26.--Après les avoir laissés en paix, je revins chez moi, et je vis
partout dans les campagnes et dans les cachots des maisons, des
malheureux qui peinaient.
27.--Ils ne peinaient pas tous, mais je ne voyais que ceux-là.
28.--Et ceux-là n’étaient pas nouveaux, ni mis exprès sur mes pas, mais,
avant, je ne les voyais pas assez.
29.--Mais j’étais devenu moi-même.
30.--Parce que mon cœur s’était fendu.
31.--Et ce fut ma vraie rencontre avec les hommes.
32.--Les riches, les aisés, les satisfaits aux habits propres et aux
lèvres grasses, ceux qui ont les mains des autres au bout de leurs bras,
et qui récoltent le travail, qui m’entourent et disent d’une voix
caressante: Nous sommes justes.
33.--Que j’ai contemplés un à un, en rond, et à qui j’ai dit: Quelle est
ici l’âme qui n’aurait point honte de se déshabiller?
34.--Et puis, tous les autres hommes qu’il y a, marchant sous le soleil.
35.--Qui crient, mais pourtant ils parlent bas.
36.--Qui pleurent, mais cette eau triste n’est pas féconde.
37.--Et leurs plaintes ne pèsent pas plus que celles des petits enfants
qui pleurent dans les grands bras.
38.--Ou c’est comme les enfants de la rue qui disent: Nous chantons et
vous ne chantez pas.
39.--Le torturé de fatigue, le maudit du travail, planté dans le champ,
et dont les épaules montaient et descendaient pour changer la forme de
l’étendue, m’a dit: Autrefois, j’avais faim de la terre, mais
maintenant, la terre est mon malheur. Car elle est injuste.
40.--Et les cieux sont injustes dans l’affaire de la semence de pluie et
de la semence de soleil.
41.--Il était pur, il était juste. Et ce pur et ce juste ouvrit la
bouche pour dire ce qu’a dit Caïn: Ma peine est plus grande que je ne la
puis porter. Et comme Caïn, il dit: Mais j’ai une marque qui me force à
vivre.
42.--Car, dit-il, je voudrais être dans le cimetière où le méchant ne
fait plus de mal à personne.
43.--Mais qu’est-ce que l’homme mortel, que l’Eternel le châtie chaque
matin?
44.--Ne me permettras-tu pas, Seigneur Dieu, d’avaler ma salive? Que
feras-tu de moi, conservateur des hommes? Et chaque jour, au temps du
soir, mes bras sont recassés.
45.--Pourquoi la lumière est-elle donnée à l’homme auquel le chemin est
bouché!
46.--Et l’autre, tout seul sur la pierre de son foyer, dit: La fatigue
m’a frappé de sorte que j’ai oublié de manger mon pain. Et je n’ai plus
soif que de cris.
47.--Mais l’autre: On voudrait que manger et boire soient tout, mais on
ne peut pas. Un jour, on voudrait que manger et boire ne soient rien, et
l’on ne peut pas. Mon rêve m’est tombé de la tête au ventre.
48.--Cette pauvresse-là, me dit: Je n’ai qu’un peu de farine. Fais-en,
dis-je, deux galettes et donne-m’en une. Oui, dit-elle. Nous les
mangerons, dit-elle, puis nous mourrons. Et cette pauvresse était
tremblante pour tout cela, et à cause de la pluie.
49.--Ils travaillent et se plient. Ils enfantent les choses en travail,
comme des femmes, tous les jours. Tous les jours, ils sont mangés par la
faim. L’armée de la terre n’a pas le temps de vivre et est pareille à
des bêtes.
50.--Ils reculent tristement de la naissance à la mort.
51.--Et qu’on leur applique exactement, aux travailleurs, ce qu’Eliphaz
Thémanite a dit du méchant dans les Ecritures: Un cri de stupeur est
dans ses oreilles. Il court de tous côtés après le pain, disant: Où y en
a-t-il? Et il habite dans les maisons dépouillées et dans les villes
salies. Et tout cela le fait marcher vers le roi des frayeurs.
52.--C’est la richesse magique des autres qui fait leurs maux.
53.--Car, ainsi qu’il est écrit, il y a comme une guerre ordonnée aux
mortels sur la terre.
54.--Car la règle que décident les riches pour réussir, et l’exemple des
riches, font tomber la guerre
55.--Sur les pauvres, et même entre les pauvres.
56.--Le pouvoir qui tombe d’en haut n’a pas le sens de la vérité, et
tout cela est mal fait sur la terre.
57.--Car les petits, c’est un géant, et les pauvres, étant presque tous
les hommes, sont la richesse de la terre.
58.--Car le pain c’est leur pain. Le pain ne descend pas du ciel, mais
il germe de la terre--dans leurs mains.
59.--C’est ainsi que j’ai vu la punition du pauvre.
60.--Dont les deux mains sont toujours condamnées.
61.--C’est beau de voir d’un seul coup, au monde, les pauvres à un se
ressembler.
62.--Par là, la pauvreté est belle, elle qui n’est pas belle.
