IV

Il n’y a pas de chapelle bretonne qui réalise mieux que celle de

Port-Blanc le type du sanctuaire marin. Elle est bâtie au fond de

l’anse, à mi-pente de la colline, sur une sorte de palier auquel on

accède par une soixantaine de gradins, creusés à même le granit, qui

affleure ici de toutes parts à travers la maigre écorce du sol. En bas

est la fontaine sacrée, avec son antique margelle aux trois quarts usée

par une dévotion séculaire. Nul ne manque de faire ses ablutions avant

de monter la fruste _scala santa_ où, les jours de pardon, les pèlerins

ont coutume de se traîner à genoux. En haut, vous franchissez un

échalier de pierre et vous pénétrez dans un enclos nu, tapissé d’un

gazon lépreux. Le mur d’enceinte, effondré par places, a désormais pour

unique destination d’abriter les moutons égarés qui y viennent chercher

un refuge contre le vent, ou de fournir une zone d’ombre aux fillettes

du hameau qui s’y réunissent pour jouer aux osselets, entre deux

classes. Aucune végétation arborescente n’y saurait pousser. Même la

fougère, cette dernière et fidèle amie des terres déshéritées, n’a pu

trouver à prendre racine en ce site ingrat. Jadis pourtant elle s’y

épanouissait à foison, s’il faut en croire la tradition locale, et voici

dans quelles circonstances miraculeuses elle disparut:

«Sept navires, dit une vieille chanson, sept navires, voguant de

conserve, quittèrent le port de Londres pour faire voile vers la

Basse-Bretagne, dans le dessein d’y débarquer et d’y mettre le peuple à

mort.

»Mais Notre-Dame Marie du Port-Blanc a sa maison sur la hauteur. Elle a

vu, de loin, les Anglais: elle ne laissera pas mourir son peuple.

»Il y a de la fougère autour de sa chapelle, et avec cette fougère elle

fait des soldats pour empêcher l’Anglais de descendre, et elle lance

vers le Port-Blanc cent mille hommes armés, sinon plus...»

Devant des forces aussi imposantes, les pirates n’eurent d’autre

ressource que de s’enfuir. Quant aux fougères changées en soldats, la

complainte ne dit pas ce qu’elles devinrent ni si elles reprirent leur

ancienne forme. En tout cas, elles n’ont pas fait souche dans la région.

La chapelle occupe l’angle septentrional de l’enclos. C’est un vieil

édifice de la fin du XVᵉ ou du commencement du XVIᵉ siècle. Elle se

rencogne, se tapit, se terre presque, ainsi qu’une bête peureuse qui

tremble d’être battue: elle en a tant essuyé, de bourrasques et de coups

de vent! Sa pauvre échine d’ardoise en est toute gondolée, toute

meurtrie. Les murs, tassés lourdement, s’élèvent d’un mètre à peine

au-dessus du sol; ils ont des tons de roche brute, sont hérissés de

lichens, de mousses grisâtres, et les ruisselantes pluies d’hiver y ont

sculpté des vermiculures, des dessins étranges, d’extravagants

hiéroglyphes. N’y cherchez point trace d’autres ornements, si ce n’est

dans le porche et dans la fenêtre à rosace du chevet. Mais l’intérieur

surtout est saisissant: un jour sombre, l’humidité d’une cave; pour

pavé, une mosaïque de galets; d’énormes piliers massifs, des voûtes

surbaissées, comme dans une crypte, des statues barbares de saints, à

demi rongées, pareilles à de très antiques idoles; çà et là des ex-voto

singuliers: une touffe de varech, par exemple, arrachée de quelque récif

et à laquelle se cramponna, sans doute, quelque naufragé en détresse.

