_A M. Paul Calmann Lévy._
Roc’h-Vélen (la Roche-Jaune) est un hameau de quelques maisons basses
éparses sur les deux flancs d’un ravin, à l’entrée de la rivière de
Tréguier. Des petites fenêtres à bordure de granit, fleuries en été de
glycines, de tournesols et d’hortensias, on a vue sur l’estuaire, vaste
lac de mer apaisée, que des chapelets d’îles protègent contre les
tumultes du large. Le flot, à l’heure du reflux, découvre le long des
berges de hautes assises de roches brunes d’où pendent les ruisselantes
chevelures de goémons aux tons d’or, qui ont vraisemblablement fait
donner son nom au village. La population, peu nombreuse, se compose
surtout de marins en retraite, vieux quartiers-maîtres, anciens
caboteurs, venus s’installer là pour y jouir de leurs derniers soleils,
près de cette mer intérieure, assagie comme ils le sont eux-mêmes, mais
qui les berce encore de son murmure et les pénètre de son parfum.
Curieuses physionomies, d’un relief peu commun, celles de ces coureurs
d’océans, retirés des aventures, qui, sur les seuils de Roc’h-Vélen,
passent les jours à échanger des commentaires, en suivant du regard les
barques qui montent ou descendent, dans une immobilité de sages et de
contemplateurs. Je fus, il y a quelque deux ans, l’hôte de l’un d’eux.
Il s’appelait Jean-René Kerello, mais il n’était guère connu dans la
région que sous le nom de Cloarec Kersuliet,--Kersuliet désignant son
lieu d’origine, et _cloarec_, qui veut dire «clerc», étant un titre que
l’on décerne volontiers en Bretagne, non sans une sorte de respect
superstitieux, aux personnes réputées pour avoir quelque teinture de
lettres.--Le père Kerello avait fait des études: il avait suivi les
cours du collège, à Tréguier, et se souvenaît, selon son expression,
«d’avoir été de la même bordée que le fils du capitaine Renan».
--Oui, me disait sa femme, la vieille Gritten, avec un accent de regret
qui, dans sa bouche, ne laissait pas de surprendre,--songez, monsieur,
il n’eût tenu qu’à lui de devenir prêtre.
Il ne l’avait pas voulu. Une irrésistible vocation l’entraînait
ailleurs. Les voix des sirènes de la mer le relançaient jusque dans sa
cellule de «chambriste», et, une nuit, il avait escaladé les murs,
emportant pour tout bagage son livre de messe et des croûtes de pain
nouées dans un mouchoir. Trois jours plus tard, il était embarqué à bord
d’une espèce de négrier; il faisait à coups de garcette son premier
apprentissage, attrapait la fièvre jaune à Montévidéo, et rentrait en
France, dégoûté des navigations exotiques mais plus que jamais féru de
la mer. C’était le temps où les goélettes bretonnes commençaient à
abandonner Terre-Neuve pour l’Islande. Il souscrivit un engagement, fut
de l’âge héroïque de la pêche dans les fiords islandais et, après avoir
pratiqué cette rude vie pendant près de trente années, trouva qu’il
avait suffisamment payé le droit au repos.
Il y avait en lui un singulier mélange de culture et de barbarie. Par
certains côtés, il était resté aussi primitif que les âmes les plus
ingénues de sa race; et il se plaisait, d’autre part, à des
réminiscences d’un pédantisme naïf, à des citations de latin d’église
qui témoignaient que chez le loup de mer un peu de l’ex-séminariste
avait survécu. Il avait, avec cela, des remarques fines qu’il formulait
en un breton imagé, une mémoire où les lieux, les événements, les êtres
s’évoquaient d’eux-mêmes, au moindre appel, avec une rare fidélité.
Des récits qu’il me fit, durant la semaine de septembre que j’habitai
sous son toit, il en est un surtout qui m’est demeuré présent. Fin août,
commencement de septembre, les Islandais sont de retour. Un matin, en
poussant mes volets, j’aperçus toute une flottille mouillée dans les
eaux de l’île Loaven. Ils étaient là une dizaine de navires à l’ancre,
autour du sanctuaire rustique de sainte Eliboubane, leurs sveltes
mâtures découpant sur le ciel gris perle l’enchevêtrement compliqué de
leurs agrès.
--Ils sont entrés en rivière cette nuit, me dit le père Kerello, et ils
attendent que la marée soit plus forte, pour remonter. Je viens de les
compter: ils y sont tous.
