I. Sciences médicales.

_Anatomie et physiologie:_--M. Serres a lu à l'Académie une note sur un

fait très-curieux d'anatomie pathologique observé deux fois seulement,

en 1829 et en 1843. C'est une modification des nerfs de la vie organique

et de la vie animale. Tous les rameaux nerveux de l'économie présentent

dans leur trajet des renflements ganglionnaires ayant la forme et les

caractères physiques du ganglion cervical supérieur et, chose

remarquable, les cordons postérieurs des nerfs rachidiens n'en offrent

pas moins que les cordons antérieurs; la, où n'existent pas de

ganglions, la branche nerveuse parait tout à fait à l'état normal.

Le nombre de ces ganglions est moins grand sur les filets nerveux du

grand sympathique que sur les nerfs de la vie de relation, mais il est

encore assez considérable pour que l'aspect général du réseau nerveux de

la vie organique soit tout à fait changé. Les nerfs du plexus

lombo-sacré, le grand sciatique et le pneumo-gastrique sont ceux qui

présentent cette transformation ganglionnaire au plus haut degré. Les

sciatiques, au sortir du bassin et dans tout leur trajet, ont le volume

de l'humérus; les pneumo-gastriques, au sortir du crâne, le long du cou

et dans le thorax, ont deux fois le volume du grand sciatique à l'état

normal; tous ces nerfs sont parsemés de bosselures formées par les

ganglions.

Sur le sujet de la première observation faite en 1829, on a compté

environ cinq cents du ces ganglions. Celui de 1843 en offrait plus

encore. Dans les deux cas la structure de l'axe cérébro-spinal n'offrait

aucune trace d'altération.

Cet état pathologique si remarquable, et qui n'a pas encore été décrit,

a été observé sur deux jeunes gens de vingt-deux à vingt-trois ans,

morts tous deux de fièvre typhoïde. Le premier vitrier ambulant, courait

encore les rues quelques jours avant son entrée à l'Hôtel-Dieu; le

second n'a offert aucun symptôme nerveux pendant les quelques jours qu'a

duré sa maladie.

M. Serres a promis de communiquer le résultat des recherches anatomiques

et microscopiques qu'il se propose de faire sur la structure de ces

ganglions. Il désigne cette modification des nerfs par le nom de

_névroplastie_, dénomination qui nous semble laisser quelque chose à

désirer comme exactitude; peut-être, quand on saura bien ce que c'est

que ces ganglions, pourra-t-on trouver un terme plus précis.

«De l'Allantoide de l'homme,» tel est le sujet d'un autre, mémoire que

M. Serres a communiqué à l'Académie dans la séance du 12 juin. Des

recherches commencées en 1828 sur des embryons humains de quinze à

vingt-cinq jours ont amené M. Serres à conclure que l'allantoide existe

dans les enveloppes de l'oeuf humain comme dans celui des autres

vertébrés, qu'elle est pyriforme chez l'homme comme chez les rongeurs,

que d'abord indépendante des autres membranes, elle s'unit ensuite avec

le chorion et fait communiquer par anastomose ses vaisseaux avec ceux

des villosités pour donner naissance au placenta; qu'enfin son existence

comme membrane distincte paraît cesser chez l'embryon humain du

quinzième au vingt-cinquième jour de la conception.

Ces propositions ont été très-longtemps un sujet de discussion pour les

anatomistes; mais le fait principal qu'elles expriment n'avait jamais

été avancé d'une manière aussi positive; aussi faudrait-il reconnaître

avec M. Dutrochet que la découverte de ce point fondamental en anatomie

est due à M. Serres, si les pièces présentées à l'appui pouvaient faire

passer dans l'esprit de tout le monde la conviction qu'elles ont amené

chez ces deux habiles anatomistes.