63.--Et les penchés savaient qu’il allait y avoir une Révolution, et
qu’après cette Révolution, tout serait à tous, et qu’il n’y aurait plus
de maître ni d’esclave, et leurs figures attendaient, pendant que leurs
mains s’acharnaient à souffrir.
64.--Et celui dont les enfants allaient mourir par manque de tout,
m’interrogeait: la Révolution viendra-t-elle avant qu’ils ne meurent?
Tout est là.
65.--Elle viendra pour empêcher que des enfants ne meurent. C’est tout
ce qu’on peut répondre. Car ce n’est pas une idole, c’est des gens.
66.--Ainsi, m’étant élevé au-dessus de mes batailles, à moi, il s’était
fait un soleil de pitié, et je vis enfin bouger l’ensemble des choses,
67.--Qui est sous le signe de la convoitise et de la guerre.
68.--Et que j’avais perdu bien du temps loin du devoir que je m’étais
donné: Faire quelque chose de juste.
69.--Car mes temps vont être passés, et il sera trop tard.
70.--Je suis venu ici par le chemin des convoitises personnelles. Et je
me demandais: Quelle voie prendrai-je pour m’en retourner? Car je ne
savais pas laquelle il fallait prendre.
71.--Car il y a deux voies et deux fatalités: Celle de chacun et celle
de tous.
72.--Et voici celle de chacun: Jouir et souffrir, chacun, dans son cœur
et dans son corps, par l’amour et la mort. Et le désir n’a jamais ce
qu’il veut, car il veut ce qu’il n’a pas. C’est là la plaie sans fin
creusée dans chacun, et la chute originelle de chacun. Sur cette voie,
tout est vanité, si bien qu’il n’est de rachat pour chacun que dans sa
propre passion.
73.--Car le vivant ne peut pas tuer la souffrance enfermée en lui. Il
peut seulement mourir.
74.--Et voici la fatalité de tous: Subir le mal des gens d’en haut. A
cette fatalité, il faut apprendre à désobéir. Et cette œuvre de
désobéissance a la durée. Ta destinée, à toi, solitaire, c’est celle où
la mort finit tout. La destinée de tous, c’est celle où la mort n’est
rien.
75.--Car le peuple innombrable qui possède la douleur, possède aussi
l’immortalité: même quand on l’a tué, il peut encore crier et se lever.
76.--Et dans ce train de choses, on ne peut pas dire: tout est vanité.
Car si la première fatalité que j’ai dite, nous vainc, l’autre, nous la
vaincrons si nous sommes ensemble. Le fou se laisse aller à la pente des
chairs. Il a son cœur à gauche; mais le sage a son cœur à droite.
77.--L’œuvre qu’on doit faire, c’est celle qui est faisable.
78.--Et la Révolution n’ira pas du ciel à la terre, mais elle ira de la
terre au ciel!
79.--Mais ceux qui les premiers ouvrent les voies, et qui veulent rendre
aux foules une existence naturelle,
80.--Ils n’ont pas, eux, une existence naturelle.
81.--Ils sont maudits.
82.--Ils demandent leur chemin aux errants et la charité aux mendiants.
83.--Et parce qu’à la fois ils regardent ce qui est, et ils espèrent ce
qui n’est pas, ils boitent.
84.--Et ils ne font pas, eux, ce qu’ils disent de faire.
85.--Ils disent: Ce n’est pas l’amour qui doit être la pierre d’angle de
la loi commune. C’est la justice qui sera la pierre d’angle. Car l’amour
est de chacun à chacun, et non de chacun à tous.
86.--Mais cet amour tendre pour tous les hommes, dont ils n’osent pas
faire la règle de l’assemblée, ils le mettent, eux seuls, dans leur
cœur.
87.--Ils placent la destinée des autres dans leur destinée propre, ce
qui est grand comme la folie.
88.--Moi, je réunis ce commandement innombrable, en moi.
89.--Et je remplis ma conscience avec le portrait de tous ceux que je ne
connais pas, et je me mêle de ce qui ne me regarde pas.
90.--Je vous aime tous, les hommes, les éternels absents.
91.--J’ai vu mon ombre se poser sur un morceau de mur et de lumière.
92.--Mes cheveux désordonnés, la pointe de mon menton et de mon épaule,
en zig-zag noir sur la pierre.
93.--Je ne suis que ceci: Un pauvre ouvrier.
94.--Mais un ouvrier qui pense à la chose même du labeur et du
châtiment.
95.--Je suis l’ouvrier des ouvriers.
96.--Et voici maintenant à mes yeux le bâtiment de la ville et les
champs, à la fois, dans le soir, au temps du jour où les étoiles sont
encore vêtues de bleu. Comme l’a fait le grand Berger de nos ancêtres,
je porterai le poids de tout ce peuple, et je ne dirai pas: il est trop
pesant.
97.--A cause de ceux qui sont faibles, on est faible, et à cause de ceux
qui ont faim, on a faim.
98.--La voix des voix, le cri des cris.
99.--Moi seul je suivrai ce commandement.
100.--Je ne leur demande pas de le suivre.
101.--Je ne leur demande pas l’impossible.