L’après-dînée, il me conduisit, par des sentiers de chèvres ou de
douaniers, au sommet d’une lande abrupte d’où le regard plongeait sur
les goélettes trégorroises, immobiles et comme mal réveillées encore de
leur long engourdissement dans les mers du pôle. Nous nous assîmes dans
l’herbe roussie; Jean-René Kerello alluma sa pipe minuscule, et, de sa
belle voix lente et profonde, me conta cet épisode de sa vie
d’Islandais, dont je souhaiterais que ma traduction n’eût point trop
altéré l’accent.
I
...Le capitaine venait de crier:
--Ohé! ceux de tribord!
Et maintenant, c’était notre tour, à nous les bâbordais, de descendre et
d’aller dormir. J’en avais, quant à moi, grand besoin. Jamais encore,
depuis l’ouverture de la pêche, je ne m’étais senti si las. Nous étions
sur le chemin d’un _banc_ qui n’en finissait pas de passer. Le temps de
jeter la ligne et de la tirer, houp! la morue s’abattait aux pieds de
l’éventreur. Ça pleuvait comme une manne. Mais aussi, à la longue, les
bras n’en pouvaient plus; on avait les reins courbaturés à faire sans
cesse, pendant six heures d’affilée, ce mouvement, toujours le même,
d’avant en arrière, d’arrière en avant. Joignez qu’il soufflait une bise
du nord-est, aiguë, coupante, qui vous entrait dans la chair comme une
lame de rasoir. J’avais les mains labourées de gerçures, les paumes à
vif, chaque glissement de la ligne m’ayant arraché quelque lambeau de
peau saignante. Ce me fut un vrai soulagement, quand Guillaume, mon
frère cadet, qui était de la bordée de tribord, vint me relever.
--La place est chaude, me dit-il en frottant ses yeux encore
ensommeillés.
Nous occupions à tour de rôle la même couchette. Je lui répondis:
--Eh bien! je ne t’en laisse pas autant.
Comme je m’acheminais avec les autres vers l’écoutille, le capitaine
nous héla:
--Amenez-vous un peu, les gars. Il y a un verre à prendre. Et toi,
Jean-René, ajouta-t-il en se tournant vers moi, rapport à ta qualité de
sacriste, j’ai à te causer.
J’ignore si c’est encore aujourd’hui comme de mon temps. Mais, à cette
époque, à bord de tout «islandais» il y avait un matelot qui
remplissait en quelque manière les fonctions de curé. On choisissait
d’ordinaire quelqu’un qui eût été assez longtemps à l’école pour avoir
appris à lire couramment dans le latin des livres de messe. Les jours de
grandes fêtes, c’est lui qui débitait tant bien que mal les textes
sacrés. Et si, comme il arrivait malheureusement plus souvent qu’il
n’eût fallu, un homme de l’équipage venait à décéder, c’était lui encore
qui faisait sur l’agonisant les derniers signes de croix et qui,
lorsqu’on jetait le cadavre à la mer, prononçait le _Requiescat in
pace_. Il portait le titre, non de curé--ce qui eût été une
irrévérence--mais de sacristain. Il prenait, du reste, son office à
cœur, s’en acquittait de son mieux, gravement, avec dignité. A bord de
la _Miséricorde_, du quartier de Tréguier, armateur Perrot, capitaine
Guyader, le sacristain, c’était moi.
--Qu’y a-t-il donc? demandais-je au capitaine, en m’engageant derrière
lui dans l’étroit escalier de la cabine.
Il nous fit asseoir autour de la table, tira d’un placard des verres et
une bouteille d’eau-de-vie. En tout autre moment, ce «boujaron» eût été
le bienvenu. Mais je n’aspirais qu’à quitter mes vêtements gelés, à
m’étendre, à dormir d’un sommeil de brute. J’allais répéter ma question,
quand le capitaine, ayant rempli les verres, leva le sien et dit:
--Camarades, c’est l’heure où, chez nous, les cloches s’en reviennent de
Rome. Buvons à la santé de Pâques fleuries!
Comment vous faire comprendre cela? Ces simples mots produisirent sur
nous l’effet de paroles magiques. Nous sursautâmes du banc où nous
gisions affalés. Adieu la fatigue, l’éreintement! Adieu le froid, adieu
le sommeil! De toutes les bouches jaillit le même cri:
--Pâques!... Et c’est demain?...
Hervé Guyader décrocha l’almanach de carton, suspendu à un clou, contre
la boiserie de chêne, et l’étala devant nous, à plat sur la table.
