Dans une _Mazarinade_ de 1649, intitulée _Lettre de Bellerose à l'abbé

de la Rivière_[815], signée Belleroze, comédien d'honneur et datée de

l'hôtel de Bourgogne, le 24 mars, on trouve un passage relatif à la

Bellerose, où on lit ce qui suit: «Cette Rodogune, cette impératrice

de nos jeux se voit dans un état bien contraire à sa pompe théâtrale.

Elle est réduite, il y a déjà assez longtemps, à ne se plus mirer que

dans une losange de vitre cassée, ou dans un seau d'eau claire, parce

qu'il a été nécessaire qu'elle ait vendu son miroir pour avoir du

pain.» Voilà enfin un témoignage contemporain, ou peu s'en faut, qui

bien certainement se rapporte à la _Rodogune_ de Corneille, car en

1649 celle de Gilbert devait déjà être oubliée. Il faut nous en tenir

à ce renseignement, tout incomplet qu'il est, et compter pour rien les

assertions sans preuves des historiens du théâtre.

La _Rodogune_ est du nombre des pièces que Louis XIV fit représenter à

Versailles en octobre 1676.

On voit Sertorius, Œdipe, Rodogune,

Rétablis par ton choix dans toute leur fortune,

dit Corneille dans le touchant remercîment qu'il adresse _Au Roi_ en

cette occasion.

L'admirable rôle de Cléopatre a été assez souvent choisi par des

débutantes: nous pouvons mentionner, d'après Lemazurier, Mlle Aubert,

le 13 juin 1712[816]; Mlle Lamotte, en octobre 1722[817]; Mlle

Balicourt, le 29 novembre 1727[818]. Ces débuts de jeunes actrices

dans un rôle de mère donnaient lieu parfois à des scènes fort

plaisantes. On a surtout gardé le souvenir du dernier dont nous venons

de parler. Quand Mlle Balicourt dit en s'adressant à Baron

(Antiochus), âgé de quatre-vingts ans, et à Mlle Duclos (Rodogune),

qui en avait plus de cinquante:

Approchez, mes enfants[819]....

un immense éclat de rire parcourut la salle[820].

L'actrice qui passe pour être parvenue à l'expression la plus complète

de ce terrible caractère de Cléopatre est Mlle Dumesnil. «On

n'oubliera pas surtout, dit Lemazurier, qu'un jour où elle avait mis

dans les imprécations de Cléopatre toute l'énergie dont elle était

dévorée, le parterre tout entier, par un mouvement d'horreur aussi vif

que spontané, recula devant elle[821], de manière à laisser un grand

espace vide entre ses premiers rangs et l'orchestre. Ce fut aussi à

cette représentation, à l'instant où, prête à expirer dans les

convulsions de la rage, Cléopatre prononce ce vers terrible:

Je maudirois les Dieux, s'ils me rendoient le jour[822],

que Mlle Dumesnil se sentit frappée d'un grand coup de poing dans le

dos par un vieux militaire placé sur le théâtre; il accompagna ce

trait de délire, qui interrompit le spectacle et l'actrice, de ces

mots énergiques: «Va, chienne, à tous les diables!» et lorsque la

tragédie fut finie, Mlle Dumesnil le remercia de son coup de poing

comme de l'éloge le plus flatteur qu'elle eût jamais reçu[823].»

Le rôle de Rodogune a été joué d'une manière fort brillante par Mlle

Gaussin et par Mlle Clairon, mais il paraît que le jeu de l'une

différait beaucoup de celui de l'autre. Laissons parler Mlle

Clairon[824]: «Mlle Gaussin avait la plus belle tête, le son de voix

le plus touchant possible; son ensemble était noble, tous ses

mouvements avaient une grâce enfantine à laquelle il était impossible

de résister; mais elle était Mlle Gaussin dans tout.... Rodogune

demandant à ses amants la tête de leur mère est assurément une femme

très-altière, très-décidée.... Il est vrai que Corneille a placé dans

ce rôle quatre vers d'un genre plus pastoral que tragique:

Il est des nœuds secrets, il est des sympathies,

Dont par le doux rapport les âmes assorties

S'attachent l'une à l'autre, et se laissent piquer

Par ces je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer[825].