M. Velpeau, à qui d'excellents travaux sur l'embryogénie donnent une

grande autorité en pareille matière, a émis des doutes sur la valeur des

pièces anatomiques examinées par lui dans le laboratoire du Muséum. Ses

objections ont fait naître une discussion qui, portant sur des points

très-délicats et sur des faits observés rarement, ne pouvait avoir un

résultat bien positif. L'un et l'autre académicien parlait _de visu_, et

cependant tous deux restaient fermes dans des opinions diamétralement

opposées. Toutefois M. Velpeau, dans sa réplique, a posé les faits d'une

manière si lucide et si logique, que les affirmations contraires de son

collègue n'ont pu faire cesser le doute.

En discutant ainsi franchement cette question importante, M. Velpeau

nous semble avoir rendu un grand service à la science. Il est dangereux

pour les meilleurs esprits de ne rencontrer jamais d'opposition; on

s'habitue alors à ne pas se discuter soi-même, et l'on se laisse

quelquefois entraîner à prendre l'analogie pour l'identité.

M. Flourens, dans une note fort intéressante, développe les recherches

anatomiques qu'il a faites sur la structure de la peau chez des peuples

diversement colorés. Il a trouvé chez le Maure, l'Arabe, le Kabyle, le

Nègre, sur un insulaire de l'Océanie chez les Indiens rouges de

l'Amérique, la membrane pigmentaire rendue bien évidente par sa

coloration; il l'a vue également, mais décolorée, dans la race blanche,

sauf sur quelques points du corps, comme, par exemple, l'auréole du

mamelon. Ces faits, depuis longtemps acquis à la science, et que

confirment les observations nouvelles de M. Flourens, ont amené ce

physiologiste à conclure que la race humaine était primitivement une. M.

Flourens considère cette proposition comme prouvée par l'étude de la

peau et s'engage à le prouver dans un autre mémoire, par l'étude du

squelette, et surtout par celle du crâne.

La première preuve ne nous semble pas tout à fait concluante. Le

pigmentum existe chez toutes les races d'hommes, comme certains

caractères sont communs à plusieurs races d'animaux distinctes, quoique

faisant partie d'un même ordre; mais jamais on n'a vu le développement,

ou, si l'on veut, la coloration du pigmentum dépasser certaines limites

pour chaque race. Il est douteux que l'étude anatomique et microscopique

démontrât l'identité de coloration pigmentaire entre les métis, quelque

blancs qu'ils soient, et les anciennes familles créoles dont le sang est

resté pur; et pour parler de peuples en expérience depuis longtemps,

l'Arabe et le Portugais, le fellah d'Alexandrie et le Turc sont basanés

à des degrés divers; enfin, à latitude égale, l'Indou du cap Comorin,

l'Américain de la Colombie ne sont pas colorés comme le nègre de Guinée.

La persistance de la forme dans les os de la face chez les différentes

races après un certain degré de modification dû au mélange du sang, nous

paraît devoir rendre plus difficile encore la preuve, par le squelette,

de l'unité essentielle des races humaines. Au reste, cette grande

question des races est douteuse, même pour les meilleurs esprits, et ne

sera probablement jamais résolue. Chez l'homme comme chez quelques

autres mammifères, il est difficile, sinon impossible, de diviser

anatomiquement le genre ou la race proprement dite, bien que l'on n'y

puisse méconnaître des variétés incontestables et sur l'origine

desquelles on reste sans aucune indication positive.

Des expériences très-curieuses et faites avec un soin remarquable sur

les fonctions de la moelle épinière et de ses racines sont l'objet d'un

mémoire de M. Dupré. Ce physiologiste, en amenant à guérison des animaux

sur lesquels il avait coupé les racines antérieures ou postérieures des

nerfs, a pu observer le mouvement conservé dans un membre où la

sensibilité était abolie, et _vice versa_. M. Dupré n'a pu obtenir la

guérison des plaies graves nécessitées par ses expériences, que sur des

grenouilles; il a vu constamment les animaux d'un ordre supérieur, comme

lapins, chats, etc., succomber aux accidents traumatiques. Aux

observations purement physiologiques sont jointes, dans son travail, des

remarques intéressantes sur les effets pathologiques des vivisections.

