LA CATASTROPHE.

La veille du jour fatal, Marguerite fut tirée du cachot où elle

languissait depuis plusieurs mois, et placée dans une chambre moins

humide, moins sombre et mieux aérée, qui servait de chapelle. Une

fenêtre garnie d'un grillage de fer s'ouvrait sur la campagne; un

matelas, une petite table, un prie-Dieu et deux chaises composaient tout

le mobilier; un autel mobile avec deux chandeliers de bois, rappelait

ceux sur lesquels les premiers chrétiens persécutés immolaient l'hostie

sans tache dans les catacombes.

Ce fut là que Marguerite passa la nuit, sa dernière nuit, dans la

méditation et la prière; elle pensait à ceux qu'elle avait aimés, et

elle se consolait en songeant qu'elle les reverrait bientôt dans le

paradis; elle se rappelait son passé, non les pompes et les

magnificences de son palais, non sa beauté vantée ni ses richesses, mais

les larmes qu'elle avait essuyées, ses conseils opportuns, sa pitié

prodiguée, des injures pardonnées, des dégoûts épargnés; elle savait que

c'était là un trésor mis en réserve, dont elle jouirait bientôt.

[Illustration:]

Buonvicino ne tarda pas à entrer. «O mon père! dit Marguerite, en se

retournant au bruit de ses pas, est-il quelque espérance?» Ainsi ce

baume que la nature prépare aux malheureux, comme le lait de la nourrice

à l'enfant malade, ne manque jamais jusqu'à la dernière heure de la vie.

Le moine soupira, leva la main droite et les yeux aux ciel, et dit:

«Lahaut sont les espérances qui ne trompent point.» Buonvicino offrit

en présence de Marguerite le sacrifice de l'autel, cette commémoration

quotidienne de l'immolation un juste pour la vérité, pour la rédemption

des hommes, avec qui il avait partagé le pain et les misères. Et comme

le sentiment de ses propres souffrances n'empêchait point Marguerite de

s'apercevoir de celles d'autrui, elle reconnut à des signes trop

nombreux les mortelles angoisses de Buonvicino, et elle pria Dieu de lui

donner la force nécessaire lorsqu'il l'accompagnerait au supplice. Après

que le moine lui eut donné le pain des anges, l'infortunée se rasséréna,

et, munie de ce précieux viatique, elle demeura avec lui raisonnant du

néant des choses de ce monde, de sa réunion avec les objets de sa

tendresse dans le giron du véritable amour.

Puis, dans ce moment solennel, elle s'agenouilla aux pieds du moine pour

recevoir sa bénédiction. Lorsqu'il eut appelé sur elle, de toutes les

forces de sa prière, toutes les grâces que le ciel peut donner à l'ame

qui va quitter la terre, pensant qu'aux approches de la mort la vertu

confère aussi une sorte de sacerdoce, il tomba aux pieds de la

malheureuse Marguerite, implorant à son tour la bénédiction de

l'innocence et du malheur. Elle étendit ses blanches mains sur la tête

inclinée du moine, et conjura le Seigneur de se charger de la dette de

reconnaissance qu'elle avait contractée envers lui, et qu'elle ne

pouvait lui payer.

[Illustration.]

Cependant une grande foule était rassemblée sur la place des Marchands.

Peuple, seigneurs, femmes, vieillards, enfants, attentifs, regardaient

les valets du bourreau qui assuraient l'échelle et qui achevaient

d'établir le funèbre échafaud.

[Illustration.]

Le bourreau se tenait lui-même à côté du billot, la hache à la main,

presque nu, vêtu seulement d'un caleçon de peau collant. Il raillait

grossièrement avec ses suppôts; et les mères montrant à leurs enfants

l'appareil de mort, leur disaient: «Vois cet homme là-haut, avec sa

grande barbe si noire et sa peau si rouge: c'est celui qui mange les

petits enfants méchants en deux bouchées, c'est Croquemitaine, c'est

Satan; et si tu pleures, il t'emportera avec lui.»

[Illustration.]

L'enfant épouvanté jetait ses petits bras autour du cou de sa mère, et

se cachait le visage dans son sein.