Rodogune aime, et l'actrice, sans se ressouvenir que l'expression du

sentiment se modifie d'après le caractère, et non d'après les mots,

disait ces vers avec une grâce, une naïveté voluptueuse, plus faite,

suivant moi, pour Lucinde dans _l'Oracle_[826] que pour Rodogune. Le

public, routiné à cette manière, attendait ce couplet avec impatience

et l'applaudissait avec transport.

«Quelque danger que je craignisse en m'éloignant de cette route, j'eus

le courage de ne pas me mentir à moi-même. Je dis ces vers avec le

dépit d'une femme fière, qui se voit contrainte d'avouer qu'elle est

sensible. Je n'eus pas un dégoût; mais je n'eus pas un coup de

main.... J'eus le plus grand succès dans le reste du rôle; et, suivant

ma coutume, je vins, entre les deux pièces, écouter aux portes du

foyer les critiques qu'on pouvait faire. J'entendis M. Duclos, de

l'Académie française, dire, avec son ton de voix élevé et positif, que

la tragédie avait été bien jouée; que j'avais eu de fort bonnes

choses; mais que je ne devais pas penser à jouer les _rôles tendres_,

après Mlle Gaussin.

«Étonnée d'un jugement si peu réfléchi, craignant l'impression qu'il

pouvait faire sur tous ceux qui l'écoutaient, et maîtrisée par un

mouvement de colère, je fus à lui et lui dis:

«Rodogune un rôle tendre, Monsieur? Une Parthe, une furie qui

demande à ses amants la tête de leur mère et de leur reine, un

rôle tendre? Voilà certes un beau jugement!...» Effrayée moi-même

de ma démarche, les larmes me gagnèrent, et je m'enfuis au milieu des

applaudissements.»

Il est inutile de dire que dans les _Mémoires pour Marie-Françoise

Dumesnil en réponse aux Mémoires d'Hippolyte Clairon_[827], cette

dernière est entièrement sacrifiée à Mlle Gaussin.

NOTES:

[805] Les frères Parfait placent _Marguerite_ en 1640 et

_Philoclée_ en 1642; cette dernière pièce, qui contient, dit-on,

quelques vers de Richelieu, a inspiré à la Chapelle un

_Téléphonte_, à la Grange-Chancel un _Amasis_, et à Voltaire sa

_Mérope_. Plus habile à choisir ses sujets qu'à les bien traiter,

Gabriel Gilbert fit représenter en 1646 _Hippolyte ou le Garçon

insensible_, et eut l'honneur de fournir à Racine l'hémistiche

célèbre:

C'est toi qui l'as nommé,

heureusement traduit d'Euripide.

Auteur de beaucoup d'autres ouvrages, nommé secrétaire des

commandements de la reine Christine, et devenu son résident en

France en 1657, c'est-à-dire après son abdication, il ne trouva la

fortune ni dans ses occupations littéraires, ni dans ses fonctions

officielles, et mourut, suivant toute apparence, vers 1675,

recueilli par la famille d'Hervart, si bienveillante pour les gens

de lettres pauvres, si célèbre par les soins délicats dont elle

sut plus tard entourer la Fontaine.