M. Dumas, l'un des adversaires de M. Liebig dans la question de la

formation des graisses, a fait avec M. Milne-Edwards des recherches sur

la production de la cire des abeilles. Swammerdam, Maraldi, Réaumur,

pensaient que l'abeille, recueillant la cire toute faite dans les

plantes, n'avait plus qu'à l'élaborer et la pétrir pour en former ses

alvéoles. Hunter, et plus tard Huber, avaient dit que la cire suintait

des parois d'un certain nombre de poches glandulaires situées dans

l'abdomen de l'insecte, et s'y amassait sous forme de lamelles. Huber

ayant renfermé des abeilles dans une ruche sans issue, et ne leur

fournissant pour toute nourriture que du miel et du sucre, avait vu les

ouvrières captives continuer à construire des gâteaux. Un homme que le

corps médical s'honore de compter dans ses rangs, M. Bretonneau, avait

vu à Chenonceaux, en 1817, des abeilles mises en expérience avec toute

la précision que ce savant apporte à ses travaux, et nourries avec une

solution aqueuse de sucre blanc, construire des gâteaux d'une cire

très-blanche. Enfin l'expérience d'Huber, répétée dernièrement par M.

Grundlach de Cassel, lui avait donné les mêmes résultats qu'à

l'entomologiste de Genève, et il en avait conclu, comme son illustre

devancier, que l'abeille a la faculté de transformer le sucre en cire.

M. Liebig trouvait dans ces observations, un des arguments les plus

forts en faveur de la production des substances graisseuses par les

animaux.

MM. Humas et Milne-Edwards ont repris l'expérience d'Huber, et pour la

rendre tout à fait précise, ils ont constaté la quantité de graisse

préexistante dans le corps des abeilles soumises au régime saccharin,

l'ont comparée à celle de la cire produite, et ont examiné ensuite si,

durant le cours de l'expérience, les animaux n'avaient pas maigri.

Une première expérience, pendant laquelle les abeilles furent nourries

avec de la cassonade de sucre, donna des résultats douteux. On mit

alors en expérience quatre essaims auxquels on donna pour nourriture du

miel, après s'être I assuré de la quantité de cire contenue dans cette

substance alimentaire. Trois de ces essaims ne produisirent point de

cire; mais la quatrième donna les résultats suivants:

Le total des matières grasses préexistantes dans le

corps de chaque abeille, ou fournies à ces insectes

pendant l'expérience, est, en moyenne, d'environ 0,0022 gr.

Pendant le cours de l'expérience, chaque ouvrière

a produit de la cire dans en proportion de 0,0064 gr.

et après cette production, en contenait encore,

dans ses divers organes, 0,0012 gr.

Total de la cire produite par chaque abeille sous

l'influence d'une alimentation de miel pur: 0,0106 gr.

MM. Dumas et Milne-Edwards se proposent de répéter cette expérience sur

une plus grande échelle, quand la saison le permettra.

Ce mémoire a provoqué de la part de M. Payen quelques objections qui ne

semblent pas toutes également solides MM. Dumas et Boussingault

n'étaient pas présents. M. Milne-Edwards, après avoir répondu aux

objections de M. Payen, est tombé d'accord avec lui sur ce que la

transformation du miel en cire par les abeilles ne détruit pas le fait

de la nécessité d'une alimentation grasse pour l'engraissement des

animaux et notamment des mammifères. M. Thénard a présenté des

observations conciliatrices. M. Flourens a bien cité le fait de certains

ours du Jardin-des-Plantes qui, depuis deux ans, ne mangent que du pain,

et engraissent beaucoup sous l'influence de ce régime; mais ce n'était

pas entre les physiologistes, qu'il devait y avoir discussion ce

jour-là; d'ailleurs les parties belligérantes n'étaient pas au complet,

et elles sont rentrées pacifiquement dans leurs camps, laissant la noble

arène à d'autres adversaires dont il ne nous appartient pas d'apprécier

ni de reproduire les arguments.

Nous ajouterons, pour compléter l'état actuel de la question, que M.