Tel quel, dans son délabrement et sa vétusté, les pêcheurs chérissent

leur sanctuaire. Et, s’ils le laissent en aussi piteux état, ce n’est

point par incurie, mais, au contraire, par scrupule. Ils croiraient

commettre un sacrilège en touchant à la «maison de la sainte», fût-ce

pour l’embellir. «Voyez saint Gonéry de Plougrescant, vous diront-ils:

depuis qu’on lui a construit une église neuve, il est de mauvaise humeur

et ne fait plus de miracles. Mieux entretenue, notre chapelle plairait

moins à celle qui l’habite.»

Celle qui l’habite, c’est Notre-Dame Marie du Port-Blanc,--cousine de

Notre-Dame Marie de la Clarté, dont le sanctuaire fait face au sien, au

sommet d’un morne parallèle, par delà le pays de Perros, et à qui elle

va chaque année rendre visite, par mer, la veille de son pardon.--C’est

une Vierge puissante, propice aux marins, secourable à leurs femmes,

protectrice de ceux qui restent et de ceux qui s’en vont. Elle se dresse

dans le chœur, au-dessus du maître-autel, une main appuyée à l’ancre de

salut, l’autre tendue, la paume ouverte, pour conjurer le péril des

eaux; et elle trône là, dans l’ombre, en sa longue robe de mousseline

empesée, la tête ceinte d’une tiare d’or.

Il ne manque pas, sur cette côte, de vieux ou de jeunes mécréants qui

préfèrent la messe de l’aubergiste à celle du recteur, sous prétexte,

les uns que le sermon est trop ennuyeux, les autres que le bourg est

trop loin. Mais à ceux-là mêmes, leur premier soin, le dimanche, après

s’être débarbouillés à l’auge du puits, est de monter, isolés ou par

groupes, les marches qui conduisent à la chapelle. Ils ont prélevé deux

sous--le prix d’une chopine--sur leur prêt de semaine, pour offrir à

Notre-Dame une votive chandelle de suif. Et, tandis qu’elle grésille et

flambe, en compagnie de vingt autres, dans le brûle-cierges tout maculé

de larmes de graisse, ils font bien dévotement leur prière à l’Étoile

des mers, à la Madone blanche et enrubannée, immobile depuis des siècles

derrière le jubé qui ferme le chœur.

* * * * *

Il paraît que Féchec-coz, la veille de son trépas, avait dit à Herri

Laouénan:

--Tu t’arrangeras de façon que ma dépouille mortelle, avant d’être

enfouie dans le cimetière du bourg, repose quelques heures dans la

maison de Notre-Dame...

Or, décédé le mardi soir, il ne pouvait être enterré au plus tôt que le

jeudi matin. Il dut passer un jour et deux nuits sur les tréteaux

funèbres. Le mercredi, à la brune, le menuisier vint, avec la

bière,--quelques planches de sapin hâtivement ajustées.--On étendit dans

le fond une couche d’algues sèches, et là-dessus on allongea le cadavre

cousu dans son suaire. Ainsi enveloppé, serré, ligotté dans le drap de

toile bise, il avait l’aspect d’une très ancienne momie; et, à vrai

dire, il ne restait de lui que ce qui demeure du corps après

l’embaumement: une peau noirâtre, durcie, bossuée par les proéminences

des os. On lui suspendit au cou le scapulaire dont il ne se séparait

jamais de son vivant; puis, sur le linceul, à la hauteur de la poitrine,

on épingla deux photographies, deux images pâles, effacées, que Nona eut

toutes les peines du monde, tant ses doigts tremblaient, à faire sortir

des cadres qu’elles occupaient dans l’embrasure de la fenêtre:--les

portraits des deux fils aînés, des jumeaux, disparus l’un et l’autre

dans un mystérieux naufrage, Dieu seul sait quand, Dieu seul sait où.

--Que leurs _ressemblances_, à défaut de leurs reliques véritables,

entrent avec moi dans la paix de la terre bénite, avait recommandé

Féchec-coz.