[806] Mouhy, dans le _Journal du Théâtre françois_ manuscrit que

nous avons déjà cité plus d'une fois, mais auquel nous n'ajoutons

qu'une confiance fort limitée, dit que les deux ouvrages furent

représentés par «la troupe royale,» et que la pièce de Corneille

fut jouée «deux mois» après celle de Gilbert (tome II, fol. 864

verso et 869 recto). Au reste, bien qu'ils diffèrent sur quelques

points de détail, tous les historiens du théâtre s'accordent à

mettre les deux pièces dans l'année 1644, et par conséquent à

regarder la _Rodogune_ de Corneille comme antérieure à

_Théodore_, représentée incontestablement en 1645. Dans son

édition, Voltaire dit d'une part que la _Rodogune_ de Gilbert a

été jouée à la fin de 1645, et de l'autre il place, suivi en cela

par M. Lefèvre, la _Rodogune_ de Corneille en 1646, après

_Théodore_. Il ne fait pas connaître le motif qui l'a porté à un

classement si contraire au témoignage unanime de tous ceux qui se

sont occupés de notre théâtre; mais ce motif est facile à

deviner, et, au premier abord, il ne manque pas d'une certaine

force. _Théodore_ a été imprimée avant _Rodogune_, et dans tous

les recueils, si l'on en excepte celui de 1663, elle passe la

première[806-a]. C'est pour ne pas changer cet arrangement que

Voltaire a modifié les dates données partout; mais il aurait dû

remarquer qu'une courte notice quasi officielle sur Corneille,

publiée moins de dix ans après la représentation de _Rodogune_,

intervertit cet ordre. Dans sa _Relation contenant l'histoire de

l'Académie françoise_, publiée en 1653, Pellisson s'exprime ainsi

(p. 553 et 554) à l'égard de notre poëte:

«CORNEILLE. Pierre Corneille, avocat général à la table de marbre

de Rouen, né au même lieu. Il a composé jusques ici vingt-deux

pièces de théâtre, qui sont _Mélite_, _Clitandre_, _la Veuve_, _la

Galerie du Palais_, _la Suivante_, _la Place Royale_, _Médée_,

_l'Illusion comique_, _le Cid_, _Horace_, _Cinna_, _Polyeucte_,

_la Mort de Pompée_, _le Menteur_, _la Suite du Menteur_,

_Rodogune_, _Théodore_, _Héraclius_, _Don Sanche d'Arragon_,

_Andromède_, _Nicomède_, _Pertharite_. Il a fait imprimer aussi

deux livres de _l'Imitation de Jésus-Christ_ en vers, et travaille

aux deux autres.»

Fontenelle n'est pas moins explicite à cet égard: «A _la Suite du

Menteur_ succéda _Rodogune_,» dit-il dans sa _Vie de Corneille_

(_Œuvres_, tome III, p. 105). On doit donc penser, suivant nous,

que _Théodore_ n'ayant nullement réussi, Corneille, qui n'avait

point intérêt à en retarder l'impression afin de conserver aux

comédiens qui l'avaient montée un privilége dont ils se montraient

fort peu jaloux, eut hâte d'en appeler aux lecteurs du jugement

des spectateurs, et publia _Théodore_, tandis que _Rodogune_

poursuivait le cours de son succès. Plus tard, dans les recueils,

on adopta sans doute l'ordre de l'impression plutôt que celui de

la représentation.

[806-a] Dans l'édition de 1660, _Théodore_ vient immédiatement

après _Pompée_ et précède _le Menteur_ et _la Suite du Menteur_;

_Rodogune_ suit ces deux comédies. Dans l'impression de 1692, _le

Menteur_ et _la Suite du Menteur_ sont placés après _Pompée_, et

terminent le tome II; _Théodore_ et _Rodogune_ commencent le tome

III.

[807] _Œuvres_, tome III, p. 106.

[808] Pages 62 et 63.

[809] Nous donnons en appendice, à la suite de la tragédie,

l'analyse de cette pièce de Gilbert par les frères Parfait.

[810] _Œuvres_, tome III, p. 53 et 54.

[811] Page 67.

[812] _Mercure_ de mai 1740, p. 845.

[813] _Galerie des acteurs du Théâtre français_, tome II, p. 4.

[814] Folio 869 recto.

[815] Voyez ci-dessus, p. 5 et 6.

[816] Tome II, p. 9.

[817] Tome II, p. 275.

[818] Tome II, p. 12.

[819] Acte V, scène III, vers 1559.

[820] _Lettre à milord*** sur Baron_, p. 5 et 6; et Lemazurier,

tome I, p. 99.

[821] On sait qu'en ce temps-là on se tenait debout au parterre.

