
Luchino, comme on le faisait alors dans toutes les occasions douteuses,
avait interrogé Andalone sur un problème qui, depuis des siècles, attire
l'attention d'un millier de personnes, c'est-à-dire sur la question de
savoir s'il était possible de réunir l'Italie sous un seul maître, et
s'il serait ce maître fortuné.
Lorsqu'on lui annonça Buonvicino, le prince ne fut pas satisfait de
cette visite, mais il n'osa point lui refuser audience, parce que sa
récente réconciliation avec le pape lui commandait de grands égards
envers les religieux. Il ordonna donc qu'on fit attendre le moine dans
la salle de la _Vaine gloire_, afin que les magnificences du lieu lui
lissent mieux sentir toute la différence qu'il y avait entre le prince
redouté et l'humble frère, entre le souverain environné de tout
l'appareil de la force et l'homme qui n'a d'autre cortège que les
modestes vertus de la bienfaisance.
En entrant, Luchino, quoiqu'il eût déjà cuirassé son coeur de cette
froideur calculée du puissant qui vient écouter celui qu'il n'exaucera
jamais, s'avança courtoisement vers le moine et lui dit:
«Soyez le bienvenu, mon père. Qui vous amène ici?»
Buonvicino, s'inclinant: «Quand le ministre du Dieu de la miséricorde
passe le seuil d'un puissant, peut-il y apporter autre chose que des
conseils de mansuétude et de clémence?
--Et ils seront toujours bien reçus,» ajoutait Luchino avec une
soumission affectée, sous laquelle il cachait cette humeur altière que
prennent si promptement ceux qui ne trouvent jamais autour d'eux que
l'obéissance.
Et le moine: «Soyez-en béni. Mais il ne suffit pas que l'oreille soit
ouverte à la vérité, si le coeur en repousse les préceptes. O prince! il
court par la cité d'étranges rumeurs de nouvelles vengeances...
[Illustration.]
--Vengeances! vengeances! répondit Luchino en élevant la voix,
vengeances! nom ordinaire que la malignité donne aux châtiments. Donc,
si un traître se soulève contre moi dans mes États, s'il tente, de
m'enlever ce que je possède en vertu de mon droit, et si, en le
punissant, je me protège moi-même en défendant la société, dont je suis
le tuteur, on appellera cet acte une vengeance! Dieu ne m'a-t-il pas
remis la glaive pour frapper?
--Et Dieu, reprit le moine d'une voix d'autant plus humble que celle du
prince avait été plus emportée, et Dieu vous accorde les lumières
nécessaires pour bien vous en servir. Mais n'avez-vous jamais examiné
vous-même si vos affections personnelles n'exerçaient pas sur vous des
influences fâcheuses? Êtes-vous certain de n'être jamais trompé par ceux
dont il a été écrit qu'_ils préparent continuellement des flèches pour
en frapper les bons dans les ténèbres?_ Avez-vous considéré que le sang
de l'innocent crie incessamment en présence de l'Agneau?»
Les mouvements de Visconti montraient avec quelle impatience il
souffrait un langage si vrai, mais si inusité. Et le moine continua: «O
prince, vous tenez dans les fers Francesco Pusterla et Marguerite...
--Eh quoi! tout ce sermon aboutit à cette péroraison. Dès qu'il s'agit
d'une belle femme, c'est ainsi, mon révérend, que vous prenez, les chose
à coeur?»
Ces paroles allèrent jusqu'au fond de l'âme de Buonvicino. Il examina
rapidement en lui-même si ses anciennes amours n'avaient pas trop de
part dans sa conduite présente. Il lui parut que non, mais il se dit
dans son coeur: «Que ce reproche soit en expiation de mes erreurs
passées.» Luchino, à qui cette raillerie était échappée dans un de ces
moments où le naturel prévaut sur la réflexion, continua plus
sérieusement:
«Vous n'ignorez, pas comment les conjurés ont été mis en jugement, et
que de leurs aveux spontanés il ne résulte que trop que la famille
Pusterla, malgré tous mes bienfaits, était à la tête d'une conspiration
tramée contre ma sûreté et contre celle de l'État. Oseriez-vous mettre
en doute une chose jugée?