En attendant l'arrivée de la nouvelle victime, on racontait dans la

foule le supplice dont les Milanais avaient été témoins la veille. On

parlait de la fierté courageuse du seigneur Pusterla, et surtout du

pauvre enfant à qui un avait fait payer la haine qu'on portait à son

père. On racontait ses cris, ses pleurs, ses sanglots; comment il

appelait son père et sa mère, et comment ou avait eu peine, malgré sa

faiblesse, à le contenir et à l'amener près un fatal billot. Mais le

moine, frère Buonvicino, qui se tenait à ses côté, lui dit que son père

irait avec lui dans le paradis. Alors, l'enfant le regarda avec des yeux

consolés, et lui dit; «Et ma mère?--Ta mère vous rejoindra aussi dans

peu de temps.--Alors, dit l'enfant, si je restais ici, je demeurerais

sans eux?» et comme le moine lui répondit affirmativement, il se mit à

genoux, leva au ciel deux petites mains blanches comme la cire, pendant

que le bourreau lui coupait les cheveux.

Cependant sur la pantera, qui était tendue de noir et garnie de coussins

de velours, ou vit arriver les principaux magistrats, le podestat, son

lieutenant, et le capitaine Lucio. J'ai déjà dit qu'à cette époque la

justice était atroce, mais non pas hypocrite; les juges venaient admirer

les fruits de leur travail.

[Illustration.]

Bientôt il se fit un grand bruit dans la foule. «La voici! la voici!»

cria-t-on de toutes parts. On vit paraître, rangés sur deux files, les

confrères de la _Consolation_, principalement institués pour assister

les condamnés et les ensevelir. Ils étaient vêtus d'une longue robe

blanche, avec un capuce qui n'avait d'autre ouverture que deux trous

pour laisser passage à la lumière, et une croix rouge couvrait la place

du visage. Ils chantaient la messe des trépassés, et portaient le

cercueil et la civière pour un être encore plein de vie et de santé! On

élevait en tête du cortège un étendard noir, bordé de jaune, sur lequel

étaient peints un squelette tenant une faux et un sablier; à ses côtés,

un homme la corde au cou et un autre homme portant sa propre tête dans

ses mains.

Ils arrivèrent au pied de l'échafaud, en fendant la foule, et ils y

déposèrent le lit funèbre et la civière. Il se fit un grand silence, et

on vit apparaître, sur un char traîné par deux boeufs de grande taille,

Marguerite, qui, les mains jointes sur son chapelet, semblait couver du

regard le crucifix que Buonvicino tenait sous ses yeux et portait de

temps en temps à ses lèvres.

A la suite du char, les bras liés derrière le dos, si étroitement que

les cordes lui entraient dans la chair, les cheveux en désordre, la tête

bandée avec un haillon blanc, environné de soldats et dans un misérable

costume, Alpinolo suivait à pied, en boitant et le visage désespéré. Les

blessures qu'il avait reçues la nuit de la fuite n'avaient point été

mortelles; il s'était seulement évanoui, et lorsqu'il fut revenu à lui,

les médecins travaillèrent d'un côté à lui rendre la santé, pendant que

de l'autre les juges travaillaient à lui ôter la vie.

En effet, il fut mis un jugement. Mais le procès cette fois n'atteignant

pas un homme, mais un soldat, il fut confié à l'expéditif examen de ses

chefs. On ne put réussir à le faire parler. Les tourments les plus

raffinés furent employés. Ce fut peu de lui disloquer les bras, on lui

appliqua le feu à la plante des pieds, jusqu'à ce qu'ils fussent

dépouillés de l'épiderme; on lui mit des clous sous les ongles; ou lui

apposa la poitrine sous un poids énorme; il souffrit tout sans une

contorsion, sans pousser un cri, sans proférer une syllabe. Seulement

une fois, transporté hors de lui par les souffrances, on l'entendit

prononcer ces deux mots: «Pauvre femme! et, mon père!»

Comme Marguerite passait au milieu des frères de la Consolation pour

monter sur l'échafaud, l'un d'eux, d'une voix basse, mais terrible, lui

dit: «Marguerite, rappelez-vous la nuit de la Saint-Jean.»

[Illustration.]

