DIMANCHE, 15 AVRIL, PAQUES

Les autres bâbordais répétèrent en chœur:

--Pâques!... Pâques fleuries!...

Sur les visages, accablés tout à l’heure de lassitude, il y avait

maintenant une joie, qui n’était pas due, comme vous pourriez le penser,

à la tiédeur de la chambre après le froid coupant du dehors, ni non plus

à l’animation factice de l’alcool. Non: ce qui éclairait ainsi d’un air

de fête nos mines harassées, c’était bien, c’était uniquement ce mot de

Pâques, prononcé là, dans le silence des eaux polaires, à plusieurs

centaines de milles de la patrie. Il y a dans les mots les plus simples,

voyez-vous, une vertu de contentement ou de tristesse. Il n’est que de

les dire ou de les entendre, à certaines minutes, en certains lieux,

pour se représenter tout ce qu’ils contiennent de choses, quelle musique

suave est en eux, quels sons profonds ils rendent.

Moi, une Bretagne de mirage me passa devant les yeux, en moins de temps

qu’il n’en faut pour vous le conter: les talus avec leurs herbes

foisonnantes, leurs fougères, leurs grands ajoncs étincelants de toiles

d’araignées, leurs touffes de fleurettes bleues, blanches, roses,

épanouies à la lumière d’avril, le murmure des cressonnières dans les

douves; puis, les matins d’argent neuf, les jolis ciels pommelés, les

toits de chaume blond où la rhubarbe et les mousses sont en fleur, et

les courtils qui sentent si bon, et les cris d’enfants, et les chants

d’oiseaux, et les fontaines sombres sous les sureaux, et le

resplendissement du soleil sur la mer. Je vis Plouguiel, ma paroisse, ma

maison de Kersuliet, où nous habitions alors, adossée à celle du vieux

barde aveugle, Yann ar Gwenn, ma femme s’apprêtant pour la messe, devant

le fragment de miroir fixé dans l’embrasure de la fenêtre, épinglant sur

ses cheveux, lissés en un double bandeau, les grandes ailes retroussées

de sa _catiole_. Je vis encore le sonneur dans la tour, les cloches

balançant leurs gueules de bronze... Qu’est-ce que je ne vis pas, durant

cette seconde exquise! Ce fut si doux, si attendrissant, que j’en fermai

les yeux.

Les autres aussi se taisaient, captivés, comme moi, par leur songe.

Le capitaine rompit le premier le silence:

--Kerello, me dit-il, veille à nous faire demain, de ta plus belle voix,

la lecture de l’office de Pâques.

Puis, nous congédiant, il ajouta:

--Il y aura repos de douze heures pour tout le monde.

...Quand nous nous fourrâmes dans nos «boîtes à saumure», comme on parle

à Islande, l’aiguille de ma montre marchait vers dix heures.

Pâques d'Islande · 第 13 / 45 题