--Christ aussi fut jugé, les martyrs furent jugés. Et le chrétien qui se
le rappelle sait que parfois le glaive de la justice rivalise avec le
couteau de l'assassin. Il sait voir parfois l'innocent dans celui qui
monte à l'échafaud, et le réprouvé de Dieu dans celui qui l'y condamne.
--Eh bien! que Dieu les sauve, s'ils sont justes, répondit Luchino.
Quant à moi, pour ne point sembler mû par des passions personnelles, je
les ai soumis à des juges indépendants, et il sera fait selon ce qui
paraîtra à leur justice.
--Celui-là seul est grand, reprit Buonvicino en s'animant, qui sous le
manteau de la justice ne masque point l'iniquité. Les juges seront-ils
incorruptibles? auront-ils le courage de prononcer contre ce qu'on leur
montrera comme le désir du maître?...»
Luchino fut bien aise de trouver un prétexte pour s'irriter et se
soustraire aux arguments du moine, qui lui étaient d'autant plus
insupportables qu'il les exposait avec plus de calme et de soumission.
«Eh quoi! cria-t-il, vous oseriez douter de l'intégrité de mes juges?
Mon père, tant qu'il ne s'est agi que de moi, tant que vous vous êtes
borné à me recommander mes devoirs, à tort ou à raison, je vous ai prêté
l'oreille avec la soumission d'un fidèle chrétien. Maintenant, je ne
puis plus me taire; vous vous attaquez aux plus honorables de mes
sujets. Silence donc, il suffit. Pour l'intérêt que vous prenez à mon
âme et à ma renommée, grand merci; je vous en récompenserai mieux que
par des paroles: mais la finit votre rôle. Vos protégés comparaîtront
devant leurs juges, ils y verront dévoiler leur scélératesse, et,... et
ils mourront.»
Il parla d'une voix résolue, qui n'admettait point de réplique. Ce
dernier mot: ils mourront, qui venait de s'échapper de sa bouche,
résonna terrible sous les voûtes de la salle, et frappa comme d'un coup
de foudre le moine, qui baissa la tête et se tut. Quand il la releva, il
vit Luchino qui franchissait le seuil à pas précipités, et le laissait
seul. Ainsi, le petit nombre de fois que la vérité peut se faire
entendre à l'oreille des tyrans, leur funeste habitude de voir leur
volonté convertie en loi étouffe les réclamations et met encore à la
place du droit l'arbitraire et la violence.
[Illustration.]
Luchino retourna rêver la conquête de toute l'Italie avec Andalone di
Nero. _L'umiliato_ descendit comme aveugle les escaliers du palais,
traversa la cité, plein de compassion pour les peuples à qui Dieu envoie
le pire des fléaux contenus dans les trésors de sa colère, un mauvais
souverain. Il arriva au couvent de Brera en méditant sur les misères du
juste, qui lui crient que sa patrie n'est point ici-bas.
[Illustration.]
_(La fin au prochain numéro.)_
Bulletin bibliographique.
_Les Diplomates européens_; par M. CAPEFIGUE (3)--_Galerie des
Contemporains illustre_; par un HOMME DE BIEN(4).--_L'autre Monde_; par
GRANDVILLE (5).
(3) 1 vol. in-8. _Imprimeurs Unis_, 7 fr. 50 c.
(4) 5 vol. in-18 (L'ouvrage en aura 10.) Chaque volume contient 12
biographies et 12 portraits, _I. René_ 4 fr. le vol.
(5) 1 vol. grand in-8, avec 56 grands dessins coloriés et de nombreuses
gravures sur bois. _Fournier_. 18 fr.