[822] Acte V, scène IV, vers 1826.

[823] _Galerie des acteurs du Théâtre français_, tome II, p. 195

et 196.

[824] _Mémoires.... Anecdote sur Rodogune_, p. 227 et suivantes.

[825] Acte I, scène V, vers 359-362.

[826] «_L'Oracle_, comédie en un acte, en prose, par M. de

Saint-Foix, donnée pour la première fois sur le Théâtre françois

le 22 mars 1740, avec beaucoup de succès, et souvent revue depuis

avec plaisir. Cette pièce offre un tableau charmant du langage de

la nature, rendu avec toutes les grâces et la naïveté possible

par l'aimable actrice qui fait le rôle de Lucinde, c'est-à-dire

Mlle Gaussin.» (_Dictionnaire portatif des théâtres._ Paris,

1754.)

[827] Pages 323 et suivantes.

ÉPÎTRE.

A MONSEIGNEUR

MONSEIGNEUR LE PRINCE[828].

MONSEIGNEUR,

Rodogune se présente à Votre Altesse avec quelque sorte de confiance,

et ne peut croire qu'après avoir fait sa bonne fortune, vous

dédaigniez de la prendre en votre protection. Elle a trop de

connoissance de votre bonté pour craindre que vous veuilliez laisser

votre ouvrage imparfait, et lui dénier la continuation des grâces dont

vous lui avez été si prodigue. C'est à votre illustre suffrage qu'elle

est obligée de tout ce qu'elle a reçu d'applaudissement; et les

favorables regards dont il vous plut fortifier la foiblesse de sa

naissance lui donnèrent tant d'éclat et de vigueur, qu'il sembloit que

vous eussiez pris plaisir à répandre sur elle un rayon de cette gloire

qui vous environne, et à lui faire part de cette facilité de vaincre

qui vous suit partout. Après cela, MONSEIGNEUR, quels hommages

peut-elle rendre à Votre Altesse qui ne soient au-dessous de ce

qu'elle doit? Si elle tâche à lui témoigner quelque reconnoissance par

l'admiration de ses vertus, où trouvera-t-elle des éloges dignes de

cette main qui fait trembler tous nos ennemis, et dont les coups

d'essai furent signalés par la défaite des premiers capitaines de

l'Europe? Votre Altesse sut vaincre avant qu'ils se pussent imaginer

qu'elle sût combattre; et ce grand courage, qui n'avoit encore vu la

guerre que dans les livres, effaça tout ce qu'il avoit lu des

Alexandres et des Césars[829], sitôt qu'il parut à la tête d'une

armée. La générale consternation où la perte de notre grand monarque

nous avoit plongés, enfloit l'orgueil de nos adversaires en un tel

point qu'ils osoient se persuader que du siége de Rocroi dépendoit la

prise de Paris, et l'avidité de leur ambition dévoroit déjà le cœur

d'un royaume dont ils pensoient avoir surpris les frontières.

Cependant les premiers miracles de votre valeur renversèrent si

pleinement toutes leurs espérances, que ceux-là mêmes qui s'étoient

promis tant de conquêtes sur nous virent terminer la campagne de cette

même année par celle que vous fîtes sur eux. Ce fut par là,

MONSEIGNEUR, que vous commençâtes ces grandes victoires que vous avez

toujours si bien choisies, qu'elles ont honoré deux règnes tout à la

fois, comme si c'eût été trop peu pour Votre Altesse d'étendre les

bornes de l'État sous celui-ci, si elle n'eût en même temps effacé

quelques-uns des malheurs qui s'étoient mêlés aux longues prospérités

de l'autre. Thionville, Philisbourg et Norlinghen étoient des lieux

funestes pour la France: elle n'en pouvoit entendre les noms sans

gémir; elle ne pouvoit y porter sa pensée sans soupirer; et ces mêmes

lieux, dont le souvenir lui arrachoit des soupirs et des gémissements,

sont devenus les éclatantes marques de sa nouvelle félicité, les

dignes occasions de ses feux de joie, et les glorieux sujets des

actions de grâces qu'elle a rendues au ciel pour les triomphes que

votre courage invincible en a obtenus. Dispensez-moi, MONSEIGNEUR, de

vous parler de Dunquerque[830]: j'épuise toutes les forces de mon

imagination, et je ne conçois rien qui réponde à la dignité de ce

grand ouvrage, qui nous vient d'assurer l'Océan par la prise de cette

fameuse retraite de corsaires. Tous nos havres en étoient comme

assiégés; il n'en pouvoit échapper un vaisseau qu'à la merci de leurs

brigandages; et nous en avons vu souvent de pillés à la vue des mêmes

ports dont ils venoient de faire voile: et maintenant, par la conquête

d'une seule ville, je vois, d'un côté, nos mers libres, nos côtes

affranchies, notre commerce rétabli, la racine de nos maux publics

coupée; d'autre côté, la Flandre ouverte, l'embouchure de ses rivières

captive, la porte de son secours fermée, la source de son abondance en

notre pouvoir; et ce que je vois n'est rien encore au prix de ce que

je prévois sitôt que Votre Altesse y reportera la terreur de ses

armes. Dispensez-moi donc, MONSEIGNEUR, de profaner des effets si

merveilleux et des attentes si hautes par la bassesse de mes idées et

par l'impuissance de mes expressions; et trouvez bon que demeurant

dans un respectueux silence, je n'ajoute rien ici qu'une protestation

très-inviolable d'être toute ma vie,

MONSEIGNEUR,

De VOTRE ALTESSE,

Le très-humble, très-obéissant et très-passionné serviteur,

CORNEILLE.

NOTES:

[828] Cette épître, adressée au grand Condé, n'est que dans les

éditions antérieures à 1660.

[829] Telle est l'orthographe de toutes les éditions où

l'_Épître_ a paru du vivant de Corneille.

[830] Dunkerque s'était rendu au duc d'Enghien le 7 octobre 1646.

Ce prince, au moment où Corneille publia _Rodogune_, ne portait

le nom de Condé que depuis deux mois environ: son père était mort

le 26 décembre 1646.--Nous n'avons pas besoin de rappeler que les

divers exploits rappelés plus haut étaient tous de date récente:

la bataille de Rocroi, du 19 mai 1643; la prise de Thionville, du

10 août de la même année; la prise de Philippsbourg, du 9

septembre 1644; la victoire de Nordlingen, du 3 août 1645.

APPIAN ALEXANDRIN,

Au livre _des Guerres de Syrie_, sur la fin[831].

«Démétrius, surnommé Nicanor, roi de Syrie, entreprit la guerre contre

les Parthes, et étant devenu leur prisonnier, vécut dans la cour de

leur roi Phraates, dont il épousa la sœur nommée Rodogune. Cependant

Diodotus, domestique des rois précédents, s'empara du trône de Syrie,

et y fit asseoir un Alexandre, encore enfant, fils d'Alexandre le

Bâtard et d'une fille de Ptolomée[832]. Ayant gouverné quelque temps

comme son tuteur, il se défit de ce malheureux pupille, et eut

l'insolence de prendre lui-même la couronne sous un nouveau nom de

Tryphon qu'il se donna. Mais Antiochus[833], frère du Roi prisonnier,

ayant appris à Rhodes sa captivité, et les troubles qui l'avoient

suivie, revint dans le pays, où ayant défait Tryphon avec beaucoup de

peine, il le fit mourir. De là il porta ses armes contre Phraates, lui

redemandant son frère; et vaincu dans une bataille, il se tua

lui-même. Démétrius, retourné en son royaume, fut tué par sa femme

Cléopatre, qui lui dressa des embûches en haine de cette seconde femme

Rodogune qu'il avoit épousée, dont elle avoit conçu une telle

indignation, que pour s'en venger elle avoit épousé ce même Antiochus,

frère de son mari. Elle avoit deux fils de Démétrius: l'un nommé

Séleucus, et l'autre Antiochus[834], dont elle tua le premier d'un

coup de flèche, sitôt qu'il eut pris le diadème après la mort de son

père, soit qu'elle craignît qu'il ne la voulût venger, soit que

l'impétuosité de la même fureur la portât à ce nouveau parricide.