Léon Dufour, dans la séance du 16 octobre, a rendu compte de recherches

anatomiques faites par lui pour reconnaître les poches glandulaires

indiquées par Hunter comme faisant suinter ou sécrétant la cire chez

l'abeille. M. Léon Dufour a scrupuleusement disséqué trente abeilles sans

rien rencontrer qui ressemble à cet organe admis par Hunter et Huber. Ce

fait négatif d'anatomie est tout à fait digne d'attirer l'attention des

naturalistes; au reste, fut-il confirmé, il en résulterait seulement que

l'organe sécréteur de la cire est encore à trouver, mais cela ne

prouverait rien contre le fait positif de la sécrétion de la cire. Enfin

MM. Bouchardat et Sandras ont présenté et lu à l'Académie, dans les

séances du 26 juin et du 14 août, un travail qui a pour titre:

_Recherches sur la digestion et l'assimilation des corps gras..._

Suivant ces deux habiles observateurs, les huiles et les graisses

seraient absorbées par les vaisseaux chylifères, et fourniraient un

chyle abondant, tandis que la cire, absorbée en très-petite quantité, se

retrouverait presque en totalité dans les excréments.

_(La suite à un prochain numéro.)_

Accident du 10 novembre sur le chemin de fer de Versailles (rive

droite).--Différents systèmes proposés pour prévenir les accidents.

Il y a peu de temps, _l'Illustration_ mettait sous les yeux de ses

lecteurs des relevés statistiques d'accidents arrivés sur les chemins de

fer, tant en France qu'à l'étranger (p. 71, t. II); son but était de

rassurer les esprits timorés, en leur prouvant que les sinistres étaient

moins fréquents dans le nouveau mode de locomotion que dans l'ancien, et

elle signalait notamment que plusieurs morts n'étaient dues qu'à

l'imprudence même des victimes. L'accident arrivé le 10 novembre sur le

chemin de fer de la rive droite a ajouté un nouvel exemple à ceux que

nous avions donnés des funestes effets que peut encore produire la

crainte sur les hommes mêmes les plus exercés à la vie et aux allures

des chemins de fer.

Le 10 novembre, le convoi parti de Paris pour Versailles à huit heures

du matin se trouvait sur un remblai de huit à dix mètres d'élévation

entre Sèvres et Chaville, et à l'entrée d'une courbe, lorsque la

locomotive, animée d'une vitesse ordinaire, sortit des rails, en

traînant après elle son tender, le wagon à bagages, qui, d'après les

prescriptions de l'administration, doit toujours séparer l'appareil

moteur des voitures des voyageurs et le premier wagon de voyageurs. La

locomotive arrivée au bord du remblai se renversa, et sa cheminée

pénétra même de quelques centimètres dans le talus; dans ce moment le

feu se renversa et l'incendie du 8 mai aurait pu avoir un triste

pendant, si en même temps l'eau contenue dans la locomotive n'était

venue l'éteindre. Le tender fut également renversé sur le remblai, et le

wagon à bagages, brisé en mille pièces, vint couvrir de ses débris la

locomotive et le tender.

Le lendemain de l'événement, l'appareil moteur était encore couché sur

le talus, et des ouvriers travaillaient à faire une tranchée pour le

dégager. Tel est le sujet du dessin qui a été pris sur les lieux par un

des dessinateurs de _l'Illustration_, et que nous offrons aujourd'hui à

nos lecteurs.

Le premier wagon de voyageurs qui suivait le wagon à bagages, entraîné,

sortit également des rails, mais heureusement la chaîne d'attache fut

brisée, et le wagon, au lieu de se précipiter en bas du remblai, se

renversa en travers de la voie. Le second wagon fut également déraillé,

mais il resta debout sur le chemin. Quant à la berline et aux trois

wagons qui la suivaient, tous restèrent sur les rails.

Les premières victimes de cet accident devaient être le mécanicien et le

chauffeur: le mécanicien eut en effet, l'épaule démise; mais, par un

hasard providentiel, le chauffeur n'eut que quelques contusions

insignifiantes.