On mit encore dans la bière le chapelet et le couteau du mort, ainsi que

le rameau de buis pascal que tant de mains avaient agité au-dessus de

son dernier sommeil. Et le couvercle fut cloué. Il était environ neuf

heures. Le cercueil fut placé sur une civière rustique à laquelle

s’attelèrent deux porteurs, et Féchec-coz quitta le logis de ses

ancêtres, où resta seule à brûler, dans le coin de l’âtre, une

mélancolique chandelle de résine aux vacillements fumeux. Le cortège se

composait d’une dizaine de personnes. Nona marchait à grand’peine, toute

secouée par une nouvelle crise de sanglots; Annie la soutenait d’un bras

et pressait de l’autre, contre son sein, une bouteille d’eau-de-vie. Le

temps, chargé dans l’après-midi, se résolvait en une pluie fine, en un

brouillard dense et blanchâtre qui ondulait dans le noir de la nuit; par

instants, une fente soudaine s’ouvrait dans l’amoncellement des nuages

et une filtrée de lune coupait la mer d’une balafre lumineuse, d’un

mince rai d’argent; puis, l’ombre retombait plus épaisse sur le paysage

indécis, noyé de brume. Pour guider les pas des porteurs, Herri Laouénan

s’était muni d’un fanal; mais, pénétrée par l’humidité, la mèche

s’éteignit, et l’on avança dès lors à tâtons, entre les talus de

l’étroit chemin de grève, pavé de pierres inégales et semé de flaques où

l’on enfonçait jusqu’à mi-jambes.

A un moment, la veuve, s’interrompant de geindre, dit à sa fille:

--Tiens bon la bouteille, au moins!

Au pied de la rampe qui mène au terreplein de la chapelle on fit une

halte, pour permettre aux porteurs de reprendre haleine et d’essuyer du

revers de leurs manches leurs faces ruisselantes de pluie et de sueur.

Le concert des rainettes emplissait les prés d’alentour d’un bruit

strident de crécelles que traversait, par intervalles, la note

métallique et flûtée d’un chant de crapaud. Et très loin, très loin,

roulait en sourdine la grande rumeur triste du flot descendant.

L’unique fenêtre du sanctuaire qui soit tournée vers le large brillait

là-haut, dans l’obscurité, comme un phare.

Avertis que le corps de Féchec-coz devait y être transporté cette

nuit-là, des gens étaient venus par bandes, de tout le parage, planter

dans le brûle-cierges et dans les candélabres des cires de toutes

couleurs et de toutes dimensions, avec commandement à Mar’Yvona Rouz, la

sacristine, de les allumer sans faute, aussitôt tinté l’angélus. Jamais

chapelle ardente, selon la remarque de Laouénan, n’étincela de plus de

flambeaux. Quand nous franchîmes le seuil, des chauves-souris, arrachées

par cet éclat inusité aux ténèbres séculaires de l’édifice voletaient

aveuglées, éperdues, rasant le sol, se heurtant aux poutres, glissant

de-ci de-là, en zigzags rapides, du vol de leurs ailes furtives et

ouatées. Sur le treillis de plomb de la maîtresse vitre, la statue de la

Madone se détachait en clair, dans sa longue vêture de gaze blanche,

semblait une apparition surnaturelle sur un fond de ramilles menues,

dans quelque forêt de rêve et d’enchantement. Les saints barbares,

bariolés de peinturlurages crus, demeuraient comme en extase devant

elle. Et cela faisait songer à des scènes d’autrefois, à ces vierges de

la mythologie celtique, pour qui d’âpres guerriers se mouraient d’une

silencieuse langueur d’amour, sans désirer d’elles autre chose que la

volupté tout idéale de respirer au passage leur parfum...

Deux bancs, empruntés à un des cabarets du port, avaient été disposés au

milieu de la nef, pour servir de tréteaux et recevoir le cercueil. Les

«veilleurs» s’assirent de part et d’autre sur une espèce de corniche

basse, le long des parois, les hommes faisant face aux femmes. La prière

en breton commença, actes de foi, actes d’espérance, suivis de l’oraison

si plaintive du «_Ma Doué, me zo glac’haret[6]..._» Les voix,

nasillardes chez les femmes, rauques chez les hommes, berçaient le

cadavre aux sons d’une indéfinissable mélopée, pleine à la fois

d’onction et de force, de et douceur de rudesse, avec des arrêts subits,

des pauses inquiétantes, des recrudescences brusques et quasi farouches

qui s’apaisaient peu à peu, s’atténuaient en une sorte de trémolo

confus, s’évanouissaient enfin dans le silence...

