1.--Chacun est trop pour être seul.
2.--A ce moment de ma destinée, m’apparut un jour près d’un palmier de
feuilles et de soleil, Priscilla, dont le visage était un saisissement
de joie.
3.--Je l’ai choisie. Pourquoi? Je suis au monde celui qui peut le moins
le dire. J’aime qui j’aime. Tout vient-il de moi, même la grâce?
4.--Je t’aime. Je te fais belle.
5.--Celle qui était le nom de ma joie, je crus qu’elle m’aimait, car
elle me le disait, avec ses lèvres pensantes. Mais elle aimait en
cachette Jekhiel, qui se montrait mon ami, et un jour ils s’enfuirent
tous les deux à Bethsara.
6.--Elle est partie, mais elle est ici, elle est là. Partout, sa
présence est la moitié de son absence.
7.--Elle est partie; et je ne peux plus la quitter!
8.--Et je fus en fureur et en détestation contre eux deux qui m’avaient
trahi: le double monstre défiguré.
9.--Et j’allai dans les montagnes, et c’était malgré moi du côté de
Bethsara que j’allais.
10.--Or un jour, du haut d’un rocher, je découvris le corps de Priscilla
et le corps de Jekhiel, enlacés.
11.--Ils étaient tombés ensemble sur la pierre et s’étaient tués. Ils
étaient là, éternisés de froid, et leurs pieds étaient cloués tout au
bout de leur chemin terrestre, mais ils avaient eu encore la force de
s’embrasser d’amour
12.--Avant de s’endormir.
13.--Et cela me déchira de voir la forme de Priscilla, encore
entièrement semblable dans le froid à sa forme chaude, s’attacher ainsi
sans arrêt à l’autre, bien que ses yeux entr’ouverts ne fussent que deux
perles.
14.--Et cela m’apparut comme leur haine de moi à nu.
15.--Or étant descendu près d’eux, je vis qu’ils respiraient encore l’un
et l’autre et n’étaient point morts.
16.--Et ma gorge chanta: Elle vit!
17.--Car aimer une créature, c’est avoir besoin que cette créature vive.
18.--Même si, détournant sa figure qui ressemble à toute la beauté, elle
doit vivre pour un autre.
19.--Et il se fit ainsi un changement en moi tandis que je leur donnais
des soins, à tous deux qui ne faisaient qu’un.
20.--Je compris à jamais les choses de l’amour; parce que, maintenant,
j’étais au-dessus.
21.--Ces choses ne sont plus pour moi.
22.--Toute cette guerre demi-intérieure que se font les hommes et les
femmes.
23.--Et la vengeance n’est pas non plus pour moi, ni pour personne. On
peut faire de la souffrance ou de la haine, non de la vengeance. Et tu
ne te venges de ta propre souffrance qu’à force de la connaître.
24.--Et à un moment, je me décide, et je commence à m’éloigner d’elle,
pas à pas.