Les employés de l'administration du chemin de fer qui étaient dans le

wagon à bagages eurent également quelques contusions. Quant au

conducteur qui se trouvait sur l'impériale du wagon de voyageurs, en

voyant le convoi dérailler, il se précipita sur la voie, et se fit à la

tête une profonde blessure, à laquelle il succomba le lendemain.

Le seul voyageur qui ait été blesse se trouvait dans le wagon renversé

en travers des rails; il eut le genou broyé et la cuisse grièvement

endommagée. Tous les autres voyageurs sortirent des wagons sains et

saufs.

Maintenant, à quoi attribuer ce déraillement? Les recherches et les

investigations des ingénieurs ont fait découvrir, à 40 mètres environ du

lieu du sinistre, des coussinets brisés et un frottement considérable

sur les rails. Une des roues de devant de la locomotive a une partie de

son bourrelet déchirée et enlevée en quelques endroits. On présume que

ce bourrelet ayant été brisé, la locomotive s'est maintenue sur la voie

tant qu'elle a été en ligne droite, mais qu'au commencement de la

courbe, suivant toujours l'impulsion en ligne droite, la roue aura

marché quelque temps sur le rail, puis sur la terre, jusqu'au bord du

remblai où la machine a été culbutée.

Quant aux causes qui ont pu amener les lésions du bourrelet, elles ne

peuvent provenir, à notre sens, que d'un défaut de fabrication ou

d'incurie dans la surveillance du matériel.

Pour ceux de nos lecteurs qui ne connaissent pas la construction d'une

roue de locomotive, nous pouvons leur en donner une idée succincte.

Une roue se compose de quatre parties distinctes: le moyeu, les rais, la

jante et la frette: le moyen et la jante sont en fonte, les rais et la

frette en fer forgé. On fabrique d'abord les rais, qu'on place, enduits

à chacune de leurs extrémités d'une couche de borax, dans le moule où

l'on doit couler les deux pièces qu'ils relient; on coule alors le moyeu

et la jante à des intervalles différents, pour éviter les effets d'un

refroidissement inégal, et quand la roue sort du moule, les trois parties

font corps ensemble. Quant à la frette, elle est, comme nous l'avons

dit, en fer battu et armée d'un bourrelet conique sur une de ses faces

et vertical sur l'autre; on l'applique à chaud sur la jante; elle se

contracte en refroidissant de manière à serrer fortement l'ensemble de

la roue; on la fixe alors à la jante par des boulons à têtes noyées.

D'après ce qui précède, on voit que la rupture du bourrelet ne peut être

attribuée qu'à un défaut de fabrication, si la roue, était neuve ou si

le défaut était caché; ou, dans le cas contraire, et en supposant le

défaut visible, au manque du surveillance. C'est ce que l'enquête à

laquelle se livrent en ce moment les hommes de l'art fera connaître

avant peu.

Chaque fois qu'un événement comme celui dont nous entretenons nos

lecteurs arrive, on se demande avec effroi quelles sont les précautions

à prendre pour combattre la puissance aveugle qui entraîne après elle

ces masses énormes; on veut savoir si tout a été fait pour prévenir les

accidents, s'il ne serait pas possible de dominer la matière au point de

la rendre, pour ainsi dire, intelligente, et d'éloigner pour toujours

les chances de mort auxquelles s'exposent les voyageurs en empruntant ce

nouveau genre du locomotion. Eh bien! nous devons le dire, dans cette

science, née d'hier, beaucoup d'améliorations sont encore à désirer,

beaucoup de problèmes sont encore à résoudre. D'un autre côté, il

existe, sur certains chemins de fer, des appareils de sûreté qui ne se

retrouvent pas sur d'autres, et dont l'usage devrait cependant être

conseillé et imposé, au besoin, à ces compagnies. Les causes d'accidents

sont de plusieurs espèces; les principales sont les déraillements, les

collisions et les ruptures d'essieu; quant aux explosions de machines

locomotives, elles sont excessivement rares, et n'arrivent, pour ainsi

dire, que par la négligence du mécanicien. En effet, les tôles de la

chaudière, qui n'ont guère que 4 à 5 atmosphères à supporter, sont de

force à résister à 8 ou 10 atmosphères; la production de vapeur suit la

vitesse de marche, puisque c'est le jet de vapeur dans la cheminée de la

locomotive qui active la combustion, et, par suite, la vaporisation de

l'eau; quand la machine est au repos, le foyer est très-peu actif, et la

vapeur formée se rend dans le tender pour échauffer l'eau

d'alimentation.