Nous nous penchâmes au-dessus. Des barres d’encre rayaient les jours
écoulés: cela faisait comme une série d’échelons noirs. Déjà près de six
semaines que nous bourlinguions dans la patrie des morues, au large de
Faxa-Fiord! Nous ne nous en doutions guère. Là-bas, voyez-vous, on perd
le sentiment du temps. C’est une chose très particulière, dont on ne
peut se rendre compte en nos pays où l’on se lève avec le jour, où l’on
se couche avec la nuit; où tintent les angélus du matin, de midi, du
soir; où le soleil monte, plane, descend, avec la régularité des poids
d’une horloge; où le laboureur, à défaut d’autre cadran, a la ressource
de mesurer l’heure à la longueur de son ombre. A Islande, rien de tout
cela: on vit comme hors de la vie; on va, on vient, on travaille, on
mange, on dort, on échange même à de longs intervalles de rares paroles,
mais machinalement, confusément, et comme en rêve. Jour, nuit, ne sont
plus que de purs mots, vides de tout sens. Une clarté triste, infinie,
éternelle, une lumière si pâle qu’on la dirait morte. Le soleil
lui-même, quand il devient visible, a l’air d’une figure de l’autre
monde. Il semble que ce n’est pas lui qu’on voit, mais son spectre, son
âme défunte, tellement il n’a ni forme ni couleur. Il fait songer à
quelque méduse gigantesque flottant à la dérive entre deux eaux. A
l’horizon, rien où se puisse arrêter le regard; ou plutôt, pas
d’horizon: la mer et le ciel sont comme fondus l’un dans l’autre. Que
de fois le navire ne m’a-t-il pas fait l’effet d’être suspendu dans
l’espace!... Et le silence... Ah! le silence! Il faut avoir séjourné
dans les parages polaires pour savoir ce que c’est. Il est si vaste, si
absolu qu’on en a peur; on a l’impression d’être dans le pays muet de la
mort, et, malgré soi, l’on ne parle qu’à voix basse, comme dans une
église. Un cri, un appel vous font tressaillir, comme une chose insolite
et quasi sacrilège... De cloches, naturellement, il ne saurait être
question: et c’est peut-être ce à quoi, nous autres Bretons, nous nous
faisons le moins. De toutes les privations, celle-ci est la plus
pénible. Parfois, on croit ouïr leurs sons, très loin, selon le côté
d’où souffle le vent. On prête l’oreille, on se dit de pêcheur à
pêcheur:
--Écoute!...
C’est comme un angélus voilé ou comme un glas de songe. Il y en a qui y
voient un _intersigne_, et ils deviennent subitement tout pâles. J’ai
connu un homme de Plougrescant qui en reçut au cœur un coup si fort
qu’il fallut le transporter dans la cabine. C’était pourtant un colosse,
avec des membres énormes. Il se mit à bégayer des choses sans suite,
comme un enfant, et trépassa sans avoir recouvré ses esprits. Cette
campagne était la première qu’il faisait: ce fut la seule. Sa mort, je
me rappelle, nous frappa.
Quand je dis qu’il n’y a point de cloches à Islande, j’ai tort: chaque
navire a la sienne; mais celles-là, il ne fait pas bon les entendre.
Elles ne sonnent d’ordinaire que par temps de brume, ou les jours de
grosse mer, à bord des goélettes en perdition. C’est le tocsin de
détresse, l’adieu désespéré de ceux que les sentiers de la lande natale
ne reverront plus. En avons-nous récité des _De profundis_, en regardant
s’évanouir dans les ténèbres, sur des fantômes de navires, des équipages
affolés tintant leur propre glas!
Oui, le rêve étrange qu’on vit là-bas est souvent traversé d’affreux
cauchemars.
Il est heureux, somme toute, qu’on soit, durant les mois de pêche, comme
des âmes engourdies, et qu’on n’ait conscience de rien, pas même de la
fuite des jours.
Qu’il se fût écoulé six semaines depuis le soir de février, noyé de
pluie, où nous avions pris congé de nos femmes, sur les quais de
Tréguier, parmi les sacs de sel, les fourniments de toutes sortes et les
coffres, nous nous refusions presque à le concevoir.
Le capitaine Guyader appuya son doigt sur le calendrier.
--Lis, Kerello, me dit-il.
Et je lus, immédiatement au-dessous de la dernière date biffée:
_Samedi, 14 avril, Saint Tiburce._
Puis, en lettres plus grosses: