A la fin de l'avant-dernier chapitre, nous avons laissé Lapierre sur le
seuil du salon, faisant son entrée.
L'ex-fournisseur de l'armée fédérale, en homme bien appris, présenta
d'abord ses hommages à la maîtresse de la maison, puis s'inclina
profondément devant Mlle Privat, à laquelle il débita un aimable
compliment, et finalement il souhaita rondement le bonjour à Champfort,
comme on le fait avec une ancienne connaissance.
L'étudiant salua froidement, et Laure. répondit à peine; mais il en fut
tout autrement de Mme Privat. Elle fit asseoir son futur gendre entre
elle et sa fille et lui dit avec enjouement:
--C'est aimable à vous d'être venu... Je vous attendais. Tenez, nous
parlions justement de vous.
--Vous êtes bien bonne, madame... Je ne suis donc pas de trop dans votre
conversation, répondit Lapierre, qui jeta un rapide coup d'oeil sur
Champfort et sa cousine.
--Oh! vous n'êtes jamais de trop dans ce que nous avons à dire, et en ce
temps-ci moins que d'habitude, encore.
--D'autant moins, ajouta nonchalamment Champfort, que nous évoquions, au
moment de votre arrivée, un souvenir qui vous est familier.
--Lequel donc, cher ami?
--Nous parlions de mon pauvre oncle Privat, et des circonstances qui ont
accompagné sa mort, répondit lentement, le jeune étudiant, qui fixa sur
son interlocuteur un regard hautain.
Celui-là hésita dix secondes--le temps de composer sa physionomie et de
lui donner un air de profonde componction--puis il accoucha de la phrase
suivante:
--Hélas! ce souvenir ne m'est, en effet, que trop familier, car il est
toujours présent dans mon coeur, avec ses sanglantes péripéties. Bien
des mois se sont écoulés depuis cette mort glorieuse, et pourtant, j'ai
toujours sous les yeux la pâle et héroïque figure du colonel, au moment
où il rendait le dernier soupir dans mes bras. Ce sont de ces choses que
l'on n'oublie pas, monsieur, ajouta Lapierre, en rendant à Champfort son
regard hautain.
--Surtout lorsqu'on a comme vous, des raisons particulières pour se
souvenir, grommela Champfort, exaspéré par l'impudence et le sang-froid
de Lapierre.
--Qu'est-ce à dire, monsieur? demanda l'ex-fournisseur, en pâlissant.
Auriez-vous, par hasard, quelque arrière-pensée relativement aux
circonstances que je vous rappelle?
Champfort eut une horrible démangeaison--celle de démasquer
immédiatement le fourbe; mais une seconde de réflexion lui fit voir
qu'il compromettait irrémédiablement sa cause en agissant avec trop de
précipitation, et surtout en n'attendant pas, pour frapper un grand
coup, le concours de son ami Després. D'ailleurs la figure irritée de
sa tante le ramena vite au sentiment de la prudence.
Faisant donc une prompte retraite et comprimant sa colère, il répondit
en s'efforçant de sourire:
--Tout doux, mon futur cousin, vous vous emportez comme un cheval de
guerre qui entend le clairon. Je n'ai pas la moindre arrière-pensée
malicieuse à votre endroit. Je voulais seulement dire que l'amitié qui
vous unissait à mon oncle le colonel était une raison insuffisante pour
que sa mort reste éternellement gravée dans votre mémoire.
La figure de Mme Privat se rasséréna, et celle de Lapierre reprit à peu
près sa placidité ordinaire. Seule, Laure demeura le sourcil froncé et
son regard se tourna lentement vers son cousin, comme pour lui reprocher
sa reculade.
Le fiancé de la jeune fille surprit-il ce regard et en comprit-il la
signification?
