CONCLUSION

Peu de mots suffiront, maintenant, pour raconter ce qu'il advint des

divers personnages qui ont figuré dans ce récit à côté de Marguerite.

Le bouffon eut une mort moins gaie que sa vie, quoiqu'on puisse dire, en

un certain sens, qu'elle ait encore été une plaisanterie. Voici comment

elle arriva: Le seigneur Luchino sa délicieuse villa de Belgiojoso,

entretenait une intrigue avec une beauté champêtre. Soit qu'il désirât

réellement que cette intrigue fût inconnue, soit qu'il voulût seulement

donner à ses amours le piquant du mystère, il ne voyait jamais cette

facile beauté que lorsque la nuit avait répandu ses ombres sur les

arbres de la villa; alors il l'emmenait dans le pavillon retiré où

Alpinolo l'avait un jour surpris endormi, et où il l'eut assassiné si

des scrupules n'eussent arrêté son bras.

[Illustration.]

Quoique le seigneur Luchino fût très-brave à la guerre, il avait peur du

diable, des revenants et du moindre soldat de l'armée des esprits.

Grillincervello connaissait cette disposition secrète de son noble

maître, et n'ayant pas eu de peine à découvrir les relations de Luchino

avec la jolie villageoise, il résolut de troubler leurs amoureuses

entrevues. Un jour donc, en pénétrant, à l'heure convenue, dans le

pavillon, leur asile ordinaire, ils virent se dessiner sur la muraille,

à la faveur d'une lumière livide, des formes étranges, moitié hommes,

moitié bêtes, avec des queues interminables des cornes menaçantes, et

tout l'appareil de ce qui fait un démon. L'air autour d'eux était rempli

de sifflements et de bruits de chaînes. La jeune femme effrayée se

suspendit au bras de son amant, qui, plus effrayé qu'elle, sortit en

appelant au secours.

Les rires de Grillincervello lui firent bientôt comprendre à quelle

espèce de diable il avait eu affaire; et de cette heure le bouffon était

guéri de la faim pour toujours, si l'agilité de ses jambes ne l'eût

sauvé de la _miséricorde_ de son maître.

[Illustration.]

Mais le maître, un peu revenu de sa colère, résolut, pourtant de rendre

au moins au bouffon peur pour peur. S'étant donc entendu avec ses

courtisans, un jour que Grillincervello, revêtu d'une robe de la signora

Isabella, leur prêtait à rire par ses grimaces et ses coquetteries

féminines, il fit venir Maître Impicca, et du plus imperturbable sérieux

du monde, lui ordonna de pendre le fou à un arbre, pour le plus grand

divertissement de la cour, La corde ne devait point être attachée à la

branche, et laisserait retomber le bouffon aussitôt qu'on aurait fait le

simulacre de sa pendaison. Il retomba en effet, mais sans mouvement: la

peur l'avait suffoqué.

[Illustration.]

Pour voir plus commodément un ou plusieurs de ses amants la signora

Isabella prétexta un voeu à Saint-Marc de Venise. Dans son voyage, elle

se livra avec toute sa suite à de tels débordements que le bruit en vint

aux oreilles du seigneur Luchino, qui, pour la première fois de sa vie,

s'avisa de s'en fâcher. Il eut l'imprudence de laisser entendre qu'il en

tirerait une éclatante justice.

[Illustration.]

La signora Isabella, de retour de son pèlerinage, versa à boire à son

mari, un jour qu'il revenait fort échauffé de la chasse. Il mourut

quelques heures après dans d'affreuses convulsions, pleuré, disent les

gazettes d'alors, par sa femme inconsolable, et aussi par ses sujets,

qui versèrent d'incroyables larmes. Le capitaine de justice, Lucio,

mourut vieux et honoré, après avoir joui paisiblement de l'énorme

fortune des Pusterla, qu'il transmit à ses héritiers.

Dans un oratoire entre Revisio et Montebello, on voit encore un grand

tombeau de granit avec une épitaphe qui loue la vie et pleure la mort de

celui qui y fut renfermé.

C'est là qu'on ensevelit Lucio: c'est là qu'il attend le jugement de

Dieu.

[Illustration.]

Une nouvelle charge de Dantan.

[Illustration.]

Tout entier aux oeuvres sérieuses du son art, Dantan jeune semblait

avoir complètement abandonné la caricature, et renoncé pour toujours à

ces charges spirituelles qui ont signalé son début dans la carrière.

Dantan a parfaitement compris son époque; la charge n'a été pour lui

qu'un moyen d'attirer l'attention et de forcer la renommée à s'occuper

de son nom.