M. Capefigue est le fondateur-gérant d'une fabrique de livres
historiques. Cet établissement prospère, à ce qu'il paraît, car il
inonde le marché de ses produits. Du reste, il a tant fait parler de lui
dans la quatrième colonne des grands journaux, qu'il jouit actuellement
d'une réputation au moins égale à celle des pharmacies de MM. Régnault
et Lamouroux. Alléché par des annonces payées, le public a d'abord
acheté de confiance quelques-uns des livres qui portaient sur leur
couverture l'étiquette Capefigue et comp., et qu'on lui vendait
cependant sans aucune garantie de vérité et de talent. Aussi, examen
fait de sa marchandise, l'infortuné reconnut une fois encore qu'il avait
été outrageusement trompé, et
Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
Toutefois la spéculation était si bonne, qu'en dépit de la découverte de
la vérité, malgré les avertissements et les sévères reproches de la
critique, elle se continue avec un certain succès. Chaque année, la
fabrique Capefigue invente, confectionne et met en vente un ouvrage
nouveau qui n'a pas moins de six à huit volumes,--la matière première
n'est ni rare ni précieuse,--le plus souvent un épisode ou un règne de
l'histoire de France. Quand je dis invente, je me trompe: M. Capefigue
n'a jamais inventé que son procédé, qui consiste à faire un volume avec
cent pages de mauvaises phrases et deux cents pages de notes copiées
partout. Le sujet de ses publications, il l'emprunte à d'autres
écrivains plus riches que lui. Les journaux annoncent-ils l'apparition
prochaine d'un ouvrage en 4 volumes, qui a coûté à son consciencieux
auteur dix années de recherches et de travail, le lendemain même M.
Capefigue, qui n'y avait jamais songé, en promet un en 8 volumes, et il
s'engage à le livrer avant celui de son concurrent, et il tient parole.
Ainsi, il a improvisé en quelques mois une histoire de la Réforme et une
histoire de l'Empire, lorsqu'il a su que M. Mignet et M. Thiers
travaillaient à ces deux ouvrages, et consultaient, pour les rendre
dignes d'eux-mêmes et de leur sujet, toutes les archives de l'Europe. On
raconte à ce sujet un mot piquant de l'éditeur futur de _l'Histoire du
Consulat et de l'Empire_ par M. Thiers: «Eh bien! Monsieur, je vais vous
faire concurrence, lui dit M Capefigue en l'abordant d'un air
triomphant.--Comment cela? lui répondit avec le plus grand sang-froid
son interlocuteur. Est-ce que vous allez, publier _l'Histoire du
Consulat et de l'Empire_ par M. Thiers?»
Cette année, outre la portion ordinaire de l'_Histoire de France_, M.
Capefigue a régalé les dernières de ses anciennes pratiques d'un petit
volume supplémentaire. Ce volume, qui a son mérite particulier, est
intitule les _Diplomates européens_. Il y a plusieurs années, M.
Capefigue avait publié quelques notices biographiques dans les recueils
ou grandes revues. On lui a conseillé de les réunir en un corps
d'ouvrage, afin d'en mieux faire connaître la tendance et l'esprit, et
il se charge de nous apprendre lui-même pourquoi il a cru devoir suivre
cet avis. L'aveu est digne d'être cité en entier.
«Le but que je m'étais proposé alors avait été d'effacer les préjugés
que les écoles décrépites de la Révolution et de l'Empire avaient jetés
sur les vastes intelligences qui ont dirigé les cabinets ou qui les
conduisent encore. Ce but, je le crois, fut en partie atteint par les
quatre notices sur le prince de Metternich, les comtes Pozzo di Borgo,
Nesselrode et le duc de Wellington.
Il m'a paru d'autant plus essentiel aujourd'hui de compléter cette
publication, qu'on semble prendre plaisir, depuis quelques années, de ne
grandir que les démolisseurs. Les corps illustres se donnent le bonheur
d'écouter les éloges de tous ceux qui ont ravagé notre vieille société,
et l'on n'est pas un homme capable, savant, vertueux, si l'on n'a pas
été au moins demi-régicide. Quant à moi, je demande une petite place
pour les hommes politiques qui créent, conservent ou grandissent les
États, pour ceux dont les oeuvres durent encore et survivent à tous les
déclamateurs. Je donnerais toutes les renommées des constitutionnels de
1791, de l'an III et de l'an VIII pour la moindre parcelle de
l'intelligence du grand cardinal de Richelieu!»