On pria pour le mort, pour ses père et mère, pour ses aïeux lointains,

pour le premier ancêtre de sa race. On pria aussi pour les ascendants de

la veuve. On pria pour la parenté défunte de tous ceux qui étaient

présents et, finalement, pour le peuple collectif, l’anonyme troupeau

des «âmes».

--Disons encore un _De profundis_... murmurait Mar’Yvona Rouz, renommée

dans toute la région comme une incomparable «réciteuse de grâces».

Elle en dit vingt, trente, à la file, du même ton posé, ne

s’interrompant que pour laisser à l’assistance le temps de donner les

répons. Parfois un marin, harassé de son labeur du jour, inclinait la

tête, pris de sommeil; mais un voisin le heurtait du coude et il se

remettait à estropier de plus belle, d’un accent plus âpre, les versets

latins.

Un peu après minuit, il y eut un intermède, et la veillée fut suspendue.

Nona, tirant un verre de la poche de son tablier, fit le tour de

l’assemblée, versa à chacun et à chacune une rasade d’eau-de-vie. Avant

de boire, on prononçait gravement la formule d’usage:

--Paix et tranquillité à celui qui n’est plus!

A quoi la veuve répliquait, selon la coutume:

--A vous de même, quand votre heure sera venue!

La distribution terminée, les femmes se groupèrent sous le porche, les

hommes sortirent pour fumer, et le cercueil fut confié à la garde de

Notre-Dame et des saints.

La pluie avait cessé. Les pêcheurs, à peine hors de la chapelle,

remarquèrent avec une satisfaction évidente que le vent «remontait».

--Féchec-coz, dit quelqu’un, aura du soleil sur son enterrement. Cela

lui était bien dû.

--Certes, opinèrent les autres d’une seule voix.

On s’assit sur les marches du calvaire, érigé au levant de l’enclos. Des

lambeaux de brume traînaient encore dans le ciel, mais si diaphanes, si

légers, pareils à une lessive de fées qu’on eût étendue à sécher au

clair de lune. On apercevait, tout au fond de la nuit, une barre

grisâtre qui était la mer.

Plus près s’étalait la grève, un chaos de choses indistinctes, un désert

de pierres noires, de sables phosphorescents, de brousses mystérieuses

reflétées en des eaux funèbres par des lacs couleur d’étain poli. Les

îles semblaient d’énormes bêtes échouées, des monstres des anciens âges.

Tout le paysage avait l’aspect d’un cimetière immense, peuplé de formes

rigides et spectrales. Au haut d’une crête voisine, le moulin à vent de

Kergastel dressait en l’air deux grands bras immobiles, comme dans un

geste de stupeur.

Par instants, les pêcheurs secouaient leur pipe en la heurtant contre

leur pouce, et faisaient voler de fines étincelles.

* * * * *

Ils s’étaient mis à deviser de Féchec-coz, rappelaient certaines

particularités de son caractère, ses mots familiers, des épisodes plus

ou moins marquants de sa vie. L’un disait:

--Il y a bien trente-cinq ans de ceci. Guillaume Féchec touchait à peine

au midi de son âge. C’était un fier homme, avec un grand collier de

barbe rousse autour de sa face sérieuse, le corps droit, souple,

élastique et vibrant comme une amarre neuve. Sur sa recommandation, le

capitaine de la _Belle-de-Nuit_ m’avait embauché en qualité de novice.

Nous faisions les campagnes de la baleine dans les eaux du Sud. Le lieu

de notre hivernage était dans les mers polynésiennes, à l’île Wahou.