[Illustration.]

Les collisions entre deux convois ne peuvent être prévenues que par une

bonne administration; le choc est pour ainsi dire inévitable, surtout

quand les deux trains qui s'avancent l'un sur l'autre sont séparés par

des courbes en tranchée, qui les empêchent de se voir. Il faut, en

effet, un temps plus ou moins long pour arrêter un convoi, et ce temps

dépend de la vitesse et de la masse du convoi, et de la puissance de la

locomotive. Ainsi, le calcul démontrera que pour un convoi composé de

vingt-une voitures, dont trois armées de freins et de deux locomotives,

comme était le convoi du 8 mai 1842, sur le chemin de fer de Versailles

(rive gauche), l'espace nécessaire pour arrêter le convoi, en serrant

instantanément tous les freins et en renversant la vapeur, était de 160

mères; mais entre le moment où les convois s'aperçoivent et celui où

tous les moyens d'arrêt sont employés, il y a un certain temps pendant

lequel les convois continuent à se rapprocher. On voit donc que pour

éviter une collision, il faut que les convois s'aperçoivent de

très-loin.

La rupture des essieux est un des accidents les plus graves qui puissent

avoir lieu sur les chemins de fer. La commission créée par le ministre

des travaux publics, après le fatal événement du 8 mai, pour rechercher

les moyens de sûreté applicables aux chemins de fer, s'est entourée de

tous les documents relatifs à cet objet, a entendu une foule

d'industriels et d'inventeurs; mais rien n'a encore transpiré du

résultat de ses délibérations. Toutefois, nous devons dire que prétendre

arriver à fabriquer un essieu qui ne se rompe jamais, nous paraît une

utopie. Ce qu'il faut chercher, ce sont les moyens de sauvetage à

appliquer quand la rupture de l'essieu se manifeste. Ces moyens de

sûreté eux-mêmes ont été l'objet d'une foule de communications à la

commission dont nous venons de parler; nous ne croyons pas exagérer en

portant à _trois cents_ le nombre des inventeurs qui, tous animés, nous

le reconnaissons, d'excellentes intentions, mais montrant une tendresse

bien naturelle pour le fruit de leurs veilles et de leur imagination, se

sont présentés à cette commission avec des moyens _infaillibles_ de

sauvetage reconnus, après examen, impraticables ou dangereux. Le nombre

seul de ces inventions, qui ont trait au même objet, et qui tournent

dans un même cercle assez restreint, est un indice certain de la

difficulté de la matière, et doit rendre extrêmement circonspects les

hommes de l'art dont l'industrie attend le jugement. La commission n'a

donné encore publiquement son approbation qu'à deux systèmes de sûreté:

l'un, de M. Locart, ingénieur du chemin de fer de Saint-Étienne à Lyon;

l'autre, de M. Chaussenot, ingénieur mécanicien à Paris; elle a demandé

l'insertion de leurs mémoires dans les _Annales des ponts-et-chaussées_.

Nous espérons être, avant peu, à même d'offrir à nos lecteurs les

dessins détaillés de ces divers systèmes; disons seulement aujourd'hui

que celui de M. Locart est en usage depuis longtemps déjà sur le chemin

de fer auquel il est attaché comme ingénieur. Il consiste en un appareil

de décrochage qui sépare instantanément la locomotive et son tender du

reste du convoi. On conçoit qu'avec cet appareil le danger du

déraillement est de beaucoup diminué, et l'expérience a prouvé en effet

l'efficacité de ce système, qui maintes fois a prévenu de grands

malheurs sur le chemin de Saint-Étienne. Nous reviendrons avec détail

sur cet ingénieux appareil.