M. Capefigue est, comme on le voit, assez difficile à contenter. Qu'il
n'aime pas les constitutionnels de 1791, de l'an III et de l'an VIII,
nous le concevons sans peine; l'Académie des Sciences morales et
politiques s'est donné le bonheur d'écouter plusieurs notices
biographiques fort remarquables que lui a lues son secrétaire-perpétuel,
et dans lesquelles un juste: hommage était rendu à leurs mérites. Or M.
Capefigue; ne pardonnera jamais à ces démolisseurs, comme il les
appelle, d'avoir été loués par M. Mignet, auquel il a emprunté le titre
d'un de ses innombrables ouvrages. Mais pourquoi Napoléon lui
semble-t-il si petit? Serait-ce parce que M. Thiers va bientôt publier
son histoire? Dans son éloge de lord Castlereagh, M. Capefigue, après
avoir approuvé, admiré et loué la conduite du ministre anglais,
s'exprime en ces termes en parlant de l'Empereur déchu:
«Au reste, tout fut fait avec égard et convenance; nul ne fut plus
_boudeur_, plus _maussade_, et je dirai même plus _petit_, que Bonaparte
dans le malheur. Comment avait-il traité le duc d'Enghien? N'avait-il
pas poursuivi et traqué Louis XVIII partout en Europe? Était-ce trop, le
lendemain de son _aventure des Cent-Jours_, qui nous avait tant coûté,
_que de le placer dans un lieu sûr où il ne pourrait_ plus tourmenter
l'Europe? Bonaparte s'offense de ce qu'on ne lui donne pas le titre de
majesté, de ce qu'on ne lui laisse pas la liberté de vivre
bourgeoisement en Angleterre ou aux États-Unis (ce qu'il demandait aussi
sincèrement) que d'être juge de paix de son canton avant le 18 brumaire.
Voyez-vous Bonaparte citoyen de Westminster ou de Charlestown! _Après un
si long drame, quand on n'a pas su mourir, il faut savoir s'effacer_. A
Sainte-Hélène, Bonaparte n'eut pas la grandeur de ses souvenirs et de sa
gloire, et _j'aime à croire_ que ses flatteurs ont tronqué ses paroles
dans les récits sur son exil.»
Des sentiments si nobles et si vrais, exprimés avec tant d'élégance et
de distinction, ont-ils besoin de commentaires? Nous ne ferons pas,
quant à nous, un si grand honneur à M. Capefigue. Nous aimons mieux
compléter cette citation par un autre passage emprunté à l'éloge de lord
Wellington, «ce vieux et noble chef des armées britanniques,» qui, à en
croire son panégyriste, «n'est pas seulement une haute intelligence dans
les combinaisons de la guerre, mais encore une _tête politique_
sérieuse.--En France, ajoute M. Capefigue, les idées marchent moins
vite; on y est encore plein de préjugés sur l'esprit et le caractère du
duc de Wellington. _La vieille queue du parti bonapartiste pèse sur nous
et défigure l'histoire._»
Désire-t-on encore quelques échantillons de ce style véritablement
unique dans son genre? Ouvrons au hasard ce volume incomparable:
«La vie publique, quand on a des _entrailles_ s'use vite. (P. 260.)
«L'Assemblée Constituante fut un grand chaos où des hommes de talent se
heurtèrent _la tête_. (Page 70.)
«M. Pozzo di Borgo était un homme si plein de faits, qu'ils sortaient
parlons les _pores_... Je le vis à son retour à Paris; quelle
différence! et que nous sommes petits devant cette main de Dieu qui
brise et froisse le _crâne!..._ (Page 189.)
«Les émotions, on s'en souvient toujours... elles s'infiltrent dans la
vie entière, elles s'imprègnent au _crâne_ des hommes pour dominer toute
leur pensée... (Page 120.)
