LA NUIT DES FEUX

_A M. Félix Jeantet._

_Me wél arri noz an taniou,_

_Sklêrijenn vraz er meneziou..._

Voici venir la nuit des feux,

--La grande clarté sur les montagnes.

A Motreff, un soir de juin. J’y étais arrivé dans l’après-midi, sur les

quatre heures, après une longue étape à travers le grand pays montueux,

sous un ciel variable qui tantôt flamboyait d’un éclat intense, tantôt

croulait en averses torrentielles,--un ciel de Bretagne d’été,

semi-pluie et semi-soleil.

Des maigres bourgades qui hérissent çà et là de leur clocher grêle les

cimes dénudées de la sierra bretonne, Motreff est, je crois bien, celle

qui offre l’aspect le plus sauvage et le plus chétif. Quelques masures

en pierres de schiste, aux tons de vieilles laves, se pressent

misérablement autour d’un cimetière surélevé, formant terrasse, où

l’église, parmi les tombes, semble elle-même une tombe plus vaste,

enfouie qu’elle est à demi dans le sol et coiffée d’un toit trop lourd,

avec des fenêtres basses, à ras de terre, pareilles à des soupiraux.

Point de rues, mais d’étroits chemins, ravinés comme des lits de

torrents. Devant les seuils, du fumier, des bêtes, des enfants.

Les hommes devaient être aux champs, sans doute à retourner les foins;

les femmes devisaient entre elles d’une porte à l’autre, celles-ci

tricotant, celles-là filant, leurs grands fuseaux de laine brune couchés

dans la poussière à leurs pieds.

Le matin, à Châteauneuf, un ami m’avait prévenu:

--Il n’y a dans Motreff qu’une hôtellerie qui vaille: c’est le

presbytère.

Et il m’avait remis une lettre d’introduction auprès du «recteur».

--Le meilleur des hommes, ce vieux prêtre, avait-il ajouté;--un paysan

lettré, très naïf de cœur et très fin d’esprit, une âme délicieuse, tu

verras...

A l’entrée du bourg, j’étais tombé au beau milieu d’un troupeau de

fillettes. C’était l’heure de la sortie de l’école chez les Sœurs. Elles

s’en allaient posément, leurs livres sous le bras, vêtues du même

accoutrement que leurs grand’mères, ayant, au reste, dans leurs traits

de gamines, une étrange gravité d’aïeules.

J’avisai l’une d’elles, jolie à ravir dans son _serre-tête_ brodé et sa

guimpe blanche, les yeux «couleur de temps clair», comme dit une chanson

de ces montagnes, et je lui demandai:

--_Ar prispitor, mar plich, merc’hik?_ (Le presbytère, s’il vous plaît,

petite fille?)

Elle consulta du regard ses compagnes; puis, après un instant

d’hésitation, s’enhardissant tout à coup:

--Vous ne trouverez jamais tout seul, fit-elle dans leur parler de

là-haut, un peu âpre comme les sommets de ces cantons pierreux, baignés

d’air vif.--Je vais vous conduire.

Le fait est qu’avec les indications même les plus précises j’aurais pu

errer longtemps aux abords du presbytère de Motreff, non seulement sans

en découvrir l’accès, mais encore sans me douter qu’il subsistât un

logis quelconque, habitable pour un être humain, parmi la jonchée de

ruines où je m’engageai sur les pas de la fillette, après je ne sais

combien de détours dans les ruelles du village. C’était derrière

l’église, dans un enclos entouré, par places, de pans de murs délabrés,

planté d’arbres poussés au hasard. Un sentier serpentait dans l’herbe. A

droite, à gauche, gisaient des troncs monolithes, des chapiteaux de

colonnes brisées. Un pignon solitaire, débris d’un sanctuaire

inachevé--à ce que j’appris plus tard--laissait, par son ogive veuve de

vitraux, voir sur le ciel lointain le défilé processionnel des nuages.