Qu'il nous soit permis, en finissant, de renouveler la recommandation

que nous avons déjà, faite de ne jamais essayer, quel que soit

l'accident qui arrive, de sortir des wagons tant qu'ils sont en marche.

Le corps du voyageur est animé de la même vitesse que le convoi; ainsi,

tout immobile qu'il est sur sa banquette, libre de ses mouvements et ne

ressentant ni élan ni fatigue, il n'en a pas moins une vitesse de 8, 10

ou 12 lieues à l'heure. Il renferme donc une grande puissance accumulée,

ou une grande _force d'inertie_. (La _force d'inertie_ est le travail

qu'il faut dépenser pour animer un corps d'une certaine vitesse, ou bien

le travail qu'il faut enlever à ce corps pour amortir sa vitesse.) Ainsi

un voyageur pesant 80 kilogrammes, dans un convoi qui fait 56 kilomètres

à l'heure ou 10 mètres par seconde, a une force d'inertie représentée,

par 407 kilogrammètres. On entend par kilogrammètre un poids d'un

kilogramme élevé à un mètre. Le _cheval vapeur_, considéré comme unité

dynamique, équivaut à 75 kilogrammètres, ou à 75 kilogrammes élevés à 1

mètre en une seconde. D'où il suit que les 407 kilogrammètres qui

constituent la force d'inertie accumulée dans le corps d'un homme placé

dans les conditions énoncées plus haut, équivalent à une force de 5

chevaux et un tiers. Qu'on juge, d'après cela, du choc épouvantable

qu'occasionne le brusque amortissement de cette force vive, et en effet,

presque aucun de ceux qui se sont ainsi précipités hors des wagons n'ont

échappé à la mort.

Histoire de la Semaine.

La France, cette semaine, nous fera peu parler d'elle. Dans les régions

du pouvoir et de la politique on se repose, pour ne pas dépenser une

activité et une force dont on prévoit qu'on aura besoin quand les

Chambres seront réunies. Les seuls actes que les journaux aient

enregistrés sont des mutations dans nos ambassades depuis longtemps

annoncées. Les ordonnances qui envoient M. le comte Bresson à Madrid, M.

le comte de Salvaudy à Turin, M. le marquis de Dalmatie à Berlin, ont

enfin paru. Le ministère a également pris le parti de donner un

successeur à M. le comte de Ratti-Menton, auquel sa sortie sauvage

contre un autre agent français a donné récemment une fâcheuse célébrité.