«En Angleterre, ce pays des grandes opinions, la _chute_ d'une noble
espérance _dévore les entrailles_ des hommes d'État. (P. 222.)
«La Prusse, ce long _boyau_ qui a la _tête_ sur le Niemen et les _pieds_
sur la Meuse.» (Page 306.)
M. Capefigue, qui s'avoue si souvent et si hautement conservateur se
permet pourtant çà et là quelques attaques que nous ne savons comment
qualifier, contre certaines institutions civiles. Ainsi on lit à la page
84: «A peine rendu à la vie séculière, M. de Talleyrand eut à subir les
exigences impérieuses du premier Consul. Bonaparte, qui se piquait de
haute moralité, lui imposa l'obligation du mariage, _grande plaie pour
l'homme spirituel et de bon goût..._»
Les citations sont suffisantes. Nos lecteurs savent maintenant dans quel
esprit et avec quel style M. Capefigue a ecrit les biographies du prince
de Metternich, du comte Pozzo di Borgo, du prime de Talleyrand, du baron
Pasquier, du duc de Wellington, du duc de Richelieu, du prince de
Hardenberg, du comte de Nesselrode et de lord Castlereagh. Il nous
resterait maintenant à prouver que cet ouvrage, si noblement pensé et si
purement écrit, contient presque autant d'erreurs que de faits; mais un
pareil travail ne saurait trouver place dans _l'Illustration_.
Seulement, pour donner une idée de la _conscience historique_, qu'on
nous permette cette expression, de railleur des _Diplomates européens_,
nous emprunterons encore un court passage à la Notice du prince de
Talleyrand.
«Dès 1812, tout _prestige était effacé sur_ l'Empereur: l'incendie de
Moscou, les glaces qui avaient enveloppé d'un linceul la grande-armée,
la conspiration de Mallet, in avaient ébranlé la force impériale. Les
négociations de M. de Talleyrand prenaient une indicible hardiesse; les
plénipotentiaires des puissances avaient fixé un congrès à Châtillon,
plutôt pour la forme que pour discuter des questions véritablement
diplomatiques. M. de Caulincourt devait y présenter un traité sur les
limites de la France en conservant Napoléon sur le trône ou la régence
de Marie-Louise. Le dévouement de M. de Caulincourt à l'Empire ne
pouvait pas être mis en doute: ce fut à ce moment que M. de Talleyrand
envoya un agent mystérieux au quartier-général de l'empereur Alexandre.
Cet agent, M. de Vitrolles, je crois, dut exposer l'état de la capitale,
le besoin qu'on avait d'en finir avec l'empereur Napoléon, la nécessité
surtout d'une restauration de l'ancienne dynastie, seule solution
positive à l'état de choses. M. de Vitrolles s'acquitta avec beaucoup de
zèle et d'esprit de cette mission intime qui le plaçait en face
d'immenses dangers; il parvint à remettre à l'empereur Alexandre des
lettres chiffrées de M. de Talleyrand, et un mémoire fort détaillé sur
l'état des esprits...»
Eh bien! M. de Vitrolles nous a autorisé à le déclarer en son nom, il
n'y a pas un seul mot de vrai dans toute cette histoire.
M. de Vitrolles ne reçut pas, comme le croit M. Capefigue, une pareille
mission de Talleyrand; il ne lui avait même jamais parlé.
Du reste, M. Capefigue paraît, sur ce point, comme sur beaucoup
d'autres, s'attendre a un démenti. Il n'ose pas affirmer, il se contente
de croire, cette manière d'écrire l'histoire n'est-elle pas réellement
originale? J'allègue un fait, je ne suis pas sûr qu'il ait eu lieu, mais
je le crois, ou plutôt je le pense, cela me suffit. Ne me demandez pas
de le vérifier, je suis un trop grand historien pour m'abaisser à de
pareilles recherches. Ce «Je crois!» c'est M. Capefigue peint par
lui-même. Que pourrions-nous ajouter à un portrait si ressemblant?