Imaginez le pays du printemps éternel. Un vent chaud soufflait dans les

arbres verts, des arbres pareils à des fougères démesurées. Ce soir-là,

nous buvions, à leur ombre, du _whisky_, en regardant le flot briser sur

des écueils de corail qui nous faisaient souvenir des rochers de nos

côtes. Soudain, une femme à la peau de cuivre parut, portée dans un

palanquin, et, avec le joli parler des filles de ce pays, elle dit:

»--Guillaume Féchec, au lieu de repartir avec les autres, voulez-vous

rester avec moi? Le capitaine consent. Tout ce que vous demanderez, je

vous le donnerai.

»C’était la reine, la veuve du roi, un peu bronzée, mais appétissante,

des yeux et des lèvres de plaisir, des reins superbes entrevus à demi

sous des mousselines qui flottaient. Les camarades poussaient Féchec du

coude:

»--Vas-y donc, animal!

»Il se leva et dit, dans le patois de l’île, qu’il baragouinait quelque

peu:

»--Je regrette, reine, mais j’ai là-haut, dans la terre des brumes, une

amie à qui j’ai promis le mariage et qui m’attend.

»--Je pleurerai donc, murmura la reine Naï-Téa, si bas qu’on l’entendit

à peine.

»Elle fit un signe, et le palanquin où elle était couchée reprit le

chemin de son palais de bois, sous la haute avenue des palmes.

»--Demain, tu te serais réveillé roi de l’île, dit le capitaine à

Féchec.

»Celui-ci ne répondit pas. L’année suivante il épousait Nona Ménès...

Un autre commença:

--Pour moi, je reverrai toujours Féchec-coz tel qu’il m’apparut dans la

circonstance que je vais dire... Nous faisions partie, lui comme second,

moi comme matelot, de l’équipage du _Jeune-André_, une goélette latine

qui portait mal son nom, car c’était--Dieu lui fasse paix!--une pauvre

vieille carcasse, aussi pourrie qu’un cercueil. On ne l’utilisait à

cause de cela que pour des voyages d’été, pas trop fatigants.

»Çà donc, nous revenions, sur la fin d’août, de Christiansand, avec un

chargement de sapin, et nous roulions cahin-caha vers Paimpol, notre

port d’attache. Une sale mer, cette mer du Nord, dure en diable, même

par beau temps, comme du plomb fouetté. Et voilà soudain que le _suroît_

se met à souffler. Le vent et l’eau, nous avions tout à rebrousse-poil.

La barque virait, geignait, et, sans plus obéir au gouvernail, faisait

les gestes fous d’une bête à demi noyée. On dut trancher les cordages à

coups de hache pour amener les voiles qui claquaient. Nous ne doutions

pas que nous ne fussions perdus. Le capitaine jurait et sacrait.

C’était Jean Kérello, vous savez, une âme de pirate...

»Féchec, très calme, quoique un peu pâle, avait déjà commencé les

prières à voix haute, debout contre le bastingage. Mais, brusquement, il

s’arrêta, les yeux écarquillés, nous montrant droit devant nous, dans un

creux de houle, une grosse chose noire, un cadavre de navire qui

tournoyait sur l’abîme, le cul en l’air... Quoique le ciel fût couleur

d’encre, il faisait une de ces lumières livides des jours d’orage où

tout se dessine avec une extraordinaire netteté et qui viennent, dit-on,

du purgatoire ou de l’enfer, à travers le miroir des eaux... Une grappe

d’hommes se cramponnait à l’épave près de sombrer. On voyait les

grimaces désespérées de leurs visages, et jusqu’aux crispations de leurs

bouches dont le fracas de la tempête couvrait la clameur... Peut-être

aussi ne criaient-ils point... Sur la barque nous épelâmes

distinctement: _Marie-Louise P._

»--C’est un _islandais_ de chez nous, dit Féchec.

»Et, s’adressant au capitaine:

»--Faut-il essayer de leur porter secours?

»--Pour les faire couler avec nous une heure plus tard, répondit

Kérello, ce n’est vraiment pas la peine!...