Il avait affaire à un public difficile, qui passe sans s'arrêter devant

les ouvrages les plus remarquables, quand ces ouvrages ne sont pas

signés d'un nom accrédité; public insouciant et distrait, dont il

fallait longtemps solliciter la justice indolente et capricieuse. Cette

justice, que le talent est obligé d'attendre, l'esprit pouvait l'obtenir

sans délai. Il s'agissait de captiver par une surprise ingénieuse la

foule, qui demande avant tout à être amusée, et qui se laisse prendre

très-volontiers à des bagatelles originales. Dantan s'était fait une

réputation d'atelier par ses caricatures, qu'il dessina d'abord sur les

murs de la Madeleine, où il travaillait; plus tard, en Italie, il se

délassait de ses fortes et solides études en pétrissant le plâtre,

auquel il donnait toutes sortes de formes divertissantes. Il modela

ainsi, d'une façon grotesque et piquante, ses camarades, ses maîtres,

les personnages les plus connus de Rome, les cardinaux et le pape

lui-même, qui prit très-bien la chose et fit faire ses compliments à

l'auteur.

De retour en France, après avoir essayé le terrain et payé son tribut au

découragement, qui est la préface obligée de toute carrière d'artiste,

Dantan pensa judicieusement que le côté futile de son talent, dont il

s'était fait un jeu jusque-là, pouvait lui ouvrir les avenues du la

fortune et de la célébrité. Un soir, il apporta ses deux premières

charges parisiennes dans le salon de Ciéri, qui recevait toutes les

notabilités artistiques et littéraires. Le succès de ces spirituelles

pochades fut prodigieux; on les exposa aux regards du public, et la

foule battit des mains. En quelques jours, le nom de Dantan devint

populaire; Paris lui demanda chaque matin une nouvelle caricature, et

chacun voulut avoir la sienne. Hommes de lettres, musiciens, peintres,

savants, avocats, médecins, acteurs, demandèrent à poser devant l'habile

maître; nul ne croyait sa réputation complète, s'il ne pouvait montrer

sa charge faite par Dantan. La charge était devenue le cachet de la

célébrité.

Dantan avait atteint son but: l'attention publique était éveillée autour

de lui, et il s'empressa d'aborder les régions sérieuses de l'art. Il

passa du plaisant au sévère. Après avoir modelé le plâtre, il se mit à

pétrir le marbre; il avait fait rire, on l'admira; il avait meublé

l'étalage de nos marchands à la mode, il orna nos musées, il éleva des

monuments.

Aujourd'hui les bustes de Dantan sont dans toutes les galeries, ses

statues décorent les places publiques de nos grandes villes; il achève

dans ce moment la tête de Thalberg et la statue de miss Kemble, la

célèbre tragédienne anglaise. Mais au milieu de ces grands ouvrages qui

occupent sa pensée et son ciseau, l'artiste ne doit pas se montrer

ingrat envers les frivoles et charmants ouvrages qui ont commencé sa

réputation. Ses charges, comme se oeuvres graves, portent l'empreinte

d'un talent exceptionnel; pourquoi les abandonnerait-il tout à fait?

Après lui, on a vainement essayé de continuer la vogue des caricatures

de plâtre; beaucoup de tentatives ont été faites, toutes ont échoué. Il

est bon que, de temps en temps, le maître donne une leçon aux imitateurs

impuissants, et leur montre ce qu'il faut de verve, d'esprit et

d'adresse pour réussir dans ce genre de travail.

C'est là sans doute ce que Dantan a pensé, et après un long intervalle,

voici une nouvelle caricature: la charge de Neuville,--un acteur qui

commence sa réputation, et qui fait courir tout Paris au théâtre des

Variétés. Dans un vaudeville intitulé _Jacquot_, Neuville imite tous les

acteurs comiques de nos divers théâtres; il reproduit avec un art

incroyable Odry, Vernet, Lepeintre, Alcide Tousez, Klein, Ravel, et bien

d'autres encore. Séduit par le talent et par le succès de Neuville,

Dantan a voulu donner à cette célébrité naissante le baptême de la

charge. Rien de plus fin, de plus ingénieux, que cette nouvelle

composition. La tête de Neuville est posée sur le juchoir d'un

perroquet. C'est une tête pleine de vérité et d'expression. Dans les

deux petites mangeoires placées sur le premier bâton transversal, Dantan

a mis Ravel et Alcide Tousez, tous deux d'une ressemblance frappante; ce

sont de ravissantes miniatures. Le perroquet Neuville fait sa nature de

ces deux excellents comiques. Sur les bâtons inférieurs, se trouvent le

nez de quelques acteurs, qui _en parlent_ toujours; le chapeau d'Odry,

le fameux castor de Bilboquet, vénérable couvre-chef tout rempli de

pensées philosophiques, de maximes profondes et d'aphorismes

ébouriffants; puis ce sont des bouches béantes, toutes les mâchoires,

toutes les langues dramatiques dont Neuville reproduit les sons et les

accents divers. Le juchoir est planté dans la tête énorme de Lepeintre

jeune, coiffée d'une de ces petites casquettes que portent les jockeys

de course, Lepeintre est ainsi costumé dans _Jacquot_. Les honorables

joues du gros comique, enflées par des torrents d'embonpoint, débordent

sur le piédestal de la statuette et menacent d'engloutir le rébus

inséparable de toutes les charges de Dantan.

Nous livrons ce rébus à la sagacité de nos lecteurs, qui sont habitués à

en deviner de plus difficiles.

L'Illustration, No. 0039, 25 Novembre 1843 · 第 17 / 18 题