L'auteur de la _Galerie des Contemporains illustres_, qui s'appelle un
HOMME DE BIEN, possède toutes les qualités, dont M. Capefigue est privé.
Nous n'avons que des éloges à donner à cette publication. L'étendue et
la variété de ses connaissances, l'élégante simplicité de son style, son
impartialité, son indépendance, sa raison et son bon goût, assureront à
l'HOMME DE BIEN, dont nous respecterons l'anonyme, une place éminente
parmi les écrivains les plus distingués de notre époque. On sent, en
parcourant la _Galerie des Contemporains illustres_, que M. de L***. n'a
pas voulu faire une spéculation éphémère, comme d'autres biographes
contemporains, mais un livre sérieux et vrai, qui sera toujours lu et
consulte avec autant de profit et de plaisir.
Ses erreurs, quand il en commet, sont toujours involontaires.
Mais aussi qui pourrait se vanter de n'avoir jamais recueilli un seul
renseignement inexact dans cent et quelques biographies d'hommes pour la
plupart encore vivants?
L'HOMME DE BIEN, répondant à certains critiques dans la préface; de son
cinquième volume, a donc pu affirmer, sans craindre d'être démenti,
qu'il était «un être un et réel, parfaitement inoffensif et indépendant,
disant poliment ce qui lui semble la vérité sans intention de plaire ou
de déplaire à qui que ce soit, et ne recevant jamais d'autre inspiration
que celle de sa conscience.»
Mais si divertissants que nous semblent _les diplomates européens_, si
intéressants que soient les _Contemporains illustres_, il est temps de
faire, sous la conduite de Grandville, une petite excursion dans un
autre monde que le nôtre. Ce n'est pas l'autre monde, celui des démons
et des anges, dont tous les grands poètes de l'antiquité et des temps
modernes nous ont laissé des descriptions plus ou moins exactes et
agréables; c'est _un autre Monde_, un monde qui n'a jamais existé que
dans l'imagination de son inventeur et créateur, un monde qui nous
promet, comme son titre l'annonce, une foule de transformations,
visions, incarnations, ascensions, locomotions, explorations,
pérégrinations, excursions, stations, cosmogonies, fantasmagories,
rêveries, folâtreries, facéties, lubies, métamorphoses, zoomorphoses,
lithomorphoses, métempsycoses, apothéoses, et autres choses.
Si nous ouvrons ce volume _merveilleux_, qu'y voyons-nous, en effet?
D'abord, après un spirituel menuet danse par la plume et le crayon,
l'apothéose du docteur Puff, qui crée deux néo-dieux à son image: le
capitaine Krackq, professeur de natation, et le compositeur Habblle. Ces
trois co-dieux se partagent immédiatement l'univers à pile ou face.
Krackq choisit la mer. Habblle prend le ciel, la terre reste à Puff.
Ingénieuse allégorie pour nous avertir que fauteur de _l'autre monde_ va
nous révéler tous les mystères des plus bizarres fantaisies de _la Folle
du Logis_; aussi marchons-nous dès lors de surprise en surprise. Là, ce
ce sont des _instruments_ ou des _végétaux_ qui prennent des formes et
des figures humaines pour donner un conseil ou se battre en duel; ici,
des animaux déguisés se livrent, au fond des eaux, aux divertissements
les plus excentriques d'un bal masque. Plus loin, _aux déguisements
physiologiques_ succède un curieux chapitre intitulé le _Royaume des
Marionnettes_; on y remarque même des maillots qui dansent un pas de
caractère avec des crabes. Mais bientôt les plaisirs de l'hiver font
place à ceux de l'été: poissons d'avril, Longchamps, exposition de
tableaux, ateliers de peintres, Louvre des marionnettes, que d'esprit et
de talent vous faites dépenser à votre fécond créateur... De la terre,
remontons aux cieux, nous pourrons être témoins d'une éclipse conjugale;
nous y verrons le soleil et la lune s'embrasser, les signes, du zodiaque
danser la sarabande, une comète se promener sentimentalement dans