Antiochus lui succéda, qui contraignit cette mauvaise mère de boire le

poison qu'elle lui avoit préparé. C'est ainsi qu'elle fut enfin

punie.»

Voilà ce que m'a prêté l'histoire, où j'ai changé les circonstances de

quelques incidents, pour leur donner plus de bienséance. Je me suis

servi du nom de Nicanor plutôt que de celui de Démétrius, à cause que

le vers souffroit plus aisément l'un que l'autre. J'ai supposé qu'il

n'avoit pas encore épousé Rodogune, afin que ses deux fils pussent

avoir de l'amour pour elle sans choquer les spectateurs, qui eussent

trouvé étrange cette passion pour la veuve de leur père, si j'eusse

suivi l'histoire. L'ordre de leur naissance incertain, Rodogune

prisonnière, quoiqu'elle ne vînt jamais en Syrie, la haine de

Cléopatre pour elle, la proposition sanglante qu'elle fait à ses fils,

celle que cette princesse est obligée de leur faire pour se garantir,

l'inclination qu'elle a pour Antiochus, et la jalouse fureur de cette

mère qui se résout plutôt à perdre ses fils qu'à se voir sujette de sa

rivale, ne sont que des embellissements de l'invention, et des

acheminements vraisemblables à l'effet dénaturé que me présentoit

l'histoire, et que les lois du poëme ne me permettoient pas de

changer. Je l'ai même adouci tant que j'ai pu en Antiochus[835], que

j'avois fait trop honnête homme, dans le reste de l'ouvrage, pour

forcer à la fin sa mère à s'empoisonner soi-même[836].

On s'étonnera peut-être de ce que j'ai donné à cette tragédie le nom

de _Rodogune_ plutôt que celui de _Cléopatre_, sur qui tombe toute

l'action tragique, et même on pourra douter si la liberté de la poésie

peut s'étendre jusqu'à feindre un sujet entier sous des noms

véritables, comme j'ai fait ici, où depuis la narration du premier

acte, qui sert de fondement au reste, jusques aux effets qui

paroissent dans le cinquième, il n'y a rien que l'histoire avoue.

Pour le premier, je confesse ingénument que ce poëme devoit plutôt

porter le nom de _Cléopatre_ que de _Rodogune_; mais ce qui m'a fait

en user ainsi a été la peur que j'ai eue qu'à ce nom le peuple ne se

laissât préoccuper des idées de cette fameuse et dernière reine

d'Égypte, et ne confondît cette reine de Syrie avec elle, s'il

l'entendoit prononcer. C'est pour cette même raison que j'ai évité de

le mêler dans mes vers, n'ayant jamais fait parler de cette seconde

Médée que sous celui de la Reine; et je me suis enhardi à cette

licence d'autant plus librement, que j'ai remarqué parmi nos anciens

maîtres qu'ils se sont fort peu mis en peine de donner à leurs poëmes

le nom des héros qu'ils y faisoient paroître, et leur ont souvent fait

porter celui des chœurs, qui ont encore bien moins de part dans

l'action que les personnages épisodiques, comme Rodogune: témoin _les

Trachiniennes_ de Sophocle[837], que nous n'aurions jamais voulu

nommer autrement que _la Mort d'Hercule_.

Pour le second point, je le tiens un peu plus difficile à résoudre, et

n'en voudrois pas donner mon opinion pour bonne: j'ai cru que, pourvu

que nous conservassions les effets de l'histoire, toutes les

circonstances, ou, comme je viens de les nommer, les acheminements,

étoient en notre pouvoir; au moins je ne pense point avoir vu de

règle qui restreigne cette liberté que j'ai prise. Je m'en suis assez

bien trouvé en cette tragédie; mais comme je l'ai poussée encore plus

loin dans _Héraclius_, que je viens de mettre sur le théâtre[838], ce

sera en le donnant au public que je tâcherai de la justifier, si je

vois que les savants s'en offensent, ou que le peuple en murmure.