Marguerite, qui semblait déjà planer au-dessus des choses de la terre,

tressaillit au son de ces paroles, tourna un regard d'une noble

indignation et d'un profond effroi sur le misérable qui avait parlé, et

à travers les trous du capuce, elle vit darder sur elle un regard aigu

comme celui d'un serpent.

Elle fût tombée infailliblement, si Buonvicino ne lui eut donné la main.

Elle la saisit avec cette vigueur que la crainte nous inspire dans ces

moments où, sur le point d'être déchirés par la haine, nous sentons le

besoin de nous appuyer sur l'amitié. Et l'Umiliato, lui mettant le

crucifix sous les yeux, lui disait: «Il mourut en pardonnant à ses

ennemis.» Marguerite fixa ses regards sur la sainte image. Elle parut

plus résolue, et, rayonnante du pressentiment de l'immortalité, elle

s'approcha du billot funèbre. Un instant après, le bourreau, la

saisissant par sa noire chevelure, présenta au peuple une tête coupée et

sanglante.

[Illustration.]

Un frémissement universel rompit le silence. Ce furent des cris, des

exclamations, les prières des morts. Les plus voisins de l'échafaud

crièrent à ceux qui n'avaient pu voir; «Elle est morte!» Alors, avec

l'empressement furieux d'une meute altérée qui court à la fontaine, on

en vit quelques-uns monter sur l'échafaud, recueillir dans une écuelle

le sang qui dégouttait du tronc et pleurait de la tête, et le boire tout

fumant, C'étaient des malheureux atteints d'épilepsie; ils croyaient,

avec ce remède épouvantable, se guérir de la plus horrible des

infirmités.

Lorsque Marguerite posa le cou sur le billot, Buonvicino se mit à genoux

à côté d'elle, et tant que l'infortunée put encore l'entendre, il

murmura à ses oreilles des paroles de consolation. Puis on le vit

presser avec force le crucifix sur la poitrine et lorsque la hache

retentit, brisant cette tête, charmante qu'il avait tant aimée, il tomba

le front contre terre, comme frappé du même coup. On voulut le relever;

il était mort.

Cependant une autre scène était encore réservée à l'avidité populaire.

La foule ne s'écoulait point, parce que le drame n'était pas encore

terminé et qu'on lui devait encore une autre victime. Pendant que le

bourreau balayait la sciure de bois trempée de sang, Ramengo suivait du

regard les dernières vibrations du corps mutilé qu'on clouait dans la

bière, et s'écriait; «Maintenant je suis content.» Tout à coup Alpinolo

se trouve devant ses yeux; cette vue le frappe comme d'un pressentiment

confus. Le jeune page ôte un diamant de son doigt, le baise à plusieurs

reprises, et, s'en séparant avec une larme dans les yeux, le remet au

valet du bourreau, en lui disant: «Tiens, quand je serai mort, tu

m'enseveliras à côté de cette sainte.»

Ce diamant rappelle à Ramengo celui de Rosalie, il se précipite sur le

valet, le lui arrache des mains, en s'écriant; «donne, donne!» Puis

s'élançant vers Alpinolo; «Alpinolo, dit-il, Alpinolo, je te reconnais,»

Et il le prend dans ses bras, le presse contre son sein. Lorsque le

bourreau, revenu de l'étonnement que lui cause cette scène, veut écarter

cet importun qui l'empêche d'exercer les devoirs de sa charge, Ramengo

le repousse avec force, et élevant la voix vers l'assemblée: «Non,

s'écrie-t-il, non, il ne doit point mourir. Non, il n'est pas ce qu'on

croit; il n'est point un soldat mercenaire... il s'est déguisé; c'est le

brave écuyer Alpinolo, le même qui sauva notre seigneur à Parabiago.

Non, cela ne peut pas être; il ne doit pas être tué ainsi comme un

assassin.

--Quelles sottises me contez-vous là? reprenait maître Impicca; qu'il

soit ce qu'il voudra, mon métier est de le tuer. Croyez-vous que je ne

saurais pas aussi bien faire sauter la tête à un écuyer qu'à tout autre

homme? Il fallait dire vos raisons au seigneur vicaire.

--Oui, reprenait Ramengo avec anxiété, le seigneur vicaire le sait; il

ne l'a pas condamné, c'est une pure erreur. Il m'a donné l'impunité pour

lui. Attendez un moment, par charité, suspendez. Il ne doit pas mourir.