l'espace, etc., etc.; nous assisterons à la représentation des amours
d'un pantin et d'une étoile; puis, pour nous remettre des fatigues de
cet étrange voyage, nous irons passer un après-midi au
Jardin-des-Plantes. Jetons un regard rapide sur cette foule variée des
monstrueux _doublivores_ qui attire d'abord nos regards, et courons à la
fête des fleurs; car bientôt des locomotives aériennes viendront nous
enlever pour nous ravir au quatre-vingt-dix-septième ciel, où nous
connaîtrons enfin quelques-uns des mystères de l'infini. Que vous
dirai-je encore? Vous parlerai-je des Iles Marquises, des grands et des
petits, de la jeune Chine, d'une journée à Herculanum, d'une macédoine
céleste, d'une course au clocher conjugal, des plaisirs des
Champs-Élysées, de l'enfer de Krackq, des noces du Puff et de la
réclame, des métamorphoses du sommeil, de la meilleure forme de
gouvernement, de la fin de l'un et de l'autre monde?... J'aime mieux
employer le peu de place qui me reste à vous apprendre, si vous
l'ignorez, ô mes bien-aimés lecteurs et lectrices, que Grandville
n'avait peut-être jamais été, sinon plus heureux, du moins plus
original, plus habile, plus spirituel que dans ce beau volume qui a pour
titre un _Autre Monde_. 20,000 souscripteurs et acheteurs partageront,
je n'en doute pas, avant la fin de cette année, ma surprise et mon
admiration.
An. J.
Modes.
[Illustration.]
Cet hiver on emploie beaucoup de velours pour ornement de robes; nous
donnons une robe garnie, au bas, de deux biais de cette étoffe; le
corsage et les manches ont la même garniture.
Le costume d'enfant, dont le modèle nous a été fourni par madame
Marnedaz, est en étoffe de laine, et les ornements sont également en
velours.
A la première et à la seconde représentation de _Dom Sébastien_, à
l'Opéra, les toilettes étaient très-brillantes: nous avons remarqué,
entre autres, une robe de satin blanc avec un rang de dentelle pose sur
chaque côté de la jupe, de manière à produire l'effet de deux barbes; au
milieu était un petit plissé en ruban de satin, autour duquel tournait
la dentelle. Deux rangs de dentelle pareille, surmontées d'un petit plis
de ruban, ornaient le corsage, et les manches. Une fort belle épingle en
coque de perles, entourée de marcassite, descendait jusqu'à la moitié du
corsage; les coques étaient séparées par un noeud formé de marcassite.
Un bracelet de même genre complétait cette parure riche et du goût le
plus nouveau, puisque les vieux bijoux sont la plus nouvelle mode.
Une autre toilette, dont l'ensemble était encore très-gracieux, se
composait d'une robe de velours d'Afrique rose à plissé de rubans
descendant de chaque côté de la jupe, toujours en tablier, avec torsade
en passementerie lacée en carreau au milieu et diminuant de largeur vers
la ceinture (la même garniture se répétait au corsage); puis d'un petit
bonnet en dentelle avec barbes relevées sur le derrière de la tête, et
dont toute la grâce consistait dans l'arrangement et la pose d'une
fleur, d'un noeud, d'un rien.
On peut affirmer que le blanc, le rose et le gris argenté dominaient
dans ces premières réunions de la saison.
Mais, comme une femme en négligé est encore plus intéressante que sous
tous les costumes de grande parure, la recherche des robes de chambre
est devenue un luxe, une mode, un usage général. Les vastes et longs
plis de soie ou de cachemire conviennent à presque toutes les tailles.
Pour ces robes, le satin imitant le piqué fait de charmantes doublures;
il fait fort bien encore pour leuts revers, mais là doit se borner son
emploi. Pour les robes de ville et les manteaux, il ne doit servir qu'à
doubler; l'utiliser comme ornement extérieur serait un manque de goût.
Toutefois, on peut faire une exception en faveur des pelisses de
cachemire on de soie pour sorties de bal et de théâtre.
Amusements des sciences..