Cependant ceux qui en auront quelque scrupule m'obligeront de

considérer les deux _Électres_ de Sophocle et d'Euripide, qui

conservant le même effet, y parviennent par des voies si différentes,

qu'il faut nécessairement conclure que l'une des deux est tout à fait

de l'invention de son auteur. Ils pourront encore jeter l'œil sur

l'_Iphigénie in Tauris_, que notre Aristote nous donne pour exemple

d'une parfaite tragédie[839], et qui a bien la mine d'être toute de

même nature, vu qu'elle n'est fondée que sur cette feinte que Diane

enleva Iphigénie du sacrifice dans une nuée, et supposa une biche en

sa place. Enfin ils pourront prendre garde à l'_Hélène_ d'Euripide, où

la principale action et les épisodes, le nœud et le dénouement, sont

entièrement inventés, sous des noms véritables.

Au reste, si quelqu'un a la curiosité de voir cette histoire plus au

long, qu'il prenne la peine de lire Justin, qui la commence au

trente-sixième livre, et l'ayant quittée la reprend sur la fin du

trente et huitième[840], et l'achève au trente-neuvième. Il la

rapporte un peu autrement, et ne dit pas que Cléopatre tua son mari,

mais qu'elle l'abandonna, et qu'il fut tué par le commandement d'un

des capitaines d'un Alexandre, qu'il lui oppose[841]. Il varie aussi

beaucoup sur ce qui regarde Tryphon et son pupille, qu'il nomme

Antiochus[842], et ne s'accorde avec Appian que sur ce qui se passa

entre la mère et les deux fils[843].

Le premier livre des _Machabées_, aux chapitres 11. 13. 14. et 15.,

parle de ces guerres de Tryphon et de la prison de Démétrius chez les

Parthes; mais il nomme ce pupille Antiochus, ainsi que Justin, et

attribue la défaite de Tryphon à Antiochus, fils de Démétrius, et non

pas à son frère, comme fait Appian, que j'ai suivi, et ne dit rien du

reste.

Josèphe, au 13. livre des _Antiquités judaïques_[844], nomme encore ce

pupille de Tryphon Antiochus, fait marier Cléopatre à Antiochus, frère

de Démétrius, durant la captivité de ce premier mari chez les Parthes,

lui attribue la défaite et la mort de Tryphon, s'accorde avec Justin

touchant la mort de Démétrius, abandonné et non pas tué par sa femme,

et ne parle point de ce qu'Appian et lui rapportent d'elle et de ses

deux fils, dont j'ai fait cette tragédie.

NOTES:

[831] Cette espèce d'avertissement, où l'auteur indique ses

sources, ne se trouve que dans les impressions de 1647, 1652 et

1655.--Le fragment historique qui est placé en tête est tiré des

chapitres LXVII-LXIX des _Affaires_ ou _Guerres de Syrie_

d'Appien.

[832] Cette fille de Ptolomée (Philométor) n'est autre que la

Cléopatre de cette tragédie. Avant d'épouser Démétrius Nicanor

(ou Nicator), elle avait été la femme d'Alexandre Bala.

[833] Antiochus Sidétès.

[834] Antiochus, surnommé Grypus.

[835] Voyez le _Discours de la tragédie_, tome I, p. 79 et 80.

[836] Voltaire a substitué _elle-même_ à _soi-même_.

[837] Le chœur de cette tragédie est composé de jeunes filles de

Trachine, amies et compagnes de Déjanire.

[838] Voyez ci-après, tome V, le commencement de la Notice

d'_Héraclius_.

[839] Aristote, dans sa _Poétique_, cite avec éloge l'_Iphigénie

en Tauride_; mais nous ne voyons pas où il la «donne pour exemple

d'une parfaite tragédie.»

Œuvres de P. Corneille, Tome 04 · 第 24 / 30 段