»Féchec n’insista pas. Il sentait trop que nous ne pouvions rien pour

eux, dans la détresse où nous étions nous-mêmes. Mais, au lieu de

reprendre les grâces, il se courba pour rassembler la voile de misaine,

qui traînait à ses pieds sur le pont.

»--Aide-moi, Jouan! me commanda-t-il.

»Je l’aidai machinalement à la traîner vers la poupe. Il en drapa tout

le bordage d’arrière, où était gravé en lettres jaunes le nom de notre

bateau et celui de son quartier.

»--Hein! quoi? qu’est-ce? demanda le capitaine.

»--Oh! une idée à moi, expliqua Féchec. Il faut, du moins, être

pitoyables à ceux qui se perdent là sous nos yeux. Vous ne tenez pas, je

pense, à ce qu’ils sachent que des _pays_ passent à côté d’eux et les

regardent couler sans leur tendre la main.

»Nous passâmes, en effet, presque au ras de l’islandais... Ces

malheureux allongeaient vers nous leurs cous raidis, leurs prunelles

convulsées. Le mousse, un petit de douze ou treize ans, gémit:

»--_’N han’ Doué! ’N han’ Doué[7]!..._

»Nous nous étions couchés à plat ventre, le nez dans les planches, les

poings dans les oreilles, afin de ne rien entendre, de ne rien voir. Une

montagne de mer nous rejeta, Dieu merci, à plusieurs encâblures de ce

spectacle. Un cri, toutefois vint encore jusqu’à nous, un cri sauvage,

tel que je vous souhaite de n’en ouïr jamais.

»--Écoutez! dit Féchec, ils nous traitent de cochons!... Notre-Dame du

Port-Blanc soit louée, ils nous ont pris pour des Anglais!

»Et, la conscience plus tranquille, il entonna le _De Profundis_...

* * * * *

Ces récits de pêcheurs, faits à mi-voix, au pied d’un calvaire, à

quelques pas du vieux sanctuaire marin transformé en chapelle ardente,

respiraient un singulier charme qui vous remuait tout l’être, éveillait

en vous des images étranges, des sentiments indéfinissables, un frisson

tragique et mystérieux.

Chapitre par chapitre, fut relatée la vie du mort. Et la conclusion

unanime fut que, jusqu’à l’heure du jugement dernier, ni sur terre, ni

sur mer, on ne rencontrerait probablement son pareil.

--Il était doué, dit Cloarec, le pilote, en manière de péroraison.

--Savoir ce qu’est devenu son livre? insinua quelqu’un.

Laouénan demanda un peu piqué:

--Quel livre?

--Eh! celui qui fut donné jadis à son grand-père, dans l’île du

Château...

--Par la Fée des Vagues, n’est-ce pas? et qui contient le nom de chaque

flot, avec la formule à réciter pour se le rendre propice?... Des

bêtises, camarade! des cancans de ramasseuses de palourdes! Ce livre-là

n’a jamais existé.

--Hum!... fit le marin en hochant la tête, il n’était pas comme tout le

monde, ce Féchec, et il avait certainement des secrets pour enchanter

les eaux... Rappelez-vous son naufrage d’il y a cinq ans, sur le

Garrec-meur, un rocher qui couvre d’ordinaire à demi marée. Il y

séjourna près de douze heures: un autre, à sa place, se fût noyé vingt

fois; lui, quand on le retrouva, grignotait une croûte de pain et

n’avait pas un fil de mouillé... N’a-t-il pas avoué lui-même qu’à mesure

que la mer montait, la pierre s’exhaussait sous lui, comme une jument

qui enfle sa croupe?... Vous vous en souvenez, voyons!

--C’est vrai, murmurèrent les veilleurs. Et comment expliquer cela?

Ils achevèrent leurs pipes en silence, le coude appuyé au genou,

l’esprit absorbé en d’obscures et troublantes méditations, agitant à

leur façon, dans leurs cerveaux de primitifs, l’insoluble problème des

choses.