La chose est probable, car il répondit avec un peu d'amertume:
--Mon cher Champfort--il l'appelait _son cher_!--et vous, mesdames,
veuillez me pardonner un emportement bien légitime. Les sentiments
qui m'unissaient au regretté colonel étaient d'une nature tellement
affectueuse, tellement filiale, que je me révolte à l'idée seule qu'on
en puisse suspecter la pureté. Il n'y a qu'un semblable sujet qui puisse
me faire sortir des bornes de la politesse exquise que je vous dois.
--De grâce, monsieur Lapierre, dit Mme Privat ne vous faites pas plus
coupable que vous n'êtes. Mon neveu est un peu vif et il a pu mal
choisir ses expressions; mais son intention n'était pas blessante, je
m'en porte garant... D'ailleurs, ajouta-t-elle, le sentiment qui vous a
fait parler est un de ceux qui vous feraient tout pardonner, à ma fille
et à moi... N'est-ce pas, Laure?
Ainsi interpellée, la jeune fille se redressa, et fixant ses grands
yeux pleins d'éclairs sur ceux de son fiancé, elle répondit d'une voix
étrange:
--Oui... pourvu que ce sentiment soit désintéressé.
La figure mate de Lapierre devint tout à fait d'une blancheur de cire.
--En douteriez-vous, mademoiselle? balbutia-t-il.
--Oh! je ne dis pas cela: je réponds à ma mère d'une manière générale,
répartit la jeune créole, qui se renfonça dans son fauteuil.
La mère de Laure, peu satisfaite de l'explication de sa fille, vint à sa
rescousse.
--Ma chère enfant, tu n'es pas aimable aujourd'hui, dit-elle.
Tout-à-l'heure, tu te querellais avec ton cousin, à propos de futilités,
et voilà que maintenant tu réponds à ton fiancé comme une petite fille
boudeuse.
--Paul m'a pardonné, répondit Laure, et nous avons fait notre paix...
n'est-ce pas, mon cousin?
--Mais, certainement, ma chère cousine, et cette aimable petite querelle
n'a fait que réchauffer mon affection pour vous.
--Vous voyez bien! fit la jeune fille, en se tournant vers sa mère.
--C'est parfait, répliqua la veuve, mais il te reste à en faire autant
pour ton fiancé.
L'oeil noir de Laure étincela. Il y eut en elle une lutte de quelques
secondes--puis elle articula froidement:
--Je n'ai rien à me faire pardonner de monsieur Lapierre.
Mme Privat resta stupéfaite.
Champfort, lui, jeta sur sa cousine un regard franchement admirateur.
Le digne étudiant jubilait littéralement, et il faut bien dire que la
figure décomposée de son rival n'était pas faite pour diminuer sa joie.
Celui-ci s'agita un moment sur son fauteuil, puis, après être passé
successivement du pâle au vert et du vert au cramoisi, il se leva tout
droit et, s'adressant a Mme Privat:
--Madame, dit-il avec une politesse cérémonieuse, auriez-vous l'extrême
complaisance de me laisser quelques instants seul avec mademoiselle,
votre fille?... J'ai à l'entretenir de choses infiniment sérieuses, et
il importe que cette conversation ait lieu sans retard.
--Je n'ai pas la moindre objection, répondit la veuve, assez étonnée, et
j'espère bien que mademoiselle Privat sera assez convenable pour n'en
pas avoir, elle non plus.
Elle accompagna cette dernière phrase d'un regard sévère à l'adresse de
sa fille, et attendit.
--Je suis à vos ordres, ma mère, répondit Laure avec calme.
--Très bien, ma fille, reprit Mme Privat, se disposant à quitter le
salon: je n'attendais pas moins de votre obéissance... Et maintenant,
ajouta-t-elle plus bas, en se penchant vers Laure, j'attends de ton
amitié pour moi que tu répares ta maladresse de tout-à-l'heure et que tu
sois aimable.
--Soyez tranquille, je serai très aimable, répondit sur le même ton la
jeune fille, avec un pâle sourire.