Qui commande à Milan, du prince on du bourreau? Il ne doit pas mourir,

non, non!

Et comme les soldats, las de ce conflit qui ne paraissait point devoir

se terminer, s'approchaient pour prêter main-forte à maître Impicca;

«Seigneurs soldats, s'écriait-il, seigneur capitaine! vous qui êtes une

race généreuse, voudriez-vous bien venir en aide au bourreau, vous faire

bourreaux vous-mêmes? ô honte! Je puis vous faire du bien; j'ai de

l'argent, beaucoup d'argent, j'en ai trop; je vous en donnerai; je vous

donnerai tout ce que vous voudrez; mais, pour Dieu, aidez-moi,

secourez-moi pour que je le délivre. Il est... Il est mon fils!»

Jusque-là, le condamné était resté stupéfait en présence de cette pitié

inattendue, et il laissa l'inconnu plaider sa cause avec cette

indifférence qu'on apporte au bord de la tombe, mais, à ce nom de fils,

toute son âme se réveilla. «Comment! s'écria-t-il, moi votre fils? vous

mon père?» et son coeur se fondit, et toute sa haine pour la vie et tout

son amour de la mort s'effacèrent en un instant. Il se prit à songer

pour la première fois à sa jeunesse, aux longs jours, au bonheur qu'elle

pouvait encore lui promettre, et il voulut vivre, il fut pris d'un désir

effréné de connaître ce que peut être l'amour d'un père. «Mon père,

sauvez-moi, criait-il; oui, je suis Alpinolo, je suis votre fils,

sauvez-moi!» Ces paroles redoublaient la rage et la vigueur du

malheureux père, qui faisait à son fils un rempart de son corps. Enfin

Sfolcada-Melik, ennuyé de ces scènes, dit aux soldats: «En avant, il ne

sera pas dit que le cours de la justice aura été interrompu par un

manant!

--Un manant, s'écria Ramengo en réponse au connétable; que parles-tu de

manant, Allemand mercenaire? Sais-tu qui je suis? Et tirant son capuce,

et se découvrant le visage: «Je suis Ramengo Casale; apprends à me

respecter.»

Dans le trouble de cette scène, et sous le masque qui le couvrait,

Alpinolo n'avait pu reconnaître à la voix celui qui se faisait son

protecteur. Mais dès qu'il eut entendu cet horrible nom, dès qu'il eut

vu ces traits exécrés, dès qu'il apprit quel père il allait retrouver,

il jeta aussitôt la masse dont il s'était saisi pour aider les efforts

de son sauveur inconnu; et courant placer sa tête sur le billot, la

hache de maître Impicca l'eut bientôt délivré de l'horrible malheur

d'être le fils d'un traître.

Bientôt après, le frère de la Consolation embrassait un cadavre, et

continuait à se répandre en cris, en gémissements, en imprécations.

Mais, qui l'aurait plaint? c'était un espion.

Les mères, les bonnes mères lombardes, dans la suite, en racontant cet

événement à leurs enfants rassemblés, les faisaient prier pour les

pauvres condamnés, et leur répétaient: «Préférez un jour d'être

Marguerite sur l'échafaud, que Luchino sur son trône.»

[Illustration.]

A la cour, le bouffon fit beaucoup rire les seigneurs en imitant les

gestes de Ramengo disputant son fils à la mort. Luchino rit plus que les

autres; mais un historien ajoute qu'il ne dormit pas cette nuit-là. Qui

peut l'avoir dit à cet historien?

A la cour comme à la ville, tout fut bientôt mis en oubli. En effet,

qu'était-il arrivé de si mémorable? Quelques innocents, déclarés

coupables, avaient été injustement condamnés et exécutés; cela

n'arrivait-il pas tous les jours? Et moi-même, je le sens bien, j'ai eu

tort de penser que le récit de souffrances si monotones, si ordinaires

pourrait intéresser longtemps le lecteur. Mais je l'ai dit et je le

répète, je n'ai écrit que pour ceux qui souffrent véritablement ou qui

ont souffert.

L'Illustration, No. 0039, 25 Novembre 1843 · 第 16 / 18 题