V

Cependant, l’immobilité du paysage autour de nous se faisait moins

sinistre. Dans le ciel lavé courait comme un frémissement d’aube. La mer

montait doucement, semblait venir, souple et chantante, au-devant du

jour. L’atmosphère s’imprégnait d’un sel vivifiant, et des odeurs

d’herbes humides parfumaient l’espace. Aux vitres de la chapelle, entre

les trèfles de granit, la lueur des cierges pâlissait. Un vol d’oiseaux

blancs s’abattit sur le toit, y percha peut-être une minute, puis

s’achemina vers l’orient, rasant de l’aile la ligne sombre des pins et

laissant derrière lui, dans l’air fouetté par son passage, une espèce

de remous vibrant.

René Maho, le vieux pêcheur asthmatique, dit entre deux quintes:

--Ils vont avertir le soleil qu’il est temps de sortir du lit et de

rouvrir les volets.

Il ajouta, sur un ton sentencieux:

--Tant qu’on vit, il faut vivre.

On rentra dans le sanctuaire, et chacun reprit sa place le long du mur

bas, jauni par le salpêtre, à la droite du cercueil. Les femmes, qui

nous avaient devancés à leur poste, somnolaient encapuchonnées dans

leurs mantes: elles n’en continuaient pas moins à égrener leurs

chapelets d’un doigt machinal et à remuer leurs lèvres lasses où

flottait une prière inexprimée. Nona Ménès, veuve Féchec, dormait

franchement, adossée à la chaire, avec la bouteille d’eau-de-vie en

travers dans son tablier.

--Elle est si accablée, la pauvre! me dit Herri Laouénan, comme pour

l’excuser... Depuis deux jours elle n’a goûté aucun repos... Et

peut-être, ce soir, a-t-elle bu plus que de raison, pensant noyer ainsi

sa douleur.

Seule, Annie demeurait rebelle à la fatigue. On voyait luire ses

prunelles farouches, obstinément fixées sur le cercueil. Deux ou trois

fois elle se leva pour moucher les cierges, dont les mèches commençaient

à grésiller. Son ombre, alors, se profilait sur la muraille, fantastique

et démesurée.

Dans les courtils voisins, des coqs chantèrent. La sacristine sursauta,

se frotta les yeux, regarda vers le chœur où la statue de la Madone

s’empourprait d’une rouge lumière de matin naissant.

--Dieu me pardonne, fit-elle en se signant: un peu plus, je laissais

passer l’heure de l’angélus!

La corde de la cloche se balançait sous le porche: Mar’ Yvona Rouz s’y

suspendit de tout son poids. Un coup sonore retentit, fit tressaillir la

vieille chapelle; puis les tintements tombèrent, menus et pressés,

criblant la paix encore ensommeillée des campagnes; des chapelles

avoisinantes de Buguélès, de Saint-Guennolé, d’autres angélus

répondirent. Les dormeuses secouèrent leurs jupes, rajustèrent leurs

coiffes, mouillèrent leurs doigts d’un peu de salive pour lisser les

bandeaux de leurs cheveux. Une seconde rasade d’eau-de-vie fut servie

par Nona Féchec. Mon tour venu, comme je refusais en remerciant,

l’humble femme en parut toute chagrinée.

--Avez-vous donc quelque rancune contre mon homme, me demanda-t-elle,

que vous ne voulez point vider ce dernier verre en l’honneur de ses

mânes?

Laouénan ajouta, se penchant vers moi pour n’être pas entendu de la

vieille:

--C’est la plus grande injure au mort et à sa famille, quand on ne boit

pas: il faut boire.

C’était une libation sacrée. Je l’accomplis de mon mieux, suivant les

rites.

La cloche s’était tue; Mar’ Yvona Rouz, agenouillée au pied du

catafalque, récita l’oraison du matin. Après avoir appelé sur le travail

des vivants la bénédiction de tous les saints du paradis celtique, elle

improvisa une sorte de cantilène funèbre à la louange du défunt.

