Champfort, qui s'était dirigé vers la porte du salon, sans attendre
qu'on l'invitât à déguerpir. Avant de passer le seuil, Mme Privat dit à
Lapierre:
--Vous savez que nous vous attendrons pour souper... Tâchez de terminer
bien vite vos petites affaires, et de conclure, cette fois, un traité de
paix durable.
--C'est, en effet, un traité que nous allons faire, répondit
audacieusement Lapierre, et j'ose espérer que les parties contractantes
l'observeront scrupuleusement.
--Tant mieux. A bientôt donc!... Viens, Paul.
Champfort suivit sa tante; mais, avant de refermer la porte du salon,
il contempla une dernière fois la pauvre Laure, dont le fier et triste
regard était fixé sur lui.
En une seconde, une immense colère fit bouillonner ses tempes...! marcha
rapidement sur Lapierre, et, dardant sur lui ses prunelles menaçantes,
il lui dit d'une voix concentrée:
--Prends garde à toi, misérable, et pense à l'îlot de Saint-Monat!
Puis il rejoignit sa tante, qui s'éloignait sans avoir
entendu............
Trois-quarts d'heure après, Lapierre et Laure rejoignaient, dans la
grande salle à manger du cottage, les autres membres de la famille, qui
n'attendaient plus qu'eux pour se mettre à table.
Lapierre était toujours pâle, comme d'habitude, mais sa figure rayonnait
d'une façon singulière.
Quant à Mlle Privat, son teint animé et ses yeux brillants disaient
assez le rude combat qu'elle venait de soutenir.
Elle fut, du reste, plus prévenante que d'ordinaire pour son fiancé, et
n'adressa, pas une seule fois la parole à Champfort.
Le souper fut assez animé--Lapierre faisant à peu près seul les frais de
la conversation avec les dames, tandis que Champfort et le fils de Mme
Privat, arrivée depuis une demi-heure, s'entretenaient à part.
De l'incident du salon, il ne fut nullement question, et rien dans les
paroles ni dans les regards de Lapierre ne vint indiquer à Champfort
que l'ancien rival de Després eût compris la terrible allusion au drame
nocturne de l'îlot qui venait de lui être jetée en plein visage.
--Ou cet homme est véritablement très fort, ou il est tellement
sûr d'arriver à ses fins qu'il ne craint pas les menaces, se dit
l'étudiant... Nous verrons ce que dira l'ami Gustave de cette attitude
un peu plus qu'indépendante.
Et le pauvre amoureux, qui n'y comprenait plus rien, se replongea dans
ses réflexions pessimistes.
Quant au triomphateur Lapierre, après avoir reçu de Mme Privat toutes
les instructions nécessaires à l'organisation du grand bal projeté, il
se retira d'assez bonne heure, promettant de revenir le lendemain.
Bientôt après, chacun regagna sa chambre et les lumières s'éteignirent
successivement aux fenêtres du cottage.
La nuit étendait, son voile protecteur sur les douleurs et passions
diverses sommeillant sous le toit de la Folie-Privat.