Les travaux, commencés vers 1789 et interrompus pendant la Révolution,

n’avaient plus été repris depuis lors. Dans la partie inférieure

s’ouvrait une espèce de porche enguirlandé de lierre et de

chèvrefeuilles, et que fermait mal une claie vermoulue.

--Soulevez le loquet, me dit la fillette. Ici, c’est la cour. Passé la

meule de paille, vous suivrez la charmille: la maison est au bout.

Et sans attendre mon remerciement, sans prendre garde à la menue monnaie

que je lui tendais, elle me tira, les mains en croix sur la poitrine, la

révérence que les Sœurs lui avaient enseignée et, légère comme un cabri,

elle disparut dans le feuillage...

I

Un soir de juin, à Motreff. Nous avions fini de dîner dans la grande

salle aux boiseries de chêne luisant, où le couchant allume des reflets

de cuivre. Une ombre douce descend du plafond sur la figure chagrine de

Pie IX, sur la figure narquoise de Léon XIII, dont les portraits se font

pendants de chaque côté de la pièce. Léna, la gouvernante, l’antique

_carabassenn_, dessert sans bruit, de son allure rapide et ouatée de

chauve-souris; et voici qu’elle apporte les liqueurs, du cassis de sa

fabrication, une autre encore qu’elle est seule à _bien réussir_.

--De la «prunelle», cher monsieur... Hein! quel bouquet! Ça sent le

fruit sauvage, cueilli à même la haie... Respirez-moi ce parfum!

Il me comble de prévenances, l’excellent recteur.

Nous trinquons à la mode des gens d’Église, avec le doigt, sans choquer

les verres. Le vicaire, lui, ne boit pas; il souffre de l’estomac, la

«maladie du jeune clergé», observe malicieusement le vieux prêtre. Et

revenant à ce qui a fait le sujet de notre entretien, au cours du repas:

--Ça, oui, ils sont restés fidèles aux vieilles coutumes, mes

paroissiens. L’autre jour, ils ont merveilleusement fêté saint Jean.

Mais, on vous a bien renseigné, ce sont les feux de saint Pierre surtout

qui sont admirables. Saint Pierre est un peu notre patron. La chapelle

que le malheur des temps n’a permis de construire qu’à moitié lui devait

être consacrée, et les ruines en sont désignées par son nom. Nos

montagnards l’y viennent prier dévotement, dès qu’un de leurs proches

parents se trouve en danger de mort. Ils s’agenouillent sur les pierres

éboulées, invoquent le «portier du ciel», réclament ses bons offices

pour l’âme qui va comparaître au tribunal de Dieu. Ils lui apportent en

offrande de la bouillie d’avoine, son mets de prédilection,

affirment-ils, à l’époque légendaire où il voyageait en basse Bretagne.

Car il a visité ce pays, escortant par les bourgades son Maître divin.

On cite des fermes où ils couchèrent, on montre sur les rochers des

landes l’empreinte toujours visible de leurs pas; on raconte même à leur

propos des anecdotes rustiques, dont les Évangiles ni les Actes des

Apôtres ne soufflent mot, mais que je n’ai pas l’air de mettre en doute,

quand on m’en parle. Il ne faut pas affliger les braves gens.

Gageons que vous ne connaissez pas l’histoire du saint devenu faucheur.

Elle est brève. Je veux vous la dire.

* * * * *

«C’était justement dans le mois où nous sommes, le mois de la fenaison.

On fauchait à Rozivinou. Il faisait une chaleur accablante. Jésus-Christ

et saint Pierre passaient par là, exténués, mourant de soif. Ils

aperçurent dans les prairies une jeune servante qui, une cruche de cidre

sur la tête, allait porter à boire aux faucheurs. Ils la suivirent, et

quand ils furent arrivés auprès des hommes:

»--Ayez pitié de deux pauvres pèlerins, dit le Christ. Si vous ne leur

faites l’aumône d’une goutte de cidre, ils vont périr de chaleur et de

fatigue.

»--Soit, répondirent les faucheurs, mais à une condition: c’est qu’avant

de vous remettre en route vous nous donnerez un coup de main.

»--Rien de plus juste, repartit Jésus.

»Et, après qu’ils se furent désaltérés, il dit à Pierre:

»--Montre à ces braves gens ton savoir-faire.

»--Mais, Seigneur, objecta le saint, embarrassé, vous savez bien que je

suis pêcheur de mon état et que je n’ai jamais fauché.

»Jésus sourit:

»--Bah! fit-il, tu t’en tireras peut-être mieux que tu ne penses.

Pierre se résigna, saisit une des faux qui étaient là, appuyées au

talus. Il s’y prenait fort mal, et les faucheurs se moquaient entre eux

de sa gaucherie. Ils ne se moquèrent pas longtemps. Car la faux n’eut

pas plus tôt touché l’herbe que, s’échappant des mains de Pierre, elle

s’élança, comme vivante, décrivant de larges courbes, promenant d’un

bout à l’autre de la prairie le vif éclair de son tranchant d’acier. En

un clin d’œil tout fut fauché, et proprement, je vous prie de le croire.

Voilà.»

* * * * *

Cela est conté d’un ton de douce bonhomie, par petites phrases, tout en

sirotant la «prunelle», sous les regards croisés des deux papes, dans la

salle basse où des insectes de nuit, entrés par la fenêtre ouverte,

commencent à voleter. Et l’on sent que le recteur de Motreff se délecte

ingénument à ces vieux récits, qu’il en goûte la saveur populaire, le

charme fruste et patriarcal. Il a conservé la simplicité de cœur d’un

fils des champs qui, comme il dit lui-même, a gardé les moutons avant de

devenir pasteur d’hommes.

Mais voici Léna. Elle accourt de son menu trot silencieux.

--Monsieur le recteur, Pierre Tanguy est là qui vous demande de bénir la

première gerbe pour le feu de Croaz-Houarn.

--Parfaitement, Léna, parfaitement.

Il en a déjà béni vingt-cinq autres, dans l’après-midi. Au milieu de la

cour, un paysan de fière stature est debout, tenant un fagot d’ajonc sec

fixé aux pointes d’une fourche.

--Eh bien! Pierre, tu vas, je pense, faire un beau _tantad_[8] en

l’honneur de ton parrain céleste? s’informe le prêtre en signe de

bienvenue.

--Si le temps ne se couvre pas trop, on le verra sûrement de toute la

montagne, monsieur le recteur.

--Et de tout le ciel, Pierre Tanguy, de tout le ciel, tu m’entends.

L’homme s’est agenouillé, le pied de sa fourche planté en terre comme la

hampe d’un drapeau; le recteur, du geste, dessine une croix dans l’air

et prononce sur la gerbe d’épines les paroles de la bénédiction. Et

cette humble scène, dans cet humble décor, a je ne sais quelle grandeur

religieuse et familière tout ensemble, qui vous reporte aux premiers

âges du christianisme naissant. L’_Oremus_ terminé, le prêtre ajoute, en

breton:

--Qu’elle brûle haut et clair, Pierre Tanguy!

--Mille grâces, monsieur le recteur.

Et le gars s’en va, dans le crépuscule, rejoindre les compagnons qui

l’attendent, chargés de faix de branches, de fougères, sous les murs de

l’enclos. Maintenant leurs sabots retentissent dans le chemin

caillouteux. Des sentiers de la lande d’autres débouchent, viennent

grossir la troupe, et la montagne, tout à l’heure déserte, s’anime

mystérieusement. Par intervalles, ils poussent un grand _iou!_ que

répercutent les échos lointains. C’est le cri breton; mélancolique et

sauvage, il suffit à exprimer toutes les émotions de cette race

primitive chez qui l’allégresse même a de longues résonances tristes. A

l’entendre, ce soir, je songe aux nuits d’il y a cent ans et je ne puis

me défendre d’une sorte de terreur rétrospective. Que de fois il a dû

troubler ainsi le silence quasi tragique de ces parages, modulé

sinistrement, d’une cime à l’autre, par des Chouans à l’affût!

Pâques d'Islande · 第 23 / 45 题