C'est M. Lefèvre-Debecourt, dont les services antérieurs à la Plata ont

été fort diversement appréciés, qui va aller occuper notre consulat

général, aujourd'hui si important, de l'Indo-Chine. Enfin, si l'on en

croît la _Gazette d'Augsbourg_, qui sait assez souvent d'avance ce qui

se prépare à l'hôtel de la rue Neuve-des-Capucines, M. Mortier, notre

ministre en Suisse, serait, sur sa demande, mis en disponibilité, et

remplacé par M. de Bourqueney, qui remettrait à un autre chargé

d'affaires l'intérim de M. de Pontois.--Il nous est pénible d'avoir à

mentionner une autre mesure sur laquelle, espérons le, le ministère,

mieux inspiré, reviendra. De pauvres Italiens, fuyant les sévices que le

gouvernement papal, mal conseillé, avait résolu d'exercer contre eux,

étaient venus chercher un refuge dans la Corse, qui leur rendait le

soleil et la langue de leur patrie. Au moment où les feuilles anglaises

et les feuilles allemandes annoncent que si les forces autrichiennes et

piémontaises interviennent dans les légations, ce ne sera qu'à la

condition que le pape prendra l'engagement de réformer bon nombre des

abus administratifs dont ses sujets se plaignent, les réfugiés romains

viennent de recevoir du ministre de l'intérieur l'ordre de quitter la

Corse et d'interner à Châteauroux. Nous n'avons nullement l'intention de

médire du chef-lieu du département de l'Indre; mais, en vérité, pour des

Italiens, y être conduits à l'entrée de l'hiver, c'est être exilés en

Sibérie.--M. le duc et madame la duchesse de Nemours, sur l'invitation

pressante de la reine d'Angleterre, sont allés rendre à cette princesse

la visite qu'elle est venue faire au château d'Eu pendant qu'ils étaient

au camp de Bretagne. La coïncidence du voyage du futur régent avec celui

du prétendant a donné lieu, dans quelques journaux, à beaucoup de gloses

et de commentaires. Tout ce qu'il en faut conclure, c'est qu'en même

temps que l'un voyage pour se distraire, l'autre voyage pour se

consoler; et que l'Angleterre croit, avec raison, faire preuve de bon

goût en se montrant bienveillante et empressée aussi bien envers le

malheur qu'envers la fortune.

Il vient de se former à Birmingham une _Union nationale_, ou

confédération générale de toutes les classes, pour rendre les ministres

de la couronne légalement responsables de la misère du peuple. Son

manifeste, rédigé par un ancien membre de la Chambre des Communes, M.

Thomas Atwood, a été immédiatement couvert de milliers de signatures.

Chaque jour semble amener un embarras nouveau au ministère de sir Robert

Peel. Les échecs et les ennuis se succèdent pour lui sans interruption.

Il voyait, il y a peu de jours, la Cité envoyer au parlement un candidat

autre que le sien; une nouvelle législation sur les céréales lui est

demandée avec une insistance fort incommode, par les journaux mêmes qui,

hier encore, lui semblaient tout dévoués; enfin, aujourd'hui, 16,000

unionistes, rassemblés en quelques heures, disent dans une proclamation

adressée au peuple: «Nous appelons à nous toutes les classes laborieuses

du royaume. Amis, compatriotes et frères, notre plan est placé devant

vous. Les difficultés, les dangers d'accumulent autour de nous... Vous,

électeurs et non électeurs, qui souffrez de l'oppression commune; vous,

marchands, manufacturiers et commerçants, qui travaillez malgré tant de

difficultés; vous, propriétaires et fermiers, qui possédez encore

quelque chose, mais qui voyez votre ruine inévitable; vous, capitalistes

et rentiers, dont les revenus diminuent chaque jour, et dont les

propriétés, mises dans la balance, sont plus légères que la misère et le

mécontentement publics; et vous, honnêtes mais malheureux ouvriers et

laboureurs, l'orgueil, la gloire et la force de notre pays, nous vous

appelons de toutes nos forces, venez à nous et aidez-nous dans la grande

oeuvre de sauver notre pays de la destruction.»--Ce n'est pas en portant

ses yeux sur l'Irlande que le ministère anglais peut les reposer

agréablement. La déclaration de _true bill_ par le premier jury, devant

lequel ont comparu O'Connell et les autres chefs du repeal, n'a pas

produit plus d'effet que nous ne l'avions prévu; et quelque soin qu'on

eût apporté à la composition du jury, on a su que les poursuites avaient

trouvé des contradicteurs dans son sein. Il est évident qu'elles en

trouveront bien davantage dans le jury définitif, dont la liste ne sera

pas dressée sans un examen sévère et une intervention active de la part

des inculpés et de leurs conseils. En ce moment même, on se débat pour

l'accomplissement de ces formalités préliminaires.--Demain dimanche, 19

novembre, aura lieu une épreuve étrangère au procès, mais qui donnera la

mesure de l'intérêt qu'y porte la population irlandaise. Une quête

générale sera faite dans tout ce malheureux royaume pour le tribut

annuel et volontaire payé à O'Connell. Cette souscription lui est

entièrement destinée, et est indépendante de celle qu'on appelle la

_rente, du rappel_, et qui se perçoit hebdomadairement. La souscription

destinée à former la liste civile d'O'Connell date de 1831, et n'est

ouverte qu'une fois l'an:

L'Illustration, No. 0038, 18 Novembre 1843 · 第 7 / 18 题