--Celui-ci, Guillaume Féchec, disait-elle, a peiné pendant près de

quatre-vingts ans. Sur terre et sur mer, il a toujours fait son devoir.

Il a été un homme de grand courage et de bon conseil. Sa veuve le pleure

justement. Il laisse une fille honnête et des amis nombreux. Dans tout

le pays il était estimé. Le sillage de sa barque s’est effacé sur les

eaux, mais son souvenir durera dans le cœur de tous ceux qui l’ont

connu. Maintenant que sa journée est finie, qu’il reçoive son salaire!

--_Evel-sé vézo grêt!_ (ainsi soit-il!) prononcèrent les assistants.

Un paysan à figure glabre se montra dans la baie du porche.

--Allons, fit-il, il est temps. La charrette des morts est en bas.

C’était le bedeau du bourg, qui venait procéder à la levée du corps. On

redescendit le fruste escalier de pierre, sous un joli ciel d’un bleu

délicat, pommelé de blanc et fleuri de grandes houppes mauves pareilles

à des gerbes de lilas. Les chaumes des champs, les ajoncs des landes

étincelaient de gouttes de rosée. Des alouettes de mer volaient par

bandes blondes dans la lumière rajeunie. De vers le Trévou, Tréguignec,

Trélévern, des files d’hommes et de femmes dévalaient, en habits des

dimanches, par les sentiers caillouteux, dans un bruit clair de socques

et de sabots à talons ferrés.

La charrette des morts attendait près de la fontaine;--une mince caisse

peinte en noir, flanquée de roues énormes et ornée d’une inscription

bretonne qui disait: «Je recueille sur la route le voyageur fatigué et

je le conduis à l’éternel repos.» On y hissa la bière. Un adolescent

prit le cheval par la bride, fit claquer son fouet, et le convoi se mit

en marche sans cesse grossi de nouveaux arrivants. En tête brillait une

longue et massive croix de cuivre, garnie de sonnailles qui tintaient

sans discontinuer. Le bedeau chantait, le chariot cahotait; le drap

mortuaire, taillé dans une voile, se gonflait à la brise, comme

sollicité par la nostalgie de ses aventures passées.

J’accompagnai la dépouille de Féchec-coz jusqu’au bois de pins qui

couronne la hauteur, un peu en avant du sémaphore. Le petit bidet de

montagne qui emportait le vieux marin vers son lit-clos du cimetière

cheminait d’un pas allègre, humant l’air vif, ouvrant tout larges ses

naseaux à la bonne senteur matinale. Et le cortège suivait, vaille que

vaille, par groupes épars qui s’efforçaient de se rejoindre. Cela

faisait au loin, sur la route grimpante, comme une série d’essaims

échelonnés. On distinguait la grande Annie au milieu des autres femmes,

tel qu’un cyprès solitaire parmi des touffes de genévrier. Le défilé

dura près d’une demi-heure, puis la caravane funèbre disparut derrière

un repli du terrain...

* * * * *

Je m’en retournai vers le Port-Blanc, dans le vaste rayonnement des

choses. Les toits d’ardoises des maisonnettes de pêcheurs, disséminées

sur le coteau, s’allumaient aux premiers feux du soleil. Dans les aires

des fermes, les batteuses ronflaient avec une ampleur d’orgues, et la

poussière du blé flottait au-dessus des meules ainsi qu’une fumée d’or.

Mais rien n’égalait la splendeur de la mer étale. Elle se déroulait à

perte de vue, d’un mouvement paisible, harmonieux et vraiment divin. Ses

courants glissaient autour des îles, nuancés de teintes fines, pareils à

de vivants colliers de nacre. Elle semblait se délecter elle-même dans

la contemplation de sa beauté. Un mot de Féchec-coz me revint en

mémoire:

--Moi, voyez-vous, j’aime la mer comme une femme qu’on désire et qu’on

sait bien qu’on ne possédera jamais...

Pâques d'Islande